Autoportrait, Mathigot 1997

 

 

 

 

 

 

L'œuvre que je cherche me prendra sans avoir cherché à me surprendre. Si je puis établir quelques principes de discernement, je sais déjà que je ne me laisserai pas séduire par de simples sollicitations décoratives, non plus que convaincre par des intentions idéologiques. On nous a trop sollicités d'être attentifs tour à tour à «  la peau » de la toile, à la joliesse de sa carnation, ou bien à ses illusoires profondeurs de jeune intellectuelle. Ayant cheminé hors de ces prétentions, la peinture que j'attends paraîtra, convaincante par tout son être, avec la grâce de sa rigueur et l'intelligence de sa plastique.

Je sais qu'on ne me prendra plus par l'habile agencement de la surface, ni par le rapport de couleurs satisfaites de jouer pour elles-mêmes, mais je sais aussi que ce n'est pas l'éloquence du message qui comblera l'insuffisance du métier ; au-delà de la surface colorée, on aura pas visé à m'instruire de théories, mais à me faire partager l'enchantement d'un espace ou l'admiration pour une lumière. Pour les avoir senti ou « vécu », mon peintre aura su restituer leur vérité humaine.

Mais qu'on ne se trompe pas sur ce vent qui pousse et tourne soudain tant de peintres vers la figure du réel ; parmi ceux-là, un grand nombre se fourvoie en chemin. Il y faudrait en effet beaucoup de patiente observation et la faculté native d'admirer. L'observation fait taire l'encombrante personnalité du peintre amoureux de sa propre « manière » et soucieux d'imposer son style. Dans le jeu du Modèle et du Peintre, c'est le Modèle qui fait la loi : on ne regarde pas vraiment sans admirer, et l'admiration vous efface. À la fin seulement, on apprend qu'à ce jeu de qui-perd-gagne l'effacement du peintre a conditionné sa maîtrise. Il serait bon qu'à telle confrontation avec le modèle, le peintre jeune ne s'y retrouvât point soi-même. Je crois savoir aussi qu'en cela comme en d'autres domaines, l'auteur exigeant se désespère à mesurer la distance de ce qu'il entrevoit à ce qu'il donne. Et sa signature posée, loin de clamer sa satisfaction, marque la limite extrême de ses possibilités d'expression, aveu que je veux croire douloureux, et dont il juge seul l'honnête opportunité.

Il ne m'appartient pas de tracer au créateur son but, ni son chemin ; je marque les limites hors desquelles je n'attends rien maintenant. Je dis ce que je sais : elle ne me prendra pas, l'oeuvre qui aurait cherché à me surprendre. Je ne ris plus aux bateleurs, aux tours de force. Je ne souris non plus au simple tour de main. Depuis quelques décades, la peinture a légitimement expérimenté des issues, inventions sincères et nécessaires, admirables aussi, chez les grands, exploitation de ces découvertes converties en manières, chez les autres. Qu'y puis-je s'il ne reste plus aujourd'hui à découvrir qu'une certaine sincérité, passant par la vérité du regard et rénovant de là sa propre plastique ?

A la mesure où l'on aura plongé assez profondément dans le réel, on en remontera d'authentiques renouvellements. Aussi, je sais que, sans qu'elle l'ait cherché, elle me surprendra, l'œuvre que j'attends. L'histoire de la peinture ne se lit pas à l'enchaînement des manières, elle se vit dans le courant profond dont les remous à la surface de la toile sont imprévisibles. C'est la surprise que j'attends.

 

                                                                      Jean-Marie Martin

 

 

Texte écrit pour un petit document (livre) de Mathigot sur son travail en 1966.

 

Pour plus d'informations aller voir le messageJean-Marie Martin et Mathigot. La peinture. ainsi que le site de Mathigot : http://www.mathigot.com/ .