La parabole des talents est scandaleuse : les riches sont récompensés et le pauvre jeté en enfer[1] avec la conclusion que « À celui qui a, on lui donnera, et à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré » (v. 29). Pour entendre cela sans moraliser ni psychologiser il est bon de se souvenir que la parabole est et reste une énigme. Pour que cette énigme puisse s'ouvrir un peu, plusieurs choses sont à bien entendre[2]. D'abord : toute page d'évangile parle à partir de la mort-résurrection du Christ[3], où cela se trouve-t-il ici ? Ensuite des questions de lecture : qu'en est-il des chiffres employés, les serviteurs sont-ils différents les uns des autres ? ...

Jean-Marie Martin est spécialiste des textes de saint Jean et saint Paul mais, pour répondre à des demandes ponctuelles, il lui arrive de parler des évangiles synoptiques. Il l'a fait justement au sujet de la parabole des talents, c'est ce qui se trouve au début de ce message. Ensuite figurent des extraits d'autres interventions qui permettent de mieux entendre ce qu'il a dit : quels sont les deux sens de monos (seul) ; qu'est-ce qu'une parabole et comment entendre  paraboles le jugement dernier ?

Par ailleurs lorsqu'il enseignait à l'Institut Catholique de Paris, J-M Martin a pris exceptionnellement l'évangile de Marc comme référence en 1977-78, et le cours qu'il a fait sur "La parole parabolique" a été retranscrit pour le blog dans le tag structures de base [4]. On y trouve un chemin pour entendre le verset 29.

 

La parabole des talents

Mt 25, 14-30

 

Jésus parlait à ses disciples de sa venue ; il disait cette parabole :

Parabole des talents« Un homme, qui partait en voyage, appela ses serviteurs et leur confia ses biens. À l'un il donna une somme de cinq talents, à un autre deux talents, au troisième un seul, à chacun selon ses capacités. Puis il partit.

Aussitôt, celui qui avait reçu cinq talents s'occupa de les faire valoir et en gagna cinq autres. De même, celui qui avait reçu deux talents en gagna deux autres. Mais celui qui n'en avait reçu qu'un creusa la terre et enfouit l'argent de son maître.

Longtemps après, leur maître revient et il leur demande des comptes. Celui qui avait reçu les cinq talents s'avança en apportant cinq autres talents et dit : “Seigneur, tu m'as confié cinq talents ; voilà, j'en ai gagné cinq autres. — Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.”

Celui qui avait reçu deux talents s'avança ensuite et dit : “Seigneur, tu m'as confié deux talents ; voilà, j'en ai gagné deux autres. — Très bien, serviteur bon et fidèle, tu as été fidèle pour peu de choses, je t'en confierai beaucoup ; entre dans la joie de ton maître.”

Celui qui avait reçu un seul talent s'avança ensuite et dit : “Seigneur, je savais que tu es un homme dur : tu moissonnes là où tu n'as pas semé, tu ramasses là où tu n'as pas répandu le grain. J'ai eu peur, et je suis allé enfouir ton talent dans la terre. Le voici. Tu as ce qui t'appartient.” Son maître lui répliqua : “Serviteur mauvais et paresseux, tu savais que je moissonne là où je n'ai pas semé, que je ramasse le grain là où je ne l'ai pas répandu. Alors, il fallait placer mon argent à la banque ; et, à mon retour, je l'aurais retrouvé avec les intérêts. Enlevez-lui donc son talent et donnez-le à celui qui en a dix.

Car celui qui a recevra encore, et il sera dans l'abondance. Mais celui qui n'a rien se fera enlever même ce qu'il a. Quant à ce serviteur bon à rien, jetez-le dehors dans les ténèbres ; là il y aura des pleurs et des grincements de dents ! ” »

Traduction Bible de la liturgie

 

► Dans la parabole des talents le troisième serviteur ne reçoit qu'un talent et les autres 2 ou 5. Est-ce que ce que tu nous dis sur saint Jean peut nous aider à y entendre quelque chose ? [5]

J-M M : Cela ne résout pas le problème du texte : c'est injuste.

La plupart des paraboles sont une glorification apparente de l'injustice. Ce n'est pas pour rien, il y a une raison. Il faut entendre.

Ce que je dirais c'est que le 5 multiplie, le 2 multiplie, mais le 1 ne multiplie pas[6].

► Ce n'est pas pour rien qu'il n'a pas multiplié son talent ?

J-M M : Bien sûr ! Le 1 ne multiplie pas, donc celui à qui il est donné 1 talent ne peut a priori que l'enfouir et le cacher.

Il y a plusieurs choses à bien voir :

1/ « À l'un il est donné ceci…, à l'un il est donné cela… » : il faut entendre que cela concerne chacun[7]. Autrement dit chacun des hommes a nativement de cette unité négative, de cette unité inerte et non-multipliante qui est le mode sur lequel préférentiellement nous pensons l'unité.

2/ la multiplication a toujours à voir avec le concept de fécondité ;

3/ et justement l'unité peut se penser autrement que comme unité inerte puisqu'il y a deux façons d'être monos (seul, un, unique) :

  • il y a la solitude c'est-à-dire la solité au sens du retrait, de la crispation sur "je"
  • et il y a la façon d'être monos qui est l'unité unifiante des multiples.

 

1/ Une illustration avec la parabole johannique du grain de blé[8].

Au chapitre 12 de saint Jean Jésus dit : « Amen amen, je vous dis, si le grain de blé ne tombe en terre et n'y meure, il reste seul. Et s'il meurt, il porte beaucoup de fruits » (v. 24). Donc, il y a un monos négatif, inerte, mais, s'il meurt à cette solitude, il porte beaucoup de fruits, c'est-à-dire que la véritable solité est la semence pleine de fruits, la semence qui produit beaucoup de fruits.

C'est pourquoi la Mort / Résurrection a une double caractéristique :

  • elle est quelque chose qui accomplit, qui confirme ce qui était en semence,
  • elle sépare et exclut. Ici elle exclut la solitude du grain de blé, ou l'infécondité du grain de blé s'il ne se défait pas

La véritable unité est l'unité pleine. C'est pourquoi l'unité de Dieu est une unité circulante, une unité ternaire. Pour nous ce serait plus évident que Dieu soit un comme une pierre est une. Justement non.

 

2/ Qu'en est-il des paraboles ?[9]

Cela rejoint une chose que j'ai énoncée déjà comme définition du symbole par opposition au signe : le signe monte du plus connu vers le moins connu alors que le symbole part du moins connu pour aller vers le plus connu et lui redonner un sens nouveau[10].

Or les paraboles ou les symboles ne sont surtout pas des exemples simplifiés qui nous permettraient de "monter vers". Les paraboles cachent, et c'est dit en toutes lettres : « Je leur parle en paraboles de peur qu'ils n'entendent ». Ce n'est pas tout à fait la bonne traduction, mais ça touche à ça, et ça a un sens[11].

La parabole est le recueil de quelque chose qui, n'étant pas possédé, est néanmoins susceptible d'être reconnu dans les effets ou les échos que cela reçoit de l'être-à-l'insu[12]. Et cela, c'est capital

C'est à partir de l'insu que le prétendu su s'éclaire. Il faut repenser ce que nous croyons savoir à partir de l'insu. C'est le haut qui éclaire le bas. Les paraboles ne sont pas des exemples, ne sont pas des métaphores, ne sont pas des images pour nous aider à comprendre. Pas du tout. Les paraboles sont faites “pour qu'on n'entende pas”, c'est dit en toutes lettres dans le texte, c'est-à-dire pour recéler en elles leur sens propre de telle sorte que nous nous mettions à l'œuvre pour le découvrir. La parabole est une énigme qui induit le chemin de la pensée. La parabole est le lieu de la plus haute pensée.

 

3/ Qu'en est-il du jugement dernier ?

Vous me direz : pourquoi y a-t-il le jugement dernier ? Est-ce que le jugement dernier distingue toi et moi ? Il passe plutôt au milieu de moi, c'est-à-dire qu'il discerne deux choses : ce qu'il y a de meurtrier dans ma vie pour le mettre à gauche, c'est-à-dire dehors (le lieu de la ténèbre extérieure car en Dieu il n'y a pas de ténèbre, il est lumière) ; et la part lumineuse qui est de moi. Est-ce que cela n'est pas conjecturable comme étant souhaitable à l'heure où cela est donné, mais conjecturable également comme étant donné à quiconque ? Vous voyez ce déplacement ? Je pense que l'Évangile nous pousse à entendre cela.



[1] C'est tellement scandaleux que, dans l'ancien missel, la fin avait été retirée pour qu'on ne parle pas des malheurs du dernier serviteur jeté dans les flammes de l'enfer !

[2] Il ne s'agit pas de donner "le" sens de la parabole car la parabole est une énigme. Et comme dit Paul Beauchamp : « Il serait superficiel de dire que celui qui déchiffre l'énigme échappe à la souffrance et à la mort si nous allions oublier que l'énigme, c'est précisément la souffrance ou la mort. Nul ne l'ouvre qu'il ne l'ait traversée. » (dans Les paraboles évangéliques, Lectio  divina 135, p. 168).

[3] C'est ce que J-M Martin met souvent en œuvre (cf Le lieu central d'un texte évangélique. Exemple du Prologue de Jean.). Et c'est ce que dit aussi d'une certaine façon Paul Beauchamp : Les paraboles du Royaume et les miracles mettent sur le chemin d'une crise et "l'enseignement de la Passion" est le dénouement de cette crise. Des relais verbaux très repérables établissent la continuité entre paraboles, miracles et Passion. » (ibid. p .159).

[5] Cette question a été posée par un participant à la fin d'une intervention de Jean-Marie Martin à Saint-Bernard-de-Montparnasse où il venait de lire un passage de saint Jean, en novembre 2005, la parabole des talents étant l'évangile du dimanche précédent. Sur la symbolique des chiffres chez saint Jean voir aussi le message  Symbolique des chiffres en Jn 6, 1-13 et autres textes. Accomplir et abolir..

[6] Quand on multiplie un nombre par 1 le nombre ne change pas. Jacques Chopineau  parle du 1 et du 2 dans un article : « Rappelons qu’avec « deux », pour les anciens, commence la numération. En effet, de UN : rien ne peut sortir (1 x 1 = 1). La figure du UN est un point (figuré par un caillou, ainsi que l’on comptait alors). » (http://www.espritdavant.com/DetailElement.aspx?numStructure=79255&numElement=66819 )

[8] Extrait de  Jn 12, 20-26 : « Nous voulons voir Jésus », La mort féconde du grain de blé. Ce que dit J-M Martin sur le verset 24 éclaire cette parabole des talents.

[9] Cette partie sur le jugement dernier est extraite de la fin de Jn 5, 17-21: le shabbat en débat. Les 7 jours et les 2 œuvres de Dieu (Gn 1).

[12] « L'erreur est de réduire mon être à ce que je sais de moi. L'essentiel de moi-même est mon insu. Jésus dit : « Le pneuma tu ne sais d'où il vient ni où il va, ainsi en est-il de tout ce qui est né du Pneuma. » (Jn 3). Or nous sommes engendrés du pneuma. Tout homme est séminalement engendré de l'insu. Reconnaître l'insu, c'est la pointe du savoir… Ma véritable naissance n'est pas ma naissance au sens biologique, psychologique, culturel, ou juridique du terme.. « Si quelqu'un ne naît pas d'en haut, il n'entre pas dans le royaume de Dieu . » Autrement dit, croire, ce n'est pas ajouter quelques connaissances à ce que je sais déjà, c'est naître à une identité plus profonde, c'est-à-dire naître à la conscience de l'existence de mon insu. » (J-M Martin, session JEAN 14-16-PRÉSENCE).