Ce texte de saint Paul est un lieu très profond pour tout ce qui est de la mystique de la parole, de la parole qui annonce le Christ. C'est une réflexion étonnante faite de la part de Paul sur la condition du discours chrétien.. Ce message est extrait du cycle de conférences que Jean-Marie Martin a données sur "L'énergie en saint Jean"[1]. Rappellons que J-M Martin n'a devant lui que le texte grec.

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La mystique de la parole

1 Co 2, 2-11

 

 

 

Saint Paul, mosaïque de RavenneQu'en est-il de l'énergie (énergéia), et de son corrélatif dunamis dans le Nouveau Testament ? Pour répondre à cette question nous allons bien sûr en venir à saint Jean, mais auparavant j'aimerais partir de saint Paul. Peut-être va-t-il nous préparer à entendre un autre mot – mais vous savez d'avance celui qui se désigne ici – c'est le terme de pneuma (esprit) ; nous y serons conduits par saint Paul.

Ce texte est un lieu très profond pour tout ce qui est de la mystique de la parole, de la parole qui annonce le Christ. C'est une réflexion étonnante faite de la part de Paul sur la condition du discours chrétien.

« 2Je n'ai pas voulu savoir quelque chose auprès de vous sinon Jésus Christos crucifié  3et je me suis présenté en faiblesse, crainte et grand tremblement devant vous. 4Et ma parole et mon annonce n'ont pas consisté en une parole de persuasion de la sagesse, mais dans la monstration de pneuma et dunamis ».

« 4 Et ma parole – donc il est porteur de la parole de l'Évangile, il est apostolos, envoyé pour dire la parole de l'Évangile, et il dit maintenant "ma parole" – et mon annonce (kerygma) n'ont pas consisté en parole persuasive » Là vous avez des caractéristiques fondamentales du discours qui ont été étudiées par la philosophie grecque comme relevant, soit du logos en tant qu'il est à l'origine de la logique, soit de la rhétorique – Aristote par exemple a écrit une logique mais aussi une rhétorique – où la parole est considérée pour son efficacité, mais une efficacité de persuasion. Si vous voulez : la parole logique obéit à un certain nombre de lois du discours, elle a pour but le vrai ; alors que la parole de rhétorique a pour but l'efficacité. Le premier sens du mot rhétorique, parce que ce mot prendra des sens successifs au cours de l'histoire – c'est de désigner la parole qui effectivement persuade. C'est très simple : la publicité est une parole de rhétorique et elle est bonne quand j'achète ; la parole de l'avocat est une parole de rhétorique (et il est bon qu'il s'aide un peu de la jurisprudence), et sa parole est bonne quand je suis acquitté. Le mot de rhétorique est un mot qui s'est développé beaucoup dans le champ de la démocratie, parce que la parole du candidat est bonne quand je mets le bulletin. C'est une parole qui vise une efficacité ; même s'il est convaincu que cette efficacité est bonne, sa visée c'est l'efficacité.

Nous avons ici une parole efficace mais ce n'est pas du tout de l'efficacité dont il était question à l'instant : « je n'ai pas usé d'une parole persuasive, ni d'une parole de logique selon ce que réclame la mentalité grecque »

« mais dans la monstration de pneuma et dunamis. » Nous avons ici une association de mots extraordinaires parce que cela fait le lien entre nos premières séances et les séances à venir : "pneuma et dunamis" – Je vous ai dit d'entrée que l'essentiel de ce que nous allions faire au cours de ces séances, c'est d'étudier le pneuma, mot qui dit de la façon la plus complète ce que le terme d'énergie peut vouloir dire dans l'Évangile. Or ces deux mots (le mot de dunamis par lequel nous avons commencé, et le terme de pneuma) sont ici assimilés. En effet ces termes sont deux et cependant ils ne signifient qu'une chose en vertu du principe qu'on appelle hendiadys, figure de style bien connue même en Occident : dire une chose à travers deux mots. – 5 En sorte que votre foi (pistis) – c'est-à-dire votre écoute – ne soit pas dans la sophia (la sagesse) des hommes (donc dans la philosophie) mais dans la dunamis de Dieu. »

Donc nous retenons ici que pneuma et dynamis sont deux termes pour dire la même chose.

Parenthèse sur parole christique / parole de philosophie.

Donc Paul vient ici de distinguer la parole qui est en question d'une autre parole qui est la parole de la philosophie. Les rapports de la parole christique et de la parole de la sagesse grecque, consciemment ou inconsciemment, n'ont cessé d'être au cours des siècles ou accordés (ayant de bons rapports) ou au contraire conflictuels.

Vous n'imaginez pas à quel point ce que nous entendons couramment de l'Évangile est fait majoritairement d'Occident… puisque la philosophie est la structure de pensée fondamentale de l'Occident. Il n'y a de philosophie du reste au sens strict du terme que dans l'Occident ; il y a de la pensée ailleurs mais elle ne s'appelle pas philosophie. Il ne faut pas croire que vous donnez un brevet de crédibilité à telle spiritualité éventuellement étrangère – si vous employez le mot spiritualité dans un sens qui est à revisiter, à réexaminer – il ne faut pas croire que vous donnez un brevet de vérité du seul fait de dire que c'est une philosophie ! La philosophie est une pensée d'Occident qui a conduit à l'Occident tel qu'il est, même si c'est à travers des méandres, des décours complexes. C'est pourquoi il me paraît qu'une des premières choses à faire, pour que la parole de l'Évangile puisse être entendue par d'autres cultures que l'Occident, c'est de le dénouer de ces lectures occidentales qui nous adviennent, de le délier. Ce serait bon pour nous et ce serait bon aussi pour les autres. Cela ne veut pas dire par là que tout ce qui a été pensé est nul et non avenu, loin de là. On pourrait voir ça dans le détail, mais c'est l'histoire de 20 siècles de pensée.

Fin de parenthèse

Paul vient de dire que sa pensée n'est pas une pensée de Sophia mais il ajoute : «  6Nous parlons une Sophia – "parler quelque chose" n'est pas français, mais ici je décalque du grec – parmi ceux qui sont avancés, mais non pas [une sagesse] de cet aïôn (de cet âge) ni des archontes de cet âge qui ont été récusés – cette victoire sur les archontes est d'ailleurs une des expressions de la résurrection. Les archontes ce sont des principes ou les princes qui font obstacle ou qui limitent l'humanité. Le dernier de ces archontes, le plus terrible, c'est la mort, et la mort qui a été vaincu par la résurrection. Paul connaît beaucoup d'autres archontes, du prince de principe qui limite humanité, y compris cet pseudo sagesse – 7mais nous parlons une sagesse de Dieu. » C'est-à-dire que la folie de Dieu est au fond une sagesse, mais une autre sagesse. Vous avez entendu tout à l'heure : la sottise de Dieu est sottise à notre oreille ou à première acception, mais cette apparente folie « est plus sage que la sagesse des hommes ».

Donc l'annonce de l'Évangile renouvelle l'homme, elle l'éveille. Mais elle réveille l'homme dans un espace nouveau, un aïôn. Ce mot est très difficile à traduire. On traduit par siècle mais ce n'est pas un siècle de cent ans, c'est un espace-temps, un régime, un règne, un royaume, donc un espace régi.

Je rappelle qu'il y a deux espaces fondamentaux[2].

– Il y a celui que Jean appelle le monde, c'est-à-dire ce monde-ci en tant qu'espace régi par la mort et le meurtre, qui correspond à l'astheneia (la faiblesse) dans le langage de Paul ; ce royaume dont le Satan est le prince : le Satan est le prince de ce monde, le principe actif. Comment le Satan peut-il être un principe actif ? C'est étudié par Paul au chapitre 7 des Romains.

– Et il y a l'espace ouvert pour l'homme nouveau par l'annonce de l'Évangile, qui ouvre un espace pour un règne nouveau, le règne de Dieu ou le royaume de Dieu. En grec basileia  désigne aussi bien le règne, qui est plutôt temporel dans notre acception, et le royaume qui est plutôt spatial ; mais le même mot dit les deux sens dans le grec, si bien que l'homme n'est pas sans avoir lieu, lieu et temps : entendre l'Évangile c'est accéder à un nouveau lieu, c'est naître, parce que venir au monde c'est naître – et ça c'est surtout le langage de Jean, mais l'équivalent se trouverait chez Paul – : « Si quelqu'un ne naît pas de cette eau-là qui est le pneuma, il n'accède pas à l'espace de Dieu (au royaume de Dieu). » (Jn 3). Donc c'est une naissance. Ce que nous appelions tout à l'heure une guérison, une résurrection, un éveil, un salut, ça s'appelle maintenant une naissance. Ce sont des noms pour la même nouveauté.

Le mot "nouveau" est un mot fondamental de l'Évangile. L'Évangile est nouveau par rapport à toute culture et il faut bien savoir que le nouveau dans l'Évangile est l'avènement du plus originaire. C'est un thème qui se trouve indiqué chez Jean : le Baptiste dit, en parlant du Christ : « Il vient après moi parce que d'avant moi il était. » (Jn 1, 30). L'homme nouveau est en fait l'homme le plus archaïque : c'est la semence d'humanité qui est dans la parole : « Faisons l'homme à notre image et semblance. » (Gn 1).

Une façon d'entendre ces choses sera d'entrer progressivement dans le discours de la semence et du fruit. Nous allons prendre le temps de le faire tout à l'heure en lisant une page des Éphésiens. C'est l'écriture et la pensée de base de l'Évangile, et pour nous cela présente une certaine difficulté d'écoute parce que nous ne sommes pas structurés ainsi. Nous sommes structurés plutôt par l'idée de la fabrication, alors que la symbolique végétale de la semence et du fruit induit une structure de pensée tout à fait différente.

Pour le dire en quelques mots repères qui sont dignes d'être médités, nous disons : « on ne peut pas être et avoir été » ; ici : on ne peut être que si on a de toujours été séminalement.

Alors, qu'est-ce que c'est que cette semence ? Tenez cela suspendu, ouvert. Nous verrons ça et chez Paul et chez Jean, donc c'est une constante. C'est une pensée du dévoilement accomplissant de ce qui était tenu dans le secret de la semence : qui était, mais qui était sur mode séminal. Ce qui apparaît au terme était secrètement tenu dans le germe.

 Je vous dis des petites phrases comme ça qui sont des repères dont vous ne soupçonnez pas du tout la dimension. Au départ c'est un principe que je vous donne. On ne peut se familiariser avec cela qu'à longueur de lecture. Je suis étonné par le fait que les chrétiens ont été toujours soucieux de prêcher les mœurs, de convertir les mœurs, mais pas soucieux de convertir la pensée. Je me demande pourquoi. C'est premier.

Je continue ma lecture.

« 7Mais nous parlons une sagesse de Dieu [qui est] cachée "en mustêriô", celle que Dieu a prédéterminée (préconstituée) avant les éons, pour notre gloire (notre manifestation), 8[sagesse]qu'aucun des archontes de ce monde n'a connue, car s'ils l'avaient connue ils n'eussent pas crucifié le Seigneur de la gloire. – C'est cette terrible ignorance qui a conduit à la crucifixion du Seigneur de gloire c'est-à-dire ce voile posé qui explique la possibilité de la crucifixion – 9Mais comme il est écrit – ici Paul cite Isaïe, un texte qu'on peut appeler mystérique –: "Ce que l'œil n'a pas vu, l'oreille n'a pas entendu et n'est pas monté au cœur de l'homme – le cœur est le principe total de l'être et du connaître humain en langage hébraïque – ce que Dieu a préparé pour ceux qu'il aime."– la notion de préparation est une notion très importante pour la compréhension du langage qui appartient au domaine de la constitution des réserves, de la constitution du caché ; le moment de la préparation est celui de la déposition des semences : pour Jean cela se passe pendant les six premiers jours, le septième jour étant celui, non pas où Dieu se repose, mais où il cesse le travail de déposition des semences pour commencer le travail de la croissance ; c'est-à-dire que le septième jour est le jour dans lequel, depuis l'origine, nous sommes ; « Je le ressusciterai au dernier jour » veut dire : « je commence à le ressusciter dans ce dernier jour dans lequel nous sommes » – 10 à nous Dieu l'a dévoilé (apekalupsen) par le pneuma car le pneuma fouille tout, même les profondeurs (ta bathê) de Dieu. – La notion de profondeurs a une signification qui est très souvent liée à la notion de mustêrion et de caché : le caché des choses. – 11Car, qui sait ce qu'il y a dans l'homme sinon le pneuma de l'homme en lui ; de même, personne ne sait les choses de Dieu sinon le pneuma de Dieu – et il faut entendre par là le pneuma qui a été répandue, qui nous a été donné et qui dévoile la réalité cachée. »

Le mot pneuma[3] est un des mots les plus difficiles, non seulement de l'Évangile mais aussi de la pensée antique en général. Il nous est malaisé de nous en approcher, ce mot pneuma que l'on traduit par souffle, par vent, par esprit etc. et qu'il faudrait probablement traduire ici par "parole effective".  Mais pour cela il faudrait que notre notion de parole soit bien modifiée elle aussi. Ce n'est pas un souffle énergétique qui agit sans rien dire, ce n'est pas non plus une parole au sens d'une doctrine sur les choses, mais c'est une parole vivante. En d'autres termes, là aussi c'est justement ce concept qui unit étroitement ce que nous sommes constamment contraints de diviser en aspect de représentation et en aspect de pulsion, en langage de connaissance et en langage d'énergétique. Donc le pneuma de Dieu c'est cela qui nous dévoile tout.

Mustêrion / apocalupsis ou semence/accomplissement, père/fils.

Le pneuma dévoile et le pneuma accomplit, il faut toujours garder cela présent à l'esprit. Ce qui est en semence vient à visibilité en venant à corps, en venant à fruit : ce qui est contenu secrètement dans la semence vient, et se donne à voir simultanément en venant[4]. Nous avons ici le couple fondamental mustêrion / apocalupsis c'est-à-dire ce qui est tenu dans le secret et son dévoilement ; calumma c'est le voile et apo-calypteïn c'est retirer le voile donc dévoiler ou ré-véler. Aujourd'hui malheureusement, une révélation dit autre chose, ça ne garde pas la symbolique du voile ou du recouvrement.

Du reste le rapport de ces deux termes est très subtil parce que la semence n'est pas simplement négative, elle est en même temps ce qui se retient en soi, et le dévoilement n'efface pas : en dévoilant, il garde quelque chose du caché. Tout est affaire d'œil : le sage voit le fruit dans la semence ; et le fruit est "selon la semence", c'est très important.[5]

Donc nous avons ici une symbolique qui est articulée à la symbolique végétale de la semence et du fruit, mais qui également signifie par rapport à toute vie car le mot semence se dit sperma : de semence à fruit, ou de sperma à corps accompli. Ceci est le mouvement de base. Quant à identifier : une semence qu'est-ce que c'est ? Qu'est-ce que j'entends quand je parle de fruit ? Oui mais pour l'instant nous repérons des structures de parole. Il faut premièrement bien les repérer avant de prétendre les habiter.

Le sage est celui qui voit le grand dans le petit, celui qui voit le fruit dans la semence, car la semence est dans le fruit comme le fruit est en germe dans la semence. Tout ceci fait que par exemple le fruit, qui est donc le grand, est lu par Jean dans le petit. Vous lisez un petit épisode (la guérison du fils de l'officier royal, la guérison d'un aveugle-né…) mais Jean ne raconte pas ça : en racontant ça il raconte la guérison de l'humanité, donc le grand. Même dans le mode de construire l'Écriture néotestamentaire, ceci joue un rôle. Et le terme important c'est "selon" : le fruit est selon la semence.

Si on voulait bien ne pas s'en tenir à la signification banale de l'expression, ce serait : « tel père tel fils », mais ça n'a rien à voir avec ce que nous entendons par là, et cependant c'est radicalement cela : le fils est la manifestation de ce qu'est secrètement le père (le père comme semence). C'est pourquoi on lit des choses étonnantes : « Le Fils ne peut rien faire qu'il ne voie faire au Père. » (Jn 5, 19). Dans notre Écriture le rapport père / fils ne se pense ni psychologiquement ni notarialement, c'est un rapport autre qui est justement éclairé par le rapport semence / fruit.

Ainsi au chapitre 8 Jésus dit à ses interlocuteurs : « Vous ne pouvez rien faire que vous ne voyiez faire à votre père » (d'après Jn 8, 41), or leur père c'est le diabolos et ce sont des gens qui cherchent à le tuer. Autrement dit, agissant selon leur semence, ils ne peuvent que vouloir le tuer. Venir au monde pour Jésus, c'est venir à la mort. Ce monde-ci est régi par le prince de la mort et du meurtre.

Je dois quand même prévenir, parce que ceci peut vous choquer inutilement : comment Jésus peut-il dire à des gens : « Vous êtes les fils du diabolos et vous ne pouvez rien faire d'autre que ce que fait votre père »  (d'après Jn 8, 41-44) ? Ça peut paraître difficile à entendre. Probablement que, disant cela, il ne dit pas le tout de ses interlocuteurs. En effet il dit la même chose à son bon ami Pierre : il l'appelle même SatanPasse derrière Satan » Mc 8, 33). C'est-à-dire qu'en tout homme il y a semence et semence. L'homme n'est pas l'indivisible – c'est le sens du mot individuum en latin, atomos en grec – que nous pensons, et qu'il est advenu surtout à notre époque ; une recherche d'autosuffisance et de compacité.

On pense l'unité sur le mode d'une certaine compacité. Nous avons déjà médité ces choses-là : l'unité ne réside pas en cela, la véritable unité est l'unité de deux ; l'unité réside dans la proximité.

Il faut être deux pour être un.

Nous ne sommes pas nativement proches. Aimer le prochain… Cette notion de proche et de prochain est une notion absolument fondamentale à condition qu'on médite sur l'éloignement et la proximité, sur le sens profond de ces mots-là car ces mots sont fondateurs d'espace. Il n'y a pas d'individu qui ne soit dans un spaciement, dans une spaciation. Faire espace est produit par la dis-tance (la distance est un mot fondamental de l'espace) ou par la dif-férence (la différence est un mot fondamental et de l'espace et du temps).

Être dis-tant c'est se tenir de part et d'autre, être dif-férent c'est se porter (ferre) de part et d'autre. Donc ce sont les premiers principes fondamentaux de tout déploiement. Et ils sont assez fondamentaux pour que les modes essentiels de différence que sont le temps ou l'espace aient leur racine en Dieu même. En effet, en Dieu il y a Père et Fils, termes générationnels qui ne sont pas temporels mais qui sont la source du temps, et il y a Christos / Pneuma, termes qui ne sont pas dans une différence spatiale mais qui sont cependant à la source de toute dif-fusibilité, dif-fusion, donc de l'espace.

J'indique des lieux fondamentaux, des symboles absolument fondamentaux que nous omettons de méditer. Notre pensée conceptualise rapidement les choses alors qu'elles devraient être symboliquement méditées longuement.

Donc ceci est une invitation opportune à méditer la grande symbolique fondamentale (pour ce qui nous intéresse ici) de la semence et du fruit, mais qui implique qu'on entre dans un espace de pensée où sont mises en question les choses sur lesquelles spontanément nous vivons comme sur des évidences, ou des choses suffisantes pour marcher, sans plus. Notre rapport au temps, notre rapport à l'espace, le rapport de l'individu au collectif, etc. tout cela est revisité par l'Évangile, et notre natif est radicalement provoqué – j'appelle natif ce qui relève de notre première naissance, non pas de la naissance qui est d'entendre la parole qui me faire renaître de plus originaire ; car c'est ça l'enjeu de l'Évangile : c'est de naître de plus originaire.

Par parenthèse je dis natif pour éviter le mot nature, parce que le mot nature est un mot de l'Occident. Il n'est pas une seule fois dans l'Évangile (au sens philosophique du terme) pas plus que le mot de personne d'ailleurs. Or nature et personne sont les mots dont s'est servi l'Occident pour déterminer les choses les plus essentielles de la christologie et de la Trinité. La Trinité c'est une seule nature et trois personnes ; la christologie c'est une seule personne et deux natures[6].

Ce n'est pas une critique que je fais parce que les décisions qui sont venues ici sont des décisions dogmatiques très importantes, essentielles[7]. Ces décisions sont nécessaires pour l'oreille occidentale à cause des questions que l'Occident pose à l'Évangile. L'Occident a le droit de poser des questions – et s'il y a une question, il y a une bonne et une mauvaise réponse, et il y a une détermination qui se fait – mais la question elle-même peut être mauvaise dans la mesure où elle n'est pas celle qui est porteuse du texte. Un texte doit être entendu dans la question qui le porte. Une parole n'a de sens que dans la question qui porte la réponse. Mieux vaut une question sans réponse qu'une réponse sans question. Et au-delà des nécessités pastorales de répondre aux questions de l'Occident, il faut essayer de réentendre de plus originaire la parole du Christ. Il ne suffit pas purement et simplement de répéter ce que légitimement nos pères ont pu penser et entendre en fonction de ce que leur siècle leur donnait comme capacité d'écoute. Nous avons à refaire à chaque fois ce travail.

 

Dans ce texte, nous arrivons donc à cette détermination du caché et du manifesté.



[1] Forum 104 en 2011-2012.

[5] Le mustêrion (ce qui est tenu en secret) et l'apocalupsis (ce qui est dévoilé) sont deux mots qui s'appartiennent. Par exemple la parole de dévoilement n'est pas le simple fait de récuser le silence : le rapport de silence et parole est beaucoup plus subtil que "ou je me tais ou je cause", car la parole authentique est pleine de son propre silence, tous les poètes savent ça. (J-M Martin)

[6] Pour penser autrement, voir Penser la Trinité.

[7] Cf . Du bon usage des dogmes et autres messages du tag dogmes et Évangile.