Cette homélie est prononcée par Jean-Marie Martin le sixième jour de la retraite de juillet 2010 à Nevers qui avait pour thème : Le signe de croix signe de la foi.

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Ga 2, 19-20

Grâce à la Loi (qui a fait mourir le Christ) j'ai cessé de vivre pour la Loi afin de vivre pour Dieu. Avec le Christ, je suis fixé à la croix : je vis, mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi. Ma vie aujourd'hui dans la condition humaine, je la vis dans la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et qui s'est livré pour moi.

Mc 3, 31-35

Comme Jésus était dans une maison, sa mère et ses frères arrivent. Restant au-dehors, ils le font demander. Beaucoup de gens étaient assis autour de lui ; et on lui dit : « Ta mère et tes frères sont là dehors, qui te cherchent.» Mais il leur répond : « Qui est ma mère ? Qui sont mes frères ? » Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit : « Voici ma mère et mes frères. Celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur, ma mère. »

 

Homélie.

 

Nous avons déjà entendu cet évangile dans l'écriture de saint Matthieu, aussi j'en dirai un petit mot opportun, c'est-à-dire lié à notre retraite, et à partir de textes disparates. Ce sera l'occasion de mettre en rapport le très court extrait de la lettre de Paul aux Corinthiens que nous avons lu à la messe hier (2 Cor 5, 16-17), et le court extrait de la lettre de Paul aux Galates que nous venons d'entendre (Ga 2, 19-20).

 

2 Cor 5, 16-17.

« 16Désormais nous ne connaissons plus personne à la manière humaine.» Si nous avons compris le Christ à la manière humaine, maintenant nous ne le comprenons plus ainsi. On comprend très bien cela de la part de Paul qui n'a pas connu le Christ à la manière humaine mais qui l'a connu dans une rencontre du Ressuscité.

Jésus et ses disciples, Berna Lopez

Les apôtres ont connu le Christ de manière humaine d'abord, et le connaître ainsi, nous l'avons dit, c'est un peu se méprendre sur son cas. La Samaritaine a connu le Christ de manière humaine d'abord : en tant que Samaritaine elle l'a connu comme un Judéen qui, normalement, ne fréquente pas trop les Samaritains. Et nous avons dit qu'elle avait progressé jusqu'à ce qu'elle puisse le confesser avec les gens de sa ville dans sa dimension et son propre nom de Yeshoua (Jésus), nom qui signifie Sauveur[1].

De nos jours on cherche beaucoup à connaître Jésus de manière humaine. Un historien cherche derrière l'Évangile ce qui a bien pu en vérité se passer avant que ce soit interprété par les apôtres. Or nous ici, nous n'avons pas lu ainsi. Nous avons essayé de lire l'Évangile dans l'Évangile, pas derrière l'Évangile. En effet l'Évangile pour nous implique le témoignage des témoins choisis. Les témoins choisis ne parlent pas du dehors, ils font partie de l'événement, de l'avènement, de la venue et de la parole.

C'est ainsi que saint Paul écrit : « Nul ne peut dire Jésus est Seigneur – c'est-à-dire nul ne peut dire Jésus est ressuscité – sinon dans le Pneuma Sacré. » (1 Cor 12, 3). Naturellement le Saint Esprit ne fait pas partie de l'épistémologie d'un historien, ce n'est pas requis pour être historien. Qu'il fasse la recherche en son lieu, c'est son affaire, ce n'est pas notre affaire de chrétiens en tant que chrétiens, encore que nous puissions nous intéresser aussi à ce qu'il dit, mais c'est autre chose.

Nous avons essayé donc de lire non pas de manière humaine, mais de lire dans l'Esprit, de ne pas être absents de notre lecture puisque nous incluons nos propres célébrations ici dans la marche de notre semaine.

« 17Si donc quelqu'un est en Jésus-Christ, il est une créature nouvelle. Le monde ancien s'en est allé et un monde nouveau est déjà né. » C'est, chez Paul, la phrase même que nous avions citée de saint Jean dans sa première lettre : « C'est ceci l'annonce – ou la disposition, car Jean prend facilement un mot pour l'autre – que la ténèbre – c'est-à-dire le monde ancien – est en train de passer et que le monde nouveau déjà luit ». Nous entrons dans cet espace.

 

Gal 2, 19-20.

Saint Paul, dans les Galates au chapitre 2, avait poursuivi une réflexion du même type : « 19Frères, grâce à la loi (qui a fait mourir le Christ) j'ai cessé de vivre pour la Loi afin de vivre pour Dieu – nous reconnaissons le thème fondamental de Paul : notre juste rapport à Dieu n'est pas un rapport à une parole de législation mais à une parole qui donne – avec le Christ je suis fixé à la croix (crucifié) – et ce qu'il y a de ma vie qui est fixé à la croix, ce n'est peut-être pas tant cela qui est douloureux pour moi, c'est le tout de ce que j'estime bon de ma vie simplement humaine ; c'est pourquoi Paul dit : cette vie est d'une certaine façon fixée à la croix 20je vis mais ce n'est plus moi, c'est le Christ qui vit en moi ». C'est une phrase connue et très difficile à bien entendre : “il” est mon “je” plus “je” que “moi” ; c'est la même chose que la parole d'Augustin : “plus intime que mon intime”. Ce n'est pas une aliénation, parce que mon rapport au “Je” christique n'est pas un rapport de compétition. Le Je christique qui est la volonté de Dieu est mon identité la plus profonde.

Une phrase comme celle-là est une phrase éminente et en même temps une phrase très risquée, difficile à pénétrer et à bien vivre. "Être co-crucifié" et "être co-ressuscité" avec le Christ, sont des expressions qui sont courantes chez Paul. Que ma vie ne soit pas “ma” vie mais soit plus mienne que ce que j'estime être mien, même si je le dis sous la modalité du “il” parce que le Je christique n'est pas un je compétitif, n'est pas le je d'un autre, comme vous et moi nous sommes autres, il y a là quelque chose d'infiniment précieux qui nous invite à bien prendre la distance entre notre je natif qui est le petit je, et le Je christique qui est en nous : ce grand Je est en nous.

« Ma vie aujourd'hui dans la condition humaine, je la vis dans la foi au fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi ». Donc la croix mérite d'être constamment reméditée, il est question de cela ici. Nous avons commencé à courir un chemin dans ce domaine, nous sommes loin d'être au clair avec cela.

 

Mc 3, 33-35 et Lc 8, 21.

J'ai dit que c'était disparate. Simplement un petit mot à propos de l'évangile aujourd'hui. Vous savez que nous avons lu l'équivalent l'autre jour, c'était selon saint Matthieu ; ici c'est chez saint Marc, c'est presque le même texte mot pour mot.

Mais j'ai été voir ce même épisode chez saint Luc. Il y a une petite différence dans la parole de réponse du Christ : « “Qui est ma mère, qui sont mes frères ?” Et parcourant du regard ceux qui étaient assis en cercle autour de lui, il dit :Voici ma mère et mes frères, celui qui fait la volonté de Dieu, celui-là est mon frère, ma sœur et ma mère” » (Mc 3, 33-35), mais chez Luc : « Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui entendent la parole de Dieu et qui la gardent » (Lc 8, 21). Or nous avons appris que la volonté de Dieu est la semence de Dieu en moi, et nous avons appris que la parole de Dieu est semence. Ce n'est pas dans la différence que nous mettons, nous, comme si l'un parlait de la théorie et l'autre de la pratique : il y a celui qui écoute et celui qui fait la volonté. Mais pas du tout, théorie et pratique c'est exactement la même chose puisqu'il s'agit de laisser venir la parole de Dieu par l'écoute, cette parole qui est la seule susceptible de transformer mon comportement, ma vie, et même ma vie la plus quotidienne.

Essayer de relire cela dans le mouvement même de l'Évangile qui ne connaît pas cette distinction entre théorie et pratique – ce n'est pas de sa structure – j'avais pensé pouvoir le dire aussi à l'occasion de ce petit texte.