Voici deux méditations successives de Jean-Marie Martin sur ce texte auquel il se réfère quasiment dans toutes les sessions à propos de l'eau et du pneuma (de l'Esprit Saint). Ici il développe plus largement les richesses de ce texte.

 

Les fleuves d'eau vive (Jn 7, 37-39)

Extrait de la session Symbolique des éléments (SYMBOLIQUE-eau-sang-pneuma) pour la 1ère partie)

 Extrait de la session sur la Résurrection (JEAN 20-21. RÉSURRECTION) pour la 2ème partie

 

 

 

Première partie

Fleuves d'eau, Berna Lopez

 « 37Dans le dernier jour, le grand jour de la fête, Jésus se tint debout et cria disant : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi, et boive, 38celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture : des fleuves d'eau vivante couleront de son sein (de son ventre)". 39Il dit ceci à propos du pneuma que devraient recevoir ceux qui croiraient en lui, car il n'y avait pas encore de pneuma puisque Jésus n'avait pas encore été glorifié. »

 

Je vais indiquer d'abord l'intérêt de ce texte. Il y a un lieu. Il y a un temps. Il y a une posture. Il y a une parole, et une parole qui est prétendument une citation de l'Écriture, une parole selon la parole, une parole qui parle de l'eau. Voilà les deux premiers versets.

Ce qui fait l'intérêt particulier du troisième verset, c'est que nous avons ici l'exégèse, faite par Jean, de la parole que Jésus vient de dire : "il parlait de", et ensuite, un mot nouveau est prononcé qui ne l'a pas été par Jésus, le mot de pneuma. Enfin, il y a l'indication du lieu à partir d'où penser ce nouveau mot : pneuma. Je reprends.

Le Lieu : Le Nouveau Temple.

Nous sommes au Temple. À propos du Temple, il y a un thème qui se trouve à plusieurs reprises dans l'évangile de Jean, à savoir que le nouveau lieu où il faut adorer c'est le pneuma, c'est-à-dire la dimension ressuscitée de Jésus[1].

Cela s'exprime également à propos du Temple. Le corps ressuscité de Jésus est le nouveau Temple, nous avons cela à propos des vendeurs chassés du Temple, chapitre 2. Donc, corps ressuscité et pneuma, c'est la même chose, c'est le nouveau lieu référentiel. Il en résulte que corps et pneuma (esprit) c'est la même chose pour la Résurrection, et ce sont des mots que nous opposons toujours.

 Chair et pneuma s'opposent bien sûr. Mais corps de résurrection et pneuma, non, à tel point que Paul dit : « Il y a un corps spirituel (pneumatikon) » (1 Cor 15, 44). Nous avons là l'indication du nouveau Temple.

 Le Temps : Fête de l'Eau.

Le temps est précisé : les chapitres 7 et 8 se passent à la fête de Soukkot. On monte à Jérusalem pour Soukkot. D'abord, il y a le premier jour de la fête où Jésus monte en secret. Au milieu de la fête, Jésus se met à parler. Enfin, nous sommes dans le dernier jour, le huitième, qui est le grand jour. Cela veut dire qu'il y a une similitude de spiritualité – au sens où nous employons couramment ce mot –, entre la fête de Soukkot et la parole de Jésus ici. En effet cette fête, dans son plus originel, est d'abord une fête d'automne. Elle fait partie de ces fêtes qui vont ensemble : Yom Kippour, Soukkot et enfin Rosh Hashana, à l'automne, dans le monde juif. La fête de Soukkot est une fête des eaux. Les eaux sont précieuses. Ces fêtes étaient agraires avant de se colorer de réminiscences historiques.

La posture : Jésus debout.

 Nous sommes dans la fête de l'eau. Nous avons un lieu, un temps – qui est une qualité de temps (kaïros) : la fête n'entre pas dans un temps chronologique ; et enfin il y a une posture : Jésus se tient debout pour une proclamation qui est une invite, un appel – nous sommes dans la verticalité, l'axialité dont nous avons souvent parlé. Celle-ci rejoint la phrase : « Quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai la totalité à moi » (12, 32), c'est la même configuration symbolique. Cette configuration est connue, elle existe dans l'Ancien Testament, dans la littérature sapientielle où la Sagesse se tient sur les places et appelle : « Venez et mangez de mon pain. » (Pv 9, 5). Jésus s'identifie ici à cette posture de Sagesse : « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi et boive ».Ce boire est identifié à croire : « …qu'il boive 38celui qui croit en moi comme dit l'Écriture… » Dès les premiers temps, le mot traditionnel du recevoir est croire, les mots johanniques qui modulent cette réceptivité : entendre, voir, toucher, manger, boire.

Le Thème : Symbolique de l'eau.

« Celui qui croit en moi comme dit l'Écriture»: ici nous avons une chose étonnante, c'est que personne ne sait où se trouve ce texte d'Écriture ! Nous avons affaire à l'embryon de ce qu'on appellera les testimonia. Ce sont des recueils de textes vétéro-testamentaires qui se font dès le premier christianisme autour d'un thème symbolique. Il y a des testimonia sur la pierre, sur le bois, sur l'eau. Les éléments sont lus comme des témoins écrits du Christ. On recueille ces témoignages, et, très souvent, ils se mêlent les uns aux autres.

Les références qu'on peut apercevoir ici ont à voir avec l'eau surgissant du rocher frappé par la baguette de Moïse : c'est un testimonium très fréquent car le Christ est par ailleurs appelé la pierre d'angle (pas la pierre de fondation). La baguette a la chance d'être en bois, c'est un testimomium par rapport à la croix, et l'eau surgissante est également un testimomium. En même temps, il y a la référence au temple d'Ézéchiel qui est elle-même une référence de l'arbre paradisiaque. Car c'est du pied de l'axe que diffluent, des quatre côtés, les quatre fleuves que l'on retrouve dans l'Apocalypse, avec la symbolique des quatre coins. Il y a également des références à l'appel de la Sagesse, car la Sagesse appelle à venir boire. Tous ces thèmes se joignent, se mêlent. On lit des testimonia chez Barnabé, chez Justin... La liturgie pascale est construite à partir des testimonia sur l'eau, dans l'Exultet, la grande louange de l'eau. C'est une symbolique très originelle qui a été reprise. Elle ne garde pas nécessairement la rigueur d'origine mais la traduit et l'interprète en fonction de différentes possibilités.

Nous avons ici un exemple de testimonium, puisqu'il y a des choses qui témoignent comme l'eau, le sang et le pneuma. C'est une idée qui devrait être à la source d'une reprise de la sacramentalité car c'est l'indication de la main, ou plus précisément de la manière de Dieu. Les sacrements sont en référence à la manière de Dieu. Dans l'eau sont des vestiges, des traces du passage de Dieu : ceci introduit à la fois la symbolique du pied et de la main (la manière) de Dieu. Le pied et la main sont des symboles très fondamentaux de sa présence. Et nous sommes ici dans l'ordre du toucher, ce qui peut avoir de l'importance par rapport à la sacramentalité, parce que le propre de la sacramentalité, c'est la présence symboliquement touchée. De même l'imposition des mains est une chose essentielle dans le régime de la sacramentalité. En même temps, elle est l'insurmontable d'une chose aussi étrange qu'un sacerdoce permanent qui se fait par transmission de toucher. Il y a toute une symbolique qui nous est totalement étrangère et dont il faudrait s'approcher. Nous sommes conceptuels et même quand nous donnons à voir quelque chose, c'est plutôt imaginé.  Car le sacrement n'est pas seulement signe, il est trace de présence : Dieu passe ici et maintenant. C'est un aspect qui est très difficile pour nous, pour notre structure d'intelligence, et qui est essentiel.

Nous étions partis de l'imprécision d'une citation qui est en fait une référence multiple et non absolument littérale. Mais revenons au texte. Il continue à étonner. On attendrait :     « Celui qui croit en moi, des fleuves viendront qui couleront de moi, et qu'il boive… » Or, pas du tout, ces fleuves vont couler du ventre de celui qui croit. Certains ont supposé qu'il y avait quelque erreur de texte, mais aucun manuscrit ne le confirme, donc il ne faut pas changer, il faut essayer d'entrer. Ce qu'il importe de garder à l'esprit, c'est que boire, probablement, c'est toujours donner à boire : « (Celui qui reçoit cette eau) des fleuves d'eau vive couleront de son sein. »

 L'eau du Christ ou Le pneuma répandu.

 Nous avons retenu ce texte parce que c'est un lieu où il s'agit d'eau. Nous avons vu que de tels lieux sont multiples chez saint Jean. On en trouve même jusqu'au chapitre 21 (l'épisode de la plage et de la pêche). De quoi le Christ parle-t-il quand il parle de son eau à lui, de cette eau nouvelle, de cette eau vivante qui n'est pas simplement l'eau qui nourrit la Samaritaine, l'eau lustrale des Juifs, l'eau du Baptiste, l'eau de la piscine de Béthesda ? Nous avons ici la précieuse exégèse de Jean : « 39Il dit cela au sujet du pneuma. » Quand je lis eau dans un sens positif chez Jean, ça désigne le pneuma, et c'est là ce qui justifie mon interprétation comme hendiadys : « cette eau qui est pneuma » au chapitre 3. « 39Il dit cela au sujet du pneuma que devait recevoir les croyants (ceux qui croiraient). » Entendre, c'est boire et donner à boire. Ce qui donne à boire, ce qui donne que je boive et que je donne à boire, c'est l'Esprit de Dieu, le Pneuma. Nous aurons d'autres lieux où la symbolique du pneuma va toucher à cela.

 Beaucoup plus important et décisive est la dernière petite remarque de Jean : « Car il n'y avait pas encore de pneuma puisque Jésus n'avait pas encore été glorifié. » On m'a dit : « Alors l'Esprit Saint n'existait pas avant ! » La question est, justement : Avant, il n'y avait pas encore de pneuma répandu. En effet la glorification est la manifestation et la diffusion du Pneuma. Le fait que la Résurrection soit sous son nom de gloire est significatif. En effet, la gloire de Dieu – qui est Jésus ressuscité –, c'est que le pneuma nous advienne et nous donne de vivre. Tout cela se tient.

► On a du mal à penser qu'il y a d'abord le pneuma et ensuite sa diffusion. Est-ce que ce n'est pas le propre du pneuma d'être diffusé ?

J-M M : Non. Le propre du pneuma c'est la respiration, comme le mot l'indique : le souffle, c'est-à-dire l'expir et l'inspir. L'inspir est le pneuma totalement retenu dans le Christ, et l'expir est le moment où le pneuma se répand et se diffuse sur la totalité de l'humanité. Le rapport entre inspir et expir est analogue à celui de la semence et du fruit. C'est le rapport du sômatikos, du tenu en compact (le Christ est le pneuma en compact), et de la diffusion du Christ sur l'humanité.

► Et la Résurrection est dès l'origine ?

J-M M : Oui, c'est la première chose. Parce que la première chose, c'est : « Lumière soit », et qu'elle soit comme manifestation de la plénitude de Dieu. Or, la manifestation de la plénitude de Dieu, c'est Jésus ressuscité. C'est ce que nous pouvons lire chez saint Paul : « Le Dieu qui dit “Lumière luise”, c'est lui qui fait luire dans nos cœurs pour la connaissance de Dieu dans le visage du Christ »  (2 Cor 4, 6).

 

Deuxième partie

 

Chez saint Jean, le thème de l'eau et des dérivations de l'eau est un thème tout à fait fondamental. Le lieu le plus fondamental est très probablement Jn 7, 37-39.

C'est lors de la fête d'automne, le dernier jour de la fête qui est le grand jour : « Jésus se tient au milieu du temple et crie : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi celui qui croit en moi, des ruisseaux d'eau vivante couleront de son sein"… Il parlait du Pneuma que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; il n'y avait pas encore de pneuma car Jésus n'avait pas encore été glorifié. »

Essayons de situer ces deux versets.

– Le thème de la source à partir d'où se produit le découlement se trouve au chapitre 4 dans le débat avec la Samaritaine : quelle est la source, est-ce ici ou à Jérusalem ? Ce n'est ni ici ni là mais « dans le Pneuma qui est la vérité », donc dans le Pneuma de Résurrection comme en Jn 7, 37-39 : il est la source à partir d'où cela s'ouvre. 

– Du point de vue de l'imagerie, nous avons indirectement une référence à Gn 2 où se trouve le tout premier symbole de ce qui est en question. Il s'agit de la détection du centre, c'est-à-dire de la source qui est au milieu du jardin et qui se répartit dans les quatre "têtes" (les quatre fleuves) énumérés en Gn 2. Ce fleuve-source se retrouve dans la ville à la fin de l'Apocalypse[2]. Il s'agit donc de la détection du centre et de l'examen des fluences : comment cela découle-t-il ?

– D'autre part le lieu de la référence immédiate, c'est le temple selon Ézéchiel : du temple l'eau coule dans la direction des quatre points cardinaux. Et en Jn 2 Jésus s'assimile à ce temple : désormais son corps de résurrection est le véritable temple. En effet à propos des vendeurs chassés du temple « 19Jésus leur dit :"Détruisez ce temple et je le rebâtirai en trois jours."…21Il parlait du temple de son corps » (Jn 2). Ceci est compris dans le mot gloire, puisque « nous avons contemplé sa gloire » (Jn 1, 14) et que la gloire c'est la présence de Dieu dans son peuple.

– Et surtout le lieu de référence le plus intéressant, c'est le chapitre 19 : le corps de Jésus en croix est le lieu d'où flue le pneuma qu'il remet (v.30) et d'où fluent l'eau et le sang (v.34), cette eau-là qui est le sang, et ce sang-là qui est l'eau, parce que ces trois fluides sont appelés « pneuma, eau et sang » en 1Jn 5 dans un passage extrêmement complexe, progressif où les trois sont énumérés avec l'indication qu'ils sont « vers un seul » : ils sont désormais le véritable Éden ou le véritable temple. Le véritable lieu à partir d'où se situe tout cela, c'est Jésus ressuscité, c'est le Pneuma « car auparavant il n'y avait pas de pneuma car Jésus n'avait pas encore été glorifié » (Jn 7). Ce thème est souligné au chapitre 19 parce qu'on insiste sur le fait que le témoin a vu et qu'il témoigne, et que son témoignage est vrai (v.35) car c'est un point essentiel. C'est repris dans le chapitre 20 à propos des traces : de son flanc percé, transfixé, découle la reconnaissance de Jésus pour ce qu'il est, c'est-à-dire précisément la foi. Ceci intervient lors de l'apparition aux disciples rassemblés au soir du premier jour, et c'est également repris, en mêlant un autre thème, dans l'apparition à Thomas.

 Se mettre en rapport avec cette dérivation.

Vous savez, il ne faudrait pas vous étonner outre mesure si vous avez eu l'occasion de parler avec telle ou telle personne qui connaît telle ou telle doctrine orientale ou autre, qui emploie des mots comme les énergies, les influences, les fluences. Cela du reste se retrouve dans le judaïsme biblique sous la dénomination des bénédictions qui étaient toujours plus ou moins dans le langage de la fluence, de la pluie ou de la dérivation des eaux.

Vous voyez vers quoi nous allons ici : nous allons vers cette idée qu'être au fait de ce texte suppose de ne pas simplement l'avoir entendu comme une opinion ou une doctrine, mais peut-être se mettre dans un certain rapport avec cette dérivation.

Qu'est-ce que cette dérivation ?

On pourrait s'interroger et se demander en quoi consiste cette dérivation. Je dirai probablement que la dérivation la plus fondamentale, c'est la parole, et singulièrement la parole écrite, d'où l'importance de la graphie dans la situation de Jean.

Ce qui est en question dans cette affaire ne vient pas de l'écoute, mais il ne faut pas opposer l'écoute et l'Écriture, car l'Écriture est la Graphê de cette eau-là, d'où l'importance du témoignage au sens johannique du terme : être dans le champ de l'écoute de l'Écriture, c'est tout autre chose que se documenter sur une opinion de jadis.

Lire en ce sens-là, c'est être en rapport avec cette source, c'est voir que la volonté du texte est celle-ci. Autrement dit cela fait partie du dit du texte que de goûter à cette eau-là qui est la parole répandue.

Cela se donne dans une gestuation.

Mais il y a autre chose également : cette symbolique originelle se donne spontanément dans une gestuation : une gestuation baptismale, une gestuation de repas, une gestuation de l'odeur même, des gestuations diverses. Il y a là une dimension importante qui se dit.

Je viens de parler de repas : cela se trouve même à partir du pain. On sait que si la parole dont je viens de parler est eau (puisque le puits c'est la parole), c'est le pain aussi.

Dans l'acte de multiplication des pains, l'idée de multiplication est très importante, le passage de l'un (les 5 pains) aux multiples. Mais plus importants encore sont les 12 paniers de pain qui restent et qu'il ne faut pas laisser de côté, ils sont en plus : là est la présence eucharistique pour toute la lignée de l'Église. Nous mangeons encore de la multiplication des pains.

Nous avons là un exemple de dérivation : dérivation de la parole mais aussi dérivation de la gestuation de la parole qui nous arrive sous la forme des sacrements.



[1] Voir en particulier La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base..

[2]  « Un fleuve sort de l'Éden pour abreuver le jardin. De là, il se sépare : il est en quatre têtes. » (Gn 2, 10). « Puis l’ange me montra le fleuve de Vie, limpide comme du cristal, qui jaillissait du trône de Dieu et de l’Agneau. Au milieu de la place, de part et d’autre du fleuve, il y a des arbres de vie qui fructifient douze fois, une fois chaque mois : et leurs feuilles peuvent guérir les nations. » (Ap 22,1-2).