Le poème s'intitule "Bien plus joli", il a été composé par J-M Martin chez son ami peintre Mathigot à Sérignac en 1993. C'est à la fin du cycle sur "La nouveauté christique et le temps"que  Jean-Marie Martin a récité quelques strophes,  puis qu'il les a reprises en les commentant.

En voilà la transcription avec quelques éléments du contexte qui précède.

 

Le contexte.

J-M Martin finissait de lire le récit qui se trouve en Jn 12 :

« 3Marie prenant une mesure de parfum d'un nard authentique précieux oignit (aleiphô) les pieds de Jésus et essuya de ses cheveux ses pieds. La  maison fut remplie de l'odeur du parfum »  (...)

« 7Jésus dit alors : “Laisse-là – ce “laisser” n'est pas l'abandon, c'est le laisser être, laisser faire ; cette phrase est très difficile à traduire parce qu'elle est apparemment incorrecte – afin que, pour le jour de mon ensevelissement elle l'a gardé”. » Le "afin que" ne nous étonne pas, il est à éliminer étant donné que, nous l'avons dit bien des fois, hina (afin que) n'est pas final chez Jean, oti (parce que) n'est pas causal et que “si… alors” n'est pas conditionnel.

Ce qui est important, c'est que Jésus met un rapport entre le geste de Marie et son ensevelissement (entaphiasmos).  (...)

Ce que dit Jésus pose un problème non résolu à propos du temps : elle l’a gardé alors qu’elle le dépense ; et quel rapport avec l’ensevelissement qui n’a encore pas eu lieu ?  (...)

Ce texte est un texte sur l'odeur mais il y a une subtile égalité de l'odeur à la mémoire, d'autant plus que la parole de Jésus paraît indiquer quelque chose comme cela : la mémoire du futur. En effet le grand sens du mot mémoire n'est pas simplement la capacité de remémorer des factualité du passé.

 

Les quatre strophes du poème.

Je vais illustrer cela en vous citant quatre strophes d'un poème qui concernent un peu ce que nous disons, quatre strophes d'un poème assez long.

Je me rappelle qu’Amalfi
tout assise à ses attenances
est plus soluble que Florence
et que la mémoire y suffit.

 Ainsi l’essence d’une ville
ou d’une rose à nos mouchoirs
s’attache et dure jusqu’au soir
d’une vie. Et l’odeur, tactile

 encore après l’enjambement
d’années à jamais révolues,
cette odeur ce soir me salue,
puis se retire lentement.

Où vont les enfances germaines
qu’un géranium ensoleillait,
et les vacances de juillet
écartant larges leurs semaines ?

 

Voyons cela en détail.

Ceci a à voir avec le thème de l'odeur, mais ce poème fait intervenir différents sens, et les uns un peu dans les autres puisque l'odeur est "tactile" encore.

« Je me rappelle qu'Amalfi tout assise – c'est un bon mot pour dire la situation d'une ville ; par exemple dans la Nièvre on dit : « Decize en Loire assise », c'est une ville entre deux bras de Loire, elle est sise ou assise – à ses attenances – attenance est un mot qui invite à penser un rapport qui soit autre qu'un rapport de cause, d'effet, les rapports que la logique et la grammaire nous habituent à penser. Attenance : ça se tient. Donc nous sommes ici dans le toucher, le tact. Il est question deux fois du tact dans un ensemble qui touche à l'odorat, mais c'est voulu. C'est quelque chose comme la circulation des différentes sensations, ce qui est une question très intéressante – est plus soluble – nous sommes dans le soluble – que Florence – je pense que ça doit vous dire quelque chose : Amalfi est une ville dans laquelle le ciel méridional, la mer, la côte penchée, le jardin des capucins en haut avec des citronniers et des orangers, l'odeur des orangers dans le haut, ce sont des choses qui se mêlent, c'est fluide ; alors que Florence c'est rectiligne, c'est une belle architecture, mais ce n'est pas celle d'Amalfi qui est intéressante – et que la mémoire y suffitsuffit rime avec Amalfi, c'est très beau. Et nous parlons de sens, mais l'oreille a sa part dans les termes qui sont là.

Ainsi l'essence d'une ville ou d'une rose – comme on parle de l'essence de rose, pourquoi ne parlerait-on pas de l'essence d'une ville, surtout d'une ville soluble – à nos mouchoirs s'attache – oui, l'essence de rose s'attache aux mouchoirs – et dure jusqu'au soir d'une vie.

Et l'odeur tactile encore après l'enjambement d'années à jamais révolues – en effet Amalfi c'était dans les années 1950, ça fait du temps pour arriver à 2014 ! Et c'est tenace comme odeur. Pourquoi le mot enjambement ? Parce que vous avez des strophes qui sont faites d'enjambements. On appelle enjambement en poésie le fait qu'un mot, pour le sens, soit rejeté au début de l'autre vers. Donc des enjambements ici parce qu'au point de vue du son, le poème est en train de faire des enjambements, ou peut-être pour s'en excuser, car à la fois ça donne de la fluidité, ça casse la rigueur, ça brise le caractère non soluble de Florence – cette odeur ce soir me salue – oui, la souvenance c'est cela : vous êtes salués par la chose qui vient, qui revient vers vous – puis se retire lentement.

vont les enfances germaines qu’un géranium ensoleillait, et les vacances de juillet écartant larges leurs semaines ? »

 

► C'est sur le temps ?

J-M M : C'est tout à fait cela : « l'enjambement d'années à jamais révolues ». Ce sont des années révolues, mais qui sont présentes par l'odeur qui vient me saluer, enfin la mémoire de l'odeur, mais la mémoire et l'odeur ont des affinités. Et ça se retire lentement.

► Florence c'est fleurance.

J-M M : Oui ce serait un autre traitement du nom de Florence. Dans les choses qui ont des capacités multiples de symbolisation et de signification, il faut que le texte élimine les choses qui égareraient l'esprit. Donc ici on ne risque pas d'égarer l'esprit de ce côté-là, puisque ce qui est mis en évidence, ce n'est pas la fleurance de Florence, mais c'est au contraire sa moindre fluidité ou solubilité (le caractère soluble).

Cela me plaisait de vous offrir ce soir ces quelques strophes.