Baptême, Transfiguration et Résurrection sont les trois grandes épipahanies, la résurrection n'étant pas représentée. Quel est leur rapport à la théophanie archétypique du début de la Genèse ? Quels sont les éléments communs au Baptême et à la Transfiguration ? Quels éléments retrouve-t-on dans le Prologue de l'évangile de Jean ? Comment lire le récit du Baptême de Jésus autrement que comme une anecdote ? [1]

 PLAN
        Introduction : les trois grandes épiphanies.                                                                   
        1) Théophanie essentielle.
                     a) L'Évangile comme annonce de la Résurrection, comme Résurrection annoncée.  
                     b) Les deux éléments sur lesquels s'appuie l'annonce (1 Cor 15, 1-8).
                     c) Le verset du Prologue où s'énonce en clair l'expérience de résurrection
         2) Théophanie archétypique.
                     a) Le Prologue est « selon le début de la Genèse ».
                     b) Lecture du début de la Genèse au premier siècle.
                     c) Les deux naissances de Jésus dans le premier Évangile.
        3) Théophanie globale.
                     a) La Transfiguration dans la deuxième lettre de Pierre.
                     b) Les cinq éléments essentiels de la Transfiguration.
                     c) Les éléments théophaniques présents au Baptême de Jésus.
                     d) L'expression « Fils de Dieu » à la Résurrection.
         4) Le Prologue comme théophanie.
                     a) Présence des éléments théophaniques.
                     b) L'architecture du Prologue.
                     c) Le Prologue contient tout l'Évangile.
                     d) Dieu se donne à voir.
        5) La théophanie initiale du Baptême.
                     a) La place du Baptême dans la liturgie.
                     b) Le Baptême comme théophanie initiale.
                     c) Épiphanie principielle et épiphanie initiale.
                     d) L'évangile des Ébionites : une attestation du IIe siècle.
                     e) Le baptême chrétien comme illumination.
                     f) Le Baptême du Christ comme lieu de la première bénédiction.
                     g) Au Baptême du Christ Dieu nous salut (Eph 1, 3-4).
                     h) Le Fils un et les enfants.

 

Baptême, Transfiguration et Résurrection

 

 

Introduction : les trois grandes épiphanies.

Nous autres occidentaux nous voulons Dieu dans une démonstration alors que le Dieu biblique est dans une monstration, dans une donation à voir, une théophanie, une épiphanie. Et de par là même le sens du mot Dieu est touché.

La théophanie majeure.

Quel est le lieu de la théophanie majeure ? Il n'y en a qu'un, c'est la résurrection. La résurrection est ce qui dévoile la dimension nouvelle et éternelle de Jésus, le dévoilant comme Fils qui du même coup dévoile le Père. Car s'il n'y a pas de fils, il n'y a pas non plus de père. Je sais ce que veut dire père à partir du dévoilement du fils.

C'est la demande de résurrection que Jésus fait au début du chapitre 17 : « Levant les yeux vers le ciel, il dit “ Père l'heure est venue glorifie (c'est-à-dire ressuscite, présentifie) ton Fils ce qui est que ton Fils te glorifie (te présentifie, te montre).” » Donc nous avons ici la monstration épiphanique qu'est la résurrection.

Les deux anticipations.

Or cette épiphanie de la résurrection est anticipée traditionnellement dans deux épiphanies à l'intérieur de la vie terrestre de Jésus : il y a l'épiphanie sur le fleuve qui est le Baptême du Christ, et l'épiphanie sur la montagne qui est la Transfiguration. La troisième épiphanie, l’épiphanie au jardin[2], est la résurrection. Vous avez donc trois épisodes, les deux premiers étant des indices fragmentaires de l'épiphanie essentielle qui est la résurrection.

L'Évangile ne dit rien d'autre que mort-résurrection. En particulier le Prologue de l'évangile de Jean parle de mort et résurrection en premier. Pour mettre les choses un peu en ordre je vais indiquer d'entrée que, ce texte, nous le considérerons comme une théophanie.

 

Je vais articuler ainsi notre cheminement :

  • considérer premièrement la "théophanie essentielle" ;
  • découvrir que cette théophanie essentielle est "selon" une "théophanie archétypique".
  • puis examiner ce que j'appelle provisoirement une "théophanie globale". Là il s'agira de repérer les éléments théophaniques de la Transfiguration et de regarder quels sont ceux qui sont présents au Baptême et à la Résurrection.
  • montrer ensuite que le Prologue est structuré selon cette théophanie globale ;
  • puis évoquer rapidement la "théophanie initiale" qui est le Baptême de Jésus

 

1) La Résurrection comme théophanie essentielle.

La théophanie essentielle, c'est la résurrection, c'est-à-dire que tout est suspendu à la résurrection, que ce soit sous la dénomination de résurrection ou de gloire, ou dans l'expression  "monter vers le Père". Il y a un certain nombre d'expressions traditionnelles qui disent cela.

a) L'Évangile comme annonce de la Résurrection, comme Résurrection annoncée.

Notre texte est un évangile, et c'est le mot Évangile que je veux considérer pour le conduire à théophanie. Le mot Évangile est un mot dont l'usage par les premières communautés chrétiennes précède la dénomination des quatre petits livres qu'on appelle les évangiles.

L'Évangile est d'abord un mot singulier qui signifie « l'annonce de la résurrection » ou même « la résurrection annoncée ». Le mot Évangile est plein quand il dit « Jésus est ressuscité » ; le mot Évangile est totalement vide quand il ne dit pas « Jésus est ressuscité ». Paul le dit explicitement : « Si le Christ n'est pas ressuscité notre annonce est vide (kénon) et votre foi est vide. » (1 Cor 15, 14). Donc la résurrection emplit tout et, sans elle, c'est vide.

L'Évangile est recueilli par la foi : l'Évangile est ce qui vient ou ce qui s'annonce ; la foi est ce qui recueille. L'Évangile est ce qui annonce la résurrection, la foi est ce qui recueille la résurrection. Voilà quelque chose qui d'abord nous oblige à repenser aussi le mot de foi puisque, « ma foi à moi », c'est « ce que je crois ». « Ce que je crois » est le titre d'une collection où chacun dit ce qu'il pense. Mais ici foi ne signifie pas « ce que je pense », foi signifie « accueil de la résurrection », un point c'est tout.

Ici je ne légifère pas pour l'emploi du mot de foi dans les discours ultérieurs au Nouveau Testament, il devient ce qu'il devient. Simplement je constate que foi, Évangile et résurrection constituent une configuration d'éléments indissociables pour le sens dans les premières communautés chrétiennes.

b) Les deux éléments sur lesquels s'appuie l'annonce (1 Cor 15, 1-8).

Je vais prendre un tout petit texte, parmi un grand nombre possible, puisque c'est une constante. Je pense d'ailleurs que ce que je suis en train de dire ne serait contesté par personne. Comme c'est un préalable à l'entrée en saint Jean, je prends le début du chapitre 15 de la première épître aux Corinthiens[3].

« 1Je vous fais connaître, frères, l'Évangile que je vous ai évangélisé (que je vous ai annoncé) et que vous avez reçu (accueilli), dans lequel vous êtes établis fermement 2et par lequel vous êtes saufs. […]  3Car je vous ai transmis (parédoken) en premier– en premier est un mot intéressant parce qu'il peut signifier : en premier parce que c'est l'essentiel, le plus important ; mais aussi en premier parce que c'est lors de ma première visite, c'est la première chose que je vous ai annoncée. Les deux sens sont tout à fait possibles et compatibles – ce que j'ai moi-même reçu, à savoir que Christos est mort pour nos péchés, selon les Écritures, 4qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures. »

Vous reconnaissez ici les expressions mêmes du Credo, et dans les Églises le Credo s'est développé autour de ce noyau, autour de ce point central[4].

Du texte de 1 Cor 15 il faut retenir quelques mots qui sont passés dans notre « Je crois en Dieu » : il y a « selon les Écritures ( kata tas Graphas) » qui est répété deux fois et il y a ce que le texte ajoute, à la suite de ce que nous avons lu : « Je vous ai transmis que5et qu'il s'est donné à voir (ôphtê) à Képhas (Pierre), puis aux douze, 6ensuite il s'est donné à voir à plus de cinq cent frères en une seule fois, parmi lesquels la plupart demeurent (vivent) encore maintenant, certains cependant sont morts ; 7ensuite il s'est donné à voir à Jacques et à tous les apôtres ; 8et au dernier de tous comme à un avorton, il s'est donné à voir à moi aussi. »

L'Évangile est essentiellement l'annonce qui a pour contenu (si l'on peut dire) : « Jésus est mort et ressuscité », car mort et ressuscité ça tient ensemble. Ensuite ce contenu s'appuie sur :

  • d'une part les Écritures,
  • d'autre part un donner à voir, une expérience : l'expérience de Jésus ressuscité est donnée à ses témoins choisis, et c'est ce qui fonde toute foi.

Car il s'agit en 1 Cor 15 de déterminer l'Évangile dans un chapitre qui précisément répond à une contestation à propos de la résurrection.

c) Le verset du Prologue où s'énonce en clair l'expérience de résurrection.

Dans le Prologue le lieu où en plus clair s'énonce la résurrection se trouve au verset 14 : « Nous avons contemplé sa gloire »[5]. Gloire est le nom le plus traditionnel de la résurrection. Lorsque nous étudierons ce verset 14 en détail nous montrerons que gloire signifie la présence, la présence radieuse.

Alors vous remarquez qu'au verset 14 apparaît pour la première fois le mot « nous » comme sujet d'un verbe qui dit l'expérience initiale, qui répond au donner à voir. Donc tout ce texte est fondé, comme tous les fragments d'Évangile, comme l'Évangile premier, singulier, sur l'expérience de la gloire, c'est-à-dire sur l'expérience de la résurrection.

Du reste puisque l'Évangile est tout sauf une biographie de Jésus, les épisodes sont racontés à partir de leur sens révélé dans la résurrection, et non pas à partir de ce que les apôtres ont vécu éventuellement au moment de cet épisode. C'est en ce sens-là que l'Évangile est pour une part le témoignage de ce que les apôtres n'ont pas vécu, c'est-à-dire le témoignage de ce qu'ils ont manqué à vivre. « Ils ne comprirent pas alors » (Jn 12, 16), c'est explicitement eux qui le disent. Seulement les apôtres n'éprouvent aucun intérêt à réciter ce qu'ils n'ont pas compris, donc ils le relisent à la lumière de la dimension ressuscitée de Jésus. Il faut que nous apprenions à lire ainsi.

 

2) Théophanie archétypique.

Puisque les deux sources de l'Évangile sont "l'expérience de la résurrection" et le « selon les Écritures », nous nous interrogerons aussi à propos de chaque texte que nous lisons sur ce qui fait l'autre pilier, le « selon les Écritures ».

►  J'aurais besoin que vous m'expliquiez "théophanie" et "archétypique", excusez-moi.

J-M M : Oui, bien sûr. Une théophanie c'est une monstration : Dieu se montre, Dieu se donne à voir. Phaïneïn (montrer), c'est la magnifique racine grecque pha qui a donné phôs (lumière) et qui donne tous les mots en "phanie" c'est-à-dire en manifestation, en luisance. Et Chez Jean, de façon générale, on ne pense pas à partir d'une définition, mais par référence à l'archétype. Par exemple penser la mort, c'est se référer à la première mort[6]. On pourrait dire prototypos, mais plus radicalement archétypos.

a) Le Prologue est « selon le début de la Genèse ».

Quel est, pour le Prologue, le « selon les Écritures » ? Nous avons déjà vu que c'est selon le début de la Genèse :

                         GENÈSE (Premiers versets)                 JEAN 1              .

                             Dans l'Arkhê                                    Dans l'Arkhê
                               Dieu dit                                          était la Parole (le Logos)
                                                                                       vers Dieu
                             “Lumière soit ”                                … la lumière

Mais cette référence à la Genèse ne veut pas dire « référence à l'idée de création » car la Genèse dans le Nouveau Testament n'est pas lue comme récitant la création du monde. Le Fiat lux (Lumière soit) de la Genèse est lue comme la théophanie archétypique, comme l'archétype de toute théophanie.

Vous ne me croyez pas ? Je ne veux pas vous laisser incrédules, je voudrais vous aider à faire ce chemin. Bien sûr vous n'êtes pas forcés de me croire, seulement je voudrais que, quand vous ne me croyez pas, vous fassiez semblant ; je veux dire par là que vous me croyiez "par hypothèse", c'est-à-dire que vous disiez : « Ça fait partie d'une totalité qui est un chemin, c'est son chemin, d'accord pour l'instant », quitte ensuite à aller voir. Mais si vous bloquez, si vous dites « Non ce n'est pas possible, je refuse » tout est arrêté.

b) Lecture du début de la Genèse au premier siècle.

Je vais vous donner un petit indice pour attester ce que je vous ai dit. Vous savez, j'ai fait l'étude des lectures des premiers versets de la Genèse dans les trois premiers siècles, attentivement, aussi bien chez les gnostiques que chez les chrétiens de la grande Église.

C'est au début du IIe siècle qu'on commence à lire le début de la Genèse comme fabrication du monde. À partir de quoi est-ce qu'on le lit ainsi ? Ce n'est pas du tout à partir de l'Écriture, mais à partir du Timée de Platon.

Comment lit-on le début de la Genèse au premier siècle ? Vous avez un lieu sourciel – des lieux sourciels de la sorte j'en ai trois ou quatre qui sont pour moi absolument précieux – c'est un lieu de Paul, et c'est la seule exégèse explicite que nous ayons du début de la Genèse dans le Nouveau Testament.

Cette exégèse est faite dans le début de notre Prologue, mais c'est très clair en 2 Cor 4, 6 : « Car le Dieu qui a dit "Lumière luise d'entre les ténèbres", c'est lui qui fait luire dans nos cœurs pour la connaissance de Dieu sur le visage du Christ. » Le lieu de la Genèse c'est dans nos cœurs, le « Fiat lux » c'est la naissance de la connaissance de Dieu en nous, c'est la théophanie en nous. Cette théophanie a lieu de façon explicite dans la foi au Christ comme le texte le dit explicitement.

c) Les deux naissances de Jésus dans le premier Évangile.

Je crois que ce que je dis peut être dur parce que ce n'est pas selon notre usage. En effet l'usage de la théologie est de distinguer deux naissances de Jésus :

  • une naissance éternelle du sein du Père en tant que Fils de Dieu,
  • et puis la naissance du sein de la vierge Marie en tant qu'homme.

Alors que le premier Évangile, lui, connaît deux naissances mais pas celles-là. En effet il s'articule à la résurrection, et il y a alors deux naissances :

  • la résurrection c'est la naissance du Christ[7],
  • et cette naissance est "selon" la naissance du « Fiat lux »[8].

Pourquoi l'attestation est-elle décalée, la figure n'est-elle pas la même ? Parce que la théologie se construit comme une négociation entre les possibilités d'écoute de l'Occident et la parole originelle de l'Écriture, et ce qui régit ensuite la théologie d'Occident, c'est la distinction entre incréé et créé, la distinction entre l'éternel et l'économie[9] au sens biblique du terme, c'est-à-dire l'histoire du salut.

Le lieu où l'on aperçoit le passage de la lecture dans le sens que je dis avec ce qui deviendra une lecture dominante en Occident, c'est un petit opuscule de Tertullien (début du IIIe siècle) qui s'intitule Adversus Hermogenem (Contre Hermogène) ; Hermogène est un hérésiarque (si on veut) du IIe siècle. Et c'est très intéressant parce que Tertullien garde à la fois des éléments de la structure antérieure et inaugure la nouvelle structure de pensée. Cela entraîne une grande incohérence dans son discours, mais c'est cette seconde articulation qui prendra le pas et qui rendra possible la question du concile de Nicée, la dogmatique etc.

Cela suffit pour nous pour l'instant. Nous avons donc vu la théophanie essentielle et la théophanie archétypique.

 

3) Théophanie globale : la Transfiguration.

J'ai dit que nous voulions ensuite nous informer sur ce que j'ai appelé une "théophanie globale". Je voudrais donc examiner quels sont les matériaux textuels, thématiques, motiviques (au sens musical du terme) auxquels on a recourt pour articuler et énoncer cette expérience de la résurrection, donc les éléments qui rentrent dans les principales théophanies. Et pour cela je vais me servir d'une théophanie qui n'est ni celle du Baptême ni celle de la Résurrection : c'est la théophanie sur la montagne, donc la Transfiguration. Vous vous rappelez que j'ai déjà énoncé ces trois théophanie principales.

La Transfiguration est racontée dans les trois évangiles synoptiques, elle n'est pas racontée chez Jean, mais tout le matériau de la Transfiguration contribue au discours johannique sur une autre théophanie, c'est-à-dire qu'il y a un matériau de base pour dire le théophanique.

a) La Transfiguration dans la deuxième lettre de Pierre.

Cette théophanie sur la montagne se trouve curieusement dans un petit texte qui sans doute est tardif dans nos Écritures, à savoir la deuxième lettre de Pierre (2 Pierre 1, 16-21). Je voudrais que nous lisions cela. C'est la première fois que je fais état de ce texte. Je cite souvent les mêmes textes fondamentaux mais je pense que celui-ci est également fécond. J'ai repensé à ce texte parce qu'il faisait partie de la liturgie de la Transfiguration cette année.

Transfiguration du Christ, icône, Louvre ML145« 16 En effet, ce n'est pas en nous mettant à la traîne de fables tarabiscotées que nous vous avons fait connaître la puissance et la venue de Notre Seigneur Jésus-Christ, mais pour l'avoir vu de nos yeux dans tout son éclat. 17Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir”. 18Et cette voix, nous-mêmes nous l'avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. 19De plus, nous avons la parole des prophètes qui est la solidité même, sur laquelle vous avez raison de fixer votre regard comme sur une lampe brillant dans un lieu obscur, jusqu'à ce que luise le jour et que l'étoile du matin se lève dans vos cœurs. 20Avant tout, sachez-le bien: aucune prophétie de l'Écriture n'est affaire d'interprétation privée. 21En effet, ce n'est pas la volonté humaine qui a jamais produit une prophétie, mais c'est portés par l'Esprit Saint que des hommes ont parlé de la part de Dieu. » (Traduction TOB).

Vous avez remarqué sans doute deux parties : la première partie accentue le « nous avons vu » (« c'est fondé non pas sur des fables mais sur ce que nous avons vu »), et la deuxième partie dit que nous avons un langage prophétique qui est les Écritures. Donc nous retrouvons ici les deux éléments porteurs de l'Évangile : l'expérience de la gloire faite par « nous », et le « selon les Écritures ». À propos de chacun de ces deux éléments le texte est merveilleux dans le détail.

Nous sommes devenus, dit-il, « époptes de cette grandeur » (fin du v.16) : "la grandeur" ici c'est la dimension de résurrection ; et épopte, d'une part c'est un mot dont vous voyez la racine (optique, correspond au verbe voir), d'autre part c'est un mot qui est utilisé à l'époque dans les religions à mystère comme le mystère d'Éleusis, pour dire la participation à la vision du mystère.

Et Pierre distingue cela de l'utilisation de « mythes sophistiqués ». Le mot muthos (mythos) est un mot magnifique en lui-même mais qui a pris de bonne heure aussi un sens péjoratif. Ici c'est son sens péjoratif qu'il a d'ailleurs à notre oreille dans le langage courant (je ne dis pas dans le langage des historiens des religions). Il est traduit dans le texte qui a été lu par "fables", c'est une bonne traduction.

Quand a eu lieu cette expérience ? Pierre fait ici allusion au moment où « 17Il (Jésus) reçut d'auprès de Dieu Père honneur et gloire, une voix étant portée sur lui à partir de la gloire de grandeur, et disant ceci : Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me complais. 18Et cette voix nous l'avons entendue portée du ciel – ils sont époptes parce qu'ils ont entendu la voix, la voix qui donne de voir – lorsque nous étions avec lui sur la montagne sacrée – donc la montagne de la Transfiguration. »

Le reste serait également très intéressant à lire dans le détail mais nous allons laisser tomber ce passage pour aller voir cette théophanie de la montagne dans les Synoptiques.

b) Les cinq éléments essentiels de la Transfiguration.

Prenons par exemple le chapitre 17 de Matthieu (v.1-5).

« 1Et six jours après Jésus prend avec lui Pierre et Jacques et Jean son frère, et il les conduit sur une montagne élevée, en privé. 2Et il se métamorphosa devant eux et son visage se mit à luire comme le soleil. Ses vêtements devinrent blancs comme la lumière. 3Et voici que se donnèrent à voir à eux Moïse et Elie parlant avec lui. 4Prenant la parole Pierre dit à Jésus : “Seigneur il nous est bon d'être ici, si tu veux faisons trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Elie”. 5Tandis que celui-ci parlait, voici qu'une nuée lumineuse les ombragea. Et voici une voix venue de la nuée, disant : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je me complais, écoutez-le”. »

Nous avons ici des éléments essentiels, à savoir :

1. La parole qui dit « Tu es mon Fils. »

2. La descente du pneuma soit sous une forme soit sous une autre. Ici c'est sous la forme de nuée lumineuse.

3. La présence des témoins que sont ici les apôtres Pierre, Jacques et Jean, ce qui correspond au "nous apostolique" de la lettre de Pierre.

4. La présence des témoins que sont Moïse et Elie, à savoir l'Écriture, car une façon de dire l'Écriture chez les Anciens c'est « la Loi et les prophètes » ; or Moïse est le type de la Loi et Elie est le type du prophète.

5. Enfin il y a la thématique de la tente qui a une signification très profonde. Elle est présente également dans le Prologue : « Et le Verbe fut chair, il a demeuré en nous ». En effet le "il a demeuré" c'est en fait "il a planté sa tente" (eskênôsen). Nous n'avons pas du tout encore médité le sens de cela.

Pour l'instant ce que je recueille, ce sont des éléments constants de la théophanie. Ensuite il faudrait voir leur importance.

Regardons maintenant s'ils sont dans les deux autres épiphanies principales que sont le Baptême et la Résurrection.

c) Les éléments théophaniques présents au Baptême de Jésus.

Certains des éléments qu'on vient de repérer se retrouvent au Baptême où :

  • le ciel s'ouvre,
  • le pneuma descend sous la forme d'une colombe,
  • une voix se fait entendre qui est la voix du ciel et qui dit « Tu es mon Fils bien-aimé en qui je me complais » donc la formule est la même ;
  • il y a un ou des témoins qui voient la descente de la colombe et entendent la voix venue du ciel mais, suivant les évangélistes, c'est Jean-Baptiste ou la foule ou seulement Jésus.

Par contre la présence de Moïse et d'Élie (ou de l'Écriture comme telle) ne figure pas dans le Baptême.

d) L'expression « Fils de Dieu » à la Résurrection.

Par ailleurs vous savez qu'il n'y a pas de mise en scène de la Résurrection[10] : si l'on célèbre les deux théophanies du Baptême et de la Transfiguration, c'est justement parce que la Résurrection comme telle n'a pas de mise en scène.

La Résurrection comme telle n'a pas de mise en scène mais l'expression « Fils de Dieu » a à voir avec la Résurrection.Qu'est-ce qui permet de le dire ? C'est une citation qui se trouve dans les Actes des apôtres. C'est aussi une des citations les plus précieuses. Elle se trouve au chapitre 13, et elle est dans un discours que Paul fait aux Juifs à Antioche de Pisidie.

Paul dit : « Celui que vous avez mis à mort, Dieu l'a ressuscité le troisième jour selon ce qui est écrit dans le Psaume 2 : “Tu es mon fils, aujourd'hui je t'engendre”. » Ressusciter c'est être engendré aujourd'hui, dans l'aujourd'hui de Dieu.

Certes la façon dont nous pensons l'expression "Fils de Dieu" n'a pas grand-chose à voir avec la façon dont originellement elle s'introduit dans nos Écritures. Je ne dis pas que ça répond à toutes vos questions, mais déjà ça doit nous débouter d'avoir à la penser de façon immédiate et sauvage. Il y a eu lieu de rechercher ce que veut dire Fils de Dieu.

Fils de Dieu signifie Ressuscité, et ceci est une chose essentielle. Il est clair que, d'un certain point de vue, l'expression "fils de Dieu" a une préhistoire sémantique : "fils de Dieu" c'est, dans l'Ancien Testament, le nom du peuple de Dieu ou du roi qui fait l'unité du peuple. Les expressions Christos, Seigneur préexistent aussi à la Résurrection mais, quand ces mots sont employés dans le Nouveau Testament, ils sont ressourcés pour dire l'unique chose à dire qui est la Résurrection, ils prennent sens neuf et plus originel à partir de l'expérience de résurrection.

Donc ceci c'était à propos de « Tu es mon Fils ».

 

4) Le Prologue comme théophanie.

a) Présence des éléments théophaniques.

Nous allons voir que la plupart des éléments théophaniques sont présents dans le Prologue :

– Le pneuma. Dans le Prologue et il n'est pas question du pneuma (de l'Esprit Saint), il n'y est pas. Cependant nous verrons demain que le mot pneuma n'est pas prononcé comme tel, mais qu'il est prononcé dans un vocabulaire qui lui est réservé et qui est équivalent.

– Les apôtres. Ils sont présents dans le "nous" de « Nous avons contemplé sa gloire ».

– Les Écritures (Moïse et Élie). Pour ce qui est de la présence de Moïse et d'Élie, il y aura beaucoup de choses à dire. En effet cela n'est pas développé dans la théophanie initiale du Baptême, mais on trouve Moïse et Élie chez saint Jean, parce qu'il rassemble la théophanie que j'ai appelé globale (pour lui donner un nom) avec la théophanie initiale du Baptême. Nous verrons, en reprenant l'ensemble du Prologue, que la présence de Moïse et d'Élie configure tout le Prologue.

– La tente. Nous avons déjà vu que la thématique de la tente était présente dans le Prologue (« il a planté sa tente en nous » v. 14).

b) L'architecture du Prologue.

Pour nous d'une certaine façon s'esquisse l'architecture du Prologue :

Moïse est présent puisque, nous l'avons déjà vu, le Prologue est une lecture du début de la Genèse et que la Genèse c'est Moïse. En effet la Torah comprend les cinq livres du Pentateuque censés avoir été écrits par Moïse, et quand on parle de la Torah, on dit « les écrits de Moïse ». Donc Moïse est ici même si son nom n'y est pas.

– Ensuite il est fait mention du Baptiste (v. 6-7). Or le Baptiste c'est Élie. La question du rapport entre le Baptiste et Élie est posée tout au long, soit que le Baptiste dise qu'il n'est pas Élie, soit qu'on dise qu'il est Elie ; les deux se trouvent dans nos Écritures. Il représente toute la prophétique récapitulée en lui. En effet Jésus dit « 12Je vous dis qu'Élie est déjà venu, qu'ils ne l'ont pas reconnu… 13Les disciples comprirent alors qu'il leur parlait de Jean-Baptiste » (Mt 17) ; et par ailleurs chez Jean on vient poser au Baptiste une question : « Es-tu Élie ? » Et il dit « non ». Donc il est et il n'est pas, mais il est dans la figure d'Élie.

– Ensuite nous avons « nous » (v. 14) c'est-à-dire ceux qui ont reconnu la résurrection : nous les croyants, en tout cas le nous apostolique (en particulier Pierre, Jacques et Jean).

– Ensuite à nouveau le Baptiste dont nous avons dit qu'il était dans la figure d'Elie (v. 15).

– Enfin on a Moïse : « la loi fut donnée par Moïse » (v. 17).

Donc notre texte est structuré comme ceci :

     A : Moïse : référence à Genèse, le livre de Moïse (v. 1-5) ;
           B : Élie : le Baptiste (v. 6-8) ;
                 C : « Nous » : ceux qui ont reconnu la résurrection (v. 14) ;
           B' : Élie : le Baptiste (v. 15) ;
     A' : Moïse  (v. 16-18) ;

et le lieu central c'est bien le "nous".

Les témoins sont d'une certaine façon l'Écriture, c'est-à-dire Moïse et Élie (la Loi les prophètes) et "nous" (le nous de « nous avons contemplé »). Autrement dit c'est « selon les Écritures » et « selon l'expérience de résurrection », et ceci constitue l'événement christique. Je dis "événement" parce que le verbe qui va dominer dans les versets 9-12 c'est « Il est venu » donc "venir", et au verset 14 « nous le contemplons ». Ceci est donc un événement ou un avènement, un venir.

c) Le Prologue contient tout l'Évangile.

Qu'est-ce qu'un événement ? J'ai ma petite définition : «Un événement c'est l'intrication de protagonistes et de témoins.»:

  • protagonistes : ça vient et ça reçoit ;
  • témoins : ceux qui reçoivent deviennent aussi témoins, c'est "nous" ; par ailleurs la première chose qui est dite à propos du Baptiste, c'est qu'il est venu pour témoigner.

Le mot témoin chez Jean a une signification toute particulière qui n'est pas exactement ce que nous appelons témoignage. Nous aurons peut-être l'occasion d'y venir.

En tout cas ceci veut dire que nous avons ici l'avènement, et donc l'événement témoigné : nous avons la totalité de l'Évangile dans ce passage. Et dans ce cas ce n'est pas un Prologue.

D'autre part ce n'est pas un Prologue pour une autre raison, c'est que, dès le début, nous sommes déjà dans le récit du Baptême. Quand, au verset 6, intervient « Fut un homme, son nom Jean », il ne faut pas avoir l'impression d'une chute parce que, dès les premiers versets, nous étions déjà au Baptême du Christ. Nous n'étions pas au Baptême du Christ comme à un petit événement de jadis, nous étions déjà dans le Baptême du Christ comme événement témoigné, témoigné depuis le début jusqu'à la fin, de l'arkhê à l'eskhaton, mais aussi du ciel à la terre : le ciel s'ouvre et parle à la terre.

Qu'est-ce qui se passe dans le Nouveau Testament ? C'est que la venue christique révèle une dimension d'homme qui, pour en marquer l'ampleur, doit convoquer les extrémités : d'une part les extrémités dans le temps : il est l'alpha et l'oméga, l'arkhê et l'eskhaton ; et d'autre part les extrémités dans l'espace : il traverse (il monte et il descend) et il emplit cette totalité. Voilà la signification des expressions cosmiques.

Mais que veut dire ciel ? Quand nous disons « Notre Père qui es aux cieux » le mot Père fait difficulté, mais "les cieux" font au moins autant difficulté : l'un fait difficulté psychologiquement, l'autre fait difficulté par rapport à notre imaginaire cosmique. Il faut arriver au lieu à partir d'où ces mentions-là sont entendues et prennent sens. Or c'est dans la fréquentation de ces configurations-là, de ces modes d'écritures qui sont des témoignages de l'expérience de l'indicible de la résurrection, que nous pouvons parvenir à entendre. C'est pourquoi il est tout à fait vain de questionner un mot quelconque si on n'est pas dans la configuration du texte qui lui donne sens, dans la parole qui lui donne sens.

Je sais bien que tout ce que je dis ici est anticipé par rapport à ce que j'en montre. Je donne quelques petits éclats pour montrer, mais si je veux montrer chaque point en détail, nous n'avançons pas dans la perspective de l'ensemble.

d) Dieu se donne à voir.

Nous avons donc ici ce que nous avions appelé la "théophanie globale" c'est-à-dire l'expérience de Dieu se montrant, se donnant à voir. Par parenthèse, le verbe ôphtê (se faire voir) qui intervient en Mt 17, 3 et aussi dans le texte de Paul (1 Cor 15 v. 5, 6, 7, 8), est un mot très intéressant. Il est employé à un mode qui correspond à ce qu'on appelle le nif'al en hébreu ; c'est un mode hébraïque qui peut être considéré dans certain cas comme causatif (ce n'est pas "voir" mais "faire voir") avec une signification réflexive[11] : « se faire voir ». Et ce "se faire voir" ici doit se traduire par "se donner à voir".

Qu'est-ce qui me permet de dire Dieu ? Je peux dire Dieu parce que j'entends et que je reconnais qu' « il s'est donné à voir dans son visible ». Et qu'est-ce que c'est que le visible de l'invisible ? C'est son Fils. Fils signifie « visible de l'invisible » car la semence reste invisible et le fruit (ou le fils) est son visible. Et quand Paul dit qu'il est « l'image du Dieu invisible » (Col 1, 15) ça veut dire qu'il est le visible de l'invisible car le mot "image" n'a pas le sens dégradé qu'il a chez nous. Ça veut dire qu'il est la présence manifestée de ce qui, à d'autres égards, reste invisible. Donc toute foi est fondée radicalement sur cela.

 

5) La théophanie initiale du Baptême.

a) La place du Baptême dans la liturgie.

D'abord une notation pratique. Dans l'histoire de la célébration chrétienne, la fête de l'épiphanie précède de beaucoup la fête de Noël. En effet la fête de Noël n'apparaît qu'au IVe siècle. De très bonne heure la liturgie a regroupé trois fêtes : le Baptême du Christ qui est le lieu initial épiphanique pour les évangiles, la visite des mages venus d'Orient, et les Noces de Cana. Ces trois choses-là constituent des moments divers de l'épiphanie initiale. Nous en avons trace en ce que, pour des raisons qui seraient historiques, ce qui a pris le pas dans l'épiphanie, c'est le voyage des mages ; mais la liturgie a toujours gardé le reste et même maintenant où elle a l'air d'oublier cette origine : après le dimanche de l'épiphanie c'est le dimanche du Baptême du Christ et ensuite ce sont les Noces de Cana[12].

b) Le Baptême comme théophanie initiale.

Donc il y a quelque chose d'initial qui est marqué par le verbe erkhomaï à propos du Baptême et par le mot arkhê à propos des Noces de Cana :

– non seulement le baptême ouvre les évangiles mais dans les Actes des apôtres, Pierre qualifie ceux qui peuvent devenir apôtres en disant que ce sont « 21des hommes qui nous ont accompagnés durant tout le temps où le Seigneur Jésus entra et sortit au milieu de nous 22en commençant (arxaménos) depuis le Baptême de Jean jusqu'au jour où il fut enlevé du milieu de nous. » (Ac 1). Le Baptême est l'initial de la manifestation christique.

– La première manifestation après le Baptême ce sont les Noces de Cana, et Jean dit : « Tel fut à Cana de Galilée l'arkhê (la tête) des signes que fit Jésus » (2, 11). Ici on a donc la tête des signes, et cependant théophanie et signe (sêméïon) sont deux choses qui ne se comptent pas dans le même registre.

Néanmoins le mot "initial" ne dit pas toute la profondeur de signification du mot arkhê, mot que nous prendrons le temps d'étudier. Arkhê, c'est ce qui ouvre et ayant ouvert règne secrètement dans le champ ainsi ouvert, le tenant ainsi ouvert. C'est-à-dire qu'un début après le début disparaît alors que l'arkhê continue à régner dans ce qu'il a ouvert, dans ce qu'il a initié ; c'est une chose qu'il nous faudra expliquer. En français nous n'avons aucun mot qui corresponde à cette conception de l'arkhê.

c) Épiphanie principielle et épiphanie initiale.

Comme je l'ai dit il n'y a pas d'autre fondement chrétien que la mort-résurrection du Christ, c'est le mystère dans son principe. Mais comment est-il dans sa forme ? Ici j'emploie une expression de saint Ambroise de Milan (IVe siècle) qui, dans son De Mysteriis ou De Sacramentis (c'est la même chose), dit : « Le mystère chrétien est dans la mort-résurrection du Christ mais il n'y a pas sa forme. Il a sa forme dans la célébration eucharistique où il prend la figure, et il a sa forme dans le baptême » autrement dit il prend sa forme dans les deux sacrements principaux.

Si le Baptême ouvre les évangiles, s'il a cette importance, c'est parce qu'il est la première forme par quoi se célèbre et s'accueille le mystère essentiel du Christ qui est le mystère de la résurrection[13].

d) Une attestation du IIe siècle (l'évangile des Ébionites)[14].

On a une attestation du rapprochement entre Baptême et Résurrection et même Transfiguration dans une mention de l'évangile des Ébionites Nous ne possédons pas cet évangile des Ébionites qu'on date habituellement de la première moitié du IIe siècle, nous n'avons que des citations chez différents Pères de l'Église.

Voici ce qui est dit du Baptême : « Quand Jésus sortit de l'eau, les cieux s'ouvrirent et il vit l'Esprit Saint descendre sur lui et entrer en lui. Une voix vint du ciel disant : “Tu es mon fils bien-aimé en qui je me suis complu.” Et à nouveau : “Je t'ai engendré aujourd'hui.” Et alors une grande lumière illumina (périélampsê) le lieu. »[15]

Ce texte est intéressant à plusieurs titres. On suppose aujourd'hui que les Ébionites avaient des rapports avec les mouvements baptistes, et notamment on a pu faire des rapprochements entre des textes de Qumran et cet évangile des Ébionites, ce qui indique une certaine tradition de lecture. Deux remarques :

  • la citation qui est mise par Paul au titre de la résurrection, « aujourd'hui je t'engendre » est portée ici explicitement au titre du Baptême.
  • la mention de la lumière nous permet de saisir une relation entre un certain nombre d'épisodes : d'abord la Transfiguration où la lumière joue un rôle important ; ensuite certains récits de résurrection ; et aussi le récit de l'enfance en Luc où le thème de lumière se retrouve.

e) Le baptême chrétien comme illumination.

À propos de la lumière, le baptême chrétien s'est appelé de très bonne heure phôtisma (illumination). Ce terme est interprété par saint Justin d'une façon métaphorique en rapport avec la connaissance de foi qui illumine l'esprit, mais certains pensent que c'est une explication rapportée en fonction de l'hellénisme de Justin, et qu'il y aurait une sorte de tradition de la lumière à propos du Baptême. Ceci rejoint cette idée que le Prologue est tout entier dans la thématique du Baptême. En effet la mention de la lumière prend une importance très grande dès les premiers versets du Prologue.

f) Le Baptême du Christ comme lieu de la première bénédiction.

Il ne faut pas se tromper sur le Baptême du Christ dont je parle, ce n'est pas l'anecdote baptismale. Qu'est-ce qui est important dans le Baptême du Christ ? Sans doute il fut important que le Christ se fît baptiser. Néanmoins son Baptême est essentiellement le lieu de la première manifestation, de la première bénédiction qui est : « Tu es mon fils bien-aimé en qui je me complais »[16]. Donc le Baptême, en tant qu'entendu de cette façon, n'a absolument rien d'anecdotique. C'est le lieu initial par quoi s'ouvre l'Évangile, et se célèbre de façon anticipée la qualité de résurrection du Christ.

g) Au Baptême du Christ Dieu "nous" bénit (Ep 1, 3-4)[17]

Saint Paul ouvre ainsi l'épître aux Éphésiens : « 3Béni soit le Dieu et Père de Notre Seigneur Jésus Christ – c'est une bénédiction pour une bénédiction : béni qui nous a bénis ; il s'agit là de la bénédiction patriarcale qui reconnaît le fils, qui lui dit : « Tu es mon fils » ; c'est la parole qui constitue la paternité – qui nous a bénis en plénitude de bénédiction spirituelle (pneumatique) dans les lieux célestes en Christ 4selon qu'il nous a choisis en lui avant la katabolê (la fondation) du monde. »

Où cette bénédiction a-t-elle lieu ? Elle a lieu « dans les lieux célestes » c'est-à-dire que, dans ce premier verset, nous avons des mots de la scène du Baptême du Christ.

« Il nous a bénis » : "nous", bien sûr. La parole « Tu es mon Fils » est une parole de salutation, une parole d'accueil, une parole de reconnaissance de filiation, qui est adressée à Jésus. Mais les premiers chrétiens ont aussitôt compris que cette parole s'adressait à l'humanité en Jésus. C'est la parole par quoi Dieu nous salue. L'Évangile s'ouvre, c'est la première scène : les cieux s'ouvrent donnant à entendre la parole « Tu es mon Fils » adressée au Christ et à l'humanité en lui. Saint Jean a bien marqué cela en distinguant le Fils Monogène (le Fils un) et les tekna (les enfants) de Dieu qui sont enfants dans le Fils un. Et c'est cela qui se révèle d'entrée à l'ouverture de l'Évangile.

« … en pleine bénédiction pneumatique… » En effet au Baptême le pneuma descend sur Jésus, lui qui va être répandu sur l'humanité. Ça ne fait pas difficulté pour les premiers chrétiens parce que l'expression Fils de Dieu existait déjà, et avait déjà un sens collectif : c'est Israël, le peuple, qui était nommé Fils de Dieu. Ici c'est l'humanité tout entière, donc pas simplement un peuple, pas simplement un individu Jésus, mais Jésus dans sa dimension de Résurrection où il se manifeste comme unifiant les enfants de Dieu (ta tekna tou Théou) les déchirés ou dispersés(ta dieskorpisména). Voici une façon d'être multiple : la déchirure.

« …4selon qu'il nous a choisis (exelexato) en lui avant le lancement du monde » Ce verset concerne le moment de l'élection (eklogê), du choix. Ce mot eklogê sera très souvent employé en contexte ecclésiologique à la mesure où il y aura un rapport entre ce choix (eklogê) et l'Ekklêsia qui est la convocation (ou l'appel) ensemble. Autrement dit ce sera pour le premier christianisme le moment où s'enracine l'Église.

Il faut noter ici le terme par lequel cette proposition est introduite : kathos (selon). Ce thème est vraiment très important parce que c'est le rapport subtil qui existe entre le moment de la résurrection et le moment de l'élection : la résurrection est selon l'eklogê. Quel type de rapport y a-t-il entre le premier moment et le second moment ? C'est cela qui s'éclaire ensuite comme rapport du caché et du manifesté de la même chose. N'essayez pas de situer le détail de ceci dans votre propre mental, il n'y a pas de place pour l'instant. Il s'agit de voir l'articulation de ce discours comme une chose qui est en face de vous pour l'instant. Car il y a un rapport très intime, mais ce rapport sera le rapport du tout de ce texte au tout de vous-même, et non pas d'une bribe de parole à une bribe d'opinion que vous avez.

C'est donc « selon l'eklogê ». Quand cette élection a-t-elle lieu ? Rappelez-vous que, à propos de la bénédiction tout à l'heure, nous posions la question : où ? Et Paul nous répondait : dans les lieux célestes, ce qui effectivement nous renvoyait au Baptême, et aussi à la résurrection comme exaltation. Et maintenant, quand situer cette éklogê ? La réponse est dans le texte de Paul : « avant le lancement du monde (pro katabolês kosmou) » autrement dit la résurrection dont il est question dans le second moment se réfère d'une certaine façon aux premières choses, à ces premières choses qui "précèdent" ce qu'on appelle la création du monde, mais que veut dire "précéder" ?

C'est ce moment qui est également exprimé comme le moment de la délibération (boulê), un mot que nous trouvons au verset 11. En effet « Faisons l'homme à notre image », c'est Dieu délibérant. C'est là, disons provisoirement, le moment d'antériorité. Et cette antériorité est profondément marquée dans le texte par exemple avec le préverbe "pro" qui abonde. Par exemple nous trouvons le mot prooristhentes (ayant été prédéterminés) au verset 11, mot qu'on traduit souvent par « ayant été déterminés d'avance », bien sûr. Seulement, ce qui est en cause ici, c'est la conception de cet avant, c'est-à-dire du temps. Et si nous voulons purement et simplement entendre cela à partir de notre idée banale du temps, nous n'entendons rien du tout. Ce qui va se découvrir ici, c'est une certaine signification neuve de la première chose. Ce "d'avance" n'est donc pas une notion chronologique dans notre sens, mais référence à quelque chose qui est désigné par le symbole de l'antérieur.

h) Le Fils un et les enfants[18].

Dans le Prologue, la filiation est dite sous deux noms : Monogénês, c'est-à-dire Fils un, et tekna, les enfants, donc un pluriel grammaticalement neutre. Cette lecture interne de la signification du mot de fils –  divisé en Fils un et enfants pluriels – est la méditation de ce que nous venons de dire : sont touchés du même coup, et de la même manière, Jésus et l'humanité comme filiation dispersée.

Ce que je voudrais vous donner à voir, c'est qu'il y a inclusion des tekna dans le Monogénês, et c'est cela qui est salué dans : « Tu es mon Fils ». Ceci ouvre la question du rapport entre les multiples et le monos (le un), question que nous pouvons formuler autrement mais à laquelle nous ne pouvons pas facilement répondre : À quoi sert Jésus ? Comment nous sauve-t-il ? Quel rapport ? Nous posons Jésus d'une part, et nous autres d'autre part, puis nous disons ce qu'il fait, comment ça nous regarde et en quoi ça nous touche. Mais cette question devient intéressante dans le moment où on peut la supprimer, c'est-à-dire que c'est une question qui ne se pose pas parce que c'est ce à partir de quoi toutes les autres questions se posent.

Cela met en péril notre idée de l'homme comme étant premièrement un isola, un individu singulier qui a à voir en plus, de temps en temps, avec d'autres hommes. Le rapport de l'un et du multiple est inclus dans la notion même d'homme. Il n'y a pas à voir d'abord un individu et ensuite le problème de sa socialité ou de son être avec les autres. Homme est toujours un singulier pluriel, c'est-à-dire inclut toujours, d'entrée, une multiplicité et une unité. Il y a toute une anthropologie qui est à refaire, à partir de là, par rapport à la façon native dont nous concevons notre être au monde.



[1] Ceci est extrait de la session sur le Prologue de l'évangile de Jean qui a eu lieu à Saint-Jean-de Sixt en septembre 2000 (Cf Prologue de Jean. Chapitre II : Théophanies et structure du Prologue.). Certains développements courts n'ont pas été repris, mais souvent les notes renvoient à d'autres messages du blog où cela a été développé.

Les 5) g) et h) ont été ajoutés pour compléter. En effet lors de la session sur le Prologue, le Baptême de Jésus était surtout envisagé dans ses éléments théophaniques.  Voir aussi, à propos du Baptême de Jésus : La figure de Jean-Baptiste dans l'évangile de Jean.

[2] Au chapitre 20 de saint Jean, avec Marie-Madeleine.

[3] Ceci est plus développé dans 1 Cor 15, 1-11: L'Évangile au singulier..

[4] Voir la transcription de la session Credo et Joie : Chapitre 2 : Les Credo et leur cœur..

[5] Le mot "contempler" est important il ne faut pas le remplacer par le verbe "voir". Cf  Chapitre III : Le verset 14, lieu central du texte. Voir aussi : Le lieu central d'un texte évangélique. Exemple du Prologue de Jean..

[7] D'après le discours de Paul à Antioche de Pisidie: « Nous vous annonçons une bonne nouvelle : Dieu a pleinement accompli sa promesse faite aux pères, pour nous les enfants, quand il a ressuscité Jésus comme il est écrit dans le psaume 2 : “ Tu es mon fils, moi aujourd'hui je t'engendre” » (Ac 13, 32-33). Sur ce thème voir  Résurrection et Incarnation.

[8] Ici c'est le "selon les Écritures" dont il est question à la page précédente.

[9] Pour la différence entre la Trinité éternelle et la Trinité économique voir Penser la Trinité.

[10] J-M Martin évoque parfois l'épiphanie au jardin avec Marie Madeleine (Jn 20) à propos de la résurrection mais en fait on ne voit pas Jésus en train de ressusciter.

[11] Le nif'alest à la base un tolératif (laisser voir), mais en hébreu classique il sert aussi fréquemment de passif (être vu) ou encore de réflexif (se faire voir).

[12] « Nous célébrons trois mystères en ce jour : aujourd'hui l'étoile a conduit les mages à la crèche, aujourd'hui l'eau fut changée en vin aux noces de Cana, aujourd'hui le Christ a été baptisé  par Jean dans le Jourdain pour nous sauver. Alléluia ! » (Antienne des Vêpres de l'Épiphanie).

[13] Le Baptême du Christ est vu comme une victoire sur la mort. Par exemple le lieu de séjour des morts est en général représenté comme un monstre vorace pressé d'engloutir les humains, et dans une des Odes de Salomon (début du IIe siècle peut-être), les abîmes demandent à avaler le Christ : « 5Les abîmes s'ouvrirent et furent couverts, ils quêtaient le Seigneur comme celles qui enfantent. 6Il ne leur fut pas donné en pâture puisqu'il n'était pas à eux. 7Or s'immergèrent les abîmes en l'immersion du Seigneur, ils périrent en ce propos qu'ils furent dès avant. 8Lors ils furent en gésine dès le principe et l'achèvement de leur gésine fut la vie. » (Ode 24, traduction Marie-Joseph Pierre). Le Baptême du Christ est donc vu comme une descente aux enfers au cours de laquelle le Christ anéantit la mort au lieu d'être retenu par elle. À noter que dans les Odes le verbe "couvrir-cacher" caractérise l'œuvre de l'Esprit.

[14] Ce passage vient du cours donné à l'Institut catholique de Paris en 1978-79.

[15] Cité dans Théologie du judéo-christianisme, de Jean Daniélou, éd Desclée et Cie 1958, p.253.

[16] C'est ainsi que saint Paul commence l'épître aux éphésiens :

[17] Cette partie ne figurait pas dans la session sur le Prologue. C'est le début du message : Epître aux Éphésiens chapitre 1. Deux moments : "délibération en Dieu" et "résurrection". Gisement de vocabulaire.

[18] Cette partie ne figurait pas dans la session sur le Prologue. Elle vient de la session sur la Symbolique des éléments. Voir aussi Jn 11, 49-53 : Mourir pour les déchirés ? La bonne prophétie d'une mauvaise parole. La plus haute unité..