Extrait de la session Credo et joie

 

Je crois à la rémission des péchés

 

« Je crois à l'Esprit Saint, à la sainte Église catholique, à la communion des saints à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle » (Extrait du Credo dit "Symbole des apôtres").

Dans ce Credo, tout ce qui suit la mention de l'Esprit Saint a été ajouté pour des raisons dogmatiques. Il faut bien comprendre que « l'Église catholique, la communion des saints, la rémission des péchés, etc. », cela déploie « Je crois à l'Esprit Saint », ce ne sont pas des choses surajoutées ou en plus de la Trinité. L'Esprit Saint est le déploiement de la Résurrection sur l'humanité, autrement dit la constitution de l'humanité en Ekklêsia (humanité convoquée).

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Bon berger

Je voudrais insister sur un point : l'Ekklêsia, la koïnônia, sont l'une et l'autre le déploiement par l'Esprit Saint de la dynamique de résurrection. Quand Paul dit : « Il est mort pour nos péchés » (1 Cor 15), c'est cela[2]. Le péché nous concerne nous et l'humanité tout entière. Sa mort n'est pas une mort singulière pour lui, c'est l'ouverture d'un espace de communication qui est l'Ekklêsia universelle, qui est la communion (l'être ensemble) des saints (des consacrés), tout autre chose qu'une societas.

Il faut bien voir également que l'Église est une bande de pêcheurs… non, de pécheurs ! C'est une assemblée de saints au sens de "consacrés", mais ce n'est pas une assemblée de saints au sens moral du terme. Autrement dit les pécheurs peuvent faire partie de l'Église, Dieu merci, je pense même qu'il n'y en a pas qui ne soient pécheurs. C'est même un dogme. Vous apprenez ça dans le Traité de la grâce (je l'ai longtemps enseigné). À plusieurs reprises il y a eu des tentatives de constitution de l'Église en groupe de purs, et cela a toujours été récusé. Et même « Notre Père... pardonne-nous nos offenses » doit être dit par tout chrétien, même par ceux qui seraient éminemment saints.

 

« La rémission des péchés » est donc annoncée ; en effet ce qui empêche la communication interne de la koïnônia c'est la déchirure, déchirure de l'homme en lui-même et de l'homme d'avec l'homme : le péché, le désajustement (adikia) c'est essentiellement cela. La levée du péché c'est la même chose que la restitution d'une communication.

► Le mot péché est très gênant pour nous aujourd'hui.

J-M M : Pour traduire le mot grec hamartia, je garde à dessein le mot de péché provisoirement parce qu'il dit tout autre chose que ce que dit le manque, la déficience, la transgression, la faute, l'erreur, toutes ces choses qu'on pourrait essayer de lui substituer. En effet le péché (hamartia) au sens biblique du terme ne se pense pas à partir de l'idée de transgression, et encore moins à partir du sentiment de culpabilité[3]..

Le péché est la condition de possibilité d'émergence du plus haut don qui est le pardon. Autrement dit, le péché dans l'Écriture est pensé comme condition du pardon, donc comme condition du plus haut, ce qui n'est pas contenu dans les termes de faute, erreur, transgression, qui sont plus anodins.

Le péché est un mot qui n'a de sens que dans la lumière du pardon. Parler du péché pour convaincre quelqu'un d'être pécheur ou pour condamner le pécheur, parler du péché dans cette perspective, est un redoublement du péché. Le péché n'a son sens authentique que lorsqu'il est entendu dans sa relation au pardon, comme condition du pardon.

 

l'agneau qui lève le péché

Et c'est en fait la dimension du pardon qui révèle la dimension de ce que Jean appelle « le péché du monde ».

« Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » est une phrase majeure, avec la connotation sacrificielle qui, pour nous, parle mal. En effet, ce que peut signifier un sacrifice dans les cultures ou les religions nous est tout à fait étranger, et en plus ce mot n'a pas le même sens dans l'Évangile et dans ce qu'on peut relever des différentes religions.

L'agneau de Dieu, finalement, c'est la révélation que le monde a été renversé. En effet, dans le monde normal, le berger se nourrit de la chair de ses brebis, alors que le bon Berger donne sa vie pour ses brebis. C'est lui, le bon Berger, qui est à la place de l'agneau.

 

Le mot de péché est donc un mot proprement christique, c'est pour cela que, si on ne peut pas continuer à le prononcer parce qu'il ne signifie rien pour nos contemporains, il faut garder sa place, on ne peut pas le remplacer par les autres mots.

► Que signifie que le péché est la condition du pardon ?

J-M M : Cela veut dire que je ne peux penser ce que veut dire péché que dans la lumière du pardon. Si je le pense autrement je deviens, soit un législateur, soit un moralisateur. Éventuellement le péché peut avoir partie liée chez nous avec des déficiences qui ne sont pas nécessairement peccamineuses au sens strict du terme, choses qui relèveraient d'une thérapie, ou sont liées au comportement humain pré-christique (en deçà de la relation christique). Mais la christité ouvre en l'homme un espace neuf, une dimension neuve.

 C'est souvent les mots les plus durs à nos oreilles qui sont les plus précieux, cependant on ne comprend pas le plus précieux de l'Évangile. C'est pour ça qu'il ne faut pas les rayer tout de suite, il faut longuement les méditer pour pouvoir éventuellement trouver des locutions, des expressions qui font signe vers ce qui est désigné par là, mais la place de ces mots-là est essentielle à garder pour notre méditation, pour notre travail.



[1] J-M Martin a d'abord médité le sens des deux premières expressions : à la sainte Église catholique, à la communion des saints, cf Chapitre 5 : L'Esprit Saint.

[2] « La résurrection de Jésus a un sens pour la destinée de l'humanité tout entière. Ce sont des choses mystérieuses qui devraient renouveler complètement même une anthropologie, pour savoir ce qu'il en est de l'homme. Par exemple la mention « est mort pour nos péchés » (1Cor 15) signifie que la figure christique a son sens dans la filiation du Monogénês (du Fils un), mais au sens où il est unifiant de la totalité de l'humanité : être unifié c'est être absous de ce qui déchire et de ce qui disperse, donc de ce qui est péché. Donc cette petite mention « est mort pour nos péchés » conclut tout, indique (quand on sait la lire) que la dimension fondamentale du Christ est le souci, la cure (au sens de "avoir cure de"), la charge ou la tâche d'accomplir l'œuvre, qui est l'accomplissement de l'humanité tout entière ». (Extrait du chapitre 2 de la session "Credo et joie).

[3] Chez Jean, il ne faut pas l'oublier, le péché n'est jamais une transgression ou un sentiment de culpabilité. Le mot de péché, chez nous, est traité dans deux registres, celui de la transgression de la loi (ce qu'il n'est pas), ou celui du sentiment de culpabilité. Encore une fois, nous entendons à partir de nos ressources qui sont le droit, d'une part, et la psychologie, d'autre part. Ce sont les lieux les plus usuels de notre écoute. Or le mot de péché ne parle pas dans ces régions-là. Il ne désigne même pas premièrement une action humaine. Le péché désigne le Satan, c'est son nom propre. Il y a des participations à ce péché qui peuvent être appelées parfois transgressions, mais c'est pensé à partir d'autre chose que de la transgression.