Première lecture [1] : Lettre de saint Paul Apôtre aux Galates, chapitre 3,1-5

« Pauvres fous de Galates, qui donc vous a ensorcelés ? Je vous avais pourtant présenté Jésus Christ, le Crucifié. Je n'ai qu'une question à vous poser : l'Esprit Saint, l'avez-vous reçu pour avoir observé la loi de Moïse, ou pour avoir écouté le message de la foi ? Comment pouvez-vous être aussi fous ? Au commencement, vous comptiez sur l'Esprit, allez-vous finir maintenant en comptant sur la chair ? Auriez-vous vécu de si grandes choses pour rien ? Certainement pas pour rien ! Si Dieu vous fait don de l'Esprit, s'il réalise des miracles parmi vous, est-ce parce que vous avez observé la loi de Moïse, ou parce que vous avez écouté le message de la foi ? »

Évangile selon saint Luc, chapitre 11,5-13

Envoi de l'Esprit

 

« Jésus disait à ses disciples : « Supposons que l'un de vous ait un ami et aille le trouver en pleine nuit pour lui demander : 'Mon ami, prête-moi trois pains : un de mes amis arrive de voyage, et je n'ai rien à lui offrir.' Et si, de l'intérieur, l'autre lui répond : 'Ne viens pas me tourmenter ! Maintenant, la porte est fermée ; mes enfants et moi, nous sommes couchés. Je ne puis pas me lever pour te donner du pain', moi, je vous l'affirme : même s'il ne se lève pas pour les donner par amitié, il se lèvera à cause du sans-gêne de cet ami, et il lui donnera tout ce qu'il lui faut. Eh bien, moi, je vous dis : Demandez, vous obtiendrez ; cherchez, vous trouverez ; frappez, la porte vous sera ouverte. Celui qui demande reçoit ; celui qui cherche trouve ; et pour celui qui frappe, la porte s'ouvre. Quel père parmi vous donnerait un serpent à son fils qui lui demande un poisson ? ou un scorpion, quand il demande un œuf ? Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent ! » »

 

 « Si donc vous qui êtes mauvais, vous donnez de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui les lui demandent » : c'est la formule qui se trouve chez saint Mathieu [2]. Nous avons lu le parallèle en Luc : « Si vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père céleste donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent. » L'esprit Saint désigne ici des meilleures choses, désigne ici le don par excellence.

L'Esprit est versé, il emplit, il se répand, il étanche la soif. L'Esprit c'est l'eau vivante, l'Esprit c'est le don.

Ce don, nous avons eu occasion d'en parler ces jours-ci puisque nous commencions par une petite phrase qui nous invitait à voir « quelle est l'agapê (l'amour) que le Père nous a donnée, agapê qui consiste en ceci que nous soyons appelés (en l'étant réellement) enfants de Dieu. »

Le texte de Luc ici poursuit la lecture du Notre Père que nous avons lu hier [3], et il porte sur la prière.

Il nous est proposé de découvrir le propre du don, de découvrir que la prière est l'attestation que le don fait son lit en nous pour y venir, et que la prière en est le prodrome. La prière est déjà donnée pour que nous puissions recevoir le don. Cela donne une importance considérable à nos réunions de prière, à nos célébrations.

Nous venons ici pour rendre grâce et aussi pour demander. La prière de demande et la prière d'action de grâces sont d'égale valeur. Elles sont toutes les deux l'attestation du sens du don. Si je demande c'est que je sais que ça n'est pas quelque chose qui est à portée de ma prise, mais qui est plus grand que ma capacité de prendre, qui est autre, qui est d'autres qualités, qui ne peut que se donner.

Le verbe donner est très fréquent chez saint Jean, et il a son équivalent chez saint Paul où le mot le plus fréquent, le mot qui domine c'est le mot de charis, c'est-à-dire de donation gratuite, de gratuité. Jean et Paul s'ingénient à marquer en quoi cette chose précieuse se différencie des procédures qui nous sont habituelles.

Chez Paul nous venons d'entendre que le don de l'Esprit ne pouvait pas être remplacé à nouveau par la pratique de la Loi. Ça, c'est le grand thème paulinien : nous ne sommes pas sauvés par la pratique de la Loi, nous sommes sauvés par le don gratuit de la foi.

L'espace du don se distingue de deux autres espaces.

Ce même thème est repris chez saint Jean que nous fréquentons davantage ces jours-ci. Et pour bien manifester de quoi le don se distingue, prenons le chapitre du bon berger (Jn 10). En effet le bon berger est celui qui se donne pour ses brebis. La culmination du don c'est de se donner soi-même. Et nous verrons demain que la culmination du don c'est aussi le par-don, c'est-à-dire que le par-fait du don c'est le par-don.

Le bon berger se donne, et il se distingue en cela de deux autres types de relations. En effet l'espace du don se distingue de deux autres types d'espaces qui nous sont beaucoup plus familiers, qui nous sont usuels et qui sont en un certain sens plus ou moins nécessaires à notre vie quotidienne.

– Le premier n'est pas tellement nécessaire, c'est l'espace de la violence. L'espace de la violence dans ce chapitre 10, se trouve sous deux figures : d'une part c'est le violent qui entre non pas par la porte, mais par ailleurs, dans le refuge des brebis, dans la bergerie : et d'autre part c'est le loup qui saisit et déchire : il déchire chaque brebis, mais aussi il déchire le troupeau dans son unité.

– Qu'on soit contre la violence est quelque chose d'assez banal à professer, mais le don se distingue encore d'autre chose puisque le bon berger se distingue du mercenaire, c'est-à-dire du salarié. Le deuxième espace est donc le champ du droit et du devoir, il concerne le gain, le salaire, la dette, tout ce qui régit ce que nous appelons le droit, ce que nous appelons la législation. Et on ne voit pas très bien comment une culture pourrait vivre sans législation, sans tribunaux. Mais pourtant l'Évangile dit : « Ne jugez pas, et vous ne serez pas jugés. » (Lc 6, 37).

C'est que l'Évangile ouvre un espace au cœur de l'humanité qui n'est pas là simplement pour régir les choses courantes. Les hommes sont capables de tenter de le faire, c'est leur tâche. Il y a donc un autre espace qui est ouvert, et dans lequel on n'est régi ni par la loi ni par le droit ni par le devoir, mais par cette gratuité du don. Mais ceci nous n'arrivons pas à le penser parce que, pour nous, si ce n'est pas selon les régulations d'une certaine justice, d'une certaine égalité, nous pensons tout de suite que c'est selon l'arbitraire : « selon notre bon plaisir ». Eh bien non, la notion de grâce, de gratuité, que nous n'avons pas fini de méditer, de fréquenter, implique un espace neuf tel que ce ne soit ni nécessaire ni arbitraire, et pourtant librement donné.

Très souvent les choses de la grâce heurtent nos facultés de penser. Elles sont à la limite de ce que nous pouvons entendre. Nous avons remarqué cette limite à propos d'autres choses ces jours-ci. Alors il ne faut pas faire comme si on avait compris, et il ne faut pas non plus claquer la porte tout de suite parce qu'on ne comprend pas immédiatement. Il faut frapper à la porte, il faut y insister, essayer, demander qu'il nous soit donné d'apercevoir quelque chose de cet espace neuf, nouveau, ouvert par la Bonne Nouvelle. Amen.



[1] Sont ici lus les textes de la liturgie du jour (9 octobre 2008). J-M Martin animait une retraite à Saint-Jean-de-Sixt sur le thème des Enfants de Dieu, avec cette référence : « Voyez quelle agapê le Père nous a donnée, que nous soyons appelés enfants de Dieu et nous le sommes. » (1 Jn 3, 1). Pour savoir qui est J-M Martin : Qui est Jean-Marie Martin ?  . D'autres messages sur l'Esprit Saint dans le tag Esprit Saint. .

[2] Mt 7, 11.

[3] L'homélie de la veille n'est pas sur le blog mais vous avez l'homélie qui a eu lieu en 2012 lors d'une autre retraite : Homélie sur Lc 11, 1-4 : le Notre-Père. .