Jean-Marie Martin dit souvent ceci : pour saint Jean, que les péchés soient levés et que soit reconnu le Fils (le Fils un) et les enfants dans le Fils un, ça signifie la même chose. Il explique ici d'où il tient ça. En plus de cet acquis (être enfant et être pardonné c'est la même chose), il nous initie aux structures de pensée de saint Jean, en particulier à cette référence judiciaire que toute vérité se tient entre le témoignage de deux ; c'est en effet un principe qui se trouve dans le Deutéronome. La même méditation se trouve en plus développée dans un autre message où le premier texte lu est celui du Prologue de Jean : Voici l'agneau de Dieu qui enlève le péché du monde.

 

Filiation et levée du péché

 

Premier texte : 1 Jn 2, 12- 17

Nous en sommes au verset 12 du chapitre 2[1].

« 12 Je vous écris, petits-enfants, de ce que vos péchés vous sont levés à cause de son nom. 13 Je vous écris, pères, de ce que vous l’avez connu dès l’arkhê. Je vous écris, jeunes gens, parce que vous avez vaincu le mauvais. – Et puis une reprise quasi à l'identique. – 14 Je vous ai écrit, petits-enfants, de ce que vous avez connu le Père. Je vous ai écrit, pères, de ce que vous avez connu celui qui est dès l’arkhê. Je vous ai écrit, jeunes gens, de ce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le mauvais. »

Vous avez ici une sorte d'égalité entre les termes petits-enfants, pères, jeunes adultes, et ce qui fait qu'on peut les appeler ainsi (l'explication qui correspond à ces différents titres). On peut penser bien sûr que Jean écrit à différents membres de la communauté à laquelle il s'adresse : les petits-enfants, les pères, les jeunes. Je pense plutôt qu'il déploie ici trois aspects de toute foi c'est-à-dire que : 1) toute foi est filiale, 2) toute foi est en référence au principe, au commencement de la foi, et les pères sont du côté du commencement, 3) toute foi est adulte et jeune, et a pour tâche de vaincre le mal (le mauvais). Donc ce sont probablement plutôt des aspects qui appartiennent à chacun des correspondants.

Mais ce qui est intéressant dans ce texte, c'est que les égalités sont très claires à propos des pères et des jeunes gens – les motifs, si vous voulez, les raisons pour lesquelles il les appelle pères ou  jeunes gens, c'est limpide. Pour les petits-enfants, non :

Prenons ces trois catégories en prenant en compte les deux mentions qui sont faites de chacune d'entre elles. Commençons par la fin.

– « Je vous écris, jeunes gens, de ce que vous avez vaincu le mauvais. » et « Je vous ai écrit, jeunes gens, de ce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous et que vous avez vaincu le mauvais. » Ce qui domine ici c'est l'idée de force et l'idée de victoire sur le mauvais, et évidemment ceci explique la notion de jeunes gens : c'est le trait des jeunes gens que d'avoir la force et d'être apte au combat.

– « Je vous écris, pères de ce que vous l’avez connu dès l’arkhê. » et « Je vous ai écrit, pères, de ce que vous avez connu celui qui est dès l’arkhê. » C'est deux fois la même chose. En effet le père va du côté de l'origine, du côté du principe, c'est logique.

– Pour les petits-enfants on a d'un côté : « Je vous ai écrit, petits-enfants, de ce que vous avez connu le Père » ; en effet c'est connaître le père qui constitue l'enfant comme enfant, et on a de l'autre côté : « Je vous écris, petits-enfants, de ce que vos péchés vous sont levés à cause de son nom. » Là c'est la seule chose qui ne va pas puisqu'on ne voit pas le rapport entre les deux phrases. Eh bien ça va quand même : pour Jean être les petits-enfants du Père, ça signifie être pardonnés. Il faut en effet être logique : si ça marche dans les deux autres cas, ça doit marcher ici, même si je ne comprends pas le chemin. Donc pour Jean, que les péchés soient levés et que soit reconnu le Fils (le Fils un) et les enfants dans le Fils un, ça signifie la même chose.

 

Deuxième référence : les deux voix au Baptême de Jésus.

l'agneau qui lève le péché

Et ceci nous reconduit à l'imaginal foncier, à l'icône première qui ouvre l'Évangile, à ce sur quoi il faut toujours faire référence pour ne pas rester dans des concepts mais pour avoir l'icône devant les yeux, cette image qui est construite comme la célébration anticipée de la Résurrection. Et la célébration anticipée de la Résurrection, ce qui ouvre l'Évangile, c'est le Baptême du Christ. Se rassemblent beaucoup de motifs proprement johanniques dans la lecture de cette icône, de cette scénographie. Rapport ciel / terre. Le Baptême : plongé dans les eaux, relevé.

– quand Jésus se relève, il entend la voix venue du ciel : « Tu es mon Fils » (Mc 1, 11 et parallèles)[2], cette salutation dont nous avons dit qu'elle était salutation adressée à Jésus et à la totalité de l'humanité en Lui ;

– et puis il y a le témoignage de la terre qui est la voix du Baptiste : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » (Jn 1, 29).

Or les deux témoignages doivent dire la même chose pour que le témoignage soit vrai selon une parole du Deutéronome[3] à laquelle saint Jean se réfère : « Dans votre loi il est écrit que le témoignage de deux hommes est vrai » (Jn 8, 17).

Donc la parole du ciel qui dit « Tu es mon Fils » et la parole de la terre qui dit « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » sont des paroles qui se répondent, qui se correspondent, qui disent le même témoignage, puisque la vérité se tient entre le témoignage de ces deux, le ciel et la terre. Donc filiation et levée du péché, ça dit la même chose.

 

Conséquence.

Ceci nous conduirait par ailleurs à penser qu'il y a un rapport – et on pourrait peut-être essayer de penser la qualité de ce rapport – entre le pardon, l'indulgence disons, et la paternité.

Certes le rapport Père-Fils ne se pense pas en premier à partir de la psychologie, je veux dire par là à partir de ce que nous appelons le sentiment paternel ou choses de ce genre. Non, ce serait faire fausse route que de partir de là. Père-Fils se pense dans une toute autre région et un tout autre modèle que ce qu'évoquent paternité et filiation, surtout en plus dans notre moment de culture. Parce que vous trouveriez dans l'Évangile exactement le contraire de ce qui se vit aujourd'hui. Quand vous lisez : « Le Fils ne fait rien qu'il ne voit faire au Père », votre réaction peut être : « Conformiste, le mec ! », mais la psychologie complexe du rapport père/fils est quelque chose de différent de ce qui est en question ici.

Dans nos textes, le rapport père / fils est pensé selon le rapport semence / fruit[4] : le père est la semence, le fils ne peut être que le produit de cette semence. C'est une grande sagesse antique qui se trouve comme toujours dévoyée dans les dictons : “tel père, tel fils”. C'est toujours rabaissé à un autre niveau, mais c'est la mêmeté de la semence et du fruit. C'est pourquoi Jean dit explicitement : « Le Fils ne peut rien faire qu'il ne voit faire au Père » – il ne peut pas –, et Jésus dit à propos de l'autre semence, à propos du diabolos – car il y a deux grandes semences – « Vous êtes les fils du diabolos et vous ne pouvez pas faire autrement que vouloir me tuer »car il est le meurtrier archique (principiel),le prince même du meurtre. Voilà comment se pense le rapport père-fils chez Jean… Il n'est peut-être pas à exclure que la paternité puisse impliquer quelque chose comme l'indulgence. Je suis frappé de ce que, en allemand, der sohn, le fils, soit de la même racine que die Verzeihung, le pardon. Mais c'est un petit indice qui ne prouve rien.

 

Autre conséquence.

Nous avons dit que le Fils un est, en tant que un, l'unité unifiante. Et ce que nous venons de voir indique de quelle unité il s'agit : il s'agit de l'unité de la réconciliation, donc du pardon, donc de la levée du meurtre et de la déchirure. C'est-à-dire qu'être enfant est toujours déjà pensé comme être pardonné.

Dieu dit « Tu es mon Fils », cela signifie « Je te pardonne, je pardonne à l'humanité en toi ».

 

Donc j'ai insisté un petit moment sur ce point parce que ça nous permet de relever les thèmes essentiels, de confirmer la justification (la possibilité de sens pour Jean) du rapport filiation et levée du péché.

C'est intéressant parce que ce sont vraiment les chemins d'écriture propres à Jean auxquels nous avons à être attentifs.

 


Complément[5].

Le péché se pense essentiellement comme le meurtre et c'est ainsi qu'il a rapport immédiat au sang. C'est le meurtre qui, conformément à une très vieille symbolique, me fait être dans la ténèbre qui est le lieu de la mort et non pas dans l'existence lumineuse.

La mort est pensée à partir du fratricide chez Jean, puisque la première mort est le meurtre d'Abel par Caïn.

Le libre espace de parole, le libre espace d'être devant qui constitue l'agapê fraternelle constitue en même temps l'attitude filiale. D'être pardonné et d'être fils, c'est le même. D'être fils c'est à nouveau pouvoir parler au Père, pouvoir dire "Père" ; c'est à nouveau être à l'aise, c'est-à-dire fils, c'est-à-dire enfant.



[1] Jean-Marie Martin est en session à Saint-Jean de Sixt sur le thème "Connaître et aimer" qui consiste en la lecture suivie de la première lettre de saint Jean. Le texte a été modifié pour qu'on puisse comprendre sans avoir entendu ce qui a été dit auparavant dans la session.

[2] Chez saint Jean cette phrase est mise dans la bouche du Baptiste : « Et moi j'ai vu et j'ai témoigné que celui-ci est le Fils de Dieu » (Jn 1, 34)

[3] « Un seul témoin ne sera point valable contre un homme pour quelque crime et péché que ce soit, quelque péché qu'on ait commis; sur la parole de deux ou de trois témoins, une chose sera valable.» (Dt 19, 15).