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La christité
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  • Ce blog contient les conférences et sessions animées par Jean-Marie Martin. Prêtre, théologien et philosophe, il connaît en profondeur les œuvres de saint Jean, de saint Paul et des gnostiques chrétiens du IIe siècle qu’il a passé sa vie à méditer.
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7 juin 2024

La foi est "l'ouverture d'un œil nouveau" d'après Jn 9, 1-41, guérison de l'aveugle-né

Dans l'évangile le verbe "croire" ne correspond pas à ce que nous mettons sous ce mot. Chez saint Jean il est abordé à travers les multiple "Je suis".  On le trouve en Jn 9 où Jésus dit « Je suis la lumière » ? À la fin du petit récit du début, l'aveugle-né voit. Quel rapport y a-t-il entre croire et voir, entre la foi et la lumière ? C'est cela que Jean-Marie Martin a traité à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 2012, le thème d'année étant "Croire en saint Jean".

Vous trouvez d'autres commentaires plus complets du texte dans     Jn 9, 1-41 : Guérison de l'aveugle-né suivie d'une enquête à son sujet et Que veut dire voir chez saint Jean ? Jn 9, 1-7 : La guérison de l'aveugle-né

 

 

La foi est "l'ouverture d'un œil nouveau"

 

Lecture de Jn 9, 1-41, la guérison de l'aveugle-né

 

 

Ce chapitre comporte d'abord un court récit comme parfois dans la structure des chapitres de Jean. Ce sont les sept premiers versets.

 

1) V. 1-7. Le récit de la guérison

« 1Et passant il vit un homme aveugle de naissance. 2Et ses disciples le questionnèrent, disant : “Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, en sorte qu'il naquit aveugle ?” »

Cette question n'est du reste pas traitée dans la suite du chapitre, mais elle est très importante c'est la question : « Qui a péché pour qu'il naquit aveugle ? » C'est une question qui présuppose que notre aveuglement de naissance est lié à une culpabilité. Là je fais allusion au péché originel, cela a un sens mais ce n'est pas le moment de le développer, je l'indique simplement comme question. Qu'il y ait un rapport entre le méfait (le mal fait) et le méchant (le mauvais), est indiqué par la même racine du mal dans nos langues. Bien sûr on distingue tout de suite le mal méchant dont le malheur serait la conséquence (la punition) dans un langage de rapport de causalité entre les deux, ça se fait couramment. C'est la question : « Qu'est-ce que j'ai fait au bon Dieu ? » qui naguère était une question courante ; aujourd'hui qu'il n'y a plus de bon Dieu, la question ne se pose plus. La notion du Péché originel est beaucoup plus subtile que cela, et dans notre texte la réponse du Christ aussi est beaucoup plus subtile.

« 3Jésus répondit : “Ni lui n'a péché, ni ses parents, mais c'est en sorte que soient manifestées les œuvres de Dieu en lui. »

La question était : « Qui a péché pour qu'il soit né aveugle ? » suppose implicitement que ce n'est pas lui, il n'a pas pu pécher avant sa naissance… La réponse de Jésus semble dire : Ni lui ni ses parents, même pas son arrière-grand-père Adam… La doctrine du Péché originel serait-elle mise ici en cause par Jésus ? Non. La question du mal est une question abyssale.

Si la réponse de Jésus est d'une certaine façon libérante dans sa première partie « ni lui ni ses parents », libérante par rapport à la notion de culpabilité, il pourrait se faire que la suite de la réponse soit encore pire à l'écoute : « C'est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui ». Nous avons une situation équivalente à celle du chapitre 11 qui est la résurrection de Lazare, le même type de question est posée : Lazare, on le laisse mourir, on n'y va que le troisième jour « pour manifester "la gloire de Dieu" », ce qui, à nos oreilles, est encore pire que "les œuvres de Dieu", mais en fait c'est la même chose !

Il faut voir qu'ici le "afin que" n'est pas un calcul final, ce n'est pas « je le fais souffrir pour que… » En effet il ne faut pas oublier que les propositions causales, finales sont venues à notre grammaire à partir de la logique d'Aristote, c'est-à-dire à partir du traité des quatre causes[1].

« 4Il faut que nous œuvrions les œuvres de celui qui m'a envoyé, tant qu'il est jour. Vient la nuit où personne ne peut œuvrer. 5Tant que je suis dans le monde je suis la lumière du monde.” »

Ici "l'œuvre de Dieu" c'est précisément "l'homme accompli". En effet, nous sommes nés aveugles, et la donation de notre natif est une donation qui se révèle receler une semence qui sera un accomplissement par rapport à cette première donation. Donc ce chemin nous introduit dans l'œuvre même de Dieu. Plus c'est donné et plus cela dépend du chemin que nous faisons.

Nous retrouvons à nouveau des oppositions qui chez nous ne sont pas tellement audibles. Autrement dit, nous n'avons pas ici plusieurs petits problèmes mais un seul grand problème fondamental qui est celui de la donation. Et en effet, si je me réfère à la première entrée du péché dont il est question dans l'épître aux Romains au chapitre premier – il y en a d'autres sous d'autres dénominations[2] – il est question des hommes : « Ils n'eucharistièrent pas », c'est-à-dire que leur mode d'être au monde est un mode de se trouver là et non pas un mode de se recevoir comme un don de soi-même à soi-même. Eucharistier c'est rendre grâce, donc reconnaître que tout est fondé en donation.

Il y a donc un chemin qui est l'accomplissement de l'œuvre de Dieu ou de la gloire de Dieu. Et l'œuvre de Dieu et la gloire de Dieu, c'est l'humanité pleinement accomplie. Autrement dit, ici il n'y a pas à entendre : « il est né aveugle, c'est au détriment de ce pauvre gars et pour le bénéfice de Dieu », c'est bien sûr un risque dans la lecture…

Après cela, l'anecdote est celle de la guérison (trois versets). C'est lié à l'affirmation de Jésus « Je suis la lumière du monde » du verset 5. Dans l'évangile de Jean il y a toujours un rapport étroit entre l'épisode – ici au sujet du verbe "voir" – et le « Je suis » de Jésus.

« 6Ayant dit cela, il cracha à terre et fit de la boue à partir de la salive, il lui enduit de cette boue les yeux, 7et lui dit : “Va, lave-toi dans la piscine de Siloé” (ce qui s'interprète "envoyé"). Il alla donc, se lava, et revint voyant. »

 

2) V. 8-34. Les enquêtes menées par les voisins et les pharisiens

 

Toute la suite du chapitre est ensuite une enquête faite par les voisins puis les pharisiens pour savoir ce qu'il en est.

 

V. 8-12 Enquête faite par "les voisins et ceux qui l'avaient vu mendier".

La première question posée par les voisins est de savoir s'il y a identité entre celui qui est guéri et celui qui mendiait. C'est à lui qu'on s'adresse.

« 8 Les voisins et ceux qui l'avaient vu mendier auparavant disaient : “N'est-ce pas celui qui était assis et mendiait ?” 9 Les uns disaient : “C'est lui” ; d'autres disaient : “Non, mais il lui ressemble”. Lui disait : “C'est moi”. 10 Ils lui disaient donc : “Comment donc tes yeux se sont-ils ouverts ?” 11 Il répond : “L'homme appelé Jésus a fait de la boue, il a enduit mes yeux et m'a dit : "Va à Siloé et lave-toi". Je suis donc allé, je me suis lavé et j'ai vu.” 12 Ils lui disent : “Où est-il celui-là ?” Il dit : “Je ne sais.” »

 

V. 13-17 Première enquête faite par les pharisiens, avec à la question du sabbat.

« 13Ils l'amènent alors aux pharisiens. 14Or c'était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. 15Les pharisiens lui demandèrent donc à leur tour comment il avait retrouvé la vue. Il leur répondit : « Il m'a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé et je vois ». 16Quelques pharisiens dirent alors : « Cet homme ne vient pas de Dieu puisqu'il ne garde pas le sabbat ». Mais d'autres disaient : « Comment un pécheur peut-il faire de tels signes ? » Et il y avait division entre eux. 17Ils demandèrent donc une fois encore à l'aveugle : “Mais toi, que dis-tu de lui, de ce qu'il t'a ouvert les yeux ?” Il dit : “C'est un prophète.” »

 

V. 18-21 Interrogatoire des parents.

« 18Les Judéens ne crurent point qu'il eut été aveugle et qu'il eut recouvré la vue jusqu'à ce qu'ils eussent fait venir ses parents. 19Et ils les interrogèrent en disant : “Est-ce là votre fils que vous dites être né aveugle ? Comment donc voit-il maintenant ?” 20Ses parents répondirent : “Nous savons que c'est notre fils et qu'il est né aveugle. 21Mais comment voit-il maintenant, ou qui lui a ouvert les yeux, c'est ce que nous ne savons pas. Interrogez-le lui-même, il a l'âge, il parlera de ce qui le concerne.”

Donc les parents se défilent.

Nous retrouvons ici les interlocuteurs habituels de Jésus. Ce ne sont pas des adversaires violents, mais ils restent évasifs.

 

V. 24-34 Deuxième interrogatoire de l'homme guéri par les pharisiens.

À la fin, on a : « Ils le jetèrent dehors. »

Tout se passe ici comme s'il y avait un krima c'est-à-dire un discernement où celui qui ne voyait pas confesse son aveuglement : « je ne sais qu'une chose : j'étais aveugle et maintenant je vois » (v. 25). Il n'a pas encore proclamé sa foi.

 

3) À partir du verset 35 : Intervention de Jésus.

 

Regardons d'abord les v. 39-41.

On voit qu'à la fin de ce passage, c'est Jésus lui-même qui parle de krima, de discernement.

« 39Puis Jésus dit : “Je suis venu dans ce monde pour un jugement : pour que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles.” 40Quelques pharisiens qui étaient avec lui, ayant entendu ces paroles lui dirent : “Est-ce que nous aussi nous sommes aveugles ?” 41Jésus leur répondit : “Si vous étiez aveugles vous n'auriez pas de péché. Maintenant vous dites : Nous voyons, votre péché demeure.” ».

Jésus dit à ses interlocuteurs : « Je suis venu pour un krima (un jugement qui n'est pas le vôtre, qui est que les voyants voient et que les voyants deviennent aveugles », ce qui signifie : « Pour ces prétendus voyants, il sera avéré qu'en fait ils sont aveugles et ne peuvent recevoir la lumière. »

Du reste les pharisiens entendent ainsi : « Est-ce que c'est nous qui sommes les aveugles ? » Et Jésus leur dit : « Si vous étiez aveugles, vous n'auriez pas de péché, mais maintenant vous dites “nous voyons” et votre péché demeure ». Autrement dit c'est la prétention d'être voyant qui constitue l'aveuglement, donc la perdurance du péché au sens le plus élevé du terme.

 

Reprenons les v. 35-38 où il y a eu un échange qui concerne le verbe "croire". 

« 35Jésus apprit qu'ils l'avaient jeté dehors. Le rencontrant, il lui dit : “Crois-tu au Fils de l'homme ?”

 « Crois-tu au Fils de l'homme ? » Voilà ce qui était fondamentalement en question, car croire c'est voir.

Dans le chapitre 10 du bon Pasteur, "entendre" est le verbe qui sert à dire "croire". Ici, c'est le verbe "voir". Ceci ne nous étonne pas, nous avons dit depuis fort longtemps que ces verbes étaient chez Jean synonymes, soit pleinement égaux lorsqu'ils sont en plénitude de leur sens, soit gradués, c'est-à-dire qu'il y a un ordre : c'est entendre qui est premier, entendre donne de voir et voir s'accomplit en toucher, le mot toucher étant un autre terme pour dire la foi.

« Crois-tu au Fils de l'homme ? » Nous avons là un titre de Jésus. Comme les autres titres, ce titre est suspendu à la Résurrection. Le titre de "Fils de l'homme" est courant dans les quatre Évangiles, aussi bien chez Jean que chez les Synoptiques. Ça ne dit pas l'Incarnation mais ça signifie la manifestation de l'Homme essentiel qui est un des noms éternels de Dieu. Ça se réfère au Livre de Daniel, chapitre 7 : le Fils de l'homme apparaît sur les nuées et descend du ciel, donc le Fils de l'homme à la manifestation de l'éternelle humanité de Dieu. Bien sûr, le mot "humanité" ici ne peut pas être pris d'après la définition aristotélicienne de ce que c'est qu'un homme. Du reste ce n'est pas "un homme", c'est "l'Homme". Jésus se fait un homme parmi les hommes parce qu'il est de toujours l'Homme essentiel. Le titre de Fils de l'homme appartient aux dénominations célestes de Jésus.

« 36Il répondit : “Qui est-il seigneur, que je croie en lui ?” 37 Jésus lui dit : “Tu le vois, il est celui avec qui tu parles.” 38Alors il déclara : “Je crois Seigneur”, et il se prosterna devant lui. »

Le mot kurios (seigneur), quand il est dans la bouche de quelqu'un qui ne croit pas, c'est une façon de dire Sieur (Monsieur). La dimension du mot "seigneur" comme titre messianique (christique), c'est quand il est à l'intérieur de la proclamation de foi.

Au verset 38 c'est justement une proclamation. Ceci est très intéressant parce que ces textes ont toujours plus ou moins une fonction liturgique quand ils sont lus lors d'une assemblée. En effet, le texte se termine normalement par une profession de foi à laquelle l'assemblée donne un sens plénier, ici l'assemblée se prosterne et dit “Je crois”.

Lire n'est pas ici simplement s'informer, c'est suivre le chemin. Chemin faisant je confesse mon aveuglement, j'attends la lumière, je l'entends, je la reconnais, et je peux dire en me prosternant : « Je crois Seigneur ». Le lecteur, l'auditeur, est invité à cela.

 

4) Méditation sur le rapport de la foi et de la lumière

 

Ce texte nous invite à méditer le rapport de la foi et de la lumière. C'est un rapport constant.

La lumière n'est pas ce en quoi je vois. Au Moyen Âge la foi même est encore appelée lumen fidei (lumière de la foi). Et cela prend un sens particulier du fait qu'on connaît la lumen naturale rationis. La raison c'est l'ouverture d'un champ de visibilité – donc une lumière – naturelle, c'est-à-dire que la raison ne consiste pas simplement dans le déploiement des raisonnements, mais aussi dans la lumière qui porte ces déploiements et cette cohérence. Par exemple les principes premiers de la raison pratique – le principe d'identité, le principe de non-contradiction, le principe de raison suffisante… – n'ont pas besoin d'être énoncés pour que, à leur lumière, la totalité des choses rationnelles puisse se dire.

Et la foi elle-même n'est pas un ensemble de propositions, elle est une autre lumière à partir de quoi s'entendent les propositions mêmes de l'Évangile. Ceci est très important : la foi ne désigne pas un catalogue de propositions, elle désigne cette ouverture d'un œil nouveau, d'un espace nouveau de visibilité ou de vision. La notion de lumière ici est très importante.

Pour autant, nous ne maintenons pas cette différence entre "la lumière de la foi" et "la lumière naturelle de la raison" pour la bonne raison que saint Jean ne connaît pas la notion de nature… La notion de nature est constitutive de la pensée occidentale, et c'est pourquoi à partir des VIIe - VIIIe siècles, la nouveauté christique est appelée le surnaturel, un mot qui ne se trouve pas du tout dans nos Écritures pour la bonne raison que la notion de nature n'existe pas. Nous essayons nous, de revenir à la distinction du natif et du nouveau, un nouveau qui est le plus ancien ![3]

 

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