Demeurer dans la Parole

 

Jésus et la Samaritaine, Catacombe Rome, IVe s

La Parole évangélique est neuve. Elle n’informe pas sur la relation à Jésus. Elle donne que la relation naisse et se déploie : elle fait ce qu’elle dit. Elle prend le risque de se donner à tous et de faire confiance à tous. Elle est l’irruption du fait divin dans nos vies. [1]

 

Voici la façon dont Jean-Marie Martin propose d'approcher cette Parole[2] : 

  Qu'est-ce que nous faisons ici ? Nous essayons d'habiter un texte, c'est-à-dire de le fréquenter, c'est-à-dire de franchir le pas de porte, d'entrer dans le texte, de s'y promener et de s'y mouvoir, et de s'y asseoir, et à partir de là, regarder par la fenêtre.

  Qu'une parole s'habite, c'est en toutes lettres chez saint Jean quand Jésus dit : « Si vous demeurez dans ma parole » (Jn 8, 31).

  « Demeurez dans ma parole » : est-ce qu'on peut établir ses jours dans la parole du Christ, à savoir dans la parole qu'est Jésus Logos[3] et dans la parole que dit Jésus ?

  « Si vous demeurez » est-ce que ça veut dire : si vous durez fidèlement ? Non, non, non ! Demeurer ici a à la fois le sens temporel et le sens local parce que le contexte de ce passage met en avant justement la maison, la maison du "libre" qui est la maison du Père dans laquelle le fils s'oppose à l'esclave (v. 35). La parole est donc une maison, c'est même l'habitation de l'homme. Il faudrait cesser de penser que la parole est quelque chose de produit par l'homme. C'est quelque chose qui précède l'homme, et en quoi l'homme advient à être homme.

  Habiter une parole, cela s'appelle méditer. Mais méditer c'est la chose que nous savons le moins aujourd'hui. Nous avons hâte d'avoir quelques slogans à emporter et à proférer, et nous ne savons pas méditer un texte. Or méditer, c'est aller et venir dans le texte, c'est s'y mouvoir ; c'est aussi sortir du texte pour le regarder de l'extérieur[4], parce qu'une maison, une habitation, ce n'est pas ce en quoi on reste enfermé. Une habitation, c'est là où l'on entre et d'où l'on sort. C'est pourquoi la porte d'un lieu, le seuil, est le lieu éminent de la maison, c'est l'indice d'une liberté, de pouvoir être dedans puis dehors.

  Par exemple quand nous lisons un texte de Jean, nous ne nous bornons pas à y chercher rapidement ce qui nous intéresse, nous le fréquentons, c'est-à-dire que nous y demeurons. Ainsi les textes de Jean sont pour nous occasion, souvent, de relever des réflexions fondamentales sur le mode d'écriture de Jean, occasion de trouver des thèmes qui nous sont étrangers. C'est quelque chose qui nous familiarise peu à peu avec l'écriture johannique.

  Méditer, c'est laisser que ces choses-là circulent, en sortant de temps en temps dehors pour voir comment ce discours ainsi circulant est tout à fait étranger à notre discours natif, comment nous pouvons habiter déjà le logos (la parole) – si vous demeurez dans mon logos (dans ma parole) – et vivre encore dans le monde de notre natif, de notre première naissance.

  Voilà, je suis en train de définir ce que c'est de lire. Lire, ici, c'est précisément entrer dedans et sortir : entrer dans une parole puis en sortir, et alors entrer dans une autre parole puis en sortir. Nous ne pouvons rien faire d'autre que d'essayer d'aller entendre et méditer une parole étrangère à notre natif, revenir à notre natif, etc.. Et ça, ça ne permet pas de constituer une synthèse. C'est pour nous un combat, un conflit.

  On ne prend pas la parole de Dieu au sérieux si on l'amalgame hâtivement avec ce que véhicule de préconceptions, de préjugés, de présupposés, de désirs, notre langue native. Mais on ne prend pas en compte non plus une véritable intelligence de la parole de Dieu si on ne revient pas pour rechercher ce qu'il en est de notre parole native, pour voir ce qu'il en est.

  Toutes les synthèses de culture native et d'Évangile sont périlleuses. La surdité mutuelle de la parole de Dieu – si l'on peut dire – en nous et de la parole native, est aussi, mortelle. En chacun de nous, il y a un dialogue, un dur dialogue si on veut entendre attentivement ce que nous dit notre première naissance et ce que nous invite à entendre la seconde naissance à partir du pneuma de résurrection  (de l'esprit de résurrection).

 


[1] Extrait de la présentation des conférences données par J-M Martin au Forum 104 à Paris en 2012-2013.

[2] Extrait d'une rencontre à la chapelle Saint-Bernard de Montparnasse en 2007 sur le thème "L'espace en saint Jean". J-M Martin a animé de 1981 à Octobre 2012 une rencontre bimensuelle dans cette chapelle.

[3] Saint Jean dans le premier verset de son évangile nomme le Christ Parole, et Parole (tournée) vers Dieu, parole adressée.

[4] Dans ce que dit J-M Martin il y a des sorties dans la littérature des premiers siècles (Les Odes de Salomon, les écrits des Pères de l'Église, ceux des gnostiques valentiniens...), il y a d'autres sorties du côté de penseurs contemporains, en particulier de Heidegger mais aussi dans des domaines comme la musique, la poésie, la peinture.