J-M Martin a animé un cycle de cinq séances au Forum 104 qui avait pour thème Ciel / Terre, en 2008-2009. Le thème de la dernière séance était l'angélologie du IIe siècle. Ne figure ici qu'une courte étude sur le vocabulaire des anges et les fonctions des anges, suivie d'extraits d'un livre de saint Irénée. La deuxième partie concernait la lecture d'une angélologie valentinienne, elle est transcrite dans le message : Gnose valentinienne : Lieux fondamentaux, angélologie, chambre nuptiale. Citations d'Extraits de Théodote . Dans le fichier pdf  ci-dessous, la lecture et les commentaires de J-M Martin sont sur deux colonnes alors que c'est en lecture suivie sur le blog lui-même.

 

Une angélologie catéchétique du IIe siècle

Extraits d'un ouvrage d'Irénée

 

Voici la dernière séance du cycle de cette année au Forum 104 Par l'examen de la symbolique Ciel-Terre dans saint Jean et surtout dans saint Paul, nous avons été conduits à évoquer l'angélologie, les anges sous diverses dénominations, les anges étant les habitants du ciel et les hommes étant les habitants de la terre. L'angélologie ouvre un programme immense et nous avons un très court temps pour en parler. L'ampleur nous conduirait de l'ange du Seigneur qui apparaît dans les livres bibliques jusqu'à, par exemple, les substances séparées de la théologie médiévale. Cette théologie, dont la structure est de type aristotélicien, présente des traits communs à la théologie catholique de saint Thomas d'Aquin, à la théologie musulmane d'Averroès, et aussi à une théologie juive. Quel chemin entre ces deux usages ou ces deux conceptions à propos de ce que nous appelons l'ange ? Là, il aurait fallu passer par l'ange dans le Nouveau Testament.

On aurait pu voir l'ange dans l'apocalyptique, pas simplement l'Apocalypse de Jean, mais le genre apocalyptique qui est aussi bien juif que chrétien. C'est un genre intertestamentaire, qui se trouve donc dans les deux testaments et entre les deux testaments, dans des ouvrages apocryphes, en passant par le pseudo-Denys au VIe siècle, grand théoricien des cohortes, des hiérarchies des anges, etc. Donc tout cela fournirait un parcours très vaste parce que finalement il y a une très grande différence d'une pensée à l'autre. Nous ne serions pas forcément aidés par l'appel à l'iconographie qui a des sources quasi hiéroglyphiques, en prenant le mot dans un sens large. L'iconographie des anges est une lecture qui est tout à fait étrangère à notre mentalité.

 

Vocabulaire angélique

On peut donner quelques indications pour une approche de vocabulaire. Il y a référence, finalement, pour ce que nous appelons l'ange aujourd'hui, surtout à la racine hébraïque  ל אּ כ (Lamed-Aleph-Kaph) qui donne lieu à mal'âch, qu'on traduit par l'ange : mal'âch Adonaï, l'ange du Seigneur. La racine désigne une fonction, pas forcément une fonction déterminée, mais le fait même de la fonction – ce n'est pas pour dire que les anges sont des fonctionnaires – une fonction, un service, et on verra que les principales fonctions des anges sont :

Anges musiciens, Van Eyck– soit une fonction liturgique, la fonction de chanter la gloire de Dieu. « Saint, Saint, Saint, hagios, hagios, hagios » chantent les Séraphim. Séraphim signifie les brûlants, "séraphim torrides". Ils chantent. Le chant est quelque chose de la parole, probablement l'essence de la parole. Le chant, c'est la fête de la parole. Le chant ici constitue cette action de grâce permanente qui est l'entour du Dieu, c'est-à-dire la reconnaissance du don autour du don, l'eucharistia, précisément ce que les hommes ne font pas selon saint Paul. Dans le premier chapitre de la lettre aux Romains, la toute première faute de l'humanité c'est : « Ils n'eucharistièrent pas », ils ne rendirent pas grâce, c'est-à-dire qu'ils furent au monde sur le mode de la rapine, de la capture, de la prise de ce qui est là et non pas sur le mode de recevoir, et même de se recevoir avec reconnaissance. C'est une première carence fondamentale de laquelle sont issues toutes les autres carences développées par la suite dans le texte de Paul. Donc cette fonction de chant a trait à la parole, à l'action de grâces et à la reconnaissance de la grâce (du don) qui constitue la gloire, la gloire c'est-à-dire les entours du Dieu.

– soit une fonction de porteurs de messages. Mais là nous avons une autre racine hébraïque : angelos correspond à la racine basar. En hébreu, besorah, c'est le message. Donc l'autre fonction, c'est d'être porteurs de messages. Ils sont comme des aspects ou des fragments, ou des moments de la parole de Dieu adressée à l'humanité, comme des messages vivants. Le terme de vie que j'introduis ici en passant fait rapport aussi à une autre source, celle des Kéroubim, les quatre Vivants, kerūb. Ça donne lieu aussi à toute une tradition. Mais le mot de "message" que j'ai employé fait surtout signe vers la parole. Nous avions la fête de la parole, le chant, nous avons la parole qui annonce ou qui appelle. Le rapport de l'ange et de la parole est très important. Nous avons donc ici la racine basar puisque la besorah, c'est le message, le mebasar, c'est le messager, et c'est le mot qui est traduit par angelos dans la citation d'Isaïe qui se trouve au chapitre 10 des Romains : « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent des bonnes nouvelles ». Mais, par parenthèse encore, les pieds des anges, ça fait le même problème que "la droite de Dieu" : en quel sens entendre ces expressions ? C'est pour cela que je parle de façon un peu métaphorique d'une hiéroglyphie de la signification de ces mots, qui ne nous est pas du tout familière.

– Enfin, une dernière fonction serait d'être des gardiens pour les hommes.

Nous avons trace de ces différents services, de ces différentes fonctions. En effet, un trait commun dans notre langage serait de remarquer que, à propos de l'ange, ce n'est pas la question de la fonction  (À quoi servent-ils, qu'est-ce qu'ils font ?) qui apparaît, mais la question du statut ontologique : qui sont-ils, sont-ils des personnes, sont-ils des substances séparées au sens du Moyen Âge – séparées c'est-à-dire non liées à un corps ? Quel est leur statut ontologique par rapport à l'ontologie aristotélicienne qui régit tout notre discours, qu'est-ce que c'est ? Et bien ces questions ne sont généralement pas du tout développées dans les sources. Bien sûr, elles ont été posées par la théologie occidentale de façon très abondante : est-ce que ce sont des aspects de la puissance divine, est-ce que ce sont des substances en elles-mêmes, est-ce que ce sont des substances créées ou incrées ? C'est toujours notre fameux problème d'Occident à partir du IIe siècle, qui est a-pertinent d'entrée pour pénétrer dans l'espace scripturaire. Cette question d'identification de l'ange quant à son statut ontologique, est une chose dont la considération n'est pas postulée par nos textes. Il faudrait dire pourquoi, ce n'est pas simplement négatif.

C'était donc des réflexions de l'ordre du vocabulaire pour nous préparer. Nous allons entrer maintenant dans la considération. J'ai choisi, à travers cette multiplicité, deux petites tâches dont la première est de prendre contact avec une angélologie simple, une angélologie catéchétique au cours du IIe siècle. Ensuite, plus difficile, mais aussi plus passionnant, dans une deuxième partie, je traiterai de l'angélologie des Valentiniens dans ce même IIe siècle [1], à un niveau de réflexion ou de pensée qui est structurellement, à mon sens, plus fidèle à l'Écriture, mais dont les tenants seront bientôt ensuite, pour d'autres raisons, rejetés de la grande Église. Ils restent cependant des témoins intéressants d'une possibilité de pensée dans le domaine de l'angélologie.

 

Extraits d'un ouvrage d'Irénée

 

Pour la première partie, qui concerne les premiers échos d'une angélologie postérieure au Nouveau Testament, l'angélologie catéchétique au cours du IIe siècle, je vais me servir d'un petit ouvrage de saint Irénée de Lyon qui s'intitule : Démonstration de la prédication apostolique. Le mot démonstration est à entendre au sens de monstration, c'est-à-dire d'exposition de la prédication apostolique. Il s'agit des choses essentielles qui sont de la prédication des apôtres, de l'annonce des apôtres telle que l'écho s'en donne de façon courante dans les Églises au cours du IIe siècle. Il y en a d'autres.

Irénée est surtout connu par son gros ouvrage "savant", qui s'intitule Adversus Haereses, en cinq livres. Il est très précieux pour la connaissance des gnostiques, non pas du tout qu'il y comprenne quoi que ce soit, mais il rapporte les choses en témoin aveugle, donc il est utile sur ce plan-là. On connaissait l'existence de La Démonstration de la prédication apostolique écrit en grec, puisque dans les Gaules du IIe siècle on écrit en grec. Le texte reste perdu dans sa langue originelle mais on a trouvé en 1904 un manuscrit en arménien qui en est une traduction. Ce texte est paru dans la collection « Sources chrétiennes », n° 62 (Paris 1995). Je vais vous en lire quelques passages. Je prends les numéros 8, 9 et 10, il n'y a pas de chapitres.

 

N°8 « Et si, par l'Esprit, le Père est appelé Très Haut et Tout-Puissant et Seigneur des Puissance"par l'Esprit", c'est-à-dire par l'Écriture sainte inspirée par l'Esprit. Nous sommes au tout début de la catéchèse qui commence par expliquer la formule du baptême, la formule initiale : « Je te baptise au nom du Père et du Fils et de l'Esprit », l'Esprit, celui qui a parlé par les prophètes, c'est-à-dire par l'Écriture. Le Père est appelé « Très Haut et Tout-Puissant et Seigneur des Puissances », les Puissances, les dunameï, c'est un des noms dans l'ordre angélique puisque nous avons repéré ce mot-là, chez saint Paul entre autres, avec les Trônes, les Seigneuries etc. – afin que nous apprenions que Dieu est lui-même créateur du ciel et de la terre et de tout cet univers, créateur des anges et des hommes et Seigneur de tous –  Nous retrouvons ici saint Paul aux Colossiens : « en lui a été créée la totalité dans les cieux et sur la terre, les visibles et les invisibles, à savoir les Trônes etc. » (Col 1, 16). Il est dit ici « Créateur des anges et des hommes et Seigneur de tous » mais nous ne faisons plus attention à ces choses-là. En effet "créateur" et "seigneur", ça ne dit pas la même chose : créateur, c'est celui qui a fait, mais il en est en même temps le seigneur,  donc celui qui régit. Vous vous rappelez le début du "Je crois en Dieu" : Père, Tout-puissant, Créateur, trois titres pour Dieu. Père, le rapport Père-Fils, ce n'est pas une création ; Tout-puissant, Pantokrator, c'est-à-dire Seigneur, c'est un deuxième titre ; et enfin Créateur. On pense que le début du "Je crois en Dieu" c'est : je crois en Dieu Créateur ; mais non, c'est en Dieu Père, ensuite Seigneur et en troisième lieu Créateur. Je dis cela parce que ce qui va venir en avant à l'intérieur même de l'Église, c'est le titre de Créateur.

N°9 « Quant à ce monde, il est entouré de sept cieux – il y a une connumération ternaire des cieux quand Paul dit qu'il a été "ravi au troisième ciel", le troisième ciel disant la plus grande hauteur. Ici, sept cieux. On trouve cela chez d'autres. Il y a plusieurs traditions sur le comput, la numération des cieux, et entre ces numérations il peut y avoir des sous-numérations. On peut penser que quelque part il y a : le ciel qui est l'empyrée, le ciel du Père ; le ciel des fixes donc les constellations ; et puis le ciel des planètes dans lesquelles sont comptés les luminaires – chez les anciens, soleil et lune font partie des astres errants, planète signifie astre mobile par rapport aux constellations des fixes ; et puis par exemple le ciel atmosphérique qui, quelquefois, est compté, quelquefois n'est pas compté dans le nombre. C'est très difficile de se faire une représentation fixe, elle est fluente – dans lesquels habitent des puissances innombrables – le terme innombrable est très fréquemment employé à propos de ces immenses cohortes angéliques – des anges et des archanges – ici nous avons une première distinction – qui assurent un culte au Dieu Tout-Puissant – voilà la fonction, celle que j'appelais liturgique, qui correspond au chant, mais ce n'est pas précisé ici – et créateur de toutes choses, non qu'il en ait besoin – c'est un souci constant au cours du IIe siècle d'affirmer que Dieu n'est pas dans le besoin. On trouve déjà des éléments de ce genre chez saint Jean, comme le fait que Jésus fut baptisé : « Non pas qu'il en eut besoin pour lui-même mais c'est pour nous » – mais afin qu'ils ne soient pas, du moins, désœuvrés, inutiles et ingrats – ingrats : ils ont donc la fonction d'exprimer la gratitude, l'action de grâce, en particulier par leur chant. Le mot ingrat ici a une signification assez intéressante –. C'est pourquoi la présence intérieure de l'Esprit de Dieu est multiple, et c'est celle qui est énumérée par le prophète Isaïe en sept formes de ministères qui se sont reposées sur le Fils de Dieu, c'est-à-dire le Verbe, à sa venue en tant qu'homme –. Voilà un point très intéressant, comme si les anges étaient l'Esprit de Dieu multiplié.

dons du Saint-EspritEn effet il dit : « Sur lui reposera l'Esprit de Dieu – et l'énumération – esprit de sagesse et d'intelligence, esprit de conseil et de force, de science et de piété, l'esprit de la crainte de Dieu le remplira » (Is 11, 2-3) – Pourquoi "reposées" ? eh bien, c'est le Baptême : l'Esprit de Dieu était dispersé partiellement sur les prophètes, les prêtres, les rois (dans l'Antiquité, ils étaient oints de l'Esprit), comme le dit l'épître aux Hébreux : « lui qui a parlé jadis de façon fragmentaire et multiple, s'est rassemblé dans la seule parole unique ». Au Baptême, le Pneuma se rassemble et, ce qui est dit chez saint Jean, c'est que l'Esprit descend et se repose sur le Christ. D'où vient le verbe "reposer" ici ? C'est la citation d'Isaïe. – « Le premier ciel à partir d'en haut, qui contient tous les autres est celui de la sagesse (sophia) ; le second après celui-là, celui de l'intelligence ; quant au troisième, celui de conseil (boulê) ; le quatrième compté en descendant d'en haut, celui de force ; le cinquième celui de science ; le sixième celui de piété ; et le septième, ce firmament qui concerne notre monde – nous avons sept formes, sept noms, qui sont des divisions premières de l'Esprit de Dieu, qui sont rassemblés sur le Christ, qui le remplissent. Le Pneuma remplit toujours, il remplit et il est versé sur l'humanité -, l'esprit de crainte, cet esprit qui illumine les cieux. – L'expression « qui illumine les sept cieux » est très importante car elle prépare le tupos du chandelier brillant dans le Saint –. Car Moïse en a reçu le tupos – Le tupos c'est un peu le sceau qui imprègne –, un chandelier aux sept branches brillant constamment dans le Saint car c'est comme type des cieux que  Moïse a reçu le culte, selon ce que le Verbe lui a dit : « Tu feras tout selon le type des choses que tu as vues sur la montagne » (Ex 25,40 et Héb 8, 5) »

N°10. « Ce Dieu est glorifié par son Verbe qui est son Fils pour toujours, et par l'Esprit Saint qui est la Sagesse du Père de toutes choses – vous avez ici le Père, le Logos et la Sagesse (ou l'Esprit Saint qui est la Sagesse). Vous vous rappelez que la sagesse était le premier des termes énumérés dans le septénaire que nous lisions tout à l'heure –, et les puissances de ce Verbe et de cette Sagesse – Il faut savoir qu'il y a toute une tradition, au cours du IIe siècle, qui assimile la Sagesse à l'Esprit Saint et une autre tradition qui assimile la Sagesse au Fils même, chez Tertullien en particulier – qui sont appelées Keroubim et Seraphim, glorifient Dieu par des chants qui ne cessent pas. Et tout ce qui existe, autant qu'il en est dans les cieux, rend gloire à Dieu le Père de toutes choses. C'est lui qui par son Verbe a donné au monde entier d'exister, et dans ce monde-ci il y a aussi des anges. Et à ce monde entier il a posé comme loi qu'un chacun demeure à sa place et ne franchisse pas la limite fixée par Dieu, chacun accomplissant l'œuvre ordonnée (dans son ordre) – chacun ccomplit le service. »

Ceci a sa simplicité en son lieu, je ne dis pas que ça réponde à nos questions immédiatement, mais ça nous introduit dans les premiers échos de ce que nous avons aperçu à propos des habitants des cieux et de la terre.

Le numéro 11 commence par : « Quant à l'homme … », donc nous sommes après les anges. Et la suite de cette démonstration est une constante relecture des choses essentielles du Nouveau Testament à partir des textes de l'Ancien. C'est toujours les mêmes textes de l'Ancien Testament qui sont pris par les auteurs au cours du IIe siècle : à travers ces textes ils expriment ce qu'ils entendent d'essentiel dans l'Évangile.

 

     

[1] La lecture d'une angélologie valentinienne est transcrite dans le message : Gnose valentinienne : Lieux fondamentaux, angélologie, chambre nuptiale. Citations d'Extraits de Théodote