Le texte de la résurrection de Lazare (Jn 11) a été médité par J-M Martin en 1998. Préalablement,  il a fait quelques remarques, et c'est là qu'il a lu ce passage de l'évangile secret de Marc sur la résurrection d'un jeune homme qui est suivie d'une initiation. Vous trouverez la lecture de la résurrection de Lazare dans Résurrection de Lazare et résurrection du Christ (Jn 11, 1-45), 1ère partie : versets 1-27 , 2ème partie : versets 28-45. . 

 

Résurrection  d'un jeune homme

dans l'évangile secret de Marc

 

Je vais vous lire[1] un texte qui est de Marc, mais qui n'est peut-être pas de Marc ! En effet en 1958 un érudit américain, Morton Smith, a découvert[2] une lettre de Clément d'Alexandrie (150-215) qui cite deux passages de cet évangile secret qui n'est pas mis dans la main de tout le monde, à Alexandrie. On a beaucoup débattu sur les problèmes d'authenticité. J'ai été assez étonné de voir ce texte dans les Écrits apocryphes chrétiens qui sont sortis à la Pléiade[3].

La question que je voudrais évoquer d'abord c'est : de quel droit j'ouvre un texte aussi incertain ? En effet les apocryphes ne sont pas canoniques, et celui-là en plus est assez incertain[4]. Authentique ou pas authentique, au fond, ça n'est pas très important. Ici la question est pour nous : canonique ou non ? Bien sûr, les textes non canoniques n'appartiennent pas au Canon, c'est-à-dire à la liste des écrits qui sont reconnus par l'Église comme étant inspirés par Dieu. Mais il y a tout une littérature à peu près contemporaine des évangiles qui existe, et qui est intéressante, non pas du tout parce qu'elle serait une règle éventuelle dans le champ même de la foi, mais parce qu'elle éclaire latéralement ou suggère des façons de lire.

C'est pour cela que je me suis intéressé toute ma vie aux premiers gnostiques du IIe siècle. Ce sont les premiers à commenter les textes du Nouveau Testament[5]. Ce qu'ils disent n'est pas pour moi parole d'Évangile, mais c'est provocation à aller voir si quelque chose comme cela ne serait pas dans l'Évangile.

Je parle de ce texte parce que ce qui est cité comme caractéristique de cet évangile secret de Marc, c'est un récit de résurrection que beaucoup de traits rapprochent de la résurrection de Lazare, récit qui ne se trouve que chez saint Jean (au chapitre 11), et que nous nous proposons de lire la prochaine fois.

 

Le texte.

« Et ils arrivent à Béthanie, et il y avait là une femme dont le frère était mort. Et elle vint, se prosterna devant Jésus, et lui dit : “Fils de David aie pitié de moi”. – ceci se trouve dans les Synoptiques, mais ça ne correspond pas à ce qui est dit en saint Jean – Mais les disciples la réprimandèrent. – Nous connaissons cela, on le trouve dans plusieurs autres épisodes –. Et Jésus, rempli de colère, partit avec elle au jardin où se trouvait le tombeau.

Descente du Christ aux limbesEt 3aussitôt se fit entendre une voix forte venant du tombeau – la voix forte chez saint Jean c'est celle de Jésus, ici c'est une autre voix –. Et Jésus, s'étant approché, roula la pierre loin de la porte du tombeau. Et il entra aussitôt à l'endroit où se trouvait le jeune homme – il n'a pas de nom ; et ici Jésus entre dans le tombeau –, étendit la main et le ressuscita en lui saisissant la main – pour Lazare nous verrons que Jésus n'entre pas, ne lui saisit pas la main, mais c'est par sa parole qu'il lui dit : « Lazare, sors » –. Le jeune homme, l'ayant regardé, l'aima – c'est comme dans l'épisode du jeune homme riche, mais là c'est Jésus qui le regarde et qui l'aime –, et se mit à supplier Jésus de demeurer avec lui. Et étant sortis du tombeau ils allèrent à la maison du jeune homme car il était riche.

Et, après six jours, Jésus lui donna un ordre ; et le soir venu, le jeune homme se rend auprès de lui, le corps nu enveloppé d'un drap – ceci correspond à ce mystérieux jeune homme dans Marc qui apparaît lors de l'arrestation de Jésus : « Et un jeune homme accompagnait, le corps nu enveloppé d'un drap. On se saisit de lui. Alors, abandonnant le drap, il s'enfuit nu. » (Mc 14, 51) –. Et il demeura avec lui pendant cette nuit-là, car Jésus lui enseignait le mystère du royaume de Dieu.

De là, s'étant levé, il (Jésus) retourna au-delà du Jourdain.

Et Jacques et Jean s'approchent de lui. » La suite reprend comme dans l'évangile de Marc ordinaire.

 

Résurrection et initiation.

Quel est le premier intérêt de ce texte ? C'est que nous avons ici successivement, dans des circonstances qui ont un rapport avec la situation de Lazare, deux récits :

– d'abord le récit de la résurrection ;

– et puis ensuite, un récit d'initiation, initiation qui commence dans le tombeau. Le fait que l'initiation commence dans le tombeau est traditionnelle, puisque l'initiation est une mort. Il y a six jours, et le septième jour il y a cet entretien où le jeune homme est vêtu seulement d'un "drap", ce qui est la tenue classique des premiers baptisés qui se dévêtent, se plongent, et puis reprennent ensuite un vêtement.

Le thème des six jours est attesté également dans certains lieux du premier christianisme, parait-il, comme une pratique baptismale[6]. J'ai parlé d'initiation, et ce terme signifie ici simplement entrer dans quelque chose, c'est un passage. Est-ce que cette initiation est le baptême ? Ce serait possible puisque que l'évangile ordinaire de Marc est destiné aux catéchumènes de l'Église d'Alexandrie, et que ceci correspond au moment de l'initiation proprement baptismale. En effet certains ont pensé qu'après le baptême il y avait une initiation plus particulière qui devait être tenue secrète dans l'Église d'Alexandrie. Mais ces questions, il ne nous intéresse pas d'y répondre.

J'évoque tout cela essentiellement parce que nous avons ici successivement un récit de résurrection, et un récit d'initiation. Or ces deux choses-là se retrouvent chez Jean, mais pas comme deux récits successifs. Nous savons que, selon le mode d'écrire de Jean, il y a deux degrés, deux étages de lecture, et que les deux discours s'interpénètrent. Par exemple il n'y a pas d'une part une petite fable et ensuite la morale de la fable, mais  l'idée foncière travaille tout le texte. Il sera intéressant pour nous de voir, à propos de la résurrection de Lazare, dans quelle mesure on a bien ces deux degrés du discours, conformément à l'idée qui me vient par cette lecture de l'évangile secret de Marc.

 

Deux remarques[7].

1 – On peut remarquer que Jésus entre dans le tombeau avec le jeune homme, alors que lors de la résurrection de Lazare, il n'entre pas dans le tombeau. Ceci indique probablement que la thématique qui est en jeu chez Marc, développe davantage l'aspect sacramentel, c'est-à-dire le co-ensevelissement, ce qui n'est pas fait chez saint Jean. Le thème du rapport de la mort et de l'ensevelissement est traité par saint Paul (il se trouve aussi dans des paroles du Christ dans les Synoptiques) : « Ignorez-vous que nous tous qui avons été plongés (baptisés,) dans le Christ Jésus, c'est en sa mort que nous avons été plongés ? Nous avons donc été co-ensevelis avec lui par la plongée dans sa mort, en sorte que, de même qu'il s'est relevé Christ d'entre les morts par la gloire du Père, ainsi, nous aussi, nous marchions en nouveauté de vie. » (Rm 6, 3-4).

2 – Ici Jésus ressuscite le jeune homme en lui saisissant la main alors que dans la résurrection de Lazare, Jésus agit par trois paroles : « Levez la pierre » ; « Lazare, sors » ; « Déliez-le et laissez-le aller ». Mais il ne faut pas opposer la parole et la gestuelle car les gestes de Jésus sont parlants, et sa parole ne fait pas une théorie, mais c'est un geste qui donne de faire. Son dire est un dire œuvrant. Quand il dit « Sors » à Lazare, celui-ci sort. Parole et œuvre, ultimement, c'est la même chose. Sa parole n'est pas un discours sur le salut, elle opère le salut.



[1] Pendant trois ans à Saint-Bernard de Montparnasse, J-M Martin a parlé sur le thème de la Vie éternelle. Le texte de Jn 11 a été médité au début de la première année pendant les quatre séances de novembre et décembre 1998. 

[2] Morton Smith dit avoir découvert cette lettre en 1958 dans le monastère orthodoxe grec de Mar Saba dans le désert de Judée, à une vingtaine de kilomètres de Jérusalem. Il l'a publiée en 1973. Le texte est écrit dans une cursive de la seconde moitié du XVIIIe siècle, il est indiqué qu'il est tiré « des lettres du très saint Clément le Stromate », il se trouve sur les trois pages de garde d'un volume d'édition des lettres d'Ignace d'Antioche daté de 1646. La lettre fait état de l'existence d'une version longue de l'évangile de Marc, intitulée Évangile secret. Clément en citerait deux passages, qui figureraient au chapitre 10 de l'évangile canonique. Clément ajouterait que Marc aurait publié deux versions de son évangile, l'une pour les catéchumènes, l'autre, rédigée à Alexandrie, pour des chrétiens plus avancés, et qui contiendrait des paroles ou des actes de Jésus, secrets. Seulement, seul Morton Smith a pu examiner le manuscrit car il a disparu, on n'en a qu'une photographie.

[3] Écrits apocryphes chrétiens, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1997, pp. 63-69. La traduction est de Jean-Daniel Kaestli.

[4] En dehors du passage médité ici, il y a un passage, très court, qui remplit le vide célèbre du verset de Mc 10, 46. Entre 46a : “Ils (Jésus et des disciples) arrivèrent à Jéricho”, et 46b :” Comme Jésus sortait de Jéricho avec ses disciples…”, l’évangile secret de Marc ajouterait cette phrase, « Et la sœur du jeune homme que Jésus aimait, et sa mère et Salomé étaient là, et Jésus ne les a pas reçues. »

[6] Dans le chapitre  À propos de la lettre attribuée à Clément d'Alexandrie sur l'évangile secret de Marc (dans Colloque international : "L'Évangile selon Thomas" publié en 2007) Annick Martin réfute cette idée qui paraissait peu probable à J-M Martin (p. 282-283).

[7] Ces remarques sont apparues lors de la lecture de la résurrection de Lazare.