J-M Martin aime bien, comme il dit, se forger ses propres outils pour lire l'Évangile. C'est ainsi qu'il met à contribution assez souvent musique, peinture et poésie. La poésie il la pratique lui-même en écrivant des poèmes. La peinture il la pratique au travers de sa longue amitié avec le peintre Mathigot. Les deux sont d'ailleurs un peu liés vous allez le voir.

Je remercie ici Colette Netzer qui m'a confié deux préfaces écrites par J-M Martin pour des tableaux de Mathigot. C'est à la suite de cela que j'ai découvert le site de Mathigot [1] et que je suis entrée en contact avec lui. Il a tout de suite été d'accord pour mettre sur le blog les deux préfaces ainsi qu'une troisième avec les tableaux correspondants, sans compter un autre texte de J-M Martin  écrit, m'a-t-il dit, « pour un petit document (livre) sur mon travail en 1966 ». Vous trouverez ces quatre choses dans les messages suivants du blog. Les trois tableaux se trouvent dans son livre MATHIGOT, le paysage gardois que je présente ci-dessous.

Dans le présent message j'ai mis en première partie quelques éléments concernant J-M Martin et Mathigot. En deuxième partie j'ai rassemblé quelques passages où J-M Martin lisant l'Évangile parle de la peinture : les mains voyantes du peintre, l'espace lumière…

                                                                                             Christiane Marmèche

 

Jean-Marie Martin et Mathigot

La peinture

Première partie : J-M Martin et Mathigot

 

1°) J-M Martin chez Mathigot à Sérignac.

Dans le message "Qui est Jean-Marie Martin"[2], il est indiqué que J-M Martin faisait des séjours réguliers dans le midi, du temps où il était professeur à l'Institut Catholique de Paris :

«  À la période où j'enseignais, chaque année à la fin des cours, évidemment je fermais tout, j'allais dans le midi. J'y passais un mois et je voulais voir si ce que j'avais aperçu dans l'année, sans le type de discours dans lequel je l'avais aperçu, ça pouvait chanter et venir sous une autre forme dans le poème. Je mettais un mois et je revenais toujours avec un grand poème. »

En fait il était chez son ami Mathigot qui dit ceci dans le petit mot qu'il m'a envoyé :

« Notre amitié date d'une cinquantaine d'années. Pendant plus de trente ans, Jean-Marie, chaque été, séjournait dans ma maison du Gard. Précisément au petit village de Sérignac. »

 

2°) Présentation de Mathigot pour l'exposition de 2012 à SommMathigot Le paysage gardoisières.

En 1962, alors qu’il vient d’obtenir le Prix de peinture de l’Académie Julian, Mathigot découvre le village de Sérignac dans le Gard. Il décide alors avec quelques amis peintres parisiens de venir les étés travailler le paysage. Ce travail est concrétisé par les expositions de « l’École de Sérignac », en rupture avec « l’École de Paris » et plus généralement en opposition avec l’Art Abstrait.

 

3°) Expositions de Mathigot.

Mathigot a fait un certain nombre d'expositions (voir son site). C'est à cette occasion que J-M Martin a rédigé des préfaces pour certains tableaux. Vous avez trois extraits de ces préfaces sur le blog avec les tableaux correspondants. Deux de ces préfaces concernent les expositions à la Galerie Weller (Paris) en 1974 et 1984.

 

4°) Le livre : Mathigot, le paysage gardois.

Les trois tableaux que vous avez sur le blog se trouvent dans le livre MATHIGOT, le paysage gardois paru aux éditions Gaussen (www.editionsgaussen.com). 96 pages, 22 €. Juin 2012.  Le tableau Sérignac 1970 est p. 18 ;  La baraque 1984 est p. 40-41, et La baraque 1986 est p. 46.

Ce livre rassemble 50 ans de peinture de Mathigot (1962-2012) ainsi que des textes de J-M Martin et d'autres personnes (peintre, poète, journaliste…).

Une phrase de J-M Martin apparaît tout au début sous une photo de Mathigot, puis un texte se trouve p.74, c'est celui qui est donné comme troisième préface sur le blog.

 

Regarder inlassablement et, si possible, voir (J-M Martin)

5°) Une vidéo : Mathigot, un peintre.

En 2004 Yves Buclet a réalisé la vidéo : "Mathigot un peintre" qui dure un peu plus de 12 minutes.  

On la trouve sur le site de Mathigot http://www.mathigot.com/#!video/c65q

 

On y voit entre autres J-M Martin,

mais aussi ceci qui s'étire sur trois pages :

 

La grandeur et le péril

Propres à la peinture

Résident dans son silence.

 

La parole

ne lui assigne pas

son lieu.

 

C'est l'indicible lumière

qui ouvre l'espace.

 

 

II) J-M Martin parle de la peinture

Les passages relatifs à la peinture sont mis en gras

 

1°) Les mains voyantes du peintre.

Dans un cours à l'Institut Catholique de 1975-76 où il parlait de l'iconographie [3], J-M Martin a évoqué l'atelier de son ami peintre.

« Très souvent on oppose la parole et l'image. Mais si nous disons qu'il ne faut pas opposer, vous verrez que ni notre idée de parole, ni notre idée d'image ne restent intactes, parce que, si je modifie la structure, du même coup je modifie les termes. La structure étant modifiée, les termes ne restent pas intacts ; il n'y a pas une bonne fois pour toutes un concept univoque de parole et d'image. D'ailleurs au cours des siècles ces mots ont dit les choses les plus diverses.

Alors si nous n'opposons pas purement et simplement parole et geste, il nous faut voir que la parole, prise dans une dimension autre que celle que nous comprenons spontanément, est un geste, et que le plastique est la trace d'une parole ainsi gestuée.

Quand nous entrons dans l'atelier d'un de nos amis peintres, nous croyons voir voler, voleter encore ses mains, ses multiples gestes ; des mains voyantes d'ailleurs : elles sont tout l'être de l'homme en tant qu'il voit par la main, lui qui a tenté de multiples esquisses qui traînent dans les coins, des toiles inachevées. »

 

2°) "L'espace lumière".

Espace lumière, J-M Martin, pour Mathigot

a) Première approche.

Lors de la rencontre du 17 janvier 2007 à Saint-Bernard de Montparnasse [4], J-M Martin parlait de l'espace de la peinture et a évoqué l'expression : espace lumière.

Ce qui m'intéresse, c'est cet espace qu'un de mes amis peintre appelle "espace lumière". J'ai été amené quelquefois à écrire des préfaces pour lui sur ce sujet précisément.

C'est quelque chose qui peut rester très longtemps mystérieux, ce fait qu'un peintre sait ce qu'il dit : il ne se soucie pas de la justesse éventuellement de sa formule (espace lumière), mais il désigne quelque chose dont lui a, effectivement, l'expérience.

 b) L'espace entre les objets ou les personnes.

Lors d'une autre rencontre à Saint-Bernard de Montparnasse, le 6 décembre 2006, J-M Martin avait parlé plus précisément de cet espace lumière. Il lisait l'épisode des vendeurs chassés du temple par Jésus (Jn 2, 14-22).

« On peut se poser la question : est-ce que le doux Jésus est un violent ? En effet, fabriquer un fouet, frapper et chasser les animaux et les vendeurs, tout renverser, c'est une attitude étrange.

Mais il pourrait se faire que la question : “Est-ce que Jésus est un violent ?” ne soit pas une question pertinente. En effet, ce qui est en question n'est pas l'imputation à Jésus d'une violence, mais ce n'est pas non plus, directement, l'imputation de cette violence aux marchands. Ce qui est en question ici, c'est la qualité d'espace.

Nous sommes dans un espace de violence. Les vendeurs font violence à la qualité d'espace de "la maison de mon Père", et Jésus, dans un geste prophétique, dévoile la qualité de violence qui est dans le lieu. Nous sommes habitués à cette figure par l'Ancien Testament où Dieu enjoint par exemple au prophète Osée de s'unir à une prostituée pour manifester la prostitution idolâtrique de tout le peuple d'Israël. Nous avons ici un geste qui est à la fois révélateur d'une qualité d'espace, d'une situation de violence, et qui est, par sa figure même, une sorte d'anticipation de la violence qui sera faite à Jésus ultimement par la flagellation, une sorte de dévoilement anticipé de la flagellation.

Alors, sur la question : attribuer la violence plutôt à l'espace qu'à l'individu, nous avons ici à réfléchir à cette forme de pensée.

Voyez, un peintre sait que dans la surface de la toile, sont figurés, comme on dit, des objets. Le dessin des objets est important, mais ce qu'il y a entre les objets, l'espace, est d'égale importance. Et c'est ce qu'ils appellent la lumière. C'est ce qui fait que les choses tiennent ensemble. Autrement dit l'espace ou la lumière, c'est ce qui tient, ce qui tient la toile. »

c) Comment les couleurs jouent les unes par rapport aux autres.

J-M Martin explique souvent qu'un mot tout seul ne signifie rien. Par exemple le mot corps n'a pas le même sens s'il est mis en relation avec l'âme ou s'il est mis en relation avec la semence dont il est le corps. Pour expliquer cela il prend souvent l'exemple de la peinture :

« Il faut toujours penser un mot dans une relation avec un autre mot ! De même qu'en peinture un bleu n'est rien : un bleu est le bleu qu'il faut quand il est mis en rapport avec les autres couleurs. Les couleurs disent, montrent quelque chose d'elles lorsqu'elles sont sollicitées dans un rapport. »

 

Dans la session sur le Prologue de l'évangile de Jean en septembre 2000, il a fallu décider du cheminement à faire dans le texte. En particulier la question suivante s'est posée : est-ce qu'on commence par étudier séparément chacun des deux premiers mots fondamentaux "commencement" et "logos" (« Au commencement était le logos…») ?

« Le deux est tout à fait décisif. Si je suis peintre et que sur une toile je pose une couleur, cette couleur ne dit rien : bien sûr, elle n'a rien à dire. Je pose à côté de cette couleur une autre couleur, voici aussitôt que la première est déterminée dans son champ de possibilités par la seconde, et la seconde par la première. C'est-à-dire qu'un mot ne se détermine jamais tout seul, un mot n'est jamais qu'un champ de significations plus ou moins indéfinies. Un mot jouxté par un autre mot se détermine, commence à prendre sens. Ce qui répond à notre première question de tout à l'heure : nous n'allons pas commencer par définir parole (logos) en général ou commencement en général, nous allons les entendre dans leur rapport. »

 

3°) Voir une peinture est, en soi, une œuvre.

Pour J-M Martin voir une peinture est, en soi, une œuvre :

« Devant une peinture on peut se faire l'œil. En effet il ne faut pas croire qu'on voit, comme ça, nativement. Il faut s'être promené au Louvre, avec l'index d'un ami qui s'arrête devant la toile et qui ne dit rien mais [il renifle].

À tel point que, probablement, voir une peinture n'est pas une œuvre moindre que de la produire. Je crois cela. »



[1] Voici l'adresse du site de Mathigot : http://www.mathigot.com/ .

[3] Ceci figure sur le blog. Voir le message Images et textes. Réflexion à partir de l'iconographie

[4] La transcription de cette rencontre paraîtra prochainement sur le blog. Pour illustrer une autre façon de considérer l'espace que la façon habituelle, J-M Martin a parlé de l'espace de la musique, de l'espace de la peinture, et de l'espace de la poésie.