Voici la fin des rencontres sur "La prière en saint Jean" qui ont eu lieu à Saint-Bernard-de-Montparnasse, animées par Jean-Marie Martin, avec un retour sur le chemin parcouru.

Fichier pdf de la 16ème rencontre et de l'Epilogue, extrait du fichier complet :  La_Priere_en_st_Jean_Rencontre_16_et_Epilogue.

 

 

 

La structure quadriforme de la christité

Le Je christique, la Trinité, l'être sous le regard

 

 

saint Jean, Evangile d’Ebbon

J-M M [1] : En portant un regard rétrospectif sur notre parcours de l'année, je crois avoir appris pour ma part, chemin faisant, quelques petites choses sur le thème de la prière, et aussi par surcroît, j'ai l'impression d'avoir affiné quelque peu ma lecture de saint Jean. Ces points, j'en parlerai, mais il serait peut-être préférable de commencer par vous. Est-ce que vous avez appris quelque chose sur la prière ? Parmi les choses qui ont été dites, certaines vous ont-elles parlé, ont-elles éveillé des échos ?

► Pour ma part ce matin j'ai mis quelques points par écrit :

– Revenir sur Jn 14, 15-16 et sur « ce que vous demanderez en mon nom, je le ferai ». J'ai ajouté : la clé de compréhension d'une prière.

– Quel est le sens du mot « commandement nouveau » permettant de sortir de l'injonction ?

– C'est à propos de quelque chose qui a été à peine effleuré ici me semble-t-il, « le nom imprononçable ». En effet je n'arrive plus à prononcer le mot Dieu qui est vulgarisé. Pourquoi pas, alors, dire « Béni soit-il » qui est une appellation juive.

J-M M : Je n'ai pas bien compris le début de ta question. J'ai simplement compris qu'il y avait une référence aux versets 14-15 du chapitre 14.

 

La structure quadriforme de la christité

 

Je vais d'abord traiter cette référence au chapitre 14. Et justement c'est l'une des choses que j'ai découverte, à savoir la structure quadriforme de la christité comme présence de Dieu ici et maintenant. Cette structure, nous la trouvons aux versets 15 et 16 du chapitre 14 que nous avons lus et médités : « Si vous m'aimez, vous garderez mes préceptesje traduis sans souci d'interpréter – et je prierai le Père et il vous enverra un autre paraclet … 17le pneuma»

L'agapê, la garde de la parole, la prière du Christ et le don du pneuma, sont quatre façons de dire une seule et unique chose, qui est la proximité du Dieu lointain et inconnu. Il faut d'abord regarder ces choses deux par deux et voir ensuite le rapport de ces deux dyades entre elles. Vous avez remarqué qu'il fallait faire venir en avant les noms : agapê, garde de la parole, prière du Christ, don du pneuma, sans se soucier exagérément, ici, des pronoms personnels [2].

 

1°) Agapê et garde de la parole (garde des préceptes).

a) Agapê, garde de la parole.

– L'agapê, mot infiniment facile et infiniment difficile, est une des dénominations de la présence christique, à tel point qu'une agapê accomplie, c'est la plénitude de la foi, il n'y a rien à ajouter. Si on parle de quelque chose d'autre ça ne s'ajoute pas.

La garde de la parole implique deux choses : ça implique une interprétation du mot parole, et ça implique de l'entendre et de la garder. La question probablement la plus urgente à propos de l'Évangile, c'est de se demander en quel sens c'est une parole. Nous avons diverses modalités de parole : des paroles dissertantes, des paroles d'injonction, des paroles de séduction etc. Quel est le sens propre de la parole évangélique ? Je dis parfois : dans quelle tonalité faut-il l'entendre ? En effet la tonalité, c'est justement ce qui laisse le moins de trace dans l'écrit.

b) Le mot "précepte".

En fait le texte ne parle pas de "garde de la parole" mais de "garder les préceptes". Là se trouve votre deuxième question : même si le mot entolê que j'ai traduit par précepte (mais qu'on traduit habituellement par commandement) est prononcé, dois-je l'entendre au sens que le mot de précepte a dans notre usage ? En effet dans notre usage il entre dans un ensemble où il y a du précepte, de la transgression et de la sanction. Or la parole évangélique est essentiellement une parole qui ne juge pas, et cela dit quelque chose sur la qualité de l'espace de présence qui est en question dans ces quatre dénominations.

Alors pourquoi cet emploi du mot de précepte ? Ici il faudrait ouvrir une étude un peu rigoureuse sur l'emploi du mot chez Jean. En effet dans le chapitre 3 de sa première lettre, là où on attendrait le mot "annonce", c'est le mot "précepte" qui vient, et lorsqu'on attendrait le mot "précepte", c'est le mot "annonce" qui vient. Voilà un indice de ce que ces deux mots-là, qui sont interchangeables, ne se répartissent pas quant à leur sens à la façon dont ils se répartissent chez nous. On peut parier qu'il faudrait chercher précisément du côté d'une parole qui appelle, mais pas dans la tonalité du précepte. Cela, c'est la grande question de Paul : la parole de Dieu n'est pas une parole de loi ou de précepte, en son essence, elle est autre chose que cela.

Toutes ces choses-là vous les avez entendues, je les ramasse ensemble. Il faudrait aussi les approfondir chacune pour elle-même. Mais dans le moment où nous sommes, il est plus urgent de voir comment tiennent ensemble les choses que nous avons aperçues.

Il y aurait déjà une façon très simple de traduire le mot "précepte" dans la phrase : « Si vous m'aimez, vous garderez mes préceptes ». Ce serait de dire : le précepte essentiel de Dieu c'est : « Aimez-vous les uns les autres », donc « si vous m'aimez, vous gardez ce précepte en vous aimant ». Seulement, c'est une solution beaucoup trop simple. En fait il y a une identité très grande entre entendre et garder : il y a un entendre qui est un garder et donc qui est, sous ce rapport-là, un laisser revenir, un laisser retentir.

Par ailleurs la parole ne dit pas en premier : « Aimez-vous les uns les autres »mais la parole dit d'abord à l'humanité :« Tu es mon Fils, je t'aime » (lors du Baptême de Jésus [3]), c'est-à-dire que l'agapê, ne consiste pas en ce que nous aimerions Dieu, mais en ce que Dieu, le premier, nous a aimés («  Nous aimons de ce que lui le premier nous a aimés. » 1 Jn 4, 19), et c'est d'être aimé qui s'accomplit en aimer : que nous aimions n'est que l'accomplissement de être aimé par Dieu, c'est ce que dit Jean dans sa première lettre.

Il y a donc ici une répartition que nous sommes tentés d'introduire, comme si l'amour des hommes relevait d'une espèce de bon sentiment et ça serait donc du côté du volitif, alors que garder la parole serait du côté de l'intellectif. Or cette répartition n'existe pas dans le Nouveau Testament. Entendre ou connaître (au sens fort de Jean) et aimer, c'est la même chose.

c) "Garder" ou "mettre en pratique" ?

D'autre part, dans le deuxième terme de cette première dyade (agapê, garde de la parole), nous sommes tentés de dissocier en mettant en premier une écoute qui serait d'ordre intellectif, et en mettant la garde du côté de la pratique. En effet la traduction habituelle du mot que j'ai traduit par garder c'est "mettre en pratique". Ceci fait intervenir une autre répartition, proprement occidentale, entre le spéculatif et le pratique, distinction totalement étrangère au Nouveau Testament.

Pour aborder une phrase apparemment aussi simple, il faut donc d'infinies précautions pour l'entendre dans sa tonalité. Alors, qu'est-ce qui se dit ici ? Il faut rappeler que la question de ce chapitre 14 est celle de l'absence et de la présence :« Je m'en vais », qui est « Je viens », c'est-à-dire que l'absentement du Christ sous une certaine modalité de présence (celle-ci s'évacue), est la condition nécessaire pour qu'il vienne sur un mode autre, un mode pneumatique (spirituel).

 

2°) La prière et le don du pneuma.

a) La prière.

« Je prierai le Père »en fait c'est « je commence à prier le Père », parce que le futur n'est pas un véritable futur puisque Jean garde une structure de pensée sémitique [4]. « Je me mets à prier le Père » c'est ce qui fait le sujet de tout le chapitre 14 : « Je vais vers le Père » (v. 12).La prière du Christ, c'est le jet ou le trajet qui constitue l'être christique. Et ce qui est intéressant ici, c'est qu'il s'agit bien de notre prière, la prière que nous faisons qui constitue la présence christique mais elle est dite ici sous la forme du "Je" du Christ.

J'ai dit que, pour agapê, il ne fallait pas disjoindre le complexe selon lequel : "Dieu nous aime", condition pour que "nous aimions Dieu" ; "que nous aimions Dieu", condition pour que "nous aimions les frères" ; et vice-versa. De même ici, d'une certaine façon, qu'il prie dit ce qu'il en est de "notre" prière. Autrement dit, il s'agit d'aller vers le Père. Or, c'est tout l'être du Christ : un "aller vers le Père" qui est un "venir vers nous". Ce n'est pas une ascension figurée telle qu'il s'en aille et qu'il faudrait attendre plus tard qu'il vienne, le texte de Jean ne permet pas cette interprétation. Le texte de Luc, en Actes 1, 9, pourrait être entendu de cette façon-là, encore qu'il faudrait le lire de façon plus exigeante.

b) Le don du pneuma.

Ici donc, c'est l'entre-appartenance radicalement intelligible de ces quatre termes qui est à retenir. En effet « Je prierai le Père » (ou « Je vais vers le Père »)et« il vous enverra le pneuma [5] », c'est la même chose. Que le pneuma vienne, c'est : « Je viens », car le pneuma vient "dans mon Nom", c'est-à-dire dans "mon identité", et quand il vient comme pneuma c'est dans "mon identité dévoilée", identité de résurrection. Ici, il faut se déshabituer de considérer, sous prétexte que ce seraient deux personnes, le Christ et le pneuma comme deux entités séparables, disjointes etc. Cela est totalement exclu. Le pneuma "dans mon  Nom", c'est "Je".

Parenthèse sur la dogmatique.

C'est ici qu'il y aurait à faire un examen critique très attentif de ce qui nous revient de la dogmatique classique, à savoir l'unité de la nature et la Trinité des personnes. Il faudrait voir à quelle question ces affirmations de la dogmatique répondent, et percevoir bien que ce ne sont pas ces questions-là qui articulent le discours de Jean. Les introduire dans la lecture de Jean, c'est s'interdire d'entrer dans l'écoute de Jean. Ces affirmations sont valides et définitivement valides pour les questions posées qui leur ont donné lieu. Or toute affirmation coupée de sa question est une fleur séchée, elle est éminemment périssable. Donc ce sont des déterminations qui restent valides, mais pour autant que durent les questions posées.

J'ai touché à cela ici ou là. Mais il faudrait faire un petit traité sur le bon usage de la dogmatique. Je ne suis pas du tout un critique méprisant de la dogmatique, absolument pas, et néanmoins je dis que d'être crispé sur des formulations dogmatiques nous interdit par exemple d'entrer dans l'écriture johannique ou dans l'écriture paulinienne.

Il ne faudrait pas traiter ça de façon polémique. En effet très souvent, dès qu'on dit quelque chose de ce genre, les gens pensent qu'on est méprisant pour la dogmatique. Or pas du tout. Il serait donc très difficile de faire ce petit traité, mais il s'agit ici d'un point qui doit même pouvoir s'affirmer dogmatiquement. C'est-à-dire qu'il faut demander au dogme ce qu'il prétend être et ce qu'il prétend dire. Car le dogue lui-même parle sur le dogme. Par exemple au concile Vatican Ier. Or ce concile ne demande pas du tout que nous introduisions le dogme dans la lecture johannique.

Mais faire cela réclamerait une année d'étude. En effet, pour savoir exactement ce qu'un concile veut dire, il faut le lire, mais il faut lire en même temps tout ce qui l'accompagne. Or il y a des préparations, des amendements, des textes votés, des indications etc.

Fin de la parenthèse.

« Le Père donnera » : donner le pneuma, c'est-à-dire la christité dans sa dimension de résurrection. Le pneuma est le nom propre du don.

 

3°) Les quatre formes de la présence.

Le Christ aurait pu dire : la présence c'est l'Eucharistie, c'est la présence réelle... Pas du tout ! Il traite de la réelle présence [6], et il dit ici : l'agapê, la garde de la parole, la prière christique, et l'accueil du pneuma. Voilà la structure quadriforme de la présence, qui répond à une question rendue véritablement urgente devant le trouble créé par la parole du Christ :« Je m'en vais ». C'est la gestion de l'absence christique et l'indication de sa présence.

J'ai donc rappelé un certain nombre de choses et j'ai parlé d'un des points dont je comptais vous parler. En effet c'est une de mes découvertes de cette année que cette structure quadriforme de la christité comme présence. Et cela régit ensuite tout le développement, l'articulation et le mode d'écriture des chapitres 14 à 17. Donc même d'un point de vue littéraire c'est important pour entrer dans le discours. Mais je ne sais pas si j'ai répondu à votre question.

► En fait quand il m'arrive de balbutier la prière, j'ai dans la tête ce que dit saint Luc : « Priez et il vous enverra l'Esprit » [7]. Mais ce que vous venez de rappeler m'apaise pleinement.

J-M M : C'est ça. Ces quatre aspects sont riches de beaucoup d'autres choses.

 

4°) L'agapê est un "événement".

► Vous avez parlé tout à l'heure de l'agapê, en disant que c'est d'abord Dieu qui aime. Ça reste assez obscur pour moi. Une phrase comme « Dieu est amour » aussi.

J-M M : De fait c'est une phrase qui est assez énigmatique même dans sa forme parce que nous recevons cette formule selon l'usage que nous avons de penser un sujet, un verbe et puis un attribut.  La question qui se pose souvent c'est : est-ce qu'on peut inverser en disant « L'amour est Dieu » ? En général, selon Aristote, les propositions ne s'inversent pas nécessairement. En revanche, l'analyse qu'Aristote fait du sujet, du verbe et de l'attribut et que nous trouvons dans nos grammaires élémentaires, est-ce qu'elle est pertinente pour entendre une phrase comme celle-là ? En effet la difficulté de la phrase ce n'est pas seulement le mot "amour", même s'il est difficile, mais la structure même de la phrase est difficile, et il faut l'aborder avec beaucoup de précautions. Quand nous cheminons nous sommes du côté de je, tu, il, donc des sujets que nous appelons personnels ; il faudra peut-être apprendre que le mot "personnel" n'est pas une bonne dénomination. C'est une dénomination des grammairiens, de même que les monstratifs et les possessifs qui sont les choses les plus importantes du discours. Nous avons parlé des possessifs la dernière fois : les miens, les tiens, ceux que tu m'as donnés. Il y a même "ceux que je me suis acquis" puisque Dieu dit «  Je me suis acquis un peuple », mais qu'est-ce que c'est qu'acquérir un peuple [8] ?

De plus en plus nous apercevons que ce sont les petits mots articulaires de la langue qui sont les plus mystérieux et qui disent le plus de choses, mais qui sont aussi les plus sujets à susciter des ambiguïtés, des méprises.

 À propos de l'agapê il me semble avoir dit à plusieurs reprises des choses comme : l'agapê n'est pas d'abord un sentiment, ni un commandement, ni une vertu… C'est-à-dire que ce que veut dire le mot agapê, il est clair qu'il est très difficile de le situer, et d'ailleurs il ne faut surtout pas essayer de lui trouver une place adéquate dans nos capacités d'accueil parce qu'il déborde nos capacités d'accueil. Mais néanmoins il ne faut pas se contenter de cela. Nous savons que tout effort que nous ferons n'aura jamais son discours adéquat, et néanmoins que ce discours est constamment à tenter et à refaire. Donc nous essaierons encore.

Je tente souvent par exemple un mot en disant que l'amour est un "événement". En effet l'agapê ne consiste pas en ce que nous aimions « mais en ce que Dieu, lui le premier, nous a aimés ». Il y a deux choses ici : premièrement ce n'est pas d'abord nous mais d'abord lui ; ensuite ce n'est pas quelque chose d'acquis, mais c'est quelque chose qui se fait, c'est quelque chose qui vient, c'est un événement. D'où le verbe venir. J'ai déjà parlé de l'importance du verbe "venir" chez Jean qui est aussi apte à dire Dieu que le verbe demeurer, alors que, selon toute la tradition, Dieu ne peut que demeurer, et ce qui vient c'est dans le mouvement, c'est le sublunaire. Donc ceci aussi est à travailler. Donc ça ne répond pas à la question mais ça en prend acte.

 

II) Le Je christique 

Trois ternaires (Trinité ; je, tu, il ; appel, regard, main)

 

 1°) Quel est le rapport du Je christique et de l'humanité ?

Un des quatre aspects de la présence christique en particulier nous reconduit au "Je christique" : « Je prierai ». Notre prière n'est pas notre prière, notre prière est que le Christ prie en nous. Ceci ouvre encore une fois la question la plus essentielle, que l'on trouve à tout tournant de lecture et de recherche et que je n'ai jamais osé aborder véritablement en face : quel est le rapport du Je christique et de l'humanité, autrement dit, quel est le rapport de Monogénês (Fils un) et des tekna (enfants) ? Nous avons relevé ce thème maintes fois et il faudra bien un jour s'y attaquer. C'est très difficile. Je pourrais dire tout de suite beaucoup de choses. Mais j'ai peur que ce soit mal entendu, peur que cela ne vienne pas au moment où on est prêt à les recevoir. Je m'interdis parfois pour moi-même de prétendre creuser une question à toute force. Il faut aussi savoir la laisser mûrir, la laisser venir, la porter, l'endurer  comme question. Mais de plus en plus la question se resserre autour de ce rapport (Fils un / enfants) comme une chose essentielle à l'Évangile [9].

Parce qu'en même temps cela a à voir avec ce qu'il en est du Christ, et donc de la structure de cet ensemble qu'est l'Ekklêsia, le Christ n'étant ni un fondateur de religion, ni un législateur de religion (celui qui dit la doctrine), ni un modèle (celui qui montre comment il faut faire), ni le prophète, ni le saint (au sens moderne du terme où le saint désigne l'exemple) – il n'est pas essentiellement cela. Donc il n'est pas celui qui cause sur le salut, il n'est pas celui qui montre comment il faut faire pour se sauver mais il est celui qui accomplit le salut.

Comment peut-il accomplir "mon salut" ? Quel est le rapport de nos multiples je dispersés et de cette geste unique, la geste christique ? Quelle implication pour ce que serait une considération de l'homme selon l'Évangile ? Ceci ne peut se poser, calmement ou sereinement, dans aucune anthropologie connue. Ceci fait voler en éclats les anthropologies issues de notre tradition occidentale, mais sans doute aussi beaucoup d'autres. C'est donc un point essentiel. Je ne sais pas si vous le pressentez. Mais l'enjeu, les implications, sont considérables. Cela remet en question nos présupposés, notre suffisance à savoir ce qu'il en est de l'homme, de je, de l'universel, du particulier, du réel etc. Cela touche d'une certaine manière à la mise en pièces de toute cette suffisance. C'est énorme.

 

2°) Penser la Trinité : deux dyades père / fils et époux / épouse.

Est-ce que vous avez d'autres questions sur ce que nous avons vu cette année ?

► Moi j'aurais aimé qu'on poursuive la réflexion sur le nom, et ce que tu as dit il y a deux séances à propos de je, tu, il comme possibilité de penser la Trinité, ça m'intéresserait.

J-M M : La question du "nom" (et donc aussi celle des pronoms je, tu, il) m'a paru aussi être un site à partir duquel se rassemblaient beaucoup de thèmes johanniques, où ils prenaient sens, où ils se répondaient les uns aux autres. Je crois en avoir énuméré un certain nombre dès le début parce que je les apercevais, mais entre autres cela rejoignait une question que j'ai depuis quatre ou cinq ans ici, la question : « Qu'est-ce que c'est que le Je qui dit “Je suis la vérité” ? »

Le chemin que nous avons fait à l'occasion de la question du nom devrait d'une certaine façon nous permettre d'avancer dans cette direction également. Vous avez donc aperçu qu'il y a là quelque chose qui devrait être intéressant mais qu'il faudrait approfondir. Je ne pense pas qu'on puisse entrer totalement là-dedans, mais ce qui est certain c'est que ça restera à notre horizon.

Une chose que je veux dire néanmoins, c'est que je ne suis pas sûr d'avoir dit que l'étude des pronoms serait intéressante pour l'intelligence de la Trinité. Mais, là aussi, le mot Trinité est très incertain. En effet ce mot Trinité a une signification théologique impérissable par rapport aux questions des premiers siècles auxquelles il répondait. Bien sûr, on trouve de multiples ternaires concernant Père, Fils et Esprit (pneuma) dans l'Écriture – par exemple, quand il s'agit du Christ dans son rapport au Père, du même coup le pneuma est mentionné – cependant pour entrer dans cette question de la Trinité chez Jean, il faudrait ne pas traiter d'emblée de la Trinité mais traiter d'une part du rapport Père / Fils et d'autre part du rapport Christos /pneuma. Bien sûr ces quatre termes (Père, Fils, Christos, pneuma) ne font que trois puisque Christos et Fils c'est le même. Cela fait donc deux dyades et elles m'intéressent de plus en plus. Le rapport Christ / pneuma c'est le rapport époux / épouse, puisque le pneuma qui est neutre en grec traduit un mot hébreu qui est féminin. Ces deux dyades père / fils et époux / épouse sont très essentielles.

 

3°) Les pronoms je, tu, il et la prière.

Dans votre question vous avez aussi parlé du rapport des pronoms je, tu, il. Ce rapport touche à quelque chose d'essentiel au sujet de la prière, c'est que le "il" n'appartient pas à un discours adressé.

Autrement dit :

– il y a un premier champ dans lequel "tu" et "je" sont dans le vocatif (ou dans la vocation) et dans l'invocation, dans l'appel et la réponse. En effet la prière est essentiellement réponse à un appel, même si c'est du fait de prier que je sais qu'il y a eu appel, l'appel ne précède pas nécessairement chronologiquement, mais il précède constitutivement.

– Le "il" est le rapport du lointain, et la prière nous fait émerger à un plan dans lequel le "il" comme lointain se donne à une proximité. Je suis en proximité du lointain comme lointain.

 

4°) Être sous l'appel / sous le regard / sous la main (de Dieu).

Il y a une autre chose que j'aurais voulu dire à ce sujet, c'est qu'il y a un autre ternaire johannique qui se coule très bien ici : la prière c'est que nous soyons sous l'appel, sous le regard, et sous la main (de Dieu) selon 1 Jn 1 : « ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu, ce que nos mains ont palpé au sujet du logos de la vie ». C'est un ternaire proprement johannique qui revient à plusieurs reprises.

Je suis depuis longtemps très intéressé par « l'être sous l'appel »[10].

Mais je suis aussi très intéressé par « l'être sous le regard » qui, d'abord, me paraît absolument constitutif de "je" dans son rapport avec "tu". Mais il y a aussi le regard de "il" qui est très intéressant. J'avais évoqué [11] cela comme :

– être sous le regard de celui qui me fait face et à qui je m'adresse ;

– mais aussi nous pouvons être tous les deux sous le regard d'un tiers, d'un "il".

L'intérêt de cela c'est que ça fait intervenir le proche et le loin, autrement dit nous sommes dans la question « Où ? » car cette question concerne la détermination du proche et du loin. Du même coup ceci nous aide à comprendre quelque chose à la proximité, pas seulement selon les structures du près et du loin, mais selon la qualité de proximité. En effet nous sommes nativement sous un regard de juge. Et d'ailleurs quand on dit au petit enfant : « Fais pas ça, Dieu te regarde », nous le mettons sous ce regard.

Et pour moi l'impérissable, pour rendre compte de cet état, c'est la scène 3 de l'acte premier de Phèdre. La culpabilité, qui se trouve être sous l'œil du soleil, recherche l'ombre [12]. Le soleil effectivement révèle comme saint Jean le dit : « Tout homme qui fait des choses honteuses hait la lumière et ne vient pas vers la lumière de peur que ses œuvres ne soient dénoncées. » (Jn 3, 20). Mais le soleil est de la famille de Phèdre puisqu'il est le père mythologique [13]. De plus c'est la famille des Minoens, Minos étant un des trois juges des enfers. Donc le soleil ici c'est le regard qui juge, le regard solaire implacable.

Être nativement sous le regard c'est cela.

Le Je christique dénonce et pardonne notre "je" natif.

Et voyez-vous, plutôt que de vouloir constituer une anthropologie et d'y faire entrer l'Évangile dedans, je trouve qu'il est infiniment plus intéressant d'essayer d'entendre ce qui est dit de l'homme christique en tant précisément qu'il dénonce pour une part et pardonne pour une autre part, notre "je" natif. Autrement dit, ce serait la révélation même de notre "je" natif [14].

On peut constituer à partir de notre je natif des anthropologies, c'est ce qui se fait, mais serait-il possible de constituer une anthropologie qui n'aurait validité et vigueur que par la lumière même de l'humanité christique ?

 

En guise de conclusion.

Je n'ai fait qu'effleurer toutes ces questions. Vous n'avez d'ailleurs pas posé une question précise puisque vous avez seulement dit « ça m'intéresserait ». Moi aussi ça m'intéresse, donc j'ai donné un exemple de l'intérêt que je porte à cela.

La plupart des questions que vous êtes susceptibles de poser maintenant ne sont pas des questions auxquelles on puisse apporter une réponse verbale d'un coup. Mais prendre acte de la question, dire le point d'avancement où nous sommes dans la méditation de cette question, donner une indication sur la direction de ce qui reste à poursuivre éventuellement, ce sont les seules choses que souvent nous pouvons faire.

Vous avez vu que cette année j'ai beaucoup tâtonné. Il n'y avait pas un ordre rigoureux, c'était des ordres provisoires qui se donnaient successivement pour la recherche de ce qu'il en est de la prière. Il faut sans doute accepter de se fier à la recherche, aux tâtonnements. Je sais maintenant qu'il ne faut pas attendre de savoir pour parler, et peut-être même pour écrire !

Dernière rencontre

 Épilogue

 

Nous jetons un regard en arrière sur le parcours de l'année[15]. Notre thème était la prière. Voici trois points que pour ma part je retiens.

Premier point : La prière essentielle.

Le premier c'est que Jésus est « la prière subsistante, consistante ». Il est la prière essentielle. Aller vers le Père dit tout son être, mais aller ce n'est pas simplement marcher avec les pieds, dans ce cas-là c'est aussi diriger le regard, c'est aussi se tourner vers, c'est aussi s'adresser à : « Dans l'arkhê était la parole, la parole était tournée vers Dieu (vers le Père) ». Et notre prière prend place dans ce jet, dans ce trajet qu'est le Christ comme prière.

Je me rappelle un quatrain :

Nous ne chantonnons qu'à propos
du chant lui-même égal aux gloires,
soit qu'il s'ajoure en mémoire,
ou se retire à fleur de peau.

Nous ne chantonnons qu'à propos du chant, et notre prière est quasiment à propos de la prière, de la prière essentielle qui est la prière du Christ. C'était un point très important.

La liturgie garde cela. Il y a une sorte de prière de louange consistante qui se trouve en Isaïe, ce sont les brûlants (les séraphim en hébreu) qui chantent le Trisagion que nous appelons le Sanctus : « Saint, saint, saint le Seigneur » ; et cela emplit le ciel et la terre : « Le ciel et la terre sont emplis de ta gloire (de ta présence) ». La liturgie nous invite à nous placer dans cette louange, avant que nous ne nous placions finalement dans l'eucharistie même du Christ : l'eucharistia c'est l'acte de se recevoir avec gratitude. Le Christ eucharistie (remercie) pour le pain et simultanément pour sa mort : « Prenant le pain il dit : “Ceci est mon corps livré” ; prenant le vin il dit : “Ceci est mon sang répandu” ». Ça c'est la prière pleine, complète, accomplie, que pour notre part nous ne savons pas faire : nous ne pouvons que prendre part à cela.

Deuxième point : la prière comme un des 4 noms de la présence.

La deuxième chose que nous avions remarquée chemin faisant, c'est l'avènement du mot de prière dans le texte de Jean au chapitre 14, où il s'agit de la prière de Jésus (ou de la prière qu'est Jésus) : « Je prierai le Père » c'est-à-dire « je me mets à prier le Père ». Et cette prière est un des quatre noms de la présence quadriforme de celui qui par sa mort s'est absenté. Il s'est absenté mais il est présent sous un autre mode. Cette présence a quatre noms, et un de ces noms c'est la prière[16], la prière comme présence au cœur d'humanité de la christité, présence de Dieu lui-même.

Troisième point : le nom.

Il y a un troisième aspect que nous avons rencontré. Nous nous sommes trouvés invités à méditer sur le nom à cause de la formule « Si vous priez dans mon nom… ». Nous avons réfléchi sur le nom, et cela nous a donné comme une espèce de lieu ou de moyen de rassembler un grand nombre de thèmes johanniques. J'en cite quelques-uns.

Il y a d'abord eu le thème du rapport Père / Fils, et le thème du rapport Christos / Pneuma (Christ / Esprit), donc les deux premières dyades dont l'ensemble constitue la Trinité puisque Fils et Christos  c'est le même.

Et puis nous avons dit que le nom avait à voir non pas simplement avec le rapport de deux, mais avec le rapport de l'un et des multiples, c'est-à-dire que "le nom" au singulier n'est pas un nom parmi les noms, que ce mot dit l'identité même du Christ ; et ce nom d'une certaine façon se démembre en dénominations multiples qui sont les « Je suis » qu'on trouve chez saint Jean (« Je suis la vérité », « Je suis la vie »…). Ce sont des noms parmi les noms que Jésus s'attribue, d'un "Je" dont nous disions qu'il ne s'agissait pas de notre "je" psychologique, et qui disait précisément l'identité indicible.

Et puis ce rapport de l'un et des multiples noms nous donnait à penser encore plus loin et rejoindre un thème johannique qui est le rapport du Monogénês (le Fils un) et des tekna (les enfants), l'humanité étant la filiation éparpillée, disjointe, ceux que Jean appelle les dieskorpisména (les déchirés). Et le Monogénês a pour tâche de constituer l'unité des déchirés. Ceci est un thème que nous avons rencontré à tous les détours de chapitres de Jean, il y est fait allusion à de nombreuses reprises, il est très important parce qu'il met en question notre précompréhension de ce qu'il en est d'être homme. Entre d'une part être un homme suffisant, assis en soi, autonome, et d'autre part être un homme qui est un fragment de quelqu'un de plus grand, il y a une grande différence. Ceci nous obligerait donc à repenser ce qu'il en est d'être homme.



[1] Vous avez ici la transcription de la seizième rencontre et de l'Epilogue (extrait de la 17ème rencontre) sur le thème de la prière, à saint-Bernard de Montparnasse en juin 2003. 

[2] Voir le message du blog LA PRIÈRE, 5ème rencontre.Jn 14, 15-16 : La prière, une des 4 formes de la Présence où les deux versets Jn 14, 15-16 sont étudiés.

[3] J-M Martin dit souvent que les premiers chrétiens ont entendu que cette parole des cieux était adressée à toute l'humanité.

[4] En hébreu il n'y a pas des temps comme passé  / présent / futur, mais des aspects : accompli / inaccompli où l'inaccompli n'est pas notre futur.

[5] Dans le texte il est question d'un "autre paraclet" mais la suite du texte montre qu'il s'agit du pneuma (début du verset 17). En général on traduit "pneuma" par Esprit (Saint), mais J-M Martin préfère garder "pneuma" (avec ou sans majuscule, c'est comme chacun veut) sans traduire.

[6] J-M Martin préfère parler de "réelle présence" plutôt que de "présence réelle", voir le message du blog : De la pratique eucharistique de la première Église à la question de la “Réelle présence”.

[7] Il s'agit de ce que dit saint Luc à propos de la prière, voir par exemple le message Homélie sur Lc 11, 1-13 : le Notre-Père.

[8] On trouve l'expression "peuple acquis" en 1 Pierre 2, 9, cette expression venant d'Isaïe : « Je mettrai de l’eau dans le désert, des fleuves dans la lande, pour abreuver ma race élue, mon peuple que je me suis acquis pour proclamer mes hauts faits.» (Is 43,20-21 d’après la traduction grecque des LXX).

On peut noter par ailleurs que dans la Torah on trouve l'expression ‘Am Ségoulah, qui veut dire « peuple trésor, peuple précieux On le trouve en Dt 7, 6 ; 14, 2 ; 26, 18.  Le mot ségoulah désigne par exemple ce que la ménagère achète avec l'argent qu'elle a pu mettre de côté, c’est le trésor personnel, le bien précieux. On a une autre fois le mot ségoulah à propos du peuple : « Si vous entendez ma voix et gardez mon alliance, vous serez mon trésor propre parmi tous les peuples ». (Ex 19, 5).

 [9] La question du Fils un (Monogène) sera le thème des années 2004-2005 et 2005-2006 à Saint-Bernard, et c'est le thème du Notre Père qui sera pris en 2003-2004.

[12] « Dieux ! que ne suis−je assise à l'ombre des forêts !/ Quand pourrai−je, au travers d'une noble poussière ,/ Suivre de l'œil un char fuyant dans la carrière ? » (Phèdre, Acte I, scène 3)

[13] « Noble et brillant auteur d'une triste famille  / Toi, dont ma mère osait se vanter d'être fille / Qui peut-être rougis du trouble où tu me vois / Soleil, je te viens voir pour la dernière fois. » (Phèdre, Acte ; scène 3).

[14] « Être au monde et être sous le regard ne sont pas deux choses différentes. Nous sommes nativement sous des regards contrastés : des regards qui aiment, des regards qui tuent, des regards qui excluent etc. Toute la tâche de l'Évangile ne consiste peut-être qu'à révéler que l'humanité est, ultimement, non pas sous un regard de loi, de jugement, mais sous un regard d'agapê. Peut-être n'y a-t-il rien d'autre à dire. Si nous le savions, tout changerait. Malheureusement, nous l'avons entendu et nous y acquiesçons plus ou moins, mais cela ne signifie pas que nous l'avons véritablement entendu. Or l'Évangile n'a rien d'autre à dire que : "Tu es mon fils agapêtos (mon fils que j'aime)".  Et cela est adressé à l'humanité. Le mot agapê désigne la première salutation que Dieu fait à l'humanité. Nous sommes accueillis, et accueillis précisément comme fils. C'est le geste patriarcal de la bénédiction, le dire-bien patriarcal qui nous constitue fils et héritiers, comme dit Paul. Tout l'Évangile est compris dans ce simple petit mot. Il n'y a rien d'autre à  ajouter et tout ce qui est dit en dehors  peut s'y rapporter. » (J-M Martin, St-Bernard, décembre 2001, année où le thème était celui de "Je christique").

[15] Ceci est le début de la rencontre du 18 juin 2003, la suite de la rencontre ayant porté sur la recherche du thème de l'année suivante.

[16] Voir la 5ème rencontre où sont étudiés les versets 15-16 de Jn 14.