Qu'est-ce qu'un Credo, pourquoi un Credo, quelles sont les articulations d'ensemble (est-ce qu'il y a un plan…), pour tout le reste et à chaque fois : quel rapport à l'Écriture ?

 

 

 

Chapitre 2 : Les Credo et leur cœur

 

 

Symbole des apôtres; et Credo de Nicée-Constantinople

 

I – Première approche de ce qu'est un Credo

 

Dans un premier temps je voudrais ne pas considérer les questions particulières, c'est-à-dire les choses qui ont trait à des "articles" particuliers du Credo – on appelle articles de foi les articulations de ces textes – pour d'abord nous concentrer sur les points suivants :

1) qu'est-ce qu'un Credo
2) pourquoi un Credo
3) quelles sont les articulations d'ensemble (est-ce qu'il y a un plan…)
4) pour tout le reste et à chaque fois, quel rapport à l'Écriture.

En effet la première chose à bien percevoir, c'est que le Credo ne fait pas partie, en tant que discours constitué, de l'Écriture Sainte. C'est une production des premières communautés chrétiennes. Bien sûr elles lisent l'Écriture Sainte et c'est à nous ensuite d'aller voir dans quelle mesure leur écriture est pertinente dans le détail et respecte les intentions fondamentales de l'Écriture Sainte.

Peut-être vous imaginez-vous qu'on a quelque part un manuscrit du Credo identique au texte considéré comme fondamental, le Symbole dit des apôtres. Eh bien non. La forme la plus ancienne du Credo romain, nous ne l'avons dans son intégralité que vers la fin du IIIe siècle - début du IVe siècle, donc tardivement[1]. Il en résulte un travail considérable de chercheurs qui ont collationné dans les écrits des Pères de l'Église des professions de foi de telle ou telle communauté, qui sont des données fragmentaires soit d'un seul article de ce Symbole des apôtres, soit d'un groupe d'articles, à partir desquels on a essayé de reconstituer la genèse de ce texte. Nous avons donc là une production "non inspirée" (au sens où l'Écriture Sainte est inspirée[2]), mais néanmoins très intéressante parce qu'elle est un témoignage des premières communautés en acte d'exprimer ce qu'elles entendent.

 

1) Fonctions du Credo, éléments importants .

Il faut aussi se demander à quelle occasion émerge quelque chose comme du Credo.

1) Premièrement, et le plus originellement, le Credo prend source dans la pratique rituelle du baptême. Le baptême est le sacrement de la foi et donne lieu encore aujourd'hui à une profession de foi. La plus ancienne fonction (ou attestation) du Credo est liturgique.

2) D'autre part les Credo des différentes Églises ne sont pas sans avoir connaissance (ou communication) les uns des autres puisque bientôt le Credo devient une façon d'assurer qu'on professe quelque chose de commun, qu'il y a une véritable communion entre les professions de la foi dans les différentes communautés.

Fonction dogmatique.

Cette fonction (fonction liturgique par rapport au baptême, fonction de formulation de la foi commune, de communion entre les différentes communautés) va prendre rapidement une forme "dogmatique". Quand je dis dogmatique, je pense surtout au Credo de Nicée[3]. Il y a 250 ans probablement entre le Symbole des apôtres et celui de Nicée et on s'aperçoit que, de l'un à l'autre, il y a une amplification de certains termes et notamment du rapport Père / Fils au point de vue théologique. C'est là que nous voyons apparaître non plus simplement des titres traditionnels mais le reflet d'un certain nombre de débats : « Il est Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, de même nature que le Père… », toutes choses qui n'apparaissaient pas dans le premier Credo. Cela fait écho aux prises de position conciliaires du concile de Nicée, premier grand concile œcuménique et, pour cette raison, le Credo devient un peu "dogmatique".

Le mot "dogmatique" demande une explication. Aux premiers siècles le mot dogma désigne les opinions des philosophes. Par exemple Apulée écrit un De dogma Platonis, c'est-à-dire "De la philosophie de Platon", "Des opinions (des sentences) de Platon". Le mot prendra un sens un peu différent parce que simultanément le mot dogma signifie le décret impérial. Or le concile de Nicée a cette caractéristique fondamentale d'être produit par un concile d'évêques lui-même rassemblé à l'initiative de l'empereur Constantin. Le souci de l'unité de l'empire se conjugue dans les faits avec le souci de l'unité de la communion ecclésiale. C'est une situation historique déterminée qui contribue à former le Symbole de Nicée. On y trouve aussi des échos de luttes contre les hérétiques. L'hérésie en question ici est celle d'Arius qui prétend que Jésus n'est pas Dieu au sens propre, en ce que, s'il n'est pas qu'un homme, il n'est qu'une "grande première créature" unie à l'homme Jésus Christ, et non Dieu lui-même. Ce n'est pas la négation de la divinité telle qu'on pourrait la promouvoir aujourd'hui, c'est une tout autre problématique. C'est pourquoi le rapport du Père et du Fils (à savoir qu'ils sont de même nature) va être important. Le mot homoousios (de même nature) a fait débat tout au long du IVe siècle, alors qu'il n'appartient pas au premier Credo. C'est le moment où les professions de foi commencent à intégrer des réponses dogmatiques à la réfutation d'erreurs. Et il y a des Credo plus développés où ce sera encore plus patent.

Le cœur du Credo.

Je vais vous donner quelques exemples pour illustrer cela et nous reviendrons plus en détail sur la structure d'ensemble à partir de la question : quel est le cœur du Credo, quelle est l'essence évangélique du Credo autour de laquelle tout le reste est agglutiné, conformé ? Il nous faudra donc faire une étude génétique du Credo, c'est-à-dire : quel est l'élément premier, constitutif ; comment et pourquoi différentes choses s'ajoutent ; dans quel ordre s'ajoutent-elles, comment et pourquoi ? Nous allons faire cela demain matin : quel est le cœur du Credo, c'est une question très importante car il y va de la signification du mot « Je crois ».

« Je crois » ; « Nous croyons ».

Par parenthèse on comprend très bien que nous disions "Credo" si on pense à l'origine baptismale du Credo, parce qu'il s'agit de celui qui est baptisé et qui dit « Je crois ». Mais les Pères du concile de Nicée disent « Nous croyons  » : c'est donc qu'il s'agit d'une situation autre. Il y a la situation du baptême singulier de quelqu'un avec « Je crois (pisteuô) » et la situation conciliaire des Pères du concile de Nicée qui disent « Nous croyons (pisteuomén) ».

Credo tripartite.

Je prends tout de suite un moment légèrement postérieur (encore que ce soit difficile à déterminer), le moment qui a trait à l'apparition d'un Credo tripartite, c'est-à-dire en trois grandes parties : le Père, le Fils et le Saint Esprit. Le cœur biblique du Credo ne comporte pas cela, mais la fonction baptismale du Credo met en œuvre originellement un Credo tripartite (Père, Fils et Esprit). Il n'est pas sûr que le baptême lui-même ait été, dans les premiers temps, conféré « au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit ». Vous avez sans doute remarqué que, dans les Actes des apôtres, il est souvent question d'être baptisé « dans le nom de Jésus » (Ac 2, 38 ; 8, 16 ; 10, 48 ; 19, 5) et non pas « au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit », ce qui en soi ne pose pas de problème, mais il convient de le remarquer.

Cependant déjà dans l'Écriture le baptême est mis en relation avec « baptiser dans le nom du Père et du Fils et du Saint Esprit », par exemple dans la finale de Matthieu : « 16Les onze disciples allèrent dans la Galilée sur la montagne où Jésus leur avait ordonné, 17et le voyant ils se prosternèrent mais doutèrent, 18et s'approchant Jésus leur dit : "À moi a été donné dans le ciel et sur terre la puissance. 19Allez donc faites disciples (mathêteusaté) toutes les nations les baptisant dans le nom du Père et du Fils et du Saint Esprit, 20leur enseignant à garder tout ce que je vous ai dit. 21Et voici que je suis avec vous tous les jours jusqu'à l'accomplissement de l'âge (la fin des temps). » La formule trinitaire à propos du baptême existe donc déjà dans le Nouveau Testament, mais la fin de Matthieu atteste peut-être un moment qui est postérieur à un état premier du baptême tel qu'il est relaté dans les Actes des apôtres.

Par ailleurs il ne faut pas oublier que « baptiser dans le nom de Jésus », c'est baptiser dans le nom du Père et de l'Esprit parce que Jésus est le nom du Père et de l'Esprit simultanément. En effet le nom en langage hébraïque ne signifie pas simplement une appellation extérieure mais une identité profonde. Or « Jésus est le nom du Père » d'après des écrits archaïques datant du IIe siècle.

Dans le Notre Père on dit : « Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit consacré (sanctifié) – c'est-à-dire que ton Fils soit consacré – que ton règne vienne… ». Le règne, c'est le déploiement de la Résurrection, et le déploiement de la Résurrection c'est le Pneuma (l'Esprit). » Autrement dit, dans les premières demandes du Notre Père il y a le Père, le Fils et l'Esprit, sous la forme : le Père, le nom et le règne.

 

2) Exemples de Credo des premiers siècles.

Voici quelques exemples. J'ai ici un livre qui s'appelle le Dentzinger du nom de l'auteur qui a collationné tout ce qui est utile pour un théologien. Dans ce manuel sont collationnés les grands écrits des conciles et des souverains pontifes depuis le début jusqu'à la fin. Du temps où j'étais élève en théologie, c'était notre livre de base. Découvrir l'Écriture Sainte n'avait pas beaucoup d'importance, ce qui était important c'était d'avoir le Dentzinger en poche. Celui-ci réunit des textes qui datent peut-être des années 150 ; ils sont donc antérieurs au Symbole des apôtres et sont cités par des auteurs un peu plus tardifs.

a) Trois Credo des premiers siècles.

On a un Symbole bref qui est déjà trinitaire mais d'étrange façon : « Je crois au Père Pantokratôr (Tout-puissant) et en Jésus Christ notre sauveur et dans l'Esprit Saint Paraclet, dans la sainte Église et dans la rémission des péchés. » C'est à peine trinitaire parce que vous avez sur le même plan le Père, Jésus, l'Esprit Saint, l'Église et la rémission des péchés. Il est très étrange que l'Église et la rémission des péchés soient connumérées ici à côté des trois personnes, mais ça n'est pas rare au IIe siècle. Tertullien connumère le Père, le Fils, le Saint Esprit et la sainte Église. Il "connumère", il ne dit pas que c'est la même chose. Ici on a en plus la rémission des péchés.

Un autre Symbole, à peu près de la même époque, qui est en grec, dit : « Je crois en un seul Dieu Père Pantokratôr (Tout-puissant) et dans son Fils unique notre Seigneur Jésus Christ, et dans l'Esprit Saint et dans la résurrection de la chair et dans l'Église catholique. » Donc là aussi on a une énumération. À propos de l'Église catholique ici, il ne faut pas vous formaliser ; nous sommes en 150 et ce n'est pas le Vatican. L'Église désigne l'assemblée des fidèles qui est signe de l'unité de l'humanité et qui est universelle : catholique signifie universel.

Le Credo le plus proche du Symbole des apôtres que nous ayons est le Credo d'Aquile (345-410) cité par Rufin, Père de l'Église du IIIe siècle. C'est un Père grec qui est l'auteur de nombreuses traductions. Il cite un Credo qui serait de forme romaine ; il est considéré comme étant très originel bien que la version soit tardive. Et nous avons à peu près l'équivalent dans un psautier également tardif, en grec, destiné à l'Église orientale. Je vous en donne connaissance. On a une collation d'équivalences qui se trouvent chez différents auteurs, avec des différences de détail. Pour ce qui est de l'ensemble cité ici, qui est considéré comme étant une ancienne forme romaine, nous sommes au IIIe siècle, mais ce Credo est bien antérieur puisque nous en avons des éclats partiels cités par d'autres Pères de l'Église.

Symboles et Trinité« Je crois en Dieu Père Tout-puissant,

et en Christ Jésus son Fils unique notre Seigneur qui est né de l'Esprit Saint et de la vierge Marie ; crucifié sous Ponce-Pilate et enseveli ; le troisième jour est ressuscité des morts, il monta aux cieux ; il est assis à la droite du Père, de là il viendra juger les vivants et les morts,

et dans l'Esprit Saint, la sainte Église, la rémission des péchés, la résurrection de la chair. »

La forme grecque dit à peu près la même chose :

« Je crois en Dieu Père Tout-puissant,

en Christ Jésus son Fils unique notre Seigneur, qui est né du Pneuma Sacré (de l'Esprit Saint) et de la vierge Marie, qui a été crucifié sous Ponce-Pilate, a été enseveli, le troisième jour est ressuscité des morts, est monté aux cieux, est assis à la droite du Père d'où il viendra pour juger les vivants et les morts,

et dans le Pneuma Sacré, la sainte Église catholique, la rémission des péchés, la résurrection de la chair

C'est donc une forme très fondamentale. Cela relève peut-être d'une attestation trinitaire : « Je crois en Dieu le Père… et en Jésus-Christ son Fils… et au Saint Esprit…» même si cela est apparemment noyé dans un certain nombre de propositions.

Cette forme trinitaire que nous avons trouvée dans le Symbole tout à fait archaïque, Dentzinger l'appelle "a-christologique". Pour lui, c'est une forme non-christologique, parce qu'il manque la partie qu'il appelle christologique, à savoir : « né de l'Esprit Saint et de la vierge Marie, crucifié sous Ponce Pilate … d'où il viendra juger » mais le terme n'est pas bon puisque le Christ Jésus est mentionné. Nous avons effectivement dans les Credo plus tardifs une amplification de la confession du Fils par rapport au Père et à l'Esprit, qui est tout entière référencée non pas aux titres de Jésus (comme Seigneur, Christ, Fils….) mais aux événements narrés dans les évangiles comme la crucifixion, la sépulture, la Résurrection, l'Ascension. Vous voyez aussi que, dans le Symbole de Nicée, c'est la partie christologique qui prend de l'espace, qui est enflée par rapport à l'état précédent, mais ce n'est pas la partie christologique référencée aux événements de la vie de Jésus, c'est la partie christologique théorique, celle qui concerne l'unité de nature entre le Père et le Fils, le fait qu'il soit engendré et non pas créé, etc. Vous avez une inflation de certaines parties.

Avec l'Écriture Sainte nous allons nous interroger sur la pertinence scripturaire de ce qui est dit du Christ Jésus dans le Symbole apostolique, et ce qui est dit de l'Esprit Saint, car en fait « la sainte Église, la rémission des péchés, la résurrection de la chair, la vie éternelle » est un développement de la mention de l'Esprit Saint.

En effet ces données (la sainte Église…) décrivent la force de résurrection en tant qu'elle découle sur la totalité de l'humanité. Or la force de résurrection qui découle c'est l'Esprit Saint. Ici il s'agit en fait du découlement du mystère christique sur l'humanité, à savoir : l'Ekklêsia universelle, la communion entre les consacrés (la communion des saints), la levée du péché, la résurrection de la chair, la vie éternelle, donc tout ceci qui est également scripturaire, et sur lequel il faudra nous interroger.

b) Profession de foi baptismale citée par Hippolyte de Rome.

Avant de terminer cette première approche je vous donne un petit exemple de profession de foi baptismale. Il se trouve dans un texte qui est complètement conjecturé, formé à partir de fragments, le texte d'Hippolyte de Rome qui s'appelle La tradition apostolique[4]. Ce texte traite de l'histoire et des pratiques liturgiques des premières communautés chrétiennes du IIe siècle puisqu'Hippolyte écrit au tout début du IIIe siècle. C'est un texte précieux. C'est là que se trouve également l'anaphore de saint Hippolyte, c'est-à-dire cette prière eucharistique qui correspond à notre prière eucharistique numéro 2, la plus usuelle, et qui est, par rapport à toutes les autres, la plus archaïque et cependant à peine retouchée.

« De même, qu'un diacre descende dans l'eau avec celui qui doit être baptisé, que celui-ci descende dans l'eau et que celui qui le baptise lui impose la main sur la tête en disant : "Crois-tu en Dieu le Père tout-puissant ?" Et que celui qui est baptisé réponde : "Je crois." Qu’il le baptise alors une fois en lui tenant la main posée sur la tête.

Puis qu’il lui dise : "Crois-tu au Christ Jésus, le Fils de Dieu qui est né par l’Esprit Saint de la Vierge Marie, est mort et a été enseveli, est ressuscité vivant des morts le troisième jour, est monté aux cieux, est assis à la droite du Père, viendra juger les vivants et les morts ?"  Et quand il aura dit : "Je crois", qu’il le baptise de nouveau. 

Qu’il lui dise de nouveau : "Crois-tu au Saint-Esprit, en la sainte Église et en la résurrection de la chair ?"  Que celui qui est baptisé dise : "Je crois".  Et ainsi qu’on le baptise une troisième fois.

Ensuite, remonté, qu'il soit oint par un prêtre au moyen de l'huile sainte qui a été sanctifiée avec ces mots : "Je t'oins d'huile sainte au nom de Jésus Christ." Que chacun se rhabille après s'être essuyé, puis qu'il rentre à l'église. »

C'est un beau texte.

Ceci sera repris par exemple dans la célébration chrismale, mais aussi dans la vigile pascale. C'est une profession trinitaire à la forme interrogative, dans un ordre que nous avons encore aujourd'hui. Donc cela ne relève pas simplement d'une juxtaposition de données disparates, il y a une certaine organisation qui a sa raison d'être. C'est la première chose à considérer structurellement et génétiquement. Nous avons là une structure fondamentale. Comment accéder progressivement à cette expression qui est l'expression des communautés, des Églises et non pas une simple reprise d'un texte de l'Écriture Sainte ?

► De quel siècle est Hippolyte ?

J-M M : Du début du IIIe siècle. Il a écrit un texte très utile si on veut s'informer, mais en lui-même ce n'est pas un grand penseur. Il est témoin des choses qui se font. Il a écrit un gros livre, Réfutation de toutes les hérésies, qui est très précieux pour connaître les pensées marginales de cette époque. Il a aussi écrit d'autres livres. Il était prêtre de l'Église de Rome et s'est élevé contre le pape Calixte 1er, ce qui a même créé un petit schisme à un moment ; mais ils se sont réconciliés quand ils ont tous été emmenés prisonniers dans les mines pour travailler. Il est mort dans les mines.

Maintenant je vais parler du cœur originel du Symbole tel qu'il peut se trouver déjà dans le Nouveau Testament. En effet toutes les choses qui sont dites dans le Symbole ont leur équivalent dans notre Nouveau Testament mais il faut les situer et les ré-entendre.

 

3) 1 Cor 15, 1-4 : le cœur originel du Credo.

Le passage testamentaire qui nous paraît être le cœur du Credo, l'origine du Credo, se trouve au chapitre 15 de la première lettre aux Corinthiens[5].

 

Christ-roi, Rome, Basilique Saint Côme et Damien, VIIIe s« 1Je vous rappelle frères l'Évangile dont je vous ai évangélisés, que vous avez reçu, dans lequel vous vous tenez, 2dans lequel vous êtes saufs – l'Évangile au singulier c'est la belle annonce (evangelion). – […] 3Je vous ai transmis en effet en premier ce que j'ai moi-même reçu – "en premier" pourrait signifier "dans les premières choses", mais "en premier" c'est aussi la partie première, la part essentielle de l'Évangile – à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures 4et qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures. »

Voilà où commence le Credo : à l'Évangile qui est l'annonce correspond la foi (pistis) (donc l'accueil de l'annonce) qui est « Je crois ». Ce que dit la foi originelle c'est ceci et rien d'autre. Et vous reconnaissez bien des traces qui sont restées au milieu de notre Credo : « Jésus est mort pour nos péchés; il a été enseveli et ressuscité le troisième jour selon les Écritures » dont le « conformément aux Écritures » qui se trouve dans le symbole de Nicée.

Voilà l'essence du Credo, l'essence de ce que dit la foi. Et le Credo s'est développé autour de cela, en amont et en aval. Donc je pense que le premier Credo entendu en ce sens n'est pas formellement triadologique, trinitaire. Une certaine conception trinitaire est de toute façon contenue dans notre texte d'Écriture. Paul cite véritablement une formule qu'il a annoncée en  premier et dans laquelle il faut se tenir, et de l'entendre sauve. Elle est rappelée ici avec beaucoup de soin et nous en retrouvons des échos fidèles dans les Credo que nous connaissons.

Que ce soit le cœur de l'Évangile se trouve attesté pratiquement à toutes les pages de Paul, et c'est ce qu'il faut présupposer à toute l'écriture de Jean pour entendre quelque chose à saint Jean.

Parenthèse : Rm 10, 6-10.

Il y a par exemple un très beau passage de Paul :

« 6Ainsi parle l'ajustement qui vient de la foi – c'est la foi qui nous ajuste à Dieu, la foi qui est le recueil de la parole. – Ne dis pas dans ton cœur "Qui montera vers le ciel ?" Ceci indique la descente du Christ. 7Ou : "Qui descendra vers l'abîme ?" Ceci indique la résurrection d'entre les morts. 8Mais que dit-il ? La parole est près de toi – ne va pas la chercher dans les hauteurs ni dans l'abîme – dans ta bouche et dans ton cœur. – C'est une citation du Deutéronome –"Telle est la parole de la foi que nous proclamons – le mot proclamation c'est kérygma9car si tu professes (homologeïn) de ta bouche que Jésus est Seigneur, et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité d'entre les morts, tu seras sauf. 10Car on croit de cœur pour l'ajustement (la justification), on professe de bouche pour le salut. » (Rm 10).

Une seule chose est dite ici, en deux termes : professer de bouche /croire de cœur ; Jésus est Seigneur /Dieu l'a ressuscité ; croire de cœur pour l'ajustement / professer de bouche pour le salut. Les termes s'égalent, c'est deux fois la même chose :

- Professer et croire c'est la même chose.

- La bouche et le cœur c'est le même, à condition que la bouche soit fidèle au cœur.

- « Jésus est Seigneur » ou « Jésus est ressuscité » c'est la même chose, la chose très importante que nous aurons à voir : c'est de la Résurrection, qui est au cœur de tout, que se tire le sens authentique des grands titres de Jésus : il est Seigneur en tant que Ressuscité c'est-à-dire qu'il acquiert la maîtrise sur la mort en traversant la mort par la Résurrection. Voilà ce que veut dire Seigneur : il est Seigneur en ce qu'il maîtrise le monde, le monde régi par la mort.

Nous verrons qu'il est également « Fils de Dieu de par la Résurrection », comme on peut le lire dans l'incipit de l'épître aux Romains (v.4) : « Déterminé fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts dans un pneuma de consécration ». Ce que veut dire Fils de Dieu, Seigneur, Souffle Sacré, tout cela se tire de la Résurrection. Ces mots existent auparavant : Fils de Dieu c'est Israël, Seigneur se dit pour Yahvé, etc. Tout est ressaisi, tout est réchauffé à la flamme de la résurrection, les mots sont baptisés dans la mort-résurrection du Christ ; il faut que les mots de notre usage meurent à leur sens usuel pour pouvoir se relever et dire la chose neuve, et la chose neuve c'est la résurrection du Christ.

Suite de 1 Cor 15.

Voilà donc ce texte fameux de 1 Cor 15 qui dit essentiellement l'Évangile et son recueil. C'est la première chose que Paul annonce. Il n'arrive pas en récitant « Il y a un Dieu tout puissant qui a créé le ciel et la terre », d'abord parce qu'en un sens, pour certains, ce ne serait pas nouveau, et puis en tout cas ce n'est pas ce qu'annonce l'Évangile, puisque l'Évangile annonce l'unité de la mort-résurrection du Christ qui évidemment donne sens et au Père et à l'Esprit.

En effet s'il est déterminé Fils, c'est qu'il y a Père ; et s'il est ressuscité, c'est pour que la force de résurrection découle sur la totalité de l'humanité, et la force de résurrection qui découle, c'est l'Esprit Saint. Autrement dit cette proclamation de foi, qui est le cœur de l'Évangile, contient en soi et le déploiement du côté du Père comme Père et, du côté de l'Esprit,  le déploiement de la Résurrection sur l'humanité entière.

Vous remarquerez par exemple que dans 1 Cor 15 nous avions cette mention : « est mort pour nos péchés ». Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Eh bien c'est le découlement de l'Esprit de réajustement de l'humanité, l'Esprit de justification si vous voulez. Autrement dit il n'est qu'une chose qui est la résurrection du Christ, mais il n'y a pas de Christ sans un double regard, regard vers le Père, regard vers les hommes. Il n'est jamais question du Christ que dans cette double posture, ce qui justifie ensuite pleinement la répartition triadologique. Elle n'est donc pas génétique (originelle si vous voulez) mais elle est un premier déploiement de ce qui est originellement compris dans l'attestation de la Résurrection comme fondant la filiation du Christ, filiation du Christ qui n'est pas pour lui seul mais pour l'humanité toute entière.

Voilà le foyer, le lieu nucléaire (le noyau). On pourrait montrer cela ensuite dans les détails mais nous n'allons pas nous y attarder tout de suite, nous aurons l'occasion d'y revenir à propos de chacune des demandes. Je ne fais ici qu'indiquer, mais je vais donner un exemple.

Le Christ : regard vers le Père et regard vers les hommes (Jn 17).

La prière de Jésus en Jn 17 est une demande : « Jésus lève les yeux au ciel et dit "Père – ceci rappelle « Notre Père qui es aux cieux » – glorifie ton Fils – glorifier c'est ressusciter donc ici c'est la demande de résurrection – ce qui est que ton Fils te glorifie – ce qui est que le Fils te manifeste comme Père. » Autrement dit quand nous commençons le Credo par « Je crois en Dieu Père » nous ne sommes pas dans le champ de je ne sais quelle création ou théorie sur l'origine du monde, nous sommes dans l'attestation de Jésus comme Fils. La mention de Dieu comme Père est incluse dans la résurrection de Jésus comme Fils.

Par parenthèse : ici nous avons « Glorifie ton Fils » et au chapitre 12 c'est la même prière avec « Père glorifie ton nom » ; ce sont des choses qu'il faut bien remarquer parce que ce sont des indications de ce qui structure nos textes. Chacune des phrases prise toute seule et résonnant à son gré dans notre structure mentale ne signifie rien, et même à la rigueur est perverse. Toutes ces attestations n'ont sens que pour autant qu'elles déploient une donnée fondamentale. Tout se tient.

Le Christ est « mort et ressuscité pour nos péchés », c'est-à-dire pour l'humanité, au titre de la filiation. En effet le Monogénês, qui est le Fils un et « plein de grâce et vérité », est plein de ce qui accomplit l'humanité, à savoir le Fils dans lequel nous sommes les enfants de Dieu (tékna tou Théou). La parole « Tu es mon Fils » qui est inaugurale au Baptême, est adressée à Jésus, mais Jean la traduit aussitôt par : « Tu es le Monogénês en qui sont contenus les enfants (tékna) de Dieu. » Et les premiers chrétiens ont entendu tout de suite que c'était une salutation, une reconnaissance de paternité adressée à l'humanité tout entière en Jésus. Monogénês (Fils unique) n'est pas un titre qui isolerait de l'humanité. Ceci ne fait pas difficulté pour les premiers chrétiens parce que l'expression "fils de Dieu" existait déjà dans Israël mais elle désignait le peuple : "fils de Dieu" avait déjà une signification collective, et l'Ekklêsia (l'humanité totale convoquée) est entendue comme Israël, comme le peuple.

Il y a une circulation intime entre résurrection, filiation, paternité, pneuma (le pneuma qui descend tout entier sur Jésus pour être répandu sur la totalité de l'humanité).

Poursuivons la prière du chapitre 17 « Père glorifie ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute l'humanité ».

Les propositions du Credo.

Il n'est donc jamais question de Jésus sinon en rapport au Père (il est tourné vers le Père) et en charge de la totalité de l'humanité. Nous pouvons ensuite éventuellement nous poser des questions : quel rapport y a-t-il entre la résurrection du Christ et le fait que nous soyons saufs, comment cela enlève-t-il les péchés, qu'est-ce que c'est que le péché, etc. ? Mais ces questions viennent après.

Il faut considérer en premier qu'il ne s'agit pas de propositions qui sont jointes l'une à l'autre mais qui sont, pour l'écriture originelle, contenues l'une dans l'autre. Il faut voir comment, c'est une tâche. Mais le mot de "mort et résurrection" n'a aucun sens si l'humanité en tant que sauvée et relevée de son péché n'y est incluse. Ce n'est pas deux articles qui s'ajoutent.

Donc il y a beaucoup de choses dans ce Credo qui semblent disparates mais qui, en réalité, ne sont que le déploiement de ce qui est l'indestructible noyau de la proclamation de foi. Les choses importantes ne sont pas nécessairement celles que nous pensons. Il faut voir d'où elles émanent, à quoi elles se réfèrent, qu'est-ce qui en constitue le cœur, le noyau.

L'étude que nous faisons en ce moment n'est pas exhaustive et ne peut pas l'être d'ailleurs, ce qui confirme ce que je viens de dire quand on débat de l'Évangile. J'ai choisi l'intitulé du texte où c'était le plus parlant de façon immédiate, mais ceci est à sous-entendre à toutes les pages. Il ne s'ouvre pas une page d'évangile sans que cela ne soit dit, ou ne soit ce à partir de quoi ce qui est dit est dit. L'Évangile n'a rien d'autre à dire que cela. Si la mort-résurrection du Christ n'est pas dans la foi, la foi est vide dit saint Paul dans la suite du texte de 1 Cor 15 : « Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vide (vaine) » (v.17) c'est-à-dire qu'il n'y a rien dedans. Si elle est là, il y a tout ; si elle n'est pas là, il n'y a rien.

Évidemment ce noyau demande à se déployer, à se déplier, à s'expliquer dans quelque chose de moins concentré, de moins serré. Mais tous les déploiements ne prennent sens qu'à partir de leur unité secrète à l'intérieur du noyau que je viens d'évoquer. Là on a le principe de relecture du Credo, les conditions auxquelles il peut avoir sens tel qu'il est.

Faut-il faire son propre Credo ?

Une autre question se pose : dans quelle mesure cela est-il audible aujourd'hui ? Et la fameuse question : faut-il que nous fassions notre propre Credo ? Moi je vous le dis tout de suite : votre Credo, je n'en ai rien à faire ! Je suis grossier, vous en pensez ce que vous voulez, mais ça ne m'intéresse pas, à la limite. Je n'ai rien à faire de vos opinions et de vos humeurs. Ce n'est pas ça qui est en question dans l'Évangile, ce n'est pas ça qui est annoncé.

Alors est-ce qu'il ne faut rien faire ? Ce n'est pas ce que je dis.

À Saint-Jacut, un prêtre d'Orléans qui est un ami, ramène toujours la question : « Moi je voudrais faire écrire un Credo. » Dans son discours, cela signifie qu'il faut aujourd'hui une nouvelle façon de dire les choses. Moi dans mon discours je dis : surtout n'écrivez pas votre Credo car… ce n'est pas comme cela qu'il faut voir. En effet il faut exprimer aujourd'hui à nouveaux frais le Credo mais pas dans la forme d'un Credo, forme déjà fortement occidentalisée dans un langage dogmatique. Bien sûr qu'il faut dire à nouveau frais, mais pas sur le mode d'un programme électoral. Le Credo tel que nous le disons, c'est une suite d'articles, c'est comme dans un programme électoral où il y a toutes les promesses à la suite, même si on ne voit pas comment elles tiennent ensemble. Voyez en quel sens je le dis.

À la fois il est clair qu'il nous faut "réentendre" pour trouver des moyens de faire entendre quelque chose à ce qui a été entendu, mais je ne crois pas que cela doive prendre la forme d'un Credo minimal à professer dans un genre de programme électoral. Ce n'est pas ce qu'il faut faire pour qu'un Credo ait quelque chance d'être vivant. Là j'anticipe, on reviendra sur cette question.

Dieu créateur ?

Dans les Credo que nous avons trouvés jusqu'ici, vous remarquerez qu'il n'y a pas de mention de créateur, alors que pour nous, dans « Dieu le Père tout-puissant créateur », on n'entend que ça. On verra la signification de créateur, mais ce n'est pas le propre de l'Évangile que de dévoiler ce qui est en question dans la notion de création. Ça se dit dans un contexte d'écoute dans lequel, implicitement, Dieu a une signification par rapport à la construction du monde, nous verrons en quel sens.

Le mot création est un mot très difficile. Dans la Genèse il y a un mot hébraïque dont on ne sait pas le sens parce qu'il est utilisé peu de fois : bara. Il est traduit par deux mots en grec : ktizeïn (ktisis c'est la création) et poieïn (faire, mais pas nécessairement au sens de fabriquer), or ces deux mots-là n'ont ni l'un ni l'autre le sens de création à partir de rien. Autrement dit ce n'est pas ce qu'on appelle le dogme de la création. Donc il y a tout un chemin pour comprendre pourquoi la création vient en avant au IIe siècle. C'est assez facile à comprendre. L'Évangile se déploie au milieu de gens qui parlent grec, et au IIe siècle il y a un ouvrage de Platon, le Timée, qui fait fureur : le Timée est le récit de la démiurgie par un démiurge premier qui fabrique le monde. Or comme on a dans la Genèse « Au commencement Dieu créa le ciel et la terre », c'est une bonne approche. Si bien que Paul, qui commence par là à l'Aréopage (Ac 17, 24), est d'abord bien entendu ; mais quand il dit « Jésus est ressuscité » les autres disent : « on t'entendra une autre fois ». Or « Jésus est ressuscité » c'est le commencement, il n'y a pas de plan incliné pour y accéder, il faut un saut, c'est une rupture. On n'arrive jamais par un plan continu à l'essentiel. L'essentiel c'est cela. L'essentiel est scandaleux pour les Grecs de l'époque, scandaleux pour les historiens d'aujourd'hui. Et comme ce n'est pas vraisemblable au plan historique, on cherche comment est venue la conviction que « cet homme est ressuscité », par quel ressort psychologique, quel subterfuge de calcul… Mais d'avance ça ne se discute pas. Tout est suspendu à l'affirmation cruciale (la croix), centrale. Si on a cela on a tout, si on n'a pas cela on n'a rien.

Conclusion provisoire.

Donc je n'ai pas fait grand-chose sinon de resituer le Credo dans un point de départ. Progressivement, à la lumière de cela, nous allons lire les différents articles. Notre travail principal sera de mettre en œuvre le principe qui m'a fait discerner. Tous les éléments du Credo ont leur sens, mais cela ne veut pas dire qu'il faut les croire plus ou moins… en ce sens qu'ils ne s'entendent qu'à partir de ce qui en constitue le cœur. C'est ce que nous allons essayer de faire dans la suite.

► La différence du Credo et d'un programme électoral, c'est que les promesses du Credo sont tenues.

J-M M : Oui, mais tout le monde n'aperçoit pas ça ! Que la mort soit morte, ce n'est pas évident pour tout le monde ! Mais je comprends ce que tu veux dire.

Je pense qu'il y a besoin d'une écriture, d'une expression mais pas sous la forme d'un programme minimal. Cela peut être une prière.

Personne n'est plus que moi conscient de ce que ces paroles que nous disons sont inaudibles aujourd'hui. Seulement il ne s'agit pas pour autant de penser qu'on va produire quelque chose qui soit authentique, c'est plus complexe que cela.

► Dans le groupe où j'étais, nous étions deux ou trois à dire que le travail fait une autre année sur le Notre Père permettait que, en nous, lorsque nous le prononçons maintenant, d'autres paroles viennent en même temps.

J-M M : Tout à fait, c'est quelque chose d'un peu analogue pour le Credo. C'est d'ailleurs plus important pour le Notre Père même que pour le Credo. 

 

II – Approfondissement de thèmes

 

J'aimerais qu'on revienne sur les choses qui ont été dites, les premiers essais de mise au point, d'indications sur la fonction de la structure du Credo. J'aimerais que nous le fassions ensemble. Qu'avez-vous retenu les uns et les autres ? Vous n'avez sans doute pas entendu ou souligné la même chose. Ce sera profitable à tous et en particulier à ceux qui n'étaient pas là.

1) Retour sur Rm 10.

► J'ai surtout retenu, dans les quelques versets de Rm 10, que si on voulait être sauvé, il fallait professer de cœur et de bouche la mort-résurrection du Christ. C'est vrai que pour le Credo je n'ai pas le lien entre ce texte fondateur et essentiel, et puis la façon dont on le dit dans le Credo qui paraît plus théorique.

J-M M : Tout à fait. Tu redis dans cette réflexion que l'origine, le cœur du Credo se trouve dans les Écritures en 1 Cor 15, avant même le texte auquel tu fais référence. Saint Paul essaie de définir l'Évangile, c'est-à-dire ce que lui-même a reçu, ce qu'il transmet, donc ce qui se reçoit et en quoi on se tient, à savoir que « Jésus est mort pour nos péchés selon les Écritures et ressuscité le troisième jour selon les Écritures ». Mort-résurrection forme un tout et c'est l'origine (le cœur, le foyer) du Credo. Nous allons vérifier en quoi tout le reste du Credo se trouve éclairé par cela qui vient en premier génétiquement, en premier dans la constitution progressive du Credo.

Le texte qui vient ensuite et que tu as cité est dans Rm 10. Il comporte deux phrases dont tous les éléments se répètent de l'une à l'autre :

                                                       Croire              professer     

                                                    de cœur              de bouche

                           que Jésus est Seigneur              que Dieu l'a ressuscité

                                             s'accomplit en ce que nous soyons

                       justifiés (i. e. bien ajustés)              sauvés (saufs).  

C'est la même chose qui est redite avec un vocabulaire légèrement différent. Ce sont deux phrases parallèles, donc la même chose est dite deux fois, ce qui est très fréquent puisque c'est une structure de l'écriture poétique ou psalmique dans l'Ancien Testament.

"Croire de cœur que Jésus est Seigneur" justifie ; "professer de bouche que Dieu l'a ressuscité", sauve : c'est une parole entendue et professée. La parole vient au cœur et se professe de bouche : c'est la même. Elle dit : « Jésus est Seigneur » ou « Jésus est ressuscité » mais c'est la même chose, c'est-à-dire que, ressuscitant, il se rend maître de la mort : il est Seigneur au sens de maître de la mort. Paul développe ces versets de Rm dans 1Cor 15 où il ne s'agit pas seulement du terme de Seigneur mais aussi de roi, de royauté : il est Seigneur, roi, en ce qu'il a vaincu la mort. Voilà ce que signifie la royauté (ou le royaume). Donc le mot même de Seigneur ne se pense qu'à partir de la Résurrection. C'est un mot qui existe auparavant mais il est plongé au creuset de la Résurrection pour avoir son sens christique. Et enfin l'accomplissement de ce processus peut s'appeler justification (ou bon ajustement de l'homme avec lui-même, avec autrui et avec Dieu) ou salut (être sauf ne signifie pas simplement être conservé dans l'état, mais être reconduit à son avoir-à-être originel, ce qui est son ajustement). Ceci est très important. Il va de soi que si tout est suspendu à la Résurrection, le mot résurrection est le mot le plus mystérieux du Nouveau Testament et de la foi ; en particulier il ne signifie pas ce qu'il évoque spontanément à notre oreille. Il n'est pas possible que tout (la signification du monde, de l'univers et de ma destinée) soit suspendu au fait que jadis un bonhomme ait été réanimé après sa mort. La Résurrection dit autre chose que cela. C'est la structure d'origine que nous évoquons ici.

► En quoi « Jésus est Seigneur » est-il la même chose que « Jésus est ressuscité » ? Pour moi le deuxième décrit un événement alors que le premier est une affirmation.

J-M M : Effectivement « Jésus est Seigneur » est un titre et « Jésus est ressuscité » c'est un fait, un événement. Il y a donc deux façons de parler de Jésus, l'une comporte une intitulation et l'autre fait référence à sa gestuelle (à ce qu'il fait). Ainsi, dans le Credo, vous aurez d'abord des intitulations (il est appelé soit Christos, soit Seigneur, il peut être appelé Fils de Dieu, Fils de l'homme, toute une série de noms traditionnels qui sont des intitulés), et vous aurez un intitulé déterminé : « en Jésus son Fils ». Ensuite intervient toute une série d'activités (il a souffert, il est mort et ressuscité etc.). Donc il y a une première christologie d'intitulations et ensuite une christologie de références à la gestuelle évangélique. Ce sont deux façons de parler du Christ qui disent la même chose (dire « Il est Seigneur » c'est la même chose que dire « Il est ressuscité ») : les intitulations ont rapport avec les activités. Je ne considère pas que, d'un côté, il y a une gestuelle que censément un historien aurait pu repérer et sur le mode de laquelle nous serions amenés à conjecturer à notre gré, et que, de l'autre, il y a des intitulés. La gestuelle christique nous vient dans une parole qui intitule le Christ, qui donne le sens. L'Évangile est à la fois l'événement annoncé (la gestuelle) et l'annonce de l'événement. L'Évangile est l'événement dans la parole. La réflexion sur l'Évangile n'a pas à repartir à frais nouveaux à partir de faits conjecturés. Entendre l'Évangile c'est entendre la parole porteuse des faits. Bien sûr un historien peut essayer de conjecturer, soupçonner tout ce qu'il peut, très bien. Seulement, ce n'est pas entendre l'Évangile, car l'Évangile est indiscernablement l'événement annoncé et l'annonce de l'événement.

Ce qui apparaît dans la Résurrection dépasse le temps et l'espace.

►  J'ai une question à propos du texte de l'épître aux Romains sur la mention du ciel et de l'abîme.

J-M M : Tout à fait. Nous allons y revenir à propos de deux termes fondamentaux du Credo qui sont « monté aux cieux à la droite de Dieu » et « descendu aux enfers ». Ce thème de la montée et de la descente, le fait que le Christ traverse tout, et ensuite emplisse tout, ceci est dit explicitement dans un passage qui se trouve dans l'épître aux Éphésiens et qui est fondamental. Il se trouve également chez saint Jean dans le rapport ciel-terre. Il y a une symbolique transversale ou plutôt verticale ici qui est essentielle.

Comment s'est constitué l'Évangile lui-même ? Tout part de l'expérience de nouveauté que présente le Christ, nouveauté qui dépasse tout ce qu'on connaît. Le texte de 1Cor 15 atteste de ce qu'on appelle la résurrection, par la référence aux Écritures d'une part (et nous verrons ce que cela signifie si besoin est) mais aussi d'autre part en ce qu'il se donne à voir. En effet : « il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, 5et il s'est donné à voir – c'est l'expérience d'un voir fondateur – à Pierre, aux Douze, 6ensuite il s'est donné à voir à plus de 500 frères à la fois, parmi eux la plupart vivent encore, certains sont morts cependant… 8et en dernier de tous  il s'est donné à voir à moi… » Or Paul n'a jamais vu Jésus selon la chair, mais il fait état constamment de son expérience du ressuscité. La première chose c'est donc cette expérience.

Si vous voulez, il y a deux choses qui appuient l'affirmation de la Résurrection, c'est :

– en arrière, l'attestation de « selon les Écritures » qui signifie autre chose que ce que nous entendons, mais ce n'est pas le moment de le dire

– et ensuite la parution de la nouveauté christique.

Or ce qui apparaît là semble dépasser tout l'usuel, à la fois dans la dimension spatiale et dans la dimension temporelle. C'est pourquoi pour le dire, on invoque constamment :

– ce qui traverse le tout, du haut en bas, donc ciel-terre, la dimension spatiale ;

– et, latéralement si vous voulez, tout ce qui traverse les temps, en ce sens que ce qui apparaît là est nouveau, mais le nouveau est la manifestation de ce qui était déjà là, tenu en secret avant cette expérience ; ce qui fait que le Christ est dans le temps alpha et oméga, commencement et fin, ou plutôt arkhê (principe initial) et télos (fin).

Chez saint Jean on marche à rebours dans l'histoire puisque Jésus dit : « Isaïe a vu ma gloire (c'est-à-dire ma résurrection) » (Jn 12, 41) ; « Moïse a écrit de moi » (Jn 5, 46) ; « Abraham a vu mon jour » (Jn 8, 56) mon jour qui est le jour de mon accomplissement, de ma résurrection ; et enfin « Avant que le monde fut, je suis » (d'après Jn 17, 5). Donc on ne commence pas par dire : il y a un Christ dans le ciel etc., on expérimente une dimension neuve d'humanité qui dépasse les dimensions de l'humanité ordinaire, qui précède à l'extrême, qui conclut à la fin, et qui dépasse l'espace, qui vient du plus haut et franchit jusqu'au plus bas, jusqu'aux lieux inférieurs.

 

2) Le centre du Credo.

► Moi, ce qui m'a frappé dans ce qui a été dit hier, c'est le déploiement de la résurrection qui fait que, dans la manière de réciter le Credo, le centre était masqué.

J-M M : C'est-à-dire que le commencement ne se comprend qu'à partir du centre. Autrement dit, comme tous les grands textes, le texte est fait pour être relu. On ne peut comprendre la première phrase qu'à partir du cœur du texte. Le prologue de Jean est construit de cette façon. Donc il est vrai que c'est un mouvement fondamental. La dimension de résurrection, que j'ai notée du point de vue des dimensions d'espace et de temps, se note aussi dans sa référence au Père d'une part et dans sa référence à l'humanité d'autre part. Jésus n'est jamais nommé indépendamment de son état constamment relationnel, rapporté à : être homme c'est se rapporter à, ce n'est pas être enclos en soi, c'est toujours être dans un rapport. Jésus est toujours nommé dans un rapport au Père, et dans un rapport à la totalité de l'humanité. Par exemple dans la prière du chapitre 17 il est tourné vers le Père et il demande « Glorifie ton Fils comme Fils, ce qui est que le Fils te glorifie – c'est-à-dire que "le Père glorifie le Fils" dit la même chose que "le Fils glorifie le Père" – selon que tu lui as donné (au fils) d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité (je traduis ainsi pasès sarkos, "de toute chair" car c'est une façon juive de dire toute l'humanité). » Donc le Christ n'est jamais sans sa relation au Père et jamais sans être chargé de la totalité de l'humanité.

Le bon mouvement, c'est évidemment de commencer par Jésus, car c'est par lui que le Père est visible. C'est la phrase de Jésus au chapitre 14 de saint Jean : «Philippe lui dit : " Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit". 9Alors Jésus lui dit : "Tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu, Philippe ? Celui qui m'a vu a vu le Père.» Jésus est le visible du Père, il n'y a rien d'autre à voir.

 « Mort pour nos péchés ».

► En quoi ce qui arrive à Jésus nous concerne-t-il ?

J-M M : La résurrection de Jésus a un sens pour la destinée de l'humanité tout entière. Ce sont des choses mystérieuses qui devraient renouveler complètement même une anthropologie, pour savoir ce qu'il en est de l'homme. Par exemple les choses qui vous paraissaient les plus répulsives dans le plus originel, à savoir « est mort pour nos péchés » (1Cor 15) signifient que la figure christique a son sens dans la filiation du Monogénês (du Fils un), mais au sens où il est unifiant de la totalité de l'humanité : être unifié c'est être absous de ce qui déchire et de ce qui disperse, donc de ce qui est péché. Donc cette petite mention « est mort pour nos péchés » conclut tout, indique (quand on sait la lire) que la dimension fondamentale du Christ est le souci, la cure (au sens de "avoir cure de"), la charge ou la tâche d'accomplir l'œuvre, qui est l'accomplissement de l'humanité tout entière. Voilà ce qui est contenu dans « est mort pour nos péchés ».

Si je vous ai demandé de réagir spontanément, c'est que j'ai bien conscience qu'une première lecture de ce texte n'a pas l'air de dire ça !

► Quand tu dis « pour nos péchés » je me souviens d'avoir entendu que le péché n'était pas uniquement relatif à l'homme. Donc c'est quoi « nos péchés » ?

J-M M : C'est encore autre chose. Pour l'instant il faut d'abord retenir des repères, dire : je ne comprends pas encore, mais je repère des constantes. D'ailleurs entendre, c'est toujours attendre, ce qui est dit là n'est jamais une affaire entendue, c'est une affaire encore à entendre.

Entendre c'est entendre dans une mémoire.

► Le Christ a la double condition divine et humaine, donc il faudrait commencer le Credo par là.

J-M M : Tu dis deux choses : « il a la double condition divine et humaine » et c'est déjà de la théologie. L'Évangile dit mieux car « il a la nature humaine et la nature divine » c'est un langage qui est déjà théologisé ; et d'autre part tu dis « il faudrait commencer ». Or nous avons dit que ce qui est l'essentiel ne peut pas se dire au début, qu'il faut un chemin pour y arriver, mais de telle façon que ce qui est dit au début ne se comprenne qu'à la fin, et quand on a fini de lire, il faut relire. Voilà le processus. Là j'ai marqué la génétique de l'écriture du Credo. Il y a une raison pour laquelle le mot Père est mis en premier bien qu'il ne soit intelligible qu'en second. Si tout était dit dès la première phrase, mais il ne faudrait pas continuer ! La première phrase oriente vers ce que je veux dire, et quand je suis arrivé à dire ce que je voulais dire, je peux m'arrêter. L'ordre de l'écriture et l'ordre de l'écoute sont des ordres différents.

Vous savez, une pièce de musique n'est entendue qu'à la dernière note. Si j'avais mémoire de toutes les notes antérieures, à la dernière note j'entendrais la totalité. C'est Mozart qui disait en substance : « je viens de composer – je ne sais plus à propos de quelle pièce – et j'entends distinctement chaque note de tous les mouvements de cette symphonie. » Ça paraît fabuleux. Autrement dit entendre n'est pas simplement l'affaire de l'oreille au sens matériel du terme, parce que s'il entendait toutes ces notes-là simultanément ce serait la plus pure cacophonie. Entendre c'est entendre dans une mémoire. Entendre un poème c'est réveiller la mémoire du premier vers par le dernier. C'est tenir une unité, un ensemble ; c'est une retenue, une épokhê (mot qui signifie retenue). Le temps n'est pas une succession de "maintenant" susceptibles d'être mesurés par des mesures de plus en plus subtiles aujourd'hui. Le temps c'est la capacité de tenir un maintenant, c'est-à-dire de maintenir un main-tenant, un certain ensemble.

Parler c'est avoir en vue quelque chose à dire. Quand je commence une phrase j'ai quelque chose en vue, je ne dis pas "tout" tout de suite, j'essaye de conduire à ce qui est en vue. Et parce que justement à l'oral nous n'avons pas de retenue, il peut m'arriver d'avoir en vue quelque chose à dire, et que chemin faisant la chose dite me conduise à d'autres choses, et que je m'égare dans mon projet premier. L'écriture peut éviter cela.

Je ne vais pas développer davantage cet aspect. Pour l'instant notre tâche n'est pas de répondre à la question de ce que devrait être le Credo. Dans un premier temps notre tâche c'est de repérer comment il est, d'où lui vient et comment il se construit. Après on pourra parler de ce qu'on voudrait qu'il soit.



[1] Le symbole des apôtres est appelé aussi "Symbole romain". Dans sa première version, il est plus ancien que celui de Nicée-Constantinople. Il n'a pas été écrit par les apôtres. Le Symbole romain est attesté au IIe et au IIIe s. par des textes différents qui nous invitent à tenter de le reconstituer. Cependant il n'est nulle part cité en entier à cette époque. Au IVe s., au contraire, nous le trouvons entièrement transcrit en latin par Rufin et en grec par Marcel, évêque d’Ancyre, dans une lettre qu’il écrit en 340 au pape Jules pour l’assurer de sa communauté de foi avec l’Église de Rome. Le symbole de Nicée-Constantinople est postérieur aux deux conciles : celui de Nicée (325) et celui de Constantinople (381).

[2] « Le mot "inspiré" a un sens technique très précis quand il s'agit des livres inspirés. » (J-M Martin).

 Traditionnellement, la notion d'Inspiration est appliquée aux Écritures ou à la Bible en tant qu'elles constituent un « canon », un ensemble régulé et officialisé par une Église. Toutefois le canon varie d'une Église à l'autre. Par exemple les textes de l'A.T. écrits en grec sont considérés comme apocryphes par les protestants parce qu'ils ne sont pas dans le canon juif établi au 1er siècle. Il s'agit de Tobit, Judith, 1 et 2 Maccabées, Sagesse, Ecclésiastique (ou Siracide), Baruc, et de suppléments des livres d’Esther et de Daniel. L'Église catholique reconnaît ces livres comme "inspirés" et les mets dans un 2ème canon (le canon grec) à côté du canon hébraïque, d'où leur nom : deutéro-canoniques. Les Credo ne font pas partie du canon donc ne sont pas "inspirés".

[3] Le credo de Nicée-Constantinople reprend le credo de Nicée, il en diffère surtout dans la partie concernant l'Esprit Saint, où il y a un ajout qui vient du concile de Constantinople.

[4] Le texte le plus complet de La Tradition Apostolique a été retrouvé au début du XXe siècle. Les premières éditions critiques ont été données dans la seconde moitié du XIXe siècle sous le nom de Constitutions Apostoliques puis de Constitution de l’Église égyptienne ;elles ont été élaborées à partir de manuscrits en copte, arabe et éthiopien. Un palimpseste du Ve siècle a été découvert à Vérone en 1900, il est en latin et c'est la version la plus ancienne bien que certainement une traduction du grec. Les savants liturgistes attribuent la paternité de la Tradition apostolique à un certain Hippolyte de Rome dont on sait peu de choses, si ce n’est qu’il fut évêque et a laissé des lettres et diverses compositions, au témoignage d’Eusèbe. Il serait mort martyr en 235 (voir plus loin ce qu'en dit J-M Martin). En 1946 Dom Botte a publié un essai de reconstitution de la Tradition apostolique. (D'après Internet).

[5] « Ce texte a été écrit avant même la rédaction des évangiles, même si des portions d'évangiles circulent déjà dans les Églises. Nous sommes là dans les années 55, et ce texte précède tous les mots écrits du Nouveau Testament. » (Jean-Marie Martin à Saint-Jacut).