Dans le cadre d'une étude sur l'espace en saint Jean, lors de la rencontre du 7 février 2007 à Saint-Bernard de Montparnasse Jean-Marie Martin a traité le thème de la chambre nuptiale et a cité plusieurs extraits de l'évangile de Philippe qui fait partie des textes écrits en copte découverts à Nag Hammadi en Égypte. D'autres messages figurent sur le blog à propos de textes gnostiques des premiers siècles[1].

 

Le thème de la chambre nuptiale

dans l'évangile de Philippe

 
 

Présentation du thème.

Le thème de la chambre est important : c'est un de ces noms qui disent le lieu ou l'espace de Dieu. Il est d'ailleurs promis à un assez bel avenir parce que la chambre intérieure, le château intérieur, sont des thèmes qui auront dans la mystique rhénane et surtout espagnole une certaine faveur, un certain succès d'expression.

Le mot de nuptial est intéressant également parce que depuis longtemps nous avons pensé que la spatialité avait originellement quelque chose à voir avec le masculin/féminin. Nous disions que le générationnel (Père/Fils) ouvrait le temps, les générations (toledot), et que le rapport homme/femme, c'est-à-dire Christos/Pneuma (pneuma est neutre en grec mais correspond au mot hébreu rouah qui est féminin), ouvrait la simultanéité, un rapport d'espace, l'espace étant constitué par une dif-férence, par une façon d'être deux. En grec, c'est nymphéiôn : la nymphée, la chambre nuptiale.

Le terme de “chambre nuptiale” ne se trouve pas explicitement chez saint Jean, mais il apparaît comme en filigrane dans plusieurs passages en particulier au chapitre 3, versets 25-34, où Jean-Baptiste se présente comme l'ami de l'époux.[2]

Le thème des épousailles se trouve aussi en plusieurs endroits :

– dans l'épisode des Noces de Cana (chapitre 2), qui sont les noces eschatologiques de Jésus et de l'humanité,

– dans celui de la Samaritaine au chapitre 4, où Jésus et la Samaritaine se rencontrent au puits de Jacob, puits où les patriarches rencontraient leur fiancée,

– et dans celui de Marie-Madeleine au chapitre 20. Marie-Madeleine est spirituellement l'épouse, mais il ne faut pas oublier qu'elle représente la totalité de l'humanité. Par ailleurs, ce thème marque son côté nuptial par le thème du toucher. La résurrection est eschatologique, et cependant une fois Jésus ressuscité la résurrection n'est pas pleinement accomplie tant que les frères ne sont pas re-suscités eux-mêmes, c'est pourquoi : « Ne me touche pas » dit Jésus à Marie-Madeleine, c'est-à-dire : « Ne me touche pas encore, car que je ne suis pas encore monté vers le Père, mais va dire aux frères, etc. »

 

Présentation de l'évangile de Philippe.

C'est dans la littérature apocryphe et en particulier chez les gnostiques qu'il est question de la “Chambre Nuptiale”. Ce thème occupe plus de la moitié de l'évangile selon Philippe. Ce texte appartient à une littérature nombreuse, copieuse, qu'on appelle apocryphe. Il y a une cinquantaine d'années, on a découvert tout une bibliothèque de textes en copte à Nag Hammadi en Égypte. C'est très copieux, très important et très difficile d'accès pour plusieurs raisons.

Je ne fréquente pas ces textes découverts à Nag Hammadi comme s'ils étaient des autorités canoniques. Il faut bien faire la différence entre un texte inspiré, un texte canonique, un texte authentique, etc. Tous ces mots ont des sens très précis.

Ces textes sont extrêmement ardus. Ce qui fait difficulté, c'est d'abord qu'ils sont souvent lacunaires. Si nous n'avons qu'un manuscrit trouvé, il n'y a pas moyen de le comparer à d'autres pour suppléer les déficiences du texte. Le travail habituel qui se fait pour l'édition critique d'un texte ne peut pas être mis en œuvre ici.

– D'autre part, certains de ces textes – je parle spécialement ici, car ils ne sont pas tous de même structure, de l'évangile selon Philippe – sont des collections d'aphorismes, et d'aphorismes qui sont groupés de façon très aléatoire. On ne voit pas très bien pourquoi tel aphorisme suit tel autre. Dans l'évangile de Thomas, ce sont des paroles qui sont mises au compte de Jésus et on peut comparer ces paroles avec celles de nos évangiles synoptiques. Mais chez Philippe, ce n'est pas mis au compte de Jésus, c'est mis au compte d'un commentateur qui donne des réflexions, des principes de lecture sur des thèmes scripturaires.

– De plus, il faut compter avec les erreurs des copistes.

– Enfin ce sont des textes qui aiment être mystérieux, autrement dit, qui sont énigmatiques et quelquefois par volonté de tenir en secret un certain nombre de choses.

Donc tout cela en rend la lecture extrêmement difficile.

Le thème de la chambre nuptiale occupe toute la deuxième moitié de l'évangile de Philippe. Il y est d'une extrême fréquence, c'est ce qui en présente l'intérêt. Je vais simplement me promener un peu dans ce texte. Je prends la traduction de R. Kasser (Bibliothèque gnostique, dans Revue de théologie et de philosophie, ISSN 0035-1784 ; 1970, no 1 et 2).

 

Extraits de l'évangile de Philippe  :                    

 

Je prends un premier texte (139 Kasser ou 55 NH[3]).

Il avait été dit auparavant dans un autre texte que Jésus avait trois Marie : Marie sa mère, Marie sa sœur (qui est Marie de Béthanie), et Marie de Magdala, son épouse.

« La femme du Christ est Marie-Madeleine. Le Christ cependant aimait Marie plus que tous les disciples et il la saluait par un baiser sur la bouche beaucoup de fois. Le reste des disciples lui faisait des reproches à son sujet, ils lui ont dit : “Pourquoi l'aimes-tu plus que nous tous ?”. Il a répondu, le Sauveur, il leur a dit : “Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas comme elle ?” »

Marie Madeleine et Jésus

Magnifique énigme ! On trouve ici le thème du baiser, c'est quelque chose qui est pratiqué entre les premiers chrétiens. Nous verrons un peu plus loin en quel sens il faut entendre la femme du Christ, la suite du texte va ensuite être sans équivoque pour ce sujet.

Ici, dans le texte que nous lisons, c'est intéressant puisque c'est le donné à penser par Jésus. On lui pose simplement la question : « Pourquoi l'aimes-tu plus ? », et  il retourne la phrase : « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? » Nous avons ici un écho du thème qui a déjà été traité dans le rapport de la fratrie. D'ailleurs, la fratrie a lieu ici entre Marie-Madeleine et les disciples, et c'est le thème de la jalousie. La jalousie de la fratrie a lieu entre Abel et Caïn à l'origine, mais on la retrouve entre Marthe et Marie, chez Luc. L'épisode de Marthe et Marie n'est pas à traiter, comme on le fait souvent, comme une distinction entre la vie contemplative et la vie active. La question, c'est que Marthe récrimine : « Pourquoi ne lui dis-tu pas de m'aider ? » Il y a un élément de jalousie qui entre en jeu ici. La réponse de Jésus est assez intéressante à méditer sous ce rapport. Pourquoi retourner « Pourquoi l'aimes-tu plus ? » en « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? » ? C'est ça la belle énigme. « Tu l'aimes plus » c'est de la jalousie, et méditer sur « Pourquoi est-ce que je ne vous aime pas autant ? » c'est méditer sur soi-même et sur son propre manque.

 

Voici le 152 Kasser (60 NH) « Le mystère du mariage est grand – vous entendez ici « to mustêrion touto mega estïn : ce mystère est grand » qui est le texte de Paul.[4] En fait, il ne s'agit pas du sacrement de mariage dans la lecture paulinienne, pas plus qu'il ne s'agit premièrement du sacrement de baptême en Jean quand il dit : « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et d'esprit » nous avons déjà expliqué cela. La signification ici, c'est : to mustêrion, c'est-à-dire le secret de la parole qu'il vient de citer, le secret retenu, contenu dans la parole « l'homme quittera son père et sa mère… », il est grand, c'est-à-dire il prend sa véritable dimension quand je le dis de Christos et Ekklêsia (Christ et Église), le mystère d'épousailles, chez Paul – car c'est en Lui qu'ils sontils : c'est-à-dire les chrétiens (les christiques), sont dans ce mustêrionor le monde est multiple car la consistance du monde, c'est l'homme – la con-sistance c'est-à-dire le se tenir ensemble ; ah, ça, c'est très beau : il n'y a monde qui consiste comme monde que par l'homme – et la consistance de l'homme est dans le mariage. Et il ajoute : Pense à l'union sans souillure parce qu'elle a une grande puissance et c'est son image uniquement » – quand il parle de mariage, il ne parle pas du mariage au sens usuel du terme, c'est dit de façon tout à fait explicite. Quand un écrivain du Da Vinci Code raconte qu'il s'agit d'épousailles, il n'est pas dans le coup des textes même qui en parlent. Il ne s'agit pas de ce mariage-là. « Parce qu'elle a une grande puissance, c'est son image uniquement ». Le mot image (eikôn) est très difficile à traduire parce que : dans le sens hébraïque il signifie le plein accomplissement de la chose, comme dans « Faisons l'homme à notre image » : l'image, c'est la présence même, c'est la visibilité donnée ; mais dans le sens grec l'image désigne une représentation dégradée par rapport au modèle. Et ici on ne voit pas très bien de quoi il parle : est-ce qu'il est en train de dire que le mariage humain est une image dégradée de l'union spirituelle dont il est question profondément ici, c'est possible. Mais je ne pense pas que cet auteur qui rassemble ici des aphorismes, soit toujours soucieux de leur cohérence car quelquefois le mot image n'est pas pris dans le même sens.

 

Plus loin, 158 Kasser (61 NH). « Or on se reçoit de la chambre nuptiale, symbolique – le mot symbolique traduit le mot tupos grec, typique ; être né de la chambre nuptiale c'est être né libre, c'est ce qui rejoint la thématique du rapport au père : le fils est le libre par opposition à l'esclave qui est le serviteur dans la maison, qui n'y est pas de façon pérenne. Vous trouvez ça chez Jean, nous allons le trouver à propos de la maison : le mot maison est employé de façon explicite. Donc – Lorsque des femmes dévergondées voient un homme vivant seul, elles sautent à son cou, l'aguichent et le souillent. Ainsi en est-il encore de chaque homme dévergondé. Dès qu'ils voient une femme seule et belle, ils la séduisent et la violent, voulant la souiller. Mais, s'ils voient l'homme et la femme vivant l'un près de l'autre, les femmes ne peuvent entrer auprès de l'homme, et les hommes ne peuvent entrer auprès de la femme. – C'est l'être-ensemble du principe masculin/féminin, cette cohérence, consistance : voilà le lieu de la consistance de l'homme – ainsi en est-il quand l'image et l'ange s'unissent par mariage. » L'ange est une façon, surtout chez les Valentiniens, de désigner la part divine qui est en l'homme, le fragment divin qui est en l'homme.[5] Nous avons dit que l'ange était un fragment du logos, en tant que angelos, un fragment de l'annonce, un fragment de la parole. C'est aussi la part du divin qui est en l'homme. Alors l'image, ici, serait l'homme d'ici, l'homme de maintenant. Ils doivent rester ensemble, ils doivent se tenir unis. Probablement.

 

On passe à 215 (73 NH). « Il n'existe pas de lit de noces pour les bêtes ni pour les esclaves ni pour les femmes souillées. Mais il en existe pour les hommes libres et les vierges. Par le moyen de l'Esprit Saint, certes, nous sommes engendrés une autre fois – c'est naître du Pneuma – pourtant nous sommes engendrés aussi par le Christ. Or, les deux fois nous sommes oints par l'Esprit. Et lorsque nous avons été engendrés, alors, nous deux, nous avons été unis par mariage. »

 

Voici 220 Kasser (76 NH) « Il y avait trois maisons servant de lieu d'offrandes à Jérusalem – c'est les trois espaces du temple – l'une ouverte vers l'Ouest, on l'appelle le Saint ; l'autre ouverte vers le Sud, on l'appelle le Saint du Saint ; et la troisième ouverte vers l'Est, on l'appelle le Saint des Saints, c'est le lieu où le grand prêtre entre seul. – Puis il développe cela. C'est compliqué aussi parce qu'on n'est pas sûrs du texte – (…) Les habitants de Jérusalem priant à Jérusalem, regardent vers l'Est, et c'est eux qu'on appelle Saint des Saint parce qu'avant que le rideau n'ait été déchiré, il n'y avait pas de chambre à coucher ni de lit de noces. » Un rapport étroit est fait entre le Saint des Saints et la chambre nuptiale. Le thème du Saint des Saints et le thème du temple, vous le trouvez développé dans l'épître aux Hébreux. Jésus n'était pas anecdotiquement prêtre, cependant il est le prêtre. Il n'était pas anecdotiquement marié, et pourtant il est l'époux. Nous sommes dans les mêmes configurations.

 

Un dernier, 396 Kasser (126-127 NH). « Les mystères de ce mariage spirituel, eux, s'accomplissent dans le jour, ce jour-là où la lumière n'a pas de fin.  – c'est le thème du caché et du dévoilé. L'acte nuptial est essentiellement dans le caché, mais pas précisément celui-là. – Les mariages terrestres que nous ne voyons pas sont faits de nuit. Alors la flamme brûle seulement pendant la nuit et puis elle s'éteint. Or les mystères de ce mariage spirituel s'accomplissent dans le jour. Ce jour-là – c'est-à-dire le jour qui est mon jour, qui est le jour – si quelqu'un est un fils de la chambre nuptiale, il recevra la lumière. Si quelqu'un ne la reçoit pas en étant en ces lieux terrestres, il ne pourra pas la recevoir dans l'autre lieu. Celui qui recevra cette lumière-là, on ne le verra pas, on ne pourra pas le saisir, et personne ne pourra incommoder celui qui est de cette sorte, même s'il vit dans le monde. Et encore, il sort du monde déjà, il a reçu la vérité dans les images. »

 

Voilà, on va s'arrêter là. C'est une petite illustration d'un thème qui peut donner à penser.



[1] En particulier une introduction à la gnose valentinienne, à l'angélologie et à la chambre nuptiale a déjà été publiée sur le blog, Gnose valentinienne : Lieux fondamentaux, angélologie, chambre nuptiale. Citations d'Extraits de Théodote.. Le texte de Jn 3 est cité à la fin de la 3ème partie du message

[2] Voir le message indiqué en note précédente. Par ailleurs une méditation sur la figure de j-Bapstiste a été faite par J-M Martin lors de la session sur le Prologue de saint Jean, voir en particulier  Ch. V : Le Baptême de Jésus et la figure du Baptiste.

[3] Les numéros avec NH correspondent au texte qu'on trouve sur le site naghammadi mais ce texte est assez éloigné de la traduction qu'utilise J-M Martin : http://www.naghammadi.org/traductions/textes/evangile_philippe.asp   Le texte copte est lacunaire et pas sûr. Dans la traduction de Jacques Ménard (éd Letouzey & Ani, 1967), les numéros de référence sont les mêmes que ceux de Nag Hammadi.                  

[5] Voir dans le message La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base. la note 4 à propos du verset 16 : le mari de la Samaritaine vu par le gnostique Héracléon d'après une citation d'Origène (ce message est dans le tag "saint Jean").