Le goût de l’art

 

Il y a incontestablement autour de nous comme un regain de goût pour l’art et l’expérience esthétique. Est-ce vraiment nouveau ? Il y a toujours eu des artistes ! Pensons-nous être témoins d’une démocratisation de l’art ? Naissent alors les soupçons légitimes de mode superficielle et ambiguë, par laquelle on regarde sans voir et écoute sans entendre. Pourtant, même ambiguë, l’ampleur d’un phénomène a toujours quelque chose à nous révéler, qu’il serait injuste et regrettable de considérer d’abord comme pervers.

Chacun trouvera des exemples significatifs de cette tendance : fréquentation des musées, succès des expositions, plus encore de la musique ; multiplication des artistes amateurs, cours d’histoire de l’art bondés d’étudiants, du jeune ingénieur déçu par la technique au retraité avide d’utiliser son temps libre ; marché de l’art…

Ce courant va en deux sens : vers l’amont dans une quête de mémoire qui crée un engouement sans précédent pour le patrimoine ; vers l’aval, dans une création artistique difficile à interpréter — bien souvent à aimer —, en tout cas significative d’une quête. N’est-ce pas le propre de la véritable création d’anticiper, dans la mesure même où elle est au plus près du réel, présent, mais encore méconnu du grand nombre ?

Il n’est question ici de juger ni de la qualité de la création artistique contemporaine, ni de celle du public qui la reçoit. Il s’agit seulement de prêter attention à ce qui se passe et d’y dégager des enjeux. Ce modeste article ne peut y suffire. J’espère qu’il pourra y concourir. Or, dans le paysage, ici évoqué plus que décrit, il se trouve aussi un besoin de penser, de rapporter l’expérience artistique à ses sources et à ses fins. J’en noterai quelques symptômes.

 

Quelques symptômes

Eté 2000 : exposition en Avignon sur La Beauté. Certes, on assortit le titre de points d’interrogation. Il n’empêche : la beauté semble retrouver droit de cité. La méfiance qu’elle suscite le plus souvent dans les milieux artistiques, lorsqu’elle est assimilée à l’académisme ou à une fausse harmonie, s’atténue. Quelque chose se déplace ; vers quoi ?

Printemps 1996 : sous l’impulsion du ministère de la Culture, se déroule le colloque Forme et Sens. Formation à la dimension religieuse du patrimoine culturel. Plusieurs centaines de personnes y participent, animées du désir d’œuvrer dans la société française pour que l’accès aux œuvres d’art permette de rejoindre le « sens » dans la « forme ». Ce n’est qu’un travail de sensibilisation. Beaucoup reste à faire, mais l’événement est significatif et bien présent, depuis, dans les mémoires.

Novembre 1995 : la Faculté de Théologie de l’Institut Catholique de Paris ouvre un Institut des Arts Sacrés. Entre autres « étudiants » attendus, des artistes se présentent spontanément dès la première rentrée. Il y a donc bien des artistes qui ont l’intuition qu’un travail de réflexion peut enrichir leur art et non lui nuire ; et il existe un organisme de formation dont l’ambition est d’élaborer une pensée théologique du dedans du sensible.

C’est le lieu d’où je parle et d’où je vais maintenant livrer ma propre lecture. Avant de m’y engager, je tiens à en préciser l’orientation. En effet, le lieu « théologique » que je sers pourrait faire penser que je vais privilégier l’art religieux, par ses représentations ou par son lien direct avec la foi et la spiritualité. Il n’en est rien. C’est l’art en lui-même qui est considéré, à la fois comme création artistique et comme source d’expérience esthétique, quel que soit le propos de l’artiste ou celui du récepteur, et dans une entière sympathie avec la société dont je suis. En revanche, je revendique la légitimité de l’expression « regard chrétien sur l’art », simplement parce qu’il ne peut en être autrement pour moi. C’est même la condition d’une véritable parole que de prendre sa source dans une particularité sans laquelle elle ne serait que discours plus ou moins savant, plus ou moins attendu, mais non le fruit de cette intime alchimie qui s’opère entre le monde et celui qui l’explore. C’est seulement dans cette singularité-là qu’une parole a peut-être quelque chance de rejoindre autrui, au-delà de convictions, partagées ou non.

 

Ressentir

Il me semble que l’une des caractéristiques de notre époque est dans le besoin de ressentir, de vérifier dans l’expérience, de ne pas se contenter de théories auxquelles il faudrait adhérer « par principe ». Cela pose immédiatement la question de ce que l’on entend par expérience, et la suite de notre réflexion y conduira. Mais qui nous reprochera de vouloir toucher l’effet, l’affect, de ce qui est censé faire vivre ? Trop souvent les langages chargés de dévoiler le sens des choses se sont coupés de leur sève, donnant injustement à penser que ce qu’ils désignent est vain, créant un rapport douloureux d’étrangeté entre ce que l’on pense et ce que l’on éprouve.

La grâce de l’art est de se mouvoir exclusivement dans l’univers du sensible. Ce n’est pas qu’il soit dénué d’inspiration — osons dire d’intériorité —, mais cela ne se dit que dans le sensible, le charnel, dans le corps et par lui. Et c’est bien ce qui émeut : que le plus profond de l’humain (Edgar Morin dit même « l’âme ») se fasse corps, sans division entre l’apparence et le cœur. Si la musique émeut si profondément et si largement aujourd’hui, n’est-ce pas qu’elle atteint immédiatement le corps, tout en lui délivrant une parole ?

 « Esthétique » se dit d’abord de ce qui touche, de ce qui affecte, de ce qui est perçu. Le mot désigne la sensation, bien avant de désigner la beauté — ce qu’il ne fera que plus tard. Mais, dans le cas de l’art, comme dans tout geste vrai, il ne s’agit pas d’une simple excitation des sens (une odeur, une couleur, un volume…). Ce qui est senti ou ressenti est une parole qui donne au sensible une intentionnalité. La question de savoir quel sens chacun donne à cette parole n’est pas première. Ce qui est décisif, c’est qu’il y ait manifestation, épiphanie, dans le sensible, d’une intériorité qui sans lui ne serait pas. Ainsi du visage, ainsi du regard et de la voix, de tout ce par quoi l’humain prend corps.

L’art se révèle à la fois comme ce qui fait advenir le monde dans le sensible, met le monde au monde, et comme chemin d’accès vers le cœur du monde. L’émotion esthétique surgit au moment où est ressentie, dans la jubilation, l’intime présence réciproque de l’intériorité et du charnel. Elle devient source réelle de connaissance et, par là, de pensée. Elle prouve que l’idée abstraite n’est pas le seul accès à la vérité. Elle ouvre un chemin de réconciliation entre expérience et réflexion, et permet d’espérer le surgissement de langages libérés de leur étrangeté.

Ainsi s’explique, peut-être, la recherche esthétique de notre société : dans son désir de toucher le plus humain de l’humain, c’est-à-dire sa vérité. Mais, à partir de cette approche, bien des questions se posent et beaucoup reste encore à explorer.

 

La parole et le corps

L’art est lui-même langage, et langage plein. Il donne à voir, à entendre, à sentir cela même qui lui donne naissance. C’est ce qui en fait un lieu de réconciliation, car il libère de l’obligation traumatisante de s’abstraire du sensible pour accéder au « sens ». Tout n’est pas dit pour autant, et il y a lieu de repérer des dérives possibles, dont l’expérience montre qu’elles ne sont pas toujours évitées.

En France, nous avons hérité d’un très riche patrimoine religieux, dont l’observation peut nous instruire. Nous le qualifions souvent d’artistique : qualification probablement étrangère à ce qui l’a suscité. Ces chapelles romanes et ces cathédrales, ces Christ et ces Pietà, ces objets liturgiques, ces statues et ces tableaux dont on emplit volontiers les musées n’ont pas été conçus comme œuvres d’art, mais comme nécessité de la foi qui s’exprime en eux. Ces œuvres sont le corps d’une parole de foi. Elles sont la parole qui prend corps et se manifeste, et non pas l’illustration de cette parole. Le sort que leur font trop souvent subir aujourd’hui l’histoire de l’art et ses prolongements touristiques les prend littéralement à contre-sens, et de ce qu’elles sont et de la sensibilité contemporaine dont nous parlons plus haut. On dit que la mémoire collective n’a plus les moyens de les comprendre. On ne peut nier, en effet, que la rupture d’avec la parole évangélique occulte le sens plein des œuvres qu’elle a inspirées. Mais il n’est pas exclu que, par la médiation du sensible, quelque chose soit réellement éprouvé de ce qu’elles disent, tout en appelant un dévoilement explicite, une pleine révélation.

La tradition chrétienne fait du sensible un véritable lieu de parole et de connaissance, de rencontre. C’est tout autre chose que la présentation thématique d’un message. Vouloir en faire, comme il n’est pas rare, la mise en forme de propositions dogmatiques revient à tuer le sensible dans sa plus haute fonction, qui est de traduire la Parole ; littéralement, de la mettre au monde. Et si l’on veut en découvrir le sens, ce sera par le chemin des sens.

Le bref passage que nous venons de faire à travers la création « artistique » issue de la foi chrétienne n’est qu’apparent détour. Il a pour effet de nous permettre de mettre en valeur des aspects essentiels de la création artistique. Le premier, que nous venons de voir, est de comprendre l’art comme parole exprimée dans le sensible et entendue dans le sensible de façon à émouvoir, à mettre en mouvement et à susciter une expérience ressentie. Le second est de nous interdire de séparer — et davantage encore d’opposer — la parole et le corps. Ce n’est pas le lieu, dans ces quelques pages, de faire l’histoire de ces représentations culturelles profondes qui disloquent l’humain en rendant étrangers les uns aux autres, d’une part, les savoirs, les idées, les discours ; d’autre part, les sensations, les émotions, les expériences. D’ailleurs, la modernité est riche de ces explorations qui redonnent aux mots leur enracinement charnel. Il n’est pas sûr que ce soit encore de façon accomplie, tout particulièrement lorsqu’il s’agit de dévoiler le sens des choses.

Demeure, dans notre culture, une étrange schizophrénie des langages qui, soit vide de sa sève tout discours qui tend à un minimum de généralisation, soit réduit la vérité de l’expérience à un subjectivisme pauvre et à une émotion floue, incapable de nommer ce qu’elle désigne. À la source de cette pathologie, on peut voir une méprise sur la véritable nature de la parole, que l’on isole du corps.

La parole est corps et, comme telle, dès lors qu’elle est proférée, elle engage, porte, engendre tout l’humain, tout le sensible, toute la pensée. « Ceci est mon corps » n’est que parole, mais comme parole elle est tout ce qui est advenu, advient ou adviendra du Verbe dans la chair. Si le geste de charité est la plus haute parole de vie qui puisse être entendue, la puissance des œuvres d’art nées de la Parole peut aussi aider à nous rééduquer à la vérité de la parole.

Peut-être, alors, percevrons-nous la parole elle-même comme une véritable œuvre d’art : engendrement des mots nés de l’écoute, du contact avec le monde, du regard qui prend le temps de voir, de l’expérience individuelle ou collective. Poème. Nous ne sommes pas tous poètes recensés ; pourtant, toute parole véritable est poème, parce que création, nouveauté, surgissement. Parce que l’on a confondu la parole avec le discours savant, abstrait, aisé, nombreux sont ceux qui se croient incapables de parole. Parfois, ils se mettent à peindre… Parce que l’on a perdu le chemin de la pensée dans et à partir de l’expérience, on se méfie paresseusement de toute tentative de réflexion rigoureuse. De telles dérives tendent à enfermer l’émotion esthétique dans un mutisme confus, comme à rendre les discours inaudibles parce que trop éloignés des intérêts vitaux. L’attention que nous portons à l’art peut aider à ressentir la plénitude de la parole et à en reconnaître les multiples échos.

 

Transfiguration

Mais que dit l’art et que fait-il ? Pour faire un pas de plus, interrogeons la « beauté ». Il ne paraît pas hasardeux de dire qu’il y a aujourd’hui une revendication croissante de la beauté dans l’art. Mais il faut immédiatement ajouter que cette revendication semble très située dans certains milieux, notamment les milieux chrétiens, puis, plus largement, les groupes en quête de spiritualité, qu’ils associent fréquemment à l’esthétique et à la beauté. En cela, ils s’inscrivent sans doute dans la grande tradition du « Beau Dieu », et l’on peut opportunément rappeler que Hans Urs von Balthasar, l’un des plus grands théologiens récents, a fondé toute sa théologie sur l’esthétique. Mais nous devons tout d’abord rester prudents devant l’ambiguïté que le terme « beauté » peut aisément dissimuler. Ailleurs, en effet, il suscite beaucoup de méfiance, de soupçon, peut-être aussi de refus inavoué, faute de clarté, ou simplement de possibilité de l’envisager autrement.

Sans doute les représentations profondes de la beauté dans les inconscients collectifs ou individuels pourraient-elles donner lieu à des analyses socio-culturelles ou psychologiques approfondies. Je ne fais que le mentionner. Et j’emprunterai de nouveau le chemin de la tradition artistique chrétienne.

Pourquoi dira-t-on d’un « Christ aux outrages » qu’il est beau ou d’une Pietà qu’elle est belle, alors que la douleur et la mort, elles, ne le sont pas ? « Si tu n’as jamais vu la beauté dans la douleur, jamais tu n’as vu la beauté », dit Schiller. Nous le savons d’expérience humaine profonde : il y a une beauté qui peut transfigurer jusqu’à l’horreur quand elle émane de l’espérance et de l’amour, quand le regard sait les rejoindre au travers et au-delà de ces défigurations que sont le malheur, la méchanceté, la maladie, le mensonge. Pour qui sait voir, la mort n’a peut-être pas le dernier mot. Pour l’évangéliste, c’est sur la croix que se manifeste la gloire, autre nom de la beauté.

Cette beauté-là est épiphanie de la vérité cachée, vérité ultime capable de transfigurer toutes choses. Alors, oui, même dans la défiguration, c’est beau ! Nous sommes loin de l’académisme ou de l’harmonie douteuse. Nous accédons à une perception, à une « esthétique », capable de nous faire toucher la vérité des choses.

Ainsi de l’art qui manifeste le réel et le transfigure, qui nous donne à voir ce que nous avons sous les yeux et ne voyons pas, ce qui se prononce ou se chante et que nous n’entendons pas ; ou encore qui supplée notre infirmité à dire ce que, comme lui, nous éprouvons. L’art fait attention. Il scrute, il ressent, il capte, il se risque à traduire. Il se repent et recommence inlassablement, par nécessité qui est la sienne, et qui est la nôtre. Ce que je méconnais du monde, qui pourtant est en moi, il me le livre par touches, par formes, par sons. Même ce que l’homme a fait de ses mains peut lui être méconnu, et l’artiste le lui révèle. Même la souffrance peut livrer son mystère de beauté, comme la lumière du regard sur le visage du mourant.

C’est pourquoi, en effet, la beauté peut sauver ; non pas la beauté flatteuse et facile, mais celle qui naît de l’attention, capable de rendre dans le sensible ce que la banalité du regard nous fait manquer. Ce n’est pas affaire de thème ou de figuration, mais de volume, de lumière, d’espace, de rapport de sons. C’est affaire d’art, en ce qu’il crée et fait advenir, ce que la simple description ou l’histoire sont impuissantes à obtenir. Travail d’art, œuvre, bel ouvrage, dans lequel le chrétien reconnaît un écho de la Création originelle, et plus encore de la Résurrection, qui libère l’humanité du mensonge et la rend à sa vérité totale.

Sans doute l’art n’est-il que rarement à la hauteur de sa vocation. Mais celle-ci est à ce point au-delà des critères esthétiques qu’elle permet de donner du prix au travail d’art là même où, parfois, nous ne pensons voir que médiocrité. Le Père Couturier, qui a si violemment combattu l’art sulpicien, avoue avoir été ému lorsque son ami Julien Green lui a offert quelques anciennes images de missel : « Les petites images de piété du Second Empire, dentelées et gravées, que m’a données Green, toutes ces choses “sentimentales” qui nous émeuvent à nouveau après que nous les avons tant combattues. Ce qu’on a fait de tout son cœur, un jour ou l’autre, touche à nouveau le cœur des gens[1] »

 

Vers la vérité du sensible

Les propos tenus jusqu’ici peuvent paraître de peu d’exigence, comme s’ils justifiaient sans discernement toute production prétendue artistique ou toute émotion esthétique. Il est vrai que, dans un premier temps, il s’agissait d’honorer ce qui se cherche dans le goût de l’art et d’y reconnaître des enjeux humains et spirituels essentiels. Savoir les lire, c’est leur donner leur chance. C’est aussi les renvoyer à leurs rigoureuses exigences propres.

L’art inscrit la parole dans le sensible, mais le sensible ne se connaît véritablement que dans la Parole. Le « regard chrétien sur l’art », dont j’ai revendiqué la légitimité au début de cet article et dont j’ai déjà usé, s’impose ici pleinement. Ce regard se porte à partir de la Résurrection du Christ, et non plus à partir de notre seule expérience. Dans la Résurrection, nous recevons notre humanité pleinement révélée, et donc autre que ce que notre spontanéité nous désigne : humanité à la fois habitée et méconnue, déjà transfigurée et encore en attente de sa pleine manifestation. « Désormais, votre vie est cachée avec le Christ en Dieu. Quand le Christ, votre vie, paraîtra, alors, vous aussi, vous paraîtrez avec Lui en pleine gloire » (Lettre de Paul aux Colossiens, 3, 3-4).

 

Les vieux, Laurence Bernot

« Les Vieux », 1988

Née en 1941 à Neuilly-sur-Seine, Laurence Bernot est actuellement installée en Bretagne. Sa recherche, à la fois artistique et spirituelle, s’affirme dans le sens d’une intériorité servie par la sobriété des formes et de la matière. La figuration est à peine évoquée, repère dans un travail abstrait de l’argile, cuit aux environs de 1 000 °C dans un four à gaz.

 

Ressentir et ressentir autrement ; dans le sensible, accéder à la vérité du sensible, tel serait le paradoxe de l’expérience spirituelle humaine. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nos mains ont touché du Verbe de Vie… nous vous l’annonçons à vous aussi… » (Ière Lettre de Jean, 1, 1-4). L’évangéliste l’affirme : nous pouvons toucher, voir, entendre la Résurrection ; l’acte de foi n’est autre que ce toucher-là, cette sensibilité-là. Mais alors le sensible est subverti, à la fois maintenu et transposé ; entièrement soumis à la Parole qui le crée et le ressuscite. « Car le Dieu qui a dit : que la lumière brille au milieu des ténèbres, c’est lui-même qui a brillé dans nos cœurs pour faire resplendir la connaissance de sa gloire qui rayonne sur le visage du Christ » (IIème Lettre de Paul aux Corinthiens, 4, 6).

Notre époque a besoin d’un regard de confiance et d’estime qui reconnaisse, dans son désir de ressentir et d’expérimenter, l’impérieuse nécessité de trouver ce qui fait vivre, comme en témoigne, notamment, son goût de l’art. Elle a sans doute aussi besoin de réapprendre que l’expérience vraie ne se réduit pas aux émotions éphémères, qu’il y a une sensibilité spirituelle qui ne s’identifie pas aux sensations physiques, psychologiques ou affectives. Elle a besoin de trouver la juste distance qui permette le discernement sur ce qui est juste, distance dont la source est dans la capacité d’écoute, c’est-à-dire de disponibilité à ce qui vient d’un autre. Elle a besoin aussi de lire dans une parole, la Parole, ce que porte parfois de force et de justesse l’intensité d’une émotion.

À travers le sensible, faire l’apprentissage d’une vérité du sensible ; apprendre à toucher au dehors et au dedans, d’un même mouvement. Tenir dans ses mains la merveille et savoir qu’elle échappe à notre mainmise. Éduquer progressivement la capacité à percevoir le corps au dedans du corps, le voir, le toucher et l’entendre à partir de la sensibilité intérieure. A partir d’elle, discerner l’apparence et en apprécier la justesse. Reconnaître dans le charnel l’épiphanie de l’Esprit et savoir qu’elle est encore en attente. L’espérer.

* * *

Dans l’expérience nouvelle et déconcertante de la Résurrection : Thomas et Marie-Madeleine (Jean, 20). Thomas ne croira que s’il peut toucher, voir dans les mains de Jésus la marque des clous, mettre les doigts dans ses plaies. Jésus ne le lui interdit pas : « Avance ton doigt ici et regarde mes mains… » Le texte ne précise pas ce que fit Thomas ; et l’iconographie hésite, qui le montre parfois touchant et parfois seulement s’approchant. Marie-Madeleine n’hésite pas, elle se précipite vers le Ressuscité qu’elle vient de reconnaître. Mais Jésus l’arrête : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père. »

La vérité du sensible s’offre dans cet espace de présence et d’attente, de proximité et de distance, de plénitude et d’inachèvement. C’est dans cet espace que la création et l’émotion esthétiques peuvent devenir de véritables lieux d’expérience spirituelle. Il n’est pas nécessaire, pour le discerner dans l’art ou le ressentir dans l’expérience, de se référer explicitement au religieux, que ce soit dans l’intention de l’œuvre ou dans le thème qu’elle traite. Mais il est certainement des conditions à respecter pour entrer dans la vérité du sensible, qui est aussi la vérité de la Parole.

L’art pourrait bien être à la fois une porte d’entrée dans l’intelligence de notre société et un lieu pour retrouver la capacité d’entendre la plénitude de la Parole dans la chair.



[1] Marie-Alain Couturier, La vérité blessée, avant-propos de Michel Serres, Librairie Plon, 1984 et éditions du Cerf. Le père dominicain Marie-Alain Couturier, né le 15 novembre 1897 à Montbrison (Loire) et mort le 9 février 1954, est un artiste et, surtout, un théoricien de l'art, qui fut l'un des principaux acteurs du renouveau de l'art sacré en France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.