Le texte de Jn 11, 49-53, figure à la fin de la résurrection de Lazare, c'est une prophétie de Caïphe. C'est un texte auquel J-M Martin se réfère très souvent. Saint Jean lui-même s'y réfère en Jn 18, 12-14. C'est par ces versets que commence le message.

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Jn 11, 49-53 : Mourir pour les déchirés ?

La bonne prophétie d'une mauvaise parole

 

 

Début de la comparution devant Pilate (Jn 18, 12-14).

Hier[1] nous lisions ce qu'on est convenu d'appeler l'épisode de l'arrestation (Jn 18, 1-11). C'est une indication, ça ne dit pas le contenu total de ce que nous avons perçu dans cette lecture. De façon sommaire, nous savons que la page que nous ouvrons aujourd'hui est la page de la comparution de Jésus devant les autorités juives (v. 12-28), et demain nous passerons de chez Caïphe au prétoire, donc ce sera devant Pilate.

« 12Alors la troupe (la cohorte), l'officier et les serviteurs (gardes) des Juifs s'emparèrent de Jésus et le lièrent. » À l'épisode précédent Jésus sortait librement. La différence, ici, c'est qu'il sort, mais on le sort ; seulement on ne peut pas le sortir parce qu'il a déjà accepté intérieurement la sortie.

comparution du Christ, sanctuaires de Bétharram « 13 Ils l'amènent chez Hanne d'abord : car il était beau-père de Caïphe, qui était grand prêtre cette année-là.»  Hanne est le beau-père de Caïphe, et c'est Caïphe le grand prêtre. Cet épisode se trouve seulement chez Jean. Pour quelle raison ?  Je ne sais pas.La seule chose que je peux dire, c'est que nous avons à chaque fois une sorte de dédoublement. Nous verrons que tout va par deux. Nous avons déjà aperçu que le deux joue un grand rôle. Il y a l'autorité juive et l'autorité romaine. Mais à l'intérieur de l'autorité juive, voici qu'il y a aussi un dédoublement, deux figures. Si je voulais répondre à ça, je chercherais dans cette direction…

 « 14Caïphe était celui qui avait conseillé aux Judéens : Il y a intérêt à ce qu'un seul homme  meure pour le peuple.  » Ce verset reprend les versets 49 et 50 du chapitre 11, à la fin de l'épisode de Lazare. C'est repris à quel titre ? D'abord par mode d'identification du personnage. Les personnages sont souvent identifiés par un trait : Judas est celui qui livre, Nicodème est celui qui était venu voir Jésus de nuit. Et Caïphe (son nom est rappelé), c'est celui qui avait dit …, donc il est caractérisé par une parole. Nous allons lire ce passage auquel il est fait référence par notre texte même.

 

La prophétie de Caïphe (Jn 11, 49-53).

« 49Or l'un d'entre eux, Caïphe, étant grand prêtre de cette année-là, dit : “Vous ne savez rien, 50ne calculez-vous pas – nous sommes dans une pensée, un savoir calculant –  qu'il vous est bon qu'un seul homme meure pour tout le peuple et que toute la nation ne soit pas détruite (ne périsse pas)”. » Nous avons ici une formule de pensée calculante. C'est stratégique et même d'une stratégie cynique, c'est-à-dire : supprimons celui qui est cause de trouble et la nation sera en paix.

Mais nous pourrions avoir l'oreille alertée à un sens un peu différent, si on se rappelle que Jésus le dit de lui-même au début du chapitre 16. Il emploie les mêmes mots : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le pneuma ne viendra pas » (je ne viendrai pas dans ma dimension de Ressuscité). Or c'est ainsi que Jean l'interprète.

Après la citation de la phrase par Caïphe, Jean en fait l'exégèse, et une exégèse sur un autre plan : c'est le deuxième sens de la phrase. Les mots majeurs ont une existence plus forte que ceux qui les prononcent sans savoir ce qu'ils disent. Nous aurons le cas pour Pilate lui-même qui déclare : « Il est le roi des Juifs »… Les autres : « Mais il ne l'est pas »… Mais Pilate : « C'est écrit » : donc ça se dit à un autre niveau.

« 51Il dit cela non pas de lui-même, mais étant grand prêtre de cette année-là, il prophétisa – une expression qui a un sens cynique et calculateur peut être entendue d'une autre oreille dans un sens prophétique. Caïphe a une parole, une parole qui a deux sens, celui qui relève de sa petite personne (de son individualité conjecturante, calculante et politique) et l'autre qui vient de ce que « il est grand prêtre de cette année-là », et, de par sa fonction, il prophétise. La même parole a un sens en fonction de sa personne et un autre sens en raison de sa fonction – que Jésus devait mourir pour la nation, – et Jean ajoute – 52mais non pour la nation seulement, mais en sorte que les enfants de Dieu, ceux qui sont les déchirés (ta dieskorpisména), il les rassemble (synagagê) pour être un ». Nous avons ici cette opposition entre les multiples d'une multiplicité négative, excluante, déchirés à l'intérieur d'eux-mêmes et déchirés entre eux comme multitude, et les enfants de Dieu qu'ils sont appelés à devenir. Et quand ils sont enfants de Dieu, ils sont enfants réconciliés, enfants non plus déchirés mais rassemblés pour être un.

« 53À partir de ce jour ils délibéraient pour le tuer. »

 

Le thème de l'un et des multiples.

Cette distinction, cette opposition des multiples déchirés, qui peuvent être aussi les enfants, et de l'Un (du seul, du monos) a déjà structuré, dès la première page du Prologue, l'écriture de Jean.  Il entend l'expression Fils de Dieu dans le « Tu es mon Fils » de l'ouverture du Baptême comme une parole adressée à la fois à Jésus et à toute l'humanité. C'est pourquoi il module l'expression « Tu es mon Fils » qu'il connaît et qui viendra plus loin, en deux expressions : le Monogenês (le Fils un) et ta tekna (les enfants de Dieu). Cette parole « Tu es mon Fils » est adressée simultanément au Fils Un et aux multiples, c'est-à-dire au fils unifiant et aux fils unifiés (les tekna sont les fils unifiés).

Nous disions il y a deux ans que c'était très facile à entendre pour les contemporains parce que l'expression Fils de Dieu désignait aussi bien le roi que le peuple : « J'ai appelé mon fils d'Égypte » (Os 11, 1 ; Mt 2, 15) signifie « J'ai appelé le peuple d'Israël ». Le mot fils avait en lui cette capacité de désigner, dans un rapport, l'unité unifiante qui est le roi et l'unité unifiée qui est le peuple.

Ceci n'est pas du tout un thème en passant, il court au long de l'évangile de Jean puisqu'il est le sujet même du chapitre 10 sur le bon berger : « 11 Moi, je suis le bon berger : le bon berger pose son être pour les brebis.   12Le salarié, celui qui n'est pas berger, de qui ne sont pas les brebis – elles ne lui appartiennent pas – constate le loup venir, et il abandonne les brebis et fuit. Et le loup se saisit (harpazeï) d'elles et les déchire (skorpizeï) ». C'est ce que nous trouvions dans « Je frapperai le berger et les brebis seront dispersées (déchirées) » (Mt 26, 31) c'est ce mot qui nous permet d'entendre, dans le passage que nous lisons ici, un écho de la figure du berger comme anticipant la dénomination royale qui aura lieu à la fin du chapitre 18 - début du chapitre 19.

 

La bonne prophétie d'une mauvaise parole.

► Comment une mauvaise parole peut-elle prophétiser bien ?

J-M M : Caïphe ne prophétise pas ce qu'il entend, il prophétise ce qu'il n'entend pas ! Même les ânesses prophétisent : Balaam[2] !

Cela signifie que les dires et activités humaines qui sont ce qu'ils sont dans leurs lieux et leurs calculs propres, peuvent assumer, à l'insu de ceux qui les profèrent, une parole qui veut se faire entendre en dépit de la volonté de la faire taire. Car le but poursuivi dans la Passion, c'est de mettre la vie à mort : « Je suis la vie » ; mais c'est du Logos qu'il s'agit : il faut le rendre au silence. Jean veut marquer qu'en dépit de tous ces efforts, la vie vit (c'est la résurrection) et la parole se dit tout au long de ce parcours. Cela suppose bien sûr la relecture de celui à qui il est donné d'entendre ce sens. C'est à partir de la résurrection que Jean peut se permettre de dire que c'est audible de cette façon.

 

"Mourir pour" entendu en langage sacrificiel.

Ce que Caïphe prophétise, « Il est bon qu'un seul meure pour le pluriel », est tout à fait essentiel. Pourtant personne ne peut mourir pour un autre ! Personne ne peut prendre ma place pour mourir. Ma mort est mon plus propre. Alors, en quel sens l'entendre ? Que veut dire : mourir pour ? Tout le cœur de l'Évangile est dans cette question. Il y va de tout à la fois : du rapport du je, du nous, et de l'humanité tout entière, du je et de ce que peut signifier Dieu.

Ceci nous ouvre à une lecture de la Passion qu'on pourrait dire sacrificielle. Pour entendre quels rapports il y a entre la mort du Christ et notre vie, les évangélistes ont à leur disposition la pratique sacrificielle qui nous est tout à fait inaudible. C'est toute la thématique de l'agneau qui est annoncée depuis le début, quand la voix du ciel dit « Tu es mon fils bien-aimé », et que la voix de la terre lui répond en écho[3] : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde », c'est l'agneau sacrificiel. Ici c'est le thème du sang, mais dans le Prologue de Jean il y a le thème de la chair : « Le Verbe fut chair » qui signifie : le Logos fut fait chair sacrificielle. Ce n'est pas l'Incarnation, c'est la Passion qui est indiquée ici[4].

Le thème de la chair du Christ est un thème johannique ; ce n'est pas un thème paulinien, car Paul demploie toujours le mot de corps et non pas celui de chair pour parler du Christ. Dans la première lettre de Jean, la chair et le sang jouent un grand rôle. Cette lettre, on la considère habituellement comme étant très aisée à lire, parlant des sentiments, de l'amour, dans un langage accessible. Il faut bien voir que le langage du sacrifice et celui du combat, de la victoire, y sont très présents. Il ne faut pas déchirer le texte pour ne retenir que ce qui sonne bien à notre oreille.

Le thème du sacrifice fait problème si nous continuons à l'entendre au sens caïphien : « Il est bon qu'un seul homme meure pour le peuple ». Le langage sacrificiel est indissociable de cette Écriture, mais nous sommes avertis de ne pas entendre sacrifice pour les multiples connotations que ce mot a pris au cours des siècles. Donc il faut le tenir à distance comme quelque chose qui reste pour nous provisoirement inaudible et qui néanmoins est signifiant. C'est ainsi qu'il faut lire. Lire ne consiste pas à choisir, à piquer dans un texte.

Ce langage sacrificiel, nous le retrouvons avec la thématique pascale qui a des indices nombreux dans les derniers moments du chapitre 19.

 

La lecture johannique des événements.

Nous retenons de ce que nous avons lu jusqu'ici le mot de Caïphe. En effet il donne aux événements la lecture johannique qui n'est pas la simple pensée des actants (des gens qui sont à l'œuvre dans le texte). Nous avons ici une proposition de lecture. Je vous rappelle que la lecture n'est pas laissée à notre conjecture.

La Révélation ne consiste pas dans l'annonce d'événements que nous aurions nous, la tâche ensuite éventuellement d'expliquer. Le fait brut ou le fait pur, ça n'existe pas, et ce n'est pas ce qui est à chercher derrière, tâche que se donnent souvent les historiens : qu'est-ce qui a eu lieu, et qu'est-ce qui relève de l'interprétation ? L'interprétation est la part majeure de la Révélation. L'Évangile est un événement énoncé et annoncé, il est même l'annonce et l'énonciation de l'événement, une énonciation qui, du reste, de façon paradoxale, constitue l'événement comme événement, comme venir. C'est pourquoi la résurrection qui est énoncée n'a pas fini d'être constituée, elle se constitue pour autant qu'elle s'entend.

La résurrection christique n'est pas pleinement accomplie tant que l'humanité entière ne l'a pas entendue et n'en vit pas : « Ces paroles sont écrites pour que vous les entendiez, et que du fait de les entendre, vous viviez » (Jn 20, 31[5]) Et que nous vivions, c'est l'accomplissement de l'œuvre de Dieu.

 

Quelle est la plus haute unité ?

Donc ici Caïphe prophétise que Jésus meure pour rassembler les enfants de Dieu dispersés. Quelle est alors l'unité de l'humanité ? C'est de résider dans le pardon pour la dispersion, pour la déchirure. L'humanité dans sa façon d'être multiple est un multiple de meurtres, un multiple de mutuelles exclusions, déchirures, lacérations, et la mort christique a pour signification de faire que les déchirés deviennent, en tant qu'unifiés, les enfants, c'est-à-dire le pluriel dans la filiation.

Tout se passe comme s'il n'y avait pas un pluriel insignifiant (insignifiant dans le sens où être un ou plusieurs serait sans conséquence). Le pluriel est vécu nativement sur le mode de la déchirure, sur le mode de l'exclusion. Et le pluriel réconcilié constitue la plus haute unité car l'unité n'est pas ce qui n'a jamais été lacéré, l'unité réside dans le dépassement de la lacération par la réconciliation.

Nous n'avons pas du tout dans l'Écriture l'idée d'une humanité qui serait idéalement une juxtaposition d'individus comme cela se passe dans notre expérience. Nous en faisons quelque chose d'assez normal parce que le plus usuel devient rapidement le normal et même le naturel. Mais dans l'Écriture la multiplicité humaine est pensée premièrement comme déchirure parce que la plus haute unité n'est pas l'uniformité que nous rêvons, la plus haute unité est le dépassement de la déchirure.

Si vous voulez penser à Jésus tel que dans le Nouveau Testament, il ne faut jamais le penser comme un sujet ou un individu quelconque posé là. Jésus n'est jamais hors de la relation au Père et hors de la relation à la totalité de l'humanité. Le mot Jésus n'a pas de sens quand nous pensons qu'il désigne un individu quelconque.

La double relation constitutive que je viens d'énoncer se trouve chez saint Jean à plusieurs reprises. Par exemple au chapitre 17 : « Père glorifie ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie – là c'est le rapport constituant Père / Fils – selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité. » Jésus accomplit l'humanité comme totalité vivante, c'est ce qu'il appelle « mon œuvre » et cela s'accomplit dans le moment qu'il appelle « mon heure ». Œuvre et heure sont deux mots majeurs de l'évangile de Jean.



[1] J-M Martin est en session à Saint-Jean de Sixt sur le thème de la Passion, lecture de Jn 18-19, septembre 2002 ((le passage sur "la plus haute unité" à la fin vient de la session sur le prologue de Jean). Ne figure ici que le début de cette séance qui concerne la lecture de Jn 11, 49-53, texte auquel J-M Martin se réfère très souvent.

[2] Balaam : Célèbre prophète ou devin. Envoyé par Balak, roi de Moab, pour maudire les Israélites qui, après avoir traversé le désert, traversaient ses territoires vers le pays de Canaan. Alors qu'ils approchaient, le devin, monté sur une ânesse, s'en alla à leur rencontre ; mais pendant qu'il était en chemin, un ange, tenant une épée nue à la main, se présenta devant l'ânesse, qui s'enfuit à travers champs et, douée tout à coup de la parole, reprocha à son maître sa dureté (Nb 22, 22-30). Dieu ouvrit alors les yeux de Balaam ; il bénit le peuple qu'il avait pour mission de maudire.

[3] Voix du ciel, voix de la terre, puisque toute vérité se tient entre le témoignage de deux.

[5] Traduction J-M Martin.