L’art en écho de la parole de Dieu

Extrait d’une lettre aux communautés : « Images,  icônes, idoles » – 2003

par Régine du Charlat

 

Honorer le sensible

Le goût de l’art, la place de la musique, la surabondance des images, le désir de ressentir et  de vérifier dans l’expérience, l’importance donnée à l’émotion comme chemin de vie, tout cela habite et anime vivement notre société. On peut y lire un besoin de réconciliation, là où les idéologies se sont révélées infirmes dans leur langage. On peut aussi tout simplement y voir une dimension humaine essentielle mais insuffisamment honorée dans notre culture. Même si cela n’est pas sans ambiguïté, comme toutes choses humaines, cela me paraît devoir être résolument respecté et honoré. Et résolument habité. Il est surprenant et pourtant il n’est pas rare de trouver même de grands connaisseurs en matière d’art qui semblent tout-à-coup ignorer le sensible lorsqu’ils se risquent à dire le spirituel. Comme si le charnel qu’ils exaltent tout d’un coup devait laisser la place à un spirituel tellement « au-delà » qu’il en devient désincarné. Ce qui est proprement contradictoire.

   Il y a bien sûr place pour le discernement : tâche délicate et qui doit rester prudente, tant nos rapports subjectifs à l’image sont complexes. Ce discernement cependant devra se donner pour orientation de ne jamais sortir du sensible pour approcher la vérité du sensible.

 

 Le regard créateur

    Le regard créateur n’est pas seulement celui de l’artiste, du créateur d’images. Il est tout autant celui de tous ceux qui reçoivent l’œuvre et la considèrent. Trop souvent nous glissons sur les images. Nous ne les regardons pas vraiment. Nous y projetons nos interprétations hâtives, en fonction de nos attentes, de nos craintes, de nos propres images intérieures. Cela nous plaît ou ne nous plaît pas. Mais nous avons manqué l’image, faute de l’avoir véritablement regardée et vue, dans sa matérialité même qui est espace, couleur, composition, volume, lumière. (…)

 

Vérité de l’image

Ne me touche pas, Crète XVIe siècle

 

   La justesse est plutôt à chercher dans le regard qui sait produire ou lire l’image dans le mouvement qui lui donne naissance : intériorité réciproque de ce qui est vu et de ce qui est donné à voir par l’image. Peut-être l’image est-elle toujours une icône quand elle est dans cette vérité-là. Et si l’on voulait parler d’image « sacrée », ce serait de la percevoir comme le « sacrement » de cette vérité-là. Non pas illustration d’un message spirituel ou religieux mais correspondance vivante qui, par le regard juste, fait advenir la vérité du réel dans le sensible.

   Quand le regard est un regard de Foi, c’est-à-dire une écoute de la Parole de Dieu, l’image accède au rang d’écho charnel de cette Parole. Dès lors on peut penser que s’il y a un art chrétien, ou si l’image peut devenir icône, ce n’est pas au thème – religieux ou non – qu’ils le doivent, mais à la qualité du regard et de l’écoute qui émergent dans le sensible. À partir de là, on peut lire et interpréter les divers patrimoines artistiques religieux, en identifiant la cohérence sensible qu’ils ont su mettre en œuvre dans chacune de leurs traditions religieuses ou spirituelles.

 

 Le souci catéchétique

   Le goût du sensible et la rupture culturelle de la mémoire s’allient spontanément aujourd’hui pour stimuler la recherche catéchétique de l’Église, dans sa vocation à exprimer et soutenir la foi des chrétiens. Là aussi il y a lieu de vigilance et de recherche.

  Si la catéchèse aujourd’hui traverse une crise que personne ne nie et que tous ont le  courage d’affronter courageusement, ce n’est pas faute d’avoir ignoré le pouvoir de l’image. Dès ses débuts le renouveau catéchétique a donné place au sensible en suscitant l’activité des enfants par le dessin. Plus tard le souci anthropologique et la mise en valeur de la fonction symbolique allaient dans le même sens. Mais il est fort probable que, simultanément, les langages, les discours explicites soient restés étanches par rapport à ces sources vitales. Une grave crise des langages demeure où l’on peine à dire l’Évangile, à la fois comme parole neuve et comme parole capable de réellement être entendue, c’est-à-dire de toucher.

  La décision prise récemment de faire redécouvrir à toute la communauté ecclésiale la démarche de l’initiation chrétienne peut effectivement bénéficier grandement de la sensibilité à l’art qui nous habite aujourd’hui. Mais il y a bien des pièges à éviter. La tentation est grande notamment de faire jouer au patrimoine religieux le rôle de compensation à notre impuissance à dire ou à montrer. Cela pourrait avoir un effet pervers en induisant inconsciemment l’idée que tout cet art religieux reste d’hier et n’est plus performant aujourd’hui.

  Un autre risque serait d’aborder les œuvres, tout particulièrement dans la peinture, par le thème religieux qu’elles traitent et non par leur traduction sensible : espace-lumière, couleurs, lignes, compositions… Ce qui revient à ne pas voir. En revanche, entrer en contact avec l’œuvre dans sa vérité – c’est-à-dire dans la façon sensible dont elle exprime le regard qui l’a fait naître – c’est permettre éventuellement d’être touché par la parole évangélique qui en est l’origine.

  Pourtant, la création, plus que la redécouverte du patrimoine, devrait être la préoccupation dominante de tous. Cela se joue dans la création artistique. Cela doit se jouer dans l’expression même de la Foi, née de l’écoute de l’Évangile. Les gestes de l’initiation chrétienne et tout particulièrement la liturgie devraient en être les lieux privilégiés. De très belles réalisations en ont déjà ouvert le chemin.

 

 

Présentation du livre L'art un enjeu pour la foi

(Éditions de l’Atelier, Paris, 2002, 127 p.)

 

Ce livre[1] est paru sous la direction de Régine du Charlat, directrice de l’Institut des Arts sacrés à l’Institut catholique de Paris. Il est préfacé par Mgr Joseph Doré, archevêque de Strasbourg et ancien professeur de théologie à ce même Institut catholique. La conclusion est de Joseph Caillot. Il est composé en grande partie par des enseignants à l’Institut des Arts sacrés : Claire-Anne Baudin, Emmanuel Bellanger, Joseph Caillot, Jérôme Cottin, Annick Flicoteaux, Geneviève Hébert, Bernard Klasen, Joseph Marty, Elisabeth Oberson, Patrick Piguet.

Le goût de l'art qui s'affirme aujourd'hui montre bien qu'il tient une place essentielle. La création artistique et l'expérience esthétique sont lieux d'expérience forte où se joue, dans le sensible, tout l'art de vivre humain, tout l'art de vivre chrétien. Ce lieu privilégié de l'émotion doit être aussi celui de la pensée et de la réflexion théologique.

Les auteurs de cet ouvrage appuient leurs réflexions sur les arts, reçus et interprétés dans la foi, à partir d'œuvres de la littérature, du cinéma, de la musique ou encore des arts plastiques. Ce livre, riche de l'enthousiasme et du travail qui lient les enseignants de l'Institut d'Arts Sacrés et de l'Institut de Musique Liturgique, a l'ambition de donner à ressentir quelque chose de l'expérience artistique et d'enrichir cette expérience par la réflexion, de façon à la discerner et à la nommer.

 

La co-naissance de soi et du monde (extrait du livre)

« Dans l'expérience esthétique, l'homme advient à lui-même, au monde et à autrui. Le cocher de Cézanne rapportait qu'il arrivait souvent au peintre, quand il se rendait sur le motif, de se dresser brusquement dans la voiture, pris dans une sorte d'extase ou de ravissement qui le transfigurait : « Regardez (…) ces bleus, ces bleus sous les pins, ce nuage là-bas, (…) » Ce bleu signifiait la donation d'un monde. Quel plus grand événement que celui de l'avènement d'un monde ? Cézanne à chaque fois faisait l'expérience de cet événement toujours inouï. Un monde est là, enfin, et nous existons. L'événement permet à un individu humain d'« advenir à soi à partir de ce qui lui advient ». L'expérience sensible ne contient ni ne reproduit des choses, elle est le moment inaugural de leur constitution, où nous aussi nous nous mettons à exister, autrement. Nous y éprouvons que le réel « n'est pas l'objet convenu d'une perception domestiquée, mais l'événement-avènement d'une rencontre du monde avec lui-même en nous, et de nous avec nous en lui ». Elle nous expose à nous-mêmes et au monde dans une mutuelle ouverture qui le fait être, et nous exister. Le monde nous parle, quand nous parlons de lui. Il nous regarde, quand nous le regardons. Il n'y a plus là qu'une seule chair, une seule intrication sensible. Cette expérience toujours personnelle ne peut être confondue avec une subjectivité condamnée à la particularité des goûts et des couleurs dont on ne discute pas. C'est à chacun de nous qu'advient le sensible, et à tous, dans une intersubjectivité dont il est possible de vérifier l'universalité. L'expérience esthétique, cristallisation de l'événement et de l'émotion au plus intime de l'être, chair et esprit confondus, exprime, comme le disait Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling : « l'homme tout entier (…) en ce qu'il a d'ultime en lui, la racine de toute existence ». De ce point de vue elle est déjà une expérience profondément unificatrice. Elle construit l'être humain, elle l'unifie. Il est remarquable à ce sujet que, hors savoir, hors érudition, dans une perte des références intellectuelles, amnésique ou aphasique, demeure cependant une mémoire spirituelle aussi bien que charnelle du sensible.

Geneviève Hébert p.97



[1] Cette présentation a été formulée en 2002. L'extrait final est de Geneviève Hébert professeur de philosophie à l'institut catholique de Paris, membre du comité de rédaction de la revue ''Études'' et du comité de lecture de la collection ''Philosophie et Théologie'' aux éditions du Cerf..