Lors d'une retraite à Nevers qui avait pour thème "Signe de croix, signe de la foi", J-M Martin a lu quelques Odes de Salomon sur la croix dressée, puis a ouvert une méditation  « la croix christique c'est l'auto-configuration du corps : je me laisse assimiler.» ; croix de douleur et croix de Résurrection... Il médite aussi sur l'orientation et la centration dans l'espace. «.Nous naissons désajustés, en quête d'ajustement.»

 

LA CROIX DRESSÉE

 

Odes de Salomon

 

Ce matin[1] je vous ai apporté un petit livre rouge que nous allons ouvrir.[2] C'est un livre de poèmes très anciens qui datent peut-être de la fin du Ier siècle, début du IIe siècle. Ça s'intitule les Odes de Salomon. Bien sûr ce n'est pas Salomon qui les a écrites, mais elles sont écrites sous le patronage de Salomon qui est la figure de la Sagesse.[3] Nous avons un texte en syriaque. La traduction ici est faite par une de mes anciennes élèves qui a fait son chemin depuis, qui a été professeur de syriaque à l'institut biblique de Jérusalem, qui maintenant enseigne à l'école pratique des hautes études à Paris. Il y a longtemps, nous avons travaillé un peu ensemble cette traduction, je m'y reconnais aussi.

Nous allons lire quelques odes, le recueil en compte 42.

Noé en orant, catacombes

Ode XXVII
1
.
Je déployai mes mains,
je sanctifiai mon Seigneur,

2
.
puisque l'extension de mes mains est son signe,
3
.
et mon déploiement, le bois dressé.
Alleluia.

Vous avez reconnu la croix ?

 

Ces odes sont pour nous très énigmatiques souvent parce qu'elles sont inscrites dans une tradition symbolique qui ne nous est pas familière. Nous avons ici explicitement le signe de croix, c'est même le titre que la traductrice a donné à cette petite ode. Nous avons la direction de la verticalité : le bois dressé.

Ceci est repris dans l'ode 42 à quelque chose près :

 

Incipit de l'ode XLII
1
. Je déployais mes mains,
m'offris près de mon Seigneur,

puisque l'extension de mes mains est son Signe

2
. et mon déploiement le bois déployé
qui fut pendu sur la voie du Dressé.

Le “je” de cette ode 42, quel est-il ? C'est le chantre, mais c'est parfois le Christ lui-même.

Dans l'ode 26, il est dit :

8Qui écrit les chants du Seigneur ou qui les lit ?
– c'est une belle question : qui a écrit ces chants et qui les lit –
9
ou qui s'exerce lui-même à la vie […]
10
ou qui repose sur le Très Haut pour parler par sa bouche ?
11
Qui peut interpréter les merveilles du Seigneur
Donc c'est le chant lui-même qui chante.


En note (p. 142) il est dit pour l'ode 27 :

« Thème du chantre debout. Assimilé à son chant, c'est lui qui est étiré aux dimensions de l'espace : mystère de la croix, dressée comme l'arbre de vie (opposé à l'arbre mort, sec) déployée et étendue en largeur et en hauteur (v.3) ; figure de l'homme ressuscité dans le geste liturgique de l'orant, les mains constituant l'extrême de l'extension du corps, mais aussi son efficacité. »

Du reste l'ode 26 dit :

1. Je fis sourdre la gloire au Seigneur
puisque je suis à lui,

2
.
J'énoncerai son saint chant
puisque mon cœur est près de lui.

– nous avons lu « je sanctifiai mon Seigneur » (ode 27), c'est « que ton nom soit sanctifié » (il vaudrait mieux dire : « Que ton nom soit consacré ») dans le Notre Père : donc le Notre Père est en cela allusivement ici. Il chante –

3. Lors sa cithare est en mes mains,
point ne feront silence les chants de son repos.

4
.
Je crierai près de lui de tout mon cœur,
le glorifierai, le surexalterai de tous mes membres.

La notion de membre est très importante, et à cette notion de membres correspond la notion des directions, car aussitôt après il ajoute :

5. Lors de l'orient jusqu'au couchant
la gloire sienne,

6
.
du midi jusqu'au nord,
sienne la louange

7
.
de la cime des hauts
jusqu'à leur lisière, la plénitude sienne.

 

V.1-4 : La fonction de chanter est assimilée au chant ; et cette louange consistante ne s'écarte pas de son auteur, à la différence des générations selon la chair ; elle reste “auprès de lui” (v. 2-4), est “à lui” ou “sienne” comme le Verbe est “près de” ou “vers” Dieu en Jn 1, 1.11 […]. Pour les membres, il s'agit certes des membres du chantre, mais aussi des membres du Corps mystique du Christ, le monde entier (“tout”) devenu corps et tourné vers le Père.

 

 

V.5-7 : Les six dimensions de l'espace constituent le plérôme ou la plénitude de Dieu, et sont assimilés à la gloire et à la louange, devenus vraiment “les siens”. Ils sont remplis par la parole de Dieu (cf Mt 24, 27.30-31), où une partie de la tradition syriaque signale une voix en plus des trompettes angéliques d'un bout des cieux à l'autre.                

(Notes de M-J Pierre).

 

Ode XXVI

1. Je fis sourdre la gloire au Seigneur
puisque je suis à lui,

2
.
J'énoncerai son saint chant
puisque mon cœur est près de lui.

3. Lors sa cithare est en mes mains,
point ne feront silence les chants de son repos.

4
.
Je crierai près de lui de tout mon cœur,
le glorifierai, le surexalterai de tous mes membres.

5. Lors de l'orient jusqu'au couchant
la gloire sienne,

6
.
du midi jusqu'au nord,
sienne la louange

7
.
de la cime des hauts
jusqu'à leur lisière, la plénitude sienne.

8. Qui écrit les chants du Seigneur ?
ou qui les lit ?

9
.
Ou qui s'exerce lui-même à la vie,
pour se sauver lui-même ?

10
.
Ou qui repose sur le Très Haut
pour parler par sa bouche ?

11. Qui peut interpréter les merveilles du Seigneur ?
Puis lors qu'il les interprète, il est délié,

demeure l'interprété.

12
. Lors, il suffit de connaître et de se reposer,
lors les chantres sont debout dans la reposée,

13
.
comme un fleuve à la riche source
coule à l'aide de tels qui le quêtent.

Alleluia.

 

L'extension horizontale.

Je dois dire aussi que l'ode 27 est suivie immédiatement par l'ode 28 :

 « 1. Comme les ailes des colombes sur leurs poussins – la colombe ici appartient à cette symbolique générale : l'extension des ailes prend la place de l'extension des bras car en syriaque le bras et l'aile se disent du même mot, ce qui permet le glissement, le passage. Le thème de la colombe se poursuit autrement – la bouche de leurs poussins près de leur bouche, ainsi même les ailes du Pneuma sur mon cœur. »

Ceci rappelle : « Le pneuma de Dieu voletait au-dessus des eaux » (premier verset de la Genèse).

 

Se laisser configurer par la croix, revêtir la croix.

Vous voyez toute une série de rappels de symbolique, des mots qui se mettent à chanter ensemble. Ceci est très différent de ce que vous appelez un poème, et pourtant c'est un poème. Nous avons ici la chose peut-être la plus importante de ce que j'ai à dire à propos de la croix et qui va s'expliquer par ce que j'ai déjà énoncé de façon inaudible, par le mot de configuration.

Peut-être qu'un mot pourrait vous aider, vous éclairer provisoirement, c'est le mot de schéma corporel. C'est un mot de la psychologie qui dit quelque chose de l'auto-compréhension, de l'auto-configuration du corps. Or la croix christique c'est l'auto-configuration du corps : je me laisse assimiler.

Est-ce que la croix christique serait le miroir de mon propre corps ? Il serait très important que j'y découvre à la fois toute l'image d'un corps qui se défait et qui du même coup se construit, c'est-à-dire l'identité de la mort et de la résurrection du Christ : la croix de douleur / la croix de Résurrection (ou, comme disaient les anciens, la croix de lumière, la croix de gloire), jamais séparées l'une de l'autre.

On trouverait chez Paul des passages qui considèrent justement que mon corps, pour autant qu'il est un corps de douleur (mon corps souffre, mon corps se défait), est néanmoins le corps de l'homme nouveau. L'homme ancien se défait : il se défait physiquement, il décrépit comme corps, il souffre, c'est une chose qui n'est pas du tout contestable.

Le malheur a été qu'on prenne ce genre d'expression comme disant : souffrez maintenant, vous serez heureux plus tard. Ce n'est pas ça la question. Justement, c'est l'identité même d'une présence glorieuse (radieuse) qui peut sub-sister au temps même que subsiste la mortalité en nous.

Si bien que faire sur moi-même le signe de la croix, c'est revêtir la croix, comme dit Paul, « revêtir l'homme nouveau », c'est m'investir de nouveauté. Dans cette perspective, peut-être que le mot de configuration du corps peut vous aider.

L'homme configuré.

On doit ajouter que mon corps singulier est mis en même temps en rapport avec les directions de l'espace. Pour les anciens, il y a des dimensions cosmiques, mais l'homme n'est pas quelque chose qui est en face du monde, l'homme est un micro-cosmos, il est configuré. La droite et la gauche, le haut et le bas sont les repérages fondamentaux de mon être-au-monde, donc de mon être profond, car être, c'est être au monde. Ici j'emploie le mot monde non pas au sens johannique du terme puisqu'au sens johannique, monde signifie ce monde-ci dans lequel nous sommes asservis, mais au sens du monde qui vient, le royaume de Dieu, c'est-à-dire un espace régi par l'agapê et non pas régi par le meurtre, régi par la vie et non pas régi par la mort.

Voilà des articulations.

Le mot articulation est très intéressant ici puisque qu'un corps est un corps articulé. Or un espace est un espace qualifié, ce n'est pas l'espace des géomètres qui est neutre et dans lequel on trace des figures : l'espace est un espace toujours déjà articulé, toujours déjà qualifié.

Voilà une posture qui est la posture christique.

J'aurais voulu dire mieux encore, mais je fais ce que je peux.

 

Être orienté et centré.

► Quel lien fais-tu avec articulations et qualifications de l'espace ?

J-M M : On est au monde en tâchant de s'y repérer, c'est-à-dire de repérer les espaces, de s'y orienter : s'orienter en soi-même comme aussi bien s'orienter dans l'espace immédiat d'un bâtiment, ou s'orienter dans l'espace du monde.

Quand j'emploie le mot espace ici, je le redis encore une fois, je ne l'emploie pas comme cette espèce d'étendue neutre et indéfinie dans laquelle on peut décrire des formes à l'infini… Cette notion d'espace des géomètres n'est pas connue des anciens. Ils pensent à partir du lieu plutôt qu'à partir de notre idée d'espace. Et le lieu c'est, disons, un espace qualifié, un espace qui a un centre, un point central, autour de quoi s'articulent des directions et des dimensions. Le mot lieu en allemand, ort, est un mot qui, dans le très vieil allemand, signifie la pointe de la lance, parce que c'est ce par quoi on fixe (ou fiche) en terre une lance qui constitue un centre. Et le vocabulaire du bois fiché en terre est fréquemment utilisé pour signifier la croix.

C'est le repérage d'un centre : un centre de vie, un centre d'intérêt, un centre de l'espace, tout ce que vous voudrez. Être centré c'est avoir un foyer, c'est avoir un point focal, un repérage fondamental autour de quoi les choses se déterminent.

croix à quatre bras, Antoni Gaudí

S'il y a un point marqué, il détermine un haut et un bas, une droite et une gauche, un devant et un derrière, ce sont les six directions fondamentales.

C'est pourquoi la croix à six branches[4], qui est une croix dans l'espace, est peut-être le symbole fondamental le plus complet, étant donné que le septième élément, c'est précisément le centre qui n'est pas l'un des six, de même que le shabbat n'est pas un jour parmi les jours, mais il est le jour de tous les jours. Les Juifs disent parfois une phrase magnifique : « Les jours de la semaine nourrissent l'homme, le shabbat nourrit les jours. » : les jours de la semaine où on travaille nourrissent l'homme, mais le shabbat où on ne travaille pas est justement le jour qui nourrit les jours.

Une pensée qui ne pense pas à cela n'a pas lieu, n'a pas son lieu, n'a pas de centre, pas de quoi s'orienter : c'est une pensée planante (mais au sens de la planê en grec ancien, c'est-à-dire de l'errance), c'est une pensée qui n'a pas de lieu et pas de chemin, car pour avoir un chemin il faut avoir un lieu. Un chemin n'est pas une errance. « Je suis le chemin » ne veut pas dire « je suis une errance » – étant entendu par ailleurs que nos errances pourront se relire après coup comme ayant été secrètement un chemin, mais nous les vivons éventuellement comme errances.

 

Être ajusté.

► Je crois que c'est tellement fondamental, primordial en nous, qu'on ne sait pas qu'on porte ça, parce que le petit bébé est constitué de ça.

J-M M : Le petit bébé, s'il vient au monde, il vient progressivement au monde en prenant conscience de cela. Nativement il est tout à fait désajusté. Rien n'est désajusté comme un bébé : il veut vous toucher – veut-il vous toucher ? Il ne sait pas ce qu'il veut d'ailleurs – seulement il ne sait pas apprécier la distance, il vous donne aussi bien un coup de poing. Il n'est pas ajusté. Il n'est pas encore dans un monde. Et spirituellement nous sommes semblables à lui ! Nous ne sommes jamais véritablement, pleinement ajustés. Or la croix est le signe de cet ajustement.

Ajustement (dikaiosunê), c'est le même mot que justification et que justice. C'est un mot très fréquent chez Paul. Mais le terme de justification fait écho aux querelles théologiques : est-ce qu'on est justifié par la foi ou par la grâce ? Et le mot justice chez nous est trop simplement relégué dans le champ de la morale. “Ajustement” est la bonne traduction de ce mot-là (dikaiosunê). Donc nous naissons désajustés, en quête d'ajustement.

Si on essayait de se relire soi-même dans ce que nous appelons notre corps et dans nos cogitations (nos pensées) – puisque c'est dans cette banalité-là que nous pensons – si progressivement quelque chose de ce genre s'ajustait, je vous assure que le bénéfice serait au-delà de ce qu'on attend du bénéfice d'une retraite. Il y va de la vie, dans une retraite aussi, justement. Ce serait une bonne façon de revenir progressivement au monde, au monde nouveau, au monde qui vient, ou auquel nous avons à venir.



[1] J-M Martin dirigeait une retraite à Nevers qui avait pour thème "Signe de croix, signe de la foi", en juillet 2010.on pourra lire en écho un témoignage de fin de retraite : Témoignage de sœur Paule Farabollini..

[2] Les Odes de Salomon, par Marie-Joseph Pierre, édition Brepols 1994, série Apocryphe, volume 4, toutes les références de pages renvoient à ce livre.

[3] Salomon est le type du Sage et du Roi-Messie. Il est en effet le fils de David par excellence, […] et Jésus ré-assume ce titre avec toutes ses prérogatives, il enseigne au temple sous le portique de Salomon (Jn 10, 23) qui va devenir le lieu de la communauté chrétienne primitive (Ac 3, 11 ; 5, 12). […] La tradition juive ancienne attribue à Salomon une multitude de proverbes. Il est Sage, portant la couronne de sagesse, et Jésus revendique son héritage en Lc 12, 42 : « La reine du midi… vint des extrémités de la terre pour écouter la sagesse de Salomon et il y a plus ici que Salomon. » (Texte extrait du livre de M-J. Pierre p 26-29).

[4] La photo représente une œuvre de Antoni Gaudí.