Quelles sont les carcatéristiques premières du disciple ? Qu'en est-il du maître à l'époque de Jésus ? Qu'en est-il du titre de rabbi attribué à Jésus ? Ce sont ces questions qui sont abordées en première partie. Dans la deuxième partie Jean-Marie Martin lit quelques passages de l'Evangile de la vérité, en particulier "Jésus, les sages et les enfants", et à partir de ce texte il fait quelques remarques à propos de la lecture de saint Jean.

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Chapitre I

Qu'en est-il d'être "maître et disciple" ?

 

St Jean à la dernière Cène, icône de Tekeste Ibeyin, chapelle des frères d'Addis, Ethiopie

Avant d'ouvrir l'Évangile j'aimerais qu'on prenne le temps de musarder sur le seuil de la question, pour se sensibiliser à ce que nous sommes susceptibles d'apercevoir. Ensuite, de façon un peu plus construite et rigoureuse, j'entrerai dans « Maître et disciple chez saint Jean ». –

C'est du reste ce que tu viens d'esquisser, Yvon dans ton introduction, et que tu avais indiqué dans la petite présentation que tu as écrite, et bien écrite d'ailleurs :

« Des maîtres autoproclamés règnent en monarques absolus sur des adeptes asservis et manipulés. À l’opposé, beaucoup nient radicalement la nécessité de tout maître comme de toute transmission : que chacun s’invente donc lui-même ! Que penser de tout cela ? Qu’est-ce qu’un maître authentique et libérateur ? Quel rapport entre maître intérieur et maître extérieur ? Comment qualifier le véritable disciple ?

L’évangile de Jean est l’évangile du disciple – on le sait puisque Jean est assimilé au « disciple que Jésus aimait », le disciple qu'il aimait comme tel – En l’approfondissant, nous découvrirons comment le rabbi Jésus se positionnait sur toutes ces questions.  »

Beaucoup de choses sont indiquées là.

 

I – Premières approches du maître et du disciple

 

J'aimerais d'abord, pour qu'on forme un groupe et qu'on puisse entendre un peu le son de nos voix, que dans un premier temps on réagisse par rapport à la question, c'est-à-dire que l'on souligne ce qui nous intéresse par rapport à ce qu'évoque la question “maître et disciple”.

Il faut d'abord savoir à ce sujet que le mot de maître est un mot ambigu en français. Le mot magister (en latin) désigne un maître qui enseigne, pas un maître seigneur. C'est une chose à savoir, parce que nous aurons à préciser le vocabulaire johannique à ce sujet.

Les couples qui nous occupent, je vais vous les dire en grec et en hébreu. En hébreu c'est rabbi / talmid ; talmid est un mot très facile à comprendre puisque que le talmud c'est l'enseignement, et le talmid c'est celui qui est enseigné, donc c'est le nom du disciple. En grec le maître c'est le didascale, du verbe didaskô (j'enseigne), et le corrélatif c'est le mathêtês, celui qui apprend, l'appreneur ou l'apprenant. Et en français c'est maître et disciple. Vous avez là la triple correspondance.

► Il y a une chose qui me plaît dans la notion de maître : le maître c'est l'éveilleur, celui qui éveille, qui ouvre les yeux.

J-M M : Oui. Nous allons dire quelles sont les caractéristiques particulières du maître dans son rapport au disciple dans l'évangile de Jean. Ici “éveiller”. C'est très intéressant car dans le Nouveau Testament c'est le même mot qui dit éveiller et ressusciter : égeïreïn. Il y a deux mots pour désigner la résurrection : égeïreïn qui signifie éveiller, et le verbe correspondant à  anastasis qui signifie “remettre debout”.

► Dans ce sens Françoise Dolto disait que le Christ était le maître du désir, dans le sens d'éveiller.

J-M M : Oui. D'ailleurs le thème du désir a une signification tout à fait particulière dans l'Évangile à laquelle nous pourrons revenir aussi.

 

1) Qu'est-ce qu'être disciple ?

► J'aime bien la phrase : « Et comment qualifier le véritable disciple ? »

J-M M : Oui, on peut se poser par exemple la question des verbes qui disent l'attitude, la posture, l'action d'un disciple. Que fait-il ?

► Il n'y a pas de maître sans disciple et il n'y a pas de disciple sans maître.

J-M M : Évidemment. Par parenthèse, une façon de faire de ces séances la suite de celles de l'année dernière[1], ce serait de voir que nous avons ici à nouveau une dyade, donc un deux. Parmi les deux que nous avons étudiés l'année dernière, il y avait premièrement le deux de l'abord, c'est-à-dire comment aborder l'Évangile, comment entrer dans l'Évangile. Et ceci donnait lieu à un vocabulaire corrélatif qui était “venir et recevoir”. L'Évangile c'est quelque chose qui vient et qui donne lieu (dans le meilleur des cas) à accueil, à recevoir. Voilà un deux qui est beaucoup plus important que n'importe quelle structure parce que c'est la première structure comme structure d'accueil. Structure première : comment aborder l'Évangile ? L'Évangile ça vient et je reçois ou je ne reçois pas, mais c'est le rapport de ce qui vient à ce qui se reçoit.

a) Première caractéristique : entendre.

Est-ce qu'il y aurait une analogie de ce deux avec celui de maître-disciple ? Mais bien sûr. L'Évangile vient, mais comment me vient-t-il ? Il vient par la parole puisque le mot evangelion signifie d'abord “belle annonce". Le mot Évangile signifie du reste : l'annonce de ce qui vient, ou ce qui vient en tant qu'annoncé. On met l'accent soit sur ce qui vient, soit sur le venir même. Et cela se reçoit. Or quand une parole vient, qu'est-ce que c'est que la recevoir ? C'est entendre : accueillir la parole, c'est l'entendre.

Donc la première caractéristique du disciple, c'est : le disciple entend (nous verrons qu'il y en a d'autres). Mais que veut dire entendre, quelle est la nature de cette parole, comment vient-elle ? Autant de questions qui ne vont pas de soi.

Seulement il s'agit ici de détecter la structure première. Entendre, c'est recevoir ce qui vient sur le mode de la parole. Entendre est un verbe majeur chez saint Jean, et le verbe recevoir est un verbe qui se trouve dès l'entrée de l'évangile de Jean, de même que le verbe venir : « Était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme quand elle vient dans le monde. » La lumière vient, elle illumine. Donc la dénomination de ce qui vient, c'est lumière. Comment vient-elle ? Quel est le rapport de l'entendre et du voir ? Voilà une belle question. Jean lui-même a médité explicitement le rapport de voir, entendre, toucher… dans l'incipit de sa première lettre que nous aurons occasion de commémorer.

Voyez à quel point ce deux est structurant. Un mot ne se promène pas en l'air, il est toujours en corrélation, il est co-figurant et co-figuré avec d'autres mots pour constituer une texture, un texte, un textile. Il faut que nous apprenions à entendre les mots dans leur propre texture, à chaque fois. Un mot ne se promène pas impunément d'une langue dans une autre, d'un contexte dans un autre, il a besoin d'être entendu dans son lieu, et surtout quand c'est un lieu qu'il contribue à configurer, à former.

Donc nous avons ici une dyade. Or nous avons vu l'année dernière d'autres dyades fondamentales : Père / Fils, dyade très importante dans le Nouveau Testament ; époux / épouse (ou Christos / Pneuma). Et puis nous avions examiné un autre deux très fondamental qui était le deux de la semence et du fruit, plus originaire sans doute que les deux autres que je viens de nommer, et plus intimement structurant.

Il s'agit dans tous les cas de mettre au clair quelque chose en voyant bien comment cela se structure, se rapporte l'un à l'autre, et à chaque fois dans un contexte déterminé. Quand on lit saint Jean, on lit saint Jean. Quand on parle comme nous le faisons maintenant, on est dans une situation moyenne où les mots se promènent parfois dans des sens plus ou moins imprécis. Nous essayerons donc de les déterminer chaque fois dans un contexte. Il ne faut pas oublier que la grammaire est la révélation des grandes structures fondamentales, y compris des structures civiques, politiques, organisationnelles d'une société. Donc bien entrer dans cela.

Parenthèse : la question du maître dans l'Église d'aujourd'hui.

Je pense qu'un maître au sens évangélique du terme, dans le monde du christianisme aujourd'hui, à proprement parler il n'y en a pas. Je vais dire pourquoi. Est-ce une carence ? C'est probable d'ailleurs.

Cela nous obligera à autre chose qui est d'ouvrir le statut de la parole dans l'Église. Qui a la parole, qui parle ? Il y a beaucoup de paroles dans l'Église : est-ce qu'elles sont toutes de même niveau, de même importance, de même qualité ? Comment se caractérisent-elles, comment se distribuent-elles les unes par rapport aux autres ? Il y a beaucoup de choses importantes à dire du fait de la très grande ignorance des chrétiens à ce sujet. Ils se font des images fausses de pouvoirs délirants sur eux qui ne sont pas requis ; une saine théologie ne les requiert pas du tout. Il y a un imaginaire de la parole impérative qui n'est ni dans l'Évangile ni dans la pratique de la théologie la plus romaine. En plus il y a beaucoup de choses qui ne sont pas suffisamment précisées. Par exemple le mot dogme… Le mot dogme, dans son histoire occidentale, est un mot honni : un dogme c'est une pensée obligée, pense-t-on. Or un dogme, ce n'est pas du tout cela.

Donc nous verrons ce qu'il en est chez saint Jean, et nous verrons ce qu'il en est advenu au cours de l'histoire de l'Église. Nous verrons que ce n'est pas la même chose, que cependant ce qui est advenu n'est pas complètement insensé mais a son sens dans son lieu et que peut-être on peut attendre néanmoins autre chose. Ceci est pour indiquer l'esprit dans lequel nous allons travailler avec beaucoup de précision, beaucoup de rigueur, même si pour l'instant j'évoque de façon apparemment hasardeuse des choses multiples que nous ne regardons pas suffisamment de près. Il s'agit d'une sensibilisation première à ce qui est en question, c'est une approche.

Donc entendre estle premier verbe qui caractérise le disciple, c'est entendre : le disciple entend, il écoute. On peut aussi se demander si la bonne traduction c'est écouter ou entendre, peu importe pour l'instant.

b) Deuxième caractéristique : marcher avec.

La deuxième caractéristique du disciple, c'est qu'il marche avec (akoloutheï) : il est l'acolyte, il accompagne. Ce verbe est constamment utilisé au sujet des disciples. Or on ne peut pas dire que l'étudiant d'un maître de conférences à l'université l'accompagne : il ne vit pas avec le maître. Ici le disciple accompagne, marche avec.

“Marcher avec” a un double sens :

  • concrètement le disciple marche avec le maître, il est de sa familiarité (c'est un mot qui sera à préciser),
  • mais aussi le type de pensée qui est en question dans la parole de celui qui parle et dans le disciple qui écoute, c'est une pensée qui chemine, qui marche. Le chemin de la pensée a été très étudié par Jean, de façon très rigoureuse.

Dans des textes qu'on ne lit pas assez ou pas bien, il y a tout un cheminement de pensée. À tel point que, par exemple, quand vous trouvez dans l'évangile des choses qui ont l'air de se contredire, et il y en a des centaines, c'est que la parole du rabbi répond à un moment du chemin de celui qui l'accompagne. Et ce qui est audible à ce moment-là n'est pas la même chose que ce qui sera audible dans un certain nombre d'années ou de mois, et ne se situe pas au même niveau. Donc ce ne sont pas véritablement des contradictions.

La chose peut-être la plus précieuse à dire, c'est que nous vivons, nous, sur des slogans, et qu'un slogan il suffit de le répéter, il n'est nullement l'indice d'une démarche de la pensée, d'un chemin de la pensée.

Par exemple quand Jésus dit « Je suis le chemin », cette phrase semble être un slogan, mais cela signifie quelque chose comme un chemin de la pensée.

c) Troisième caractéristique : être au service.

Latroisième caractéristique du disciple c'est, pour le dire grossièrement qu'il va faire les courses : il est au service du maître.

Au chapitre 4 les disciples sont partis chercher de la nourriture, ce qui permet à Jésus de rencontrer la Samaritaine. Et quand ils reviennent en apportant la nourriture ils lui disent : « Rabbi, mange ». Ils ont fait les courses. Au chapitre 6 c'est Jésus lui-même qui pose la question à Philippe : « Où achèterons-nous des pains pour toute la multitude ? »

d) Le renversement messianique.

Donc les disciples vont acheter des pains, sauf que ce trait donnera lieu à un retournement majeur dans l'Évangile. On trouve le renversement messianique chez Luc et chez Paul : les derniers sont les premiers, les grands sont les petits etc. La même chose se retrouve chez saint Jean mais sous une autre forme. Par exemple au chapitre 13, c'est le maître qui sert les disciples. Donc cela donne lieu à un renversement tout à fait caractéristique.

Il y aurait quelques autres verbes qui sont significatifs à propos du disciple, nous les trouverons dans leur temps, dans leur moment.

 

2) Questions à propos du maître.

Par rapport à maître intérieur et maître extérieur, il y a des questions qui vont se poser, de même que sur la non-nécessité d'un maître, deux questions qui étaient bien posées par Yvon.

a) Un maître est-il nécessaire ? Une réponse énigmatique.

D'abord y a-t-il nécessité d'un maître et à quel titre ? Là nous aurons à travailler finement parce qu'évidemment je ne peux rien dire si je n'ai pas d'abord entendu : c'est entendre qui me donne de dire. Donc en un certain sens un maître est structurellement nécessaire. Pourtant nous allons lire dans la première lettre de Jean : « Vous avez tous reçu un chrisma (une marque intérieure) et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne ». Voilà une chose étonnante !

Nous avons là un exemple d'apparente contradiction dont la résolution est toujours pleine de ressources, ouvre des espaces. Mais le pire, lorsqu'une contradiction de ce genre apparaît, c'est d'attendre que quelqu'un vous donne tout de suite la réponse, car c'est précisément cette apparente contradiction qui ouvre un chemin de recherche, et rien n'est vrai qu'au bout de sa recherche. Si je ne donne pas la réponse, ce n'est pas que je la retiens jalousement pour moi (à supposer que je l'aie, mais ça peut arriver) ; c'est parce que si je vous la disais, non seulement vous ne l'entendriez pas, mais elle vous boucherait le chemin pour aller l'entendre, je ferais une mauvaise œuvre. Mon rôle est de donner des indications, bien sûr, je pense que vous le comprenez.

Donc ceci à propos de la nécessité ou de la non-nécessité du maître. Déjà là nous n'avons pas une réponse simple mais une énigme. Il y a un sens selon lequel le maître est nécessaire et un sens selon lequel l'enseignement, d'après le chrisma, n'est pas nécessaire.

► Que veut dire chrisma ?

J-M M : Justement, c'est un de ces mots qui sont intraduisibles. Si je le dis en grec c'est parce qu'il n'a pas de traduction suffisante possible. De même que je dis le mot pneuma  pour dire “Esprit” : mais notre mot Esprit ne correspond pas au mot pneuma. Il n'évoque pas ce qu'il veut dire. Et justement il y a un rapport entre pneuma et chrisma. Chrisma a la même étymologie que le mot christos, à savoir le verbe chrieïn qui signifie oindre (enduire). Et que veut dire oindre chez nous ? Pour un mot aussi familier et aussi important que le mot Christ, c'est une étymologie bien bizarre peut-être. Le mot messiah en hébreu vient du verbe oindre également. Autrement dit le mot christos traduit en grec le mot messiah, mais pour autant nous ne savons pas mieux ce que c'est que le Messie. Ça ne signifie pas qu'on ne peut rien en dire ni avancer dans la connaissance de ce qui est en question.

b) Le Christ est-il maître ?

Au point où on en est on pourrait également se poser la question : le Christ est-il un maître ?

► C'est écrit quelque part : « Vous m'appelez maître et vous avez raison. »

J-M M : Très bien. Vous savez, il y a des rangs de dénominations du Christ. Les dénominations fondamentales sont celles de Christos (de Messie oint), de Roi, de Kurios (Seigneur), de Fils de Dieu, de Fils de l'homme… : ce sont les titres les plus originaires. Mais il y a d'autres titres de Jésus qui sont, en particulier chez saint Jean, sous la forme des “Je suis” : « Je suis la lumière » ; « Je suis le pain » ; « Je suis la porte » ; « Je suis le chemin » ; « Je suis la vie » ; « Je suis la résurrection ». Ces multiples “Je suis” sont des dénominations du Je christique. Ça nous laisse entendre d'ailleurs que le Je christique n'est sans doute pas simplement un je psychique au sens où nous l'entendons ; parce qu'il serait hautement suspectable, le je psychique que vous rencontreriez dans la rue et qui vous dirait : « Je suis la lumière » ! Ce que veut dire la lumière est un problème, et dans ce cas-là, ce que veut dire je est encore un problème plus grand. Donc c'est important.

Est-ce qu'on trouve « Je suis le didascale (le maître) » ? Eh bien pas tout à fait directement comme les autres “je suis” mais il y a une équivalence : « Vous m'appelez didascale (maître) et kurios (seigneur) et vous faites bien car je le suis » (Jn 13, 13) : donc indirectement il est dit « Je suis didascale ».

Et aussi, comment se tiennent ensemble ces différents titres : que disent-ils, comment sont-ils les uns par rapport aux autres ? Est-ce une chose différente d'être maître et d'être seigneur ? Oui et non. Ce “oui et non”, c'est ce que nous allons essayer d'entendre.

► Marthe dit à Marie : « Le maître (didascale) t'appelle » (Jn 11).

J-M M : On l'appelle le didascale, bien sûr. Est-ce qu'on peut appeler Jésus impunément didascale ? Réponse : non.

Nous avons l'exemple de Nicodème qui arrive tout faraud, bien que ce soit la nuit, faraud mais baissant la tête : « Rabbi, nous savons que tu es didascale – et en plus il sait pourquoi – car personne ne peut faire les signes que tu fais si Dieu n'est pas avec lui » (Jn 3). Et Jésus prend distance, il en arrivera même à dire à Nicodème : « Tu es rabbi et tu ignores ces choses ? » avec une petite pointe d'ironie. On ne s'instaure pas disciple peut-être.

Les mots de disciple et de rabbi ne sont pas pour autant à rejeter, à proscrire. En effet, que dit Marie-Madeleine quand elle rencontre Jésus ressuscité, dans la dimension la plus explicite de ce qui était tenu secret en lui, cette dimension de résurrection qui apparaît, qui se manifeste ? Elle ne trouve rien de mieux à lui dire que « Rabbouni », donc un mot de même racine que rabbi. Et là c'est très bien. Alors : quand c'est Nicodème, ce n'est pas bon, et quand c'est Marie-Madeleine, c'est très bon ; le même mot peut être dite de bonne bouche et de mauvaise bouche (ou de bon cœur et de mauvais cœur).

On pourrait poser beaucoup de questions : est-ce que le Père est didascale ou seulement Jésus ? En fait le mot didascale n'est jamais employé pour le Père et il y a une raison à cela, mais il y a une sorte d'équivalence entre Père et Fils dans : « Je ne dis rien que je n'aie entendu du Père » ; « les paroles que je dis sont les paroles du Père ». Cependant le Père n'est jamais appelé didascale, pourquoi ?

c) Maître intérieur et enseignement. Notre rapport à Jésus.

Nous sommes un peu ici du côté du maître intérieur : le chrisma serait quelque chose comme le maître intérieur : « Vous avez reçu le chrisma et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne ». Mais n'allez pas trop vite sur le non-besoin d'enseignement, il faut bien l'entendre.

Quand nous aurons étudié le rapport enseignant / enseigné, nous verrons que, dans le cas de l'Évangile, l'enseignement n'est pas un enseignement qui dit ce qu'il faut faire, mais c'est un enseignement qui donne que je fasse. Et c'est en cela que consiste la liberté authentique qui est d'accomplir mon avoir-à-être. La parole de Jésus n'est pas une parole qui enseigne en disant ce que c'est que la résurrection, c'est une parole telle que, si je l'entends, et du fait de l'entendre, je ressuscite. C'est une parole qui donne ce qu'elle dit. L'entendre, c'est accueillir la résurrection à l'œuvre en moi. Donc Jésus ne sera jamais un simple maître qui dit ce qu'il faut faire, pas plus qu'il n'est un simple modèle qui montre comment il faut faire. Il est celui qui fait en moi mon accomplissement ; autrement dit Jésus n'est pas simplement un maître ou un saint (ou un modèle), c'est le sauveur, il me sauve, il me ressuscite.

Évidemment, on peut regarder à part l'aspect d'enseignement (ce qui vient par la parole) et à part le modèle christique. « De l'imitation du Christ » a nourri ce qu'on appelait la dévotio moderna au XIVe siècle ; mais ultimement Jésus ne dit pas comment se sauver, ne montre pas comment se sauver, il sauve. À ce titre-là Jésus n'est pas un en plus parmi les hommes, il est, au cœur de l'humanité, cela à qui il est donné de pouvoir faire l'unité de l'humanité. Jésus vient au monde au moment d'un recensement, c'est-à-dire qu'on le compte, il est un en plus. Jésus ne ressuscite pas comme un en plus, il ressuscite comme le cœur révélé de l'humanité ; c'est une autre problématique fondamentale chez saint Jean. Et là je m'avance beaucoup trop vite, beaucoup trop rapidement : je jette en avant des perspectives qui seraient toutes à poursuivre attentivement, nous aurons occasion d'y revenir bien sûr.

Nous examinons maintenant la question de s'inventer soi-même, c'est-à-dire de n'avoir pas besoin de maître. Quand saint Jean nous dit : « Vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne », ça ne signifie pas « vous n'avez pas besoin de maître », bien sûr. Je n'ai pas une autarcie ou une autosuffisance telle que je n'aie pas “besoin de”… sauf que le rapport à ce à quoi il faut que je me réfère n'est pas un rapport de besoin, c'est un rapport beaucoup plus intime que le rapport de besoin. Je dis la réponse beaucoup trop vite, mais comme elle est dite vite, vous ne la comprenez pas, ça vous sauve !

d) Évangile et cultures. La question des dogmes.

Nous verrons en effet que tout un aspect de la modernité, fondé sur l'autosuffisance du je psychique, du je individuel, est pour moi la pire des choses qui puisse arriver à l'humanité. Nous avons beaucoup de mal à nous en déprendre. Car nous héritons d'une culture ; et quand je dis “une culture” je veux dire que nous héritons de l'Occident. En effet l'Évangile n'est pas une culture, il n'est pas non plus une partie de la culture occidentale : l'Évangile est à jamais étranger à toute culture. L'Évangile, à se culturaliser, se perdrait. Cela signifie-t-il : s'il n'est pas pour une culture, il est pour l'individu simplement ? Non plus. Mais nous n'avons pas à choisir entre le collectif et le singulier, il y a un mode d'être pluriel qui ne suppose ni notre idée de singulier ni notre idée de pluriel. Là nous allons beaucoup trop vite, beaucoup trop loin, mais ceci est en jeu dans la réflexion que nous allons mener.

Est-ce que moi je suis un maître ? Non, je ne suis pas un maître, premièrement parce qu'on ne s'auto-proclame pas maître, et personne ne m'a nommé maître. C'est une structure qui, sous la forme proprement évangélique, n'est pas héritée. Vous avez des éléments de l'Évangile qui sont héritées : le titre de Pasteur a été hérité par les pasteurs. Le titre de prêtre est aussi un titre du Christ, non pas qu'il l'ait été au niveau anecdotique puisqu'il n'est pas de la tribu des prêtres, mais toute l'épître aux Hébreux médite sur le sacerdoce du Christ dans un autre sens : il est le prêtre et il y a des prêtres. Il est le rabbi (le maître) mais ça n'appartient pas à la structure de l'Évangile qu'il y ait des maîtres en ce sens. En revanche je suis (ou j'espère être) un disciple, un disciple susceptible éventuellement d'aider d'autres disciples, d'accompagner d'autres disciples, des condisciples, sur le chemin de la connaissance.

Il faut bien voir que les différentes traditions religieuses ne sont pas construites sur le même modèle structurel : pièce à pièce ça ne s'égale pas. Peut-être que la visée globale a une signification unifiée quelque part, mais en tout cas on ne peut pas comparer d'élément à élément (élément qui fait la structure d'une tradition spirituelle). J'emploie le mot “tradition spirituelle” pour dire quelque chose, c'est très difficile à nommer parce qu'il n'y a peut-être pas de nom commun, surtout pas le mot de “religion” qui est le mot absolument inepte. Ce mot ne désigne pas l'Évangile dans son propre, et il ne désigne pas non plus le bouddhisme que je sache. C'est un mot romain qui désigne une situation déterminée et qui a été ensuite étendu, traité en concept, utilisé tardivement par l'apologétique du XVIIIe siècle, repris par les psychologues de la religion, les sociologues de la religion, les phénoménologues de la religion. C'est un mot inepte (je veux dire inadapté) à la chose. C'est pourquoi ce n'est pas un mot de l'abord de la chose du Christ.

Nous posions la question l'année dernière : comment aborder la chose du Christ ? Ça vient, ça n'est pas déjà contenu dans ce que nous savons de nous, ça vient comme un étranger, ça vient ; et du même coup ça s'accueille, ça se reçoit. Ça vient dans la modalité d'une parole donc cela s'entend. Voilà la structure de base de l'Évangile : c'est quelque chose qui vient. Je ne suis pas habilité à dire ce qui pourrait être l'essentiel structurant d'une autre tradition. En tout cas elles ne sont nullement faites des mêmes éléments et ils ne régissent pas les mêmes choses.

Quand il s'agit de l'Évangile, en outre, il faut bien distinguer l'Évangile en son propre et les différentes lectures de l'Évangile qui ont été faites au cours des siècles, les traductions structurelles de l'Évangile faites par l'Ecclésia au cours des siècles. Et dans ce qui a été fait, il y a ce qui est sans doute essentiel et permanent, et il y a beaucoup de choses qui sont occasionnelles et échangeables et il faut voir lesquelles. Voyez le principe méthodologique que j'énonce ici.

Par exemple comment peut-on au XIIe siècle, de façon courante chez les théologiens, dire qu'il y a trois sacrements ou quarante sacrements, alors qu'au XIIIe siècle on dit qu’il y en a sept, ni plus ni moins, et que c'est devenu un dogme, et un dogme irréformable ? Ça a un sens, ce n'est pas insignifiant, c'est juste, mais comment comprendre cela ? Voilà une belle question sur le statut de la parole et des structures porteuses de la parole dans l'histoire de ce que vous appelez le christianisme.

L'Évangile a été vécu sur la modalité de la chrétienté qui est une forme révolue, elle est encore un peu existante sous la forme du christianisme, et je pense qu'il y a des formes à venir qui ne seront ni la chrétienté ni le christianisme mais quelque chose comme ce qu'on pourrait appeler la christité.

Donc il faudrait bien connaître les structures dans leur histoire, leur justification et leur pertinence, pertinence jusqu'où ? C'est en ce sens-là que nous allons garder une séance pour dire quelque chose au moins du statut de la parole et des structures de la parole dans l'Évangile et dans l'Église. Nous verrons comment ni un professeur de théologie ni un directeur de conscience comme on disait jadis – l'expression ne s'emploie plus mais elle a été signifiante – ne sont des maîtres au sens du rabbi.

 

II – Maître et disciple dans L'Évangile de la vérité ;

Liens avec la lecture de st Jean

 

Je vais maintenant vous présenter un texte du IIe siècle qui nous fera une sorte d'enluminure avant de commencer le texte de Jean la prochaine fois.

Il est tiré de L'Évangile de la vérité, un ouvrage trouvé à Nag Hammadi qui est la traduction en copte d'un texte originel probablement en grec. Le livre de Jacques Ménard auquel je me réfère est une sorte de rétroversion en grec du texte copte.

L'Évangile de la vérité est ainsi nommé parce que, dans le monde hébraïque, on donne pour titre les premiers mots de la première phrase :

« L'Évangile de la vérité est joie pour ceux qui reçoivent cette donation d'auprès du Père de la vérité, en sorte qu'ils le connaissent dans la force de sa parole descendue du haut du Plérôme (de la plénitude) de celui qui est dans l'Ennoia (la Pensée) et dans le Noûs du Père et qui s'appelle Sauveur car c'est là le nom de son œuvre. » [2]

Voilà le début de ce très beau texte valentinien. Les valentiniens appartiennent à une fraction du christianisme initial du IIe siècle, qui est gnostique et qui dérivera au cours du IIe siècle, si bien que ces textes-là ne seront plus retenus dans les évangiles. Ils sont pourtant très révélateurs des structures de l'évangile de Jean en particulier et, à ce titre-là, très intéressants à consulter.

 

1) Jésus, les sages et les enfants.

      ●   Début du texte.

 « Il entra dans une écoleil c'est le Logos (la parole), il entre dans un didascalionet il dit la parole (logos) comme un maître (didascalos). Alors vinrent près de lui les sages soi-disant – les prétendus sages, ceux qui se pensent sages – pour l'éprouver. Mais lui les réfuta comme étant dans le vide (kénon) – c'est tout le thème de la sophia, de la sagesse de ceux qui disent savoir et qui en fait sont dans le vide. Les trois expressions qui sont souvent reprises, par Paul notamment, pour désigner la sophia du monde (la philosophie, la sagesse, donc la connaissance ultime) sont : être ténèbre et non pas lumière ; vide et non pas plénitude (vide au sens négatif du terme et non au sens positif que lui donne parfois le Nouveau Testament) ; et folie alors que ça se prétend sagesse (insensé, le contraire de la prétendue sagesse). – Eux le haïrent parce qu'ils n'étaient pas authentiquement (ou véritablement) sages.

Après tous ceux-là s'avancèrent aussi des enfants (ta païdia) qui ont la Connaissance (Gnôsis) du Père. Ayant été confortés, ils apprirent (émathon) – le verbe apprendre qui donne le mathêtês (l'appreneur) dont nous parlions tout à l'heure, donc ils deviennent disciples – ils apprirent les aspects du visage (ou de la face) du Père – nous allons expliquer tous ces mots-là – ils connurent et ils furent connus, ils furent glorifiés et ils glorifièrent. »

Que nous dit ce texte ? Eh bien que ce qui vient, vient dans le monde comme une parole : le didascalion (l'école), c'est le monde.

      ●   Lien avec l'évangile de Jean.

Le but de cette lecture est de nous familiariser avec la structure d'écriture de Jean. Prenons un exemple au chapitre 9 de Jean : « Jésus vit un homme aveugle de naissance », il va le guérir, et pourtant ce n'est pas un récit de thaumaturgie. D'entrée Jean entend que l'homme naît aveugle, aveugle par rapport aux choses essentielles. Nous naissons inajustés, désajustés du rapport à l'essentiel, sourds et aveugles, et ici c'est “aveugles”.

Cependant nous avons chez Jean quelque chose qui ressemble à un récit (la guérison d'un aveugle), et ici (dans l'Évangile de la vérité) nous avons quelque chose qui pourrait être une sorte de parabole, mais c'est la même chose. C'est-à-dire que les récits sont traités comme des paraboles et les paraboles disent la vérité de la chose. Ceci est très important pour apprendre à lire saint Jean.

Dans l'Évangile de la vérité, il y a des rappels de Jésus (du Jésus des 4 évangiles canoniques) : l'enfant Jésus au temple qui enseigne devant les docteurs et qui a toutes les réponses (chez Luc) ; et il y a l'écho de nombreuses situations dans lesquelles on s'approche de Jésus pour le questionner, c'est-à-dire pour le prendre au piège, pour le sur-prendre (dans les Synoptiques et chez Jean). Il est intéressant de voir comment Jésus se comporte par rapport à tous ceux qui le questionnent : est-ce qu'il répond, est-ce qu'il ne répond pas ? Pourquoi et comment répond-il quand il répond ? Ceci peut être dit dans la factualité, comme dans les Synoptiques. Chez Jean il y a la même factualité mais elle est saisie dans quelque chose de plus vaste qui ne concerne pas simplement un fait singulier, mais Jean lit la grandeur de ce qu'il en est du Christ à l'intérieur de sa moindre gestuelle : il lit le grand dans le petit. Le grand est dans le petit comme le fruit est dans la semence en mode non déployé, non révélé. Rappelez-vous le deux que nous avons étudié l'an dernier, le rapport semence / fruit qui est une structure de base de notre Écriture.

Le thème des petits, des enfants, est un thème du reste ambigu parce que les enfants sont loués en général dans l'évangile, mais par exemple saint Paul peut dire : « Quand j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; lorsque je suis devenu un homme, j'ai évacué les choses de l'enfant. » (1 Cor 13, 11). Vous avez un exemple de textes qui ont l'air de se contredire. Il y a lieu parce que la glorification de l'enfance n'est pas à tout crin la glorification du gamin, l'enfance a un autre sens, et du même coup l'enfance peut être récusée comme étant un moment simplement initial du processus, un processus qui demande à venir à maturité, à l'état adulte.

« Je vous écris petits-enfants […] ; je vous écris pères […] ; je vous écris jeunes gens » (1 Jn 2, 14) : ce sont les trois caractéristiques de toute foi qui sont indiquées par Jean dans sa première lettre lorsqu'il s'adresse à ses correspondants.

      ●   Suite du texte.

« Ayant été confortés » : les enfants ne restent pas enfants du reste, ils sont enfants mais ils sont confortés, ils prennent consistance. Ils avaient besoin d'être confortés, donc l'enfance en soi ne dit pas nécessairement tout, même à l'intérieur de ce texte-là.

« Ils apprirent les aspects du visage (ou de la face) du Père » : quelle magnifique expression !

       ●   Jésus comme visage du Père chez Jean.

J'ai dit il n'y a pas longtemps que les noms du Christ (“Je suis la lumière, la vie…”) sont des aspects de ce qu'il est, car il est le visage du Père. Le Christ est le visage du Père, on trouve cela au chapitre 14, quand Philippe dit « Montre-nous le Père » et que Jésus répond : « 9Philippe, depuis tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu ? Qui me voit, voit le Père ». Il est le visible du Père, le visible ou le visage du Père. Et ce visage du Père se déploie en aspects.

      ●   Le langage sensoriel chez Jean : entendre, voir, toucher.

Ce qui est ici dans le langage du voir présuppose que cela soit dans le langage du dire, car c'est le dire qui donne à voir et qui donne de voir. Ici j'anticipe sur un texte qui ouvre la première lettre de Jean : « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché au sujet du Logos de la vie […] et nous avons vu et nous témoignons et nous vous l'annonçons ....  » (1 Jn 1, 1-2).

En quoi consiste la parole ? La parole est essentiellement une annonce et un témoignage, c'est-à-dire une attestation. Ça ne correspond pas exactement à l'usage que nous faisons aujourd'hui du mot de témoignage. Mais ces différents verbes disent la réception, ce sont des verbes du recevoir : entendre, voir, toucher, ce sont des modalités du recevoir fondamental de ce qui vient. Chacun de ces verbes en lui-même dit le recevoir. Seulement ils sont dits dans un certain ordre.

 L'Évangile nous advient par “entendre”, mais que veut dire entendre ? Est-ce que entendre se borne à entendre les sons, ou au sens banal du terme à entendre des voix (comme Jeanne D'Arc), ou est-ce autre chose ? Qu'est-ce que entendre chez Jean ?

Est-ce entendre qui donne de voir ? En effet même à un niveau purement psychologique, on pourrait déjà dire que nous ne voyons rien que dans l'écoute ; en effet voir c'est discerner. Je vais citer le mot de Heidegger qui me plaît bien : « une vache même française n'a jamais vu passer un train » – pourquoi “même française” ? Parce que l'expression française – les vaches qui regardent passer les trains – n'existe pas en allemand.  Parce que pour voir passer un train, il faut savoir ce que c'est qu'un train. Je peux essayer de dire dans un autre langage, mais qui ne sera pas meilleur, qu'elle a la perception d'un mouvement qui n'est, parce que lointain, pas inquiétant mais paisible, qui n'est pas un mouvement qui menace. Mais même faisant cela j'humanise encore ce que peut voir une vache. Il faut savoir, et cela je le sais par la parole, jamais par l'œil.

La parole me donne de voir, et voir ouvre la perspective. En effet voir est un sens de la distance, et c'est un très gros sens parce que la distance est la condition de la proximité. On peut même dire que l'éloignement est l'essence de la proximité, ou disons – car ça peut paraître compliqué – que la distance est la condition de l'approche. D'abord la distance empêche la confusion, la fusion, et permet l'altérité : le voir me laisse dans la distance et même exige de la distance, car si quelque chose est trop près de mon œil, je ne le vois pas ; d'où toute la question de la bonne distance. Et la notion de distance est très importante dans un Évangile qui est fondé essentiellement sur la proximité, c'est-à-dire sur ce que nous appelons le prochain, le proche. Notre rapport à autrui est de tenter qu'il soit prochain, non trop loin pour être indifférent, ni trop près pour être dans la promiscuité insoutenable, mais dans la bonne distance. Ainsi en est-il de Dieu : nous avons vocation d'avoir Dieu pour notre plus proche prochain. Dieu a une unité avec nous qui n'est pas unité de fusion, de confusion, mais unité de proximité. Et la possibilité, ouverte par la distance, de devenir proximité se manifeste par le troisième sens qui est celui du toucher, car le toucher est dans la proximité : je vois à distance, je ne touche qu'à proximité.

Il y a un ordre dans ces verbes sensoriels qui est très médité par Jean, et on pourrait même montrer que cet ordre articule le récit. L'articulation du récit de l'apparition de Jésus ressuscité à Marie-Madeleine est construit sur cette distinction. Elle ne voit pas, elle cherche sans voir, elle constate des anges, ce qui est tout à fait normal et ne fait pas problème, elle constate un homme qui est là debout et elle ne le voit pas (ce n'est pas le verbe voir). Jésus lui dit « Mariam » c'est-à-dire la renvoie à son propre, à son nom propre – Jésus n'est identifiable que pour autant que je suis ré-identifié intérieurement – et elle peut dire « J'ai vu le Seigneur ». D'avoir entendu, elle peut dire « J'ai vu le Seigneur», c'est-à-dire Jésus dans sa dimension de résurrection. Mais Jésus lui dit : « Ne me touche pas ». Ah : entendre, voir toucher ! Ici le toucher est négatif : « Ne me touche pas – c'est-à-dire ne me touche pas encore – car je ne suis pas encore monté vers le Père – c'est-à-dire je ne suis pas pleinement ressuscité, il manque quelque chose – mais va vers mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, mon Dieu qui est votre Dieu. » (Jn 20,17). Tant que les frères n'ont pas entendu en eux la parole de résurrection, et accompli en eux la résurrection, la résurrection du Christ n'est pas pleinement accomplie, ce n'est pas l'heure du toucher qui ici a une signification d'eschatologie, c'est-à-dire de plénitude accomplie. Le thème du toucher sera repris d'ailleurs d'une autre façon dans l'épisode de Thomas, dans le même chapitre. C'est une façon différente parce que justement on est dans le jour octave        (huit jours après) et le jour octave, par rapport au jour un, c'est l'accomplissement eschatologique, et il est donné à Thomas de toucher : « Porte ton doigt ici […], porte ta main… » (Jn 20, 27). La figure de Thomas est plus complexe que cela, il y a d'autres choses qui interviennent, mais on ne peut pas tout dire en même temps.

      ●   Apprendre à lire saint Jean.

Ceci c'était pour vous donner une première idée de ce que comporte une écriture qu'il ne faut surtout pas apprivoiser trop vite, qu'il faut tenir à distance : il faut attendre pour entendre.

J'ai bien sûr envie de vous parler du maître et du disciple, c'est le thème de cette année. Mais finalement le thème est pour moi second. Ce qui est premier, c'est que toutes ces rencontres soient d'abord des apprentissages de la lecture de Jean, que progressivement on se familiarise à une proximité au texte dont on n'a pas souvent l'habitude. Parce que l'exégèse classique n'a pas ce souci-là, qu'elle soit historico-critique ou structuralisante… C'est un apprentissage, c'est une fréquentation, c'est marcher avec le texte incessamment. C'est entrer dans le texte et en sortir pour y entrer à nouveau, c'est-à-dire acquérir une liberté au texte qui soit le fruit de la fidélité au texte. On ne peut être libre que si on est fidèle, et on ne peut être fidèle que si on est libre car quelqu'un qui est fidèle (entre guillemets) par contrainte, n'est pas fidèle, il est contraint.

Donc fréquenter le texte, habiter le texte, et ce mot-là n'est pas de moi : « Si vous demeurez dans ma parole – la parole du Christ est une demeure car demeurer a ici le double sens : temporel de persister mais local aussi d'habiter – vous êtes véritablement mes disciples, vous commencez à connaître la vérité[3] et la vérité vous libérera. » (Jn 8, 31-32). Le connaître est la condition du libre. Une connaissance qui ne serait pas avènement de la liberté ne serait pas une connaissance authentique de ce qui est en question dans l'Évangile.

Vous avez une petite phrase ici que vous pourrez retenir comme exergue pour l'ensemble de ces petites conférences que nous allons poursuivre : « Si vous demeurez dans ma parole ». Habiter la parole, la fréquenter, marcher avec, c'est une façon de dire que le véritable didascale c'est, pour l'Église, la parole écrite. La parole de l'Évangile n'est pas une parole sur le salut, c'est une parole qui, d'être entendue, sauve. Nous l'avons dit et on peut le dire 20 fois sans avoir la moindre idée de ce que cela veut dire, sans percevoir l'importance de ce dont il y va. Ce livre (la Bible) ne s'ouvre pas comme un bouquin que l'on parcourt rapidement pour s'informer sur quelque chose et puis on quitte le bouquin. Non c'est une demeure, c'est un accompagnement, c'est une habitation.

Le mot « vous libérera » ouvre ensuite un débat d'une violence inouïe entre Jésus et les Judéens. La suite est très intéressante pour développer ce qui est contenu dans le premier moment que je viens de citer ici, mais il nous suffit pour l'instant d'avoir entendu cela. C'est une parole à retenir, sur laquelle revenir constamment (pas parce que je vous l'ai dit une fois), que d'identifier véritablement en vous comment une parole écrite peut être un maître vivant. Là, ça ne va pas de soi. Quel est le statut de l'Écriture qui n'est remplacée par aucune autre parole ? Les multiples paroles et les multiples discours que les chrétiens n'ont cessé de tenir au sujet de l'Évangile ne sont pas là pour remplacer l'Évangile, ils ont leur fonction en leur lieu. Cette parole n'est pas une parole qui raconte quelque chose sur la parole de Dieu, c'est parole de Dieu et parole adressée. Comment j'ouvre le livre ? Je ne l'ouvre pas avec la curiosité hâtive de quelqu'un qui veut s'informer sur quelque chose, mais comme l'ouverture d'un dialogue, d'une écoute. Ouvrir le livre.

 

2) Deux autres extraits du texte : le livre vivant des Vivants.

Il y a la suite de notre petit texte qui est également belle, c'est à ce sujet-là.

« Fut manifesté dans leur cœur (des petits) le livre vivant des Vivants, celui qui est écrit dans la Pensée […] du Père et qui se trouve dès avant la fondation du Tout (du monde) » (p. 19, 34-37). Voilà un thème juif également : la Torah est la première chose produite par Dieu avant la création du monde. “Qui prendra le Livre” est un thème qui se trouve dans l'Apocalypse : Jésus ouvre pour nous, pour l'humanité, le livre, le livre des secrets. Ceci est un thème judéo-chrétien qui a été très étudié par le père Daniélou.

« Ayant pénétré dans les lieux vides des Craintes, il passa parmi ceux qui étaient dénudés par l'Oubli, devenant Gnose et Perfection, proclamant ce qui est dans le cœur (du Père) afin d'en instruire ses disciples. Les disciples, c'est-à-dire les vivants, ceux qui sont écrits dans le livre des Vivants, ils reçoivent l'enseignement pour eux-mêmes. La reçoivent du Père ceux qui se tournent vers Lui à nouveau. Puisque la perfection du Tout est dans le Père, il est nécessaire pour le Tout de remonter vers Lui. » (p. 20, 34 – 21, 10).

 

PROJET.

C'est un très beau texte, et c'était simplement un apéritif. Je vais collationner tous les textes essentiels qui touchent à maître et disciple et qui sont dignes d'être médités ; et ensuite faire lecture de quelques-uns de ces textes fondamentaux, en ayant à l'esprit de garder les problèmes afférents au statut de la parole, donc de l'enseignement, dans la vie de l'Église passée, et conjecturables pour l'avenir si possible.



[1] Le cycle s'intitulait "Plus on est deux, plus on est un". Voir la transcription dans le tag PLUS 2 PLUS 1.

[2] Le livre est de Jacques Ménard, éd Letouzet et Ané, Paris 1962. Selon la pagination du codex Jung, “L'Évangile de la vérité” va de la page 16 n° 31 à la page 43 n° 23. Le texte sur "Jésus, les sages et les enfants" est p.19 nos  19 à 34 du codex ; dans le livre de Jacques Ménard, il est en grec et en français p.36-37.

[3] On a un futur en grec mais c'est la traduction d'un inaccompli en hébreu, car l'hébreu n'a pas de passé, présent, futur, il n'a pas de temps, il a deux aspects (accompli et inaccompli). Donc on peut traduire par “vous commencez à”.