Pour découvrir ce qu'est la relation maître-disciple dans l'évangile de Jean, lors de cette deuxième soirée au Forum 104, Jean-Marie Martin continue sa traversée à partir du chapitre 7 : demeurer dans la parole / être disciple ; le lavement des pieds des disciples par le maître ; la figure du disciple que Jésus aimait ; le grand discours de Jésus à ses disciples ; la figure de Marie mère du disciple...

Fichier pdf du chapitre III, extrait du fichier complet : maitre_disciple_Chapitre_III .

 

Chapitre III

Être disciple en Jean 7 - 20

 

Je vous souhaite un bon chemin pour l'année qui va[1], chemin pour vous tous.

Nous n'oublions pas quel est le projet ou l'enjeu de notre recherche dans ces cinq rencontres, à savoir en particulier la question du maître intérieur, ce qui nous occupera dans notre prochaine séance ; et puis aussi l'autre question du statut de l'enseignement dans la communauté ecclésiale, ce qui nous occupera dans notre dernière séance, cette fois non plus simplement au niveau scripturaire mais au niveau des structures qui se sont historiquement développées : quel est leur bien-fondé, quel est leur caractère définitif ou provisoire etc. Ce sont des tâches qui nous resteront à accomplir.

Pour aujourd'hui nous poursuivons ce que nous avions commencé, c'est-à-dire l'inventaire chapitre par chapitre des lieux dans lesquels, chez saint Jean, il est question de maître ou de disciple. Je crois que vous aviez aimé, dans cet inventaire que nous avons commencé, le fait de ne pas s'éloigner du texte, ne pas en tirer rapidement des conclusions avant que nous ayons vu l'ensemble de ce parcours. Nous nous sommes arrêtés la dernière fois à la fin du chapitre 6. Ensuite nous avons les chapitres 7 et 8 qui sont de grands chapitres de débat.

 

I – Distinctions capitales

 

1) Jean 7, 3 : la question des frères.

 Dans le chapitre 7 il n'est pas question des disciples, mais des frères de Jésus. « 2Etait proche la fête des Juifs…3 Ses frères lui dirent donc : "Monte d'ici et va vers la Judée…». Se pose la question : est-ce que Jésus monte ou non, c'est un problème de sécurité. Finalement il monte en secret.

Au chapitre 2, nous avons déjà aperçu la différence entre le groupe des disciples et la famille (des frères) de Jésus. Cette question a une importance pour le devenir de l'Évangile : qui est héritier de l'enseignement du Christ (le disciple ou les frères etc.) ? Cette question s'est posée aussi ailleurs, dans la perspective islamique, c'est même l'origine de la grande division entre le sunnisme et le chiisme par exemple. Qu'en est-il dans l'Évangile ?

 

2) Jean 8, 31-35 : ce qu'il en est d'être disciple.

 Nous arrivons maintenant au chapitre 8 dans lequel je vais retenir une expression qui est tout à fait essentielle. Ici ce n'est pas un discours aux disciples, mais nous verrons que c'est un discours sur ce qu'il en est d'être disciple.

« 31 Jésus dit donc aux Judéens qui avaient cru en lui ».

Jésus s'adresse « aux Judéens qui avaient cru en lui », mais qui ont peut-être mal cru, parce que, si vous lisez la suite, c'est une altercation des plus violentes qui existe en saint Jean entre ces Judéens et Jésus. Par ailleurs on sait que chez saint Jean on ne perd pas la foi : si on perd la foi c'est que simplement on ne l'a jamais eue, comme il est attesté dans sa première lettre. Du même coup ça nous invite à penser que le terme même de foi peut désigner, soit une foi authentique, soit croire qu'on a la foi. C'est une chose à noter. Ceci à propos de la situation de la parole qui vient.

a) Versets 31b-32. Demeurer dans la parole / être disciple.

La parole qui vient est celle-ci : « Si vous demeurez dans ma parole, véritablement vous êtes mes disciples, 32et vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous libérera». C'est une phrase extraordinaire, voyons les mots.

      ●    « Demeurez dans ma parole »

. Ce verbe demeurer, comme chez nous du reste, a une double signification, et on peut montrer que cette double signification est assumée également dans le grec de Jean. Le verbe demeurer a une signification temporelle, c'est “persister” qui va donc du côté de la fidélité, mais demeurer signifie aussi habiter. La suite du texte montrera que ces deux sens se trouvent ici conjugués dans l'emploi du verbe demeurer. La parole de Jésus est une habitation : on habite la parole. On pourrait même dire que, de façon générale, la parole est un lieu d'habitation même dans le sens le plus banal du terme. La parole constitue un monde, un espace habitable par l'humain ; car entendre la parole, c'est la caractéristique, le trait décisif de ce qu'il en est de l'homme. C'est du plus profond de notre pensée occidentale elle-même aussi : habiter la parole. On pourrait même penser que la toute première crise du logement, c'est que nous n'habitons pas la parole, pas notre parole. La parole nous précède et la parole est ce en quoi nous sommes en tant qu'hommes. Pour un homme, être au monde c'est être à une langue. Demeurer dans la parole.

      ●    « Si vous demeurez… vous êtes mes disciples ».

Nous avons ici un exemple de proposition apparemment conditionnelle : « si vous demeurez… alors par conséquent… » donc la condition et la conséquence. Mais cela n'est jamais chez Jean. Chez Jean le “parce que” n'est pas causal, le “afin que” n'est pas final, et le “si” n'est pas conditionnel. Je fais donc allusion ici à nos conjonctions de subordination. Comment traduire cela ? « Pour autant que vous demeurez dans ma parole, vous êtes mes disciples » ou « dans le temps que vous entendez ma parole, vous êtes mes disciples » ou tout simplement « demeurer dans ma parole, c'est être disciple ». L'enjeu n'est pas considérable pour la phrase qui nous occupe ici, mais il est considérable pour d'autres lieux en saint Jean. « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma, il n'entre pas dans le royaume de Dieu (dans l'espace de Dieu) ». Vous connaissez cette phrase qui se trouve au chapitre 3, que nous avons déjà rencontrée, le prétendu baptême – du reste il ne s'agit pas du baptême dans cette phrase (naître d'eau et pneuma), il s'agit de la foi : la foi est “la condition pour”. En fait la foi, c'est la même chose que entendre (qui est un autre mot de la foi), c'est entrer dans le royaume de Dieu (disons “l'espace de Dieu” pour notre oreille immédiate).

      ●   « Et vous commencez à connaître la vérité ».

Par ailleurs vous avez ici un futur, gnôsesthe, mais ce futur est moins un futur qu'un inaccompli[2] c'est pourquoi j'ai traduit : « vous commencez connaître la vérité ». Habiter la parole, c’est connaître la vérité, c'est-à-dire c'est être en voie de la connaître.

Ces deux mots, connaître et vérité, sont deux mots très importants chez Jean au point que nous avons consacré une année, l'année dernière à Saint-Bernard, sur la vérité en saint Jean et cette année nous étudions le verbe connaître en saint Jean, d'où l'importance de l'expression “connaître la vérité”. On peut le conjecturer a priori avant toute investigation mais cela se confirmera si on étudie attentivement. Ça ne signifie pas avoir la bonne opinion, ça ne se réduit pas à l'orthodoxie ni à l'exactitude. La vérité est autre chose que l'orthodoxie, que la certitude ou l'exactitude dans le langage johannique.

b) Verset 33 : refus des Judéens.

Cette phrase donne lieu à un refus d'écoute immédiat de la part des juifs. « 33Ils lui répliquèrent : “Nous sommes descendance d'Abraham et nous n'avons jamais été esclaves de quiconque”. Comment dis-tu : vous deviendrez libres ? »

Le mot de liberté donne lieu lui-même à une question très importante : quel est le rapport de la vérité et de la liberté ? Mais c'est sur ce mot de liberté que la conversation ensuite va s'engager.

Nous trouvons ici une situation très classique chez Jean : une proposition n'est pas reçue parce qu'on estime n'en avoir pas besoin, comme ici : « nous sommes libres et nous n'avons pas besoin qu'on nous libère ». Or prendre conscience de sa servitude est une condition nécessaire pour être libéré. Nous retrouverons la même chose par exemple au chapitre 9 qui est le chapitre suivant, à propos de l'aveugle-né (de l'aveugle de naissance) : nous sommes aveugles de naissance, c'est-à-dire que nos yeux ne sont pas, de naissance, ouverts à ce qui est en question dans l'Évangile. Or Jésus dit : « Je suis venu pour que les aveugles voient et que les voyants deviennent aveugles ». C'est une phrase qui paraît étonnante et dure, elle signifie : je suis venu pour ceux qui se reconnaissent aveugles et manifestent donc la capacité de recevoir la vision ; en revanche les voyants, c'est-à-dire les soi-disant voyants, ceux qui s'estiment eux-mêmes voyants, qui estiment savoir, ne sont pas en mesure de recevoir la vision qui leur fait effectivement défaut. Nous avons ici une attitude qui ne survient pas une fois en passant, mais qui est constante dans la prédication de Jésus, c'est-à-dire que le déni est le premier obstacle pour recevoir ce qui vient.

c) Verset 34. Faire le péché.

 « 34Alors Jésus leur répondit – la phrase évidemment ne va pas vous parler tout de suite, mais tant pis, attendez – Amen, amen, je vous dis, tout homme qui fait le péché est esclave du péché”. »

      ●   Qu'est-ce que le péché ?

Le mot de péché est pour nous un mot difficile, on le confond avec le sentiment de culpabilité, on le confond avec l'infraction, etc. Or il a un sens bien déterminé, bien spécifique. Le mot de péché dans l'Écriture se pense à partir du pardon, il est la condition du pardon. Ceci a été surtout développé par saint Paul. C'est la signification positive du péché, si on peut s'exprimer ainsi – mais la liturgie elle-même l'atteste dans la vigile pascale : « Bienheureuse faute (Felix culpa) ». La reconnaissance du péché est le contraire du déni qui est dans la même situation que l'aveuglement ou que la prétention à être déjà libre. Être esclave du péché ne signifie pas, au sens psychologique du terme, avoir pris de mauvaises habitudes et en être désormais l'esclave, ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Il s'agit de reconnaître que nous sommes nativement régis par le prince de ce monde qui a pour nom, entre autres, péché, c'est-à-dire que nous sommes nativement asservis au péché. Et c'est de cette libération-là qu'il s'agit. Nous sommes asservis au péché, c'est un thème très paulinien également que nous retrouvons ici chez saint Jean et qui est remarquable dans la suite du texte.

      ●   La libération du péché.

Jésus va les appeler « fils du diabolos » c'est-à-dire fils du prince de ce monde. Je rappelle que le mot monde chez Jean ne signifie pas ce que nous appelons le monde, mais ce monde-ci en tant précisément qu'il est régi par ce qui s'appelle le prince de ce monde pour cette raison-là. Or les péchés fondamentaux sont mis au compte du prince de ce monde, donc nous n'avons pas de quoi nous en acquitter, nous en libérer de par nous-mêmes. Dans l'Évangile (l'évangile de Paul déjà) on ne s'acquitte pas devant Dieu, on est acquitté. La bonne nouvelle déjà, c'est la nouvelle de l'acquittement, de l'ajustement de l'homme à lui-même, à autrui et à Dieu, car l'homme est nativement désajusté. Voilà la bonne nouvelle. Le mot ajustement est celui qu'on traduit par justification ou justice, mais le mot de justice a une connotation trop uniquement morale pour être une bonne traduction : le mot dikaiosunê est beaucoup plus vaste et plus ontologique, pourrait-on dire, que le mot de justice.

      ●    Les trois traits caractéristiques du péché essentiel.

Et si on regarde la suite du texte (v. 41-44), il est très intéressant de repérer les traits caractéristiques du péché essentiel qui sont au nombre de trois :

  • Premièrement il est pseudos, falsificateur. Nous naissons nativement dans la falsification – c'est meilleur que mensonge parce que mensonge est moralisant lui aussi – nous sommes dans la falsification.
  • Deuxièmement, il est homicide, meurtrier. Et ceci garde bien l'ordre : la parole précède l'homme. Donc premièrement falsificateur et deuxièmement homicide.
  • Et enfin il est adultère, c'est-à-dire qu'il rompt la symbolique fondamentale du masculin / féminin qui est structurante de tout l'Évangile.

Donc ce sont les trois traits.

Je dis souvent que nous sommes asservis à la mort et au meurtre, asservis à mourir et à être meurtriers, mais le mot “meurtriers” n'est pas nécessairement à prendre au sens sanguinolent du terme. En effet, ce mot désigne la même chose que la haine qui elle-même, chez saint Jean, ne signifie pas non plus nécessairement une véhémence contre quelqu'un mais aussi l'absence de relation, l'indifférence, les multiples états négatifs du rapport à autrui. Ces termes ont beaucoup plus d'ampleur que chez nous où ils désignent des vertus ou des vices spécifiques. Ici nous avons des dénominations absolument génériques, essentielles, fondamentales dans l'usage de ces mots-là, donc il faut bien le savoir.

 d) La différence entre fils et esclave (v. 35).

« 35L'esclave ne demeure pas dans la maison pour toujours ». Voilà à nouveau le verbe demeurer, demeurer qui atteste ici son sens spatial et non pas le sens temporel de persister : demeurer dans la maison. La maison, c'est la maison du Père : le fils demeure dans la maison du Père, c'est pourquoi la filiation signifie souvent chez Jean la liberté. Être fils c'est être libre chez Jean comme chez Paul, par opposition à l'esclave qui n'a pas la liberté dans la maison, qui peut être vendu.

Et la petite phrase qui suit : « Le Fils demeure pour toujours » est une façon de dire la résurrection.

La libération dont il s'agit ici, ce n'est pas la résurrection pour demain, mais l'accès à une vie neuve dès maintenant : pas seulement pour maintenant, mais pas pour demain seulement non plus. La vie qu'on appelle éternelle ne s'oppose pas à la temporalité comme si c'était un après de la temporalité, ce qui est très important chez Jean. Les notions les plus fondamentales d'espace et de temps sont des notions qui doivent être reconsidérées par rapport à notre usage si on lit le texte de Jean.

« Le Fils demeure pour toujours ». En effet le titre de Fils de Dieu est accordé à Jésus par la résurrection, comme le dit Paul : « Déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts dans un pneuma de consécration » (Rm 1, 4). Voilà une phrase décisive.

e) Être disciple. Avoir la foi.

Il faudrait lire la suite du texte, c'est un autre propos, mais nous avons ici le déploiement de ce qu'implique la notion de disciple. Il s'agit de ce que cela apporte, de ce que cela donne, et non pas de ce que cela implique comme devoirs.

Être disciple, c'est la même chose que demeurer dans la parole, la parole du Fils qui est la maison du Père.

Donc vous avez ici des rapprochements subtils, passionnants, qui ne sonnent pas spontanément à notre oreille, et qui sont nécessairement appelés par le vocabulaire de Jean si on l'a fréquenté, du Nouveau Testament du reste en général.

      ●    Le verbe avoir.

► Il y a une expression qui me gêne, c'est “avoir la foi”, parce que là, dans ce développement, on voit la notion de demeure, d'habitation, mais cette notion d'avoir ?

J-M M : Sauf qu'avoir n'est pas posséder. Vous confondez avoir et posséder, ce qui est tout à fait courant. On oppose constamment être et avoir, alors qu'avoir est un verbe magnifique. Avoir est une conception de l'être plus subtile que notre verbe être, et c'est du reste le meilleur auxiliaire du verbe être en français – pas en allemand par exemple où on dit “ je suis été” mais en français on dit “j'ai été”. Avoir, c'est en latin habere qui donne une racine qui ouvre à la fois la symbolique de l'habitudo, c'est-à-dire du comportement (pas de l'habitude), la symbolique de l'habitation et celle de l'habit. Si vous savez que les symboliques de l'habitation et du vêtement (de l'habit) sont des choses de toute première importance dans toute culture fondamentale, vous avez l'ampleur de richesse du verbe avoir

Plus radicalement avoir signifie “être par rapport à quelque chose”. Le mot comportement dit ça. Or nous avons substantifié le verbe être : c'est un individu qui est. Dans le Nouveau Testament, ce qui est fondamentalement n'est pas l'individu, c'est la relation qui ouvre un rapport de je à tu. Nous avons examiné cela par exemple l'année dernière dans « Plus on est deux, plus on est un », c'était le titre de ce qui s'est fait ici même. C'est un point décisif, un point très important. Vous m'avez donné une bonne occasion de le rappeler.

Jean emploie sans vergogne le verbe avoir (par exemple : « Celui qui a le Fils a la Vie », 1Jn 5, 12) mais sans la connotation de notre avoir qui est accaparateur ou possessif – pas nécessairement mais de façon fréquente – et ça ne correspond pas non plus à toutes les spéculations qui ont été faites sur l'opposition de l'être et de l'avoir. Du reste avoir est la condition profonde pour donner, et donner est le premier verbe, le verbe le plus fondamental que nous ayons dans l'évangile de Jean, et dans l'Évangile en général. Donner (didômi) est 17 fois dans le très court chapitre 17, c'est beaucoup.

► Donc avoir comme condition de donner, mais pas avoir au sens de posséder ?

J-M M : Oui. Les verbes avoir et donner se conditionnent, et une bonne intelligence du verbe avoir, loin d'être accaparatrice, est au contraire la condition d'une bonne intelligence du verbe donner. C'est ce que j'ai dit. On pourra revenir sur ces points.

 

II – Jean 13 : Un récit fondateur

 

 

Je passe maintenant au chapitre 13. On trouverait des mentions avant, mais il n'y en a pas qui soient suffisamment remarquables pour nous retenir.Du chapitre 13 on peut retenir deux ou trois choses pour ce qui nous concerne.[3]

1) Lavement des pieds (v. 1-13).

a) Quelques remarques préalables.

      ●    Deux figures de disciples : Pierre et Judas

D'abord ce chapitre met en rapport deux figures de disciples : la figure de Pierre et la figure de Judas. Retenez cela parce que c'est constitutif d'un grand nombre de chapitres de Jean : les disciples ont un trait commun et en même temps, ils sont différents. Il y a plusieurs façons d'être disciple. C'est surtout le chapitre 20 qui va nous montrer cela mais ça se manifeste déjà structurellement dans ce chapitre 13 : faire ressortir des traits variés de l'être-disciple. En effet les disciples, au sens le plus étroit du terme, ce sont les Douze (oï dôdeka). Jean connaît le titre “les Douze”, et il l'emploie mais il ne fait aucune énumération complète des Douze. Il y a deux énumérations de disciples – une au chapitre premier lors de la vocation où il y a 7 disciples appelés ; une au chapitre 21 où il y a 7 disciples nommés – mais il connaît le terme “les Douze”. C'est, pourrait-on dire, le rang premier de ceux qu'on appelle aussi par ailleurs les apôtres ; ce n'est pas le seul mode d'être disciple, mais c'est un mode. Et parmi ces différents disciples, leurs noms, lorsqu'ils sont nommés, les caractérisent comme des types, des modes différents d'être disciple. Ce sera surtout clair au chapitre 20, mais ici déjà cela s'esquisse.

      ●    Construction du chapitre autour du verset 18.

Le chapitre 13, vous le savez, on pourrait l'appeler le chapitre de la Cène. C'est le dernier repas où il n'y a pas la mention propre de l'eucharistie, mais le thème du lavement des pieds des disciples et le thème de la trahison de Judas. Évidemment chacune des choses que nous touchons ici mériterait de longs développements et il faut savoir retenir ce qui peut être dit pour notre recherche.

Ce qui fait l'unité de ce chapitre, c'est une citation qui se trouve au verset 18 : « Celui qui mange mon pain lève contre moi le talon », c'est une citation du psaume 41. Elle met en évidence la thématique du dernier repas (manger le pain) et la thématique de Judas qui se trouvent dans ce chapitre.

      ●    La question du péché commis après le baptême.

Ce qui vient en premier, c'est la figure de Pierre. En quoi Pierre et Judas sont-ils différents ? Ils sont différents en ce que Pierre permet à Jésus d'évoquer une question qui intéresse beaucoup les premières communautés, à savoir : après le baptême, si je pèche gravement, est-ce que la communauté a moyen de me refaire ? Je parle de la façon la plus vulgaire, mais vous comprenez bien que ce que je veux dire. Cette thématique est surtout développée dans le dialogue, du verset 12 au verset 17.

b) Préambule et gestuelle (v. 1-5).

Il y a d'abord un grand préambule solennel où des thèmes essentiels se trouvent énoncés.

« 1Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure est venue qu'il passe de ce monde à son Père, ayant aimé les siens qui sont dans le monde, il les aima jusqu'à la fin ; 2et au cours du repas, alors que le diabolos avait déjà jeté dans le cœur de Judas, fils de Simon Iscariote, [l'intention] de le livrer, 3sachant que le Père lui a donné la totalité dans les mains, et qu'il vient de Dieu et qu'il retourne vers Dieu... »

Ensuite : « 4Il se lève de table,  pose son manteau – le verbe poser est employé pour dire la mort : déposer sa vie, déposer son être[4], c'est ce qui est en question ici – et prenant un linge de service il se le noue à la ceinture, 5puis il jette de l'eau dans une bassine, et il se met à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il s'était ceint. »

c) Le dialogue avec Pierre (v. 6-11).

Il y a cette grande phrase d'entrée, ce récit très court (très circonstancié) d'une gestuelle, et cela pose problème à Pierre, d'où l'introduction d'un dialogue. Ce que ce dialogue va développer, c'est la réponse à la question que je posais tout à l'heure : est-ce que la communauté a de quoi se laver les pieds ?

      ●    La symbolique des pieds et de la tête.

La symbolique des pieds est très importante chez Jean : les pieds désignent, comme la marche en général, le comportement : la halakha, c'est ce qu'on appelle la morale ou le comportement en hébreu (halakh c'est marcher).

► Pierre parle des pieds mais aussi de la tête. Quel est le rapport des deux ?

 J-M M : Le rapport de la tête et des pieds est le rapport du commencement et de la fin. La tête, c'est le principe, c'est arkhê. Et c'est la même chose en hébreu : reshit (commencement) a pour racine rosh (la tête), et justement Chouraqui traduit bereshit par "en tête". La tête est le lieu du vouloir, par rapport aux membres qui sont le processus vers l'accomplissement, et les pieds sont l'accomplissement. Le rapport de la tête et des pieds est un rapport johannique très important, on le retrouve au tombeau vide avec les deux anges (Jn 20, 12). Jean commence par méditer la tête puisque c'est le premier mot de son évangile : « Dans l’arkhê (en tête) était le Logos. »

      ●    Le retournement du maître et du serviteur.

Pierre récuse d'abord cela, en effet, c'est le paradoxe christique. Ce que nous avons ici, c'est un thème néotestamentaire qui est attesté par ailleurs et qui sera ensuite repris au chapitre 15, c'est le thème de Jésus qui se fait le serviteur, qui se met au service.

Vous le trouvez déjà chez Luc en forme de parabole, la parabole des ouvriers qui reviennent du travail, et le maître les fait mettre à table et les sert : ce n'est pas l'usage ! C'est le thème « Je ne vous appelle plus serviteurs mais amis » et disons que ceci a à voir avec le disciple. En effet qu'est-ce que nous disions du disciple dès le premier jour ? Le disciple est celui qui écoute (qui entend) ; celui qui “marche avec” donc qui suit un chemin puisque « Je suis le chemin » ; et celui qui sert le maître, qui fait les courses. Et dans l'évangile aussi les disciples vont « acheter des nourritures » comme il est dit au début du chapitre 4 ; ils posent la question « Où achèterons-nous des pains ? » au chapitre 6, etc. Ils font le service. Or ici nous avons l'inversion messianique : celui qui est le maître se manifeste comme le serviteur.

Donc cela qui est en parabole chez Luc, en affirmation messianique dans les synoptiques également, se trouve ici dans la gestuelle même du Christ dans cet épisode.

      ●    Le dialogue (v. 8-11).

Jésus lave les pieds de Pierre, Ford Madox, Brown, 1852

Voyons le début du dialogue, pour nous reconduire à notre sujet. « 8Si je ne te lave pas, tu n'auras pas part avec moi » dit Jésus à Pierre puisque Pierre récuse cela (il récuse l'inversion messianique).

« 9Simon-Pierre lui dit : “Non seulement les pieds mais les mains et la tête”. 10Jésus lui dit : “Celui qui a été lavé  (lélouménos) n'a pas besoin d'être lavé, sinon les pieds, mais il est pur tout entier”.» Le bain (lutron) est un des noms du baptême dans les premiers temps de l'Évangile, mais le baptisé peut encore se salir les pieds, c'est-à-dire avoir un comportement qui n'est pas conforme. Donc la question va s'orienter vers la capacité de réintégrer ou de rendre pur celui qui a failli. Je ne suis pas le seul à proposer cette interprétation, beaucoup pensent aussi que c'est bien de cette question que Jean traite ici parce que c'est un problème qui occupe sa communauté.

d) La fin de la gestuelle du lavement des pieds (v. 12).

 « 12Quand il leur eut lavé les pieds, il reprit ses vêtements. »

Reprenons la gestuelle :

  • "déposer" son vêtement de gloire dit la Passion du Christ car son service c'est de “mourir pour”. L'effacement de Jésus est la condition pour que nous soyons relevés, re-suscités. 
  • "reprendreson vêtement" dit la résurrection : il reprend son vêtement de gloire.

Il y a la différence entre le linge de service et le manteau de résurrection, et cependant, comme nous l'avons toujours dit, mort et résurrection c'est le même.

Ce thème du "mourir pour" se dit parfois dans d'autres langages (comme le langage sacrificiel) qui ne nous sont pas familiers du tout, il faut en prendre acte.

Il faudrait passer des années sur l'intelligibilité possible pour nous du langage sacrificiel. Il est absent de notre culture sinon de façon tout à fait débile au moment des soldes : les prix sacrifiés, évidemment cela ne nous donne pas un sens très fort de ce que veut dire le sacré et le sacrifice en général. Donc il faut prendre acte de ce que cela nous échappe et puis suivre un chemin qui nous soit plus simple et plus familier, pour un jour peut-être arriver à réintégrer en nous une notion authentique de sacré… Car il ne faut pas vous fier aux notions de sacré telles que vous les trouvez chez les phénoménologues, les psychologues, les ethnologues des religions etc. D'ailleurs je ne pense pas qu'on puisse établir une notion commune de sacré valable partout et chaque fois dans chaque lieu, il faut voir quel est le lieu d'émergence de ce qui est appelé sacré et ce que cela signifie alors. C'est une parenthèse.

 « Et il s'assoit à nouveau et il leur dit : “Savez-vous ce que je vous ai fait ? » Déjà au début Jésus avait dit à Pierre à propos du lavement des pieds : « Ce que je fais, tu ne le sais pas maintenant, tu le connaîtras après cela » (v. 7), ce qui correspond à la structure même de l'Évangile. En effet la parole et la gestuelle du Christ sont soumises à la méprise, au malentendu, structurellement. Et "le comprendre plus tard", c'est le comprendre dans la lumière de la dimension ressuscitée de Jésus, ou dans le pneuma (dans l'Esprit). L'Évangile est le récit de ce que les disciples ont manqué à vivre, et Jean a une profonde réflexion là-dessus. C'est ce qui fait que l'Évangile n'est en aucune façon des "mémoires" au sens usuel du terme. C'est une anamnèse, une ressaisie mémorielle dans une lumière nouvelle. C'est la relecture dans la lumière nouvelle qui est la dimension de résurrection.

« 13Vous m'appelez le didascale (le maître, celui qui enseigne) et le Seigneur ce sont deux titres différents, très importants, et celui qui nous intéresse ici, c'est le didascale – et vous dites bien car je le suis” ». Je vous rappelle qu'à notre première rencontre, j'avais posé la question : est-ce que quelque part Jésus dit « Je suis le didascale », de même qu'il dit « Je suis le pain », « Je suis la vie » etc. Est-ce qu'on trouve cela quelque part ? Et vous avez très bien répondu qu'il ne le dit pas directement mais d'une manière équivalente en disant : « vous m'appelez didascale et… je le suis ».

e) Imitation du maître ? (v. 14-16).[5]

« 14Si donc moi, le Seigneur et le maître je vous ai lavé les pieds, vous aussi, vous devez (ophéilété) vous laver les pieds les uns les autres. 15Je vous ai donné un upodéigma (une monstration parlante, la gestuelle était un dire monstratif) en sorte que, comme j'ai fait, vous aussi vous fassiez. 16Amen, amen, je vous dis, l'esclave n'est pas plus grand que son maître, ni l'envoyé plus grand que celui qui l'envoie. »

« Je vous ai donné un exemple. »  Le mot upodeigma que nous traduisons par "exemple", se traduit chez nous par un "dire", mais un dire monstratif. C'est au cœur du dire qu'il y a « voici ». Le dire, en ce sens-là, est celui qui donne à voir, c'est-à-dire qu'il indique avec son index, ce qui est justement "voi-ci", vois ici. C'est la parole qui donne de voir, on ne voit que dans la parole. Le moment monstratif de la parole est un moment essentiel de la parole.

Le mot "exemple" se trouve en mathématiques, en grammaire, mais c'est un mot sur lequel on ne réfléchit pas, on sait trop bien ce qu'il veut dire ! Or ce que nous nommons "exemple" n'est pas un exemple au vrai sens du terme. De même la vraie imitation n'est pas du mimétisme. Tout ceci pour vous dire que ces thèmes-là ont un sens, mais un sens subordonné dans l'Évangile.

En aucune façon le Christ n'est d'abord un exemple ou un modèle, surtout au sens non pensé et usuel de ces termes. Il n'est pas le modèle du salut, il est le sauveur. Bien sûr, d'être sauveur fait qu'il "montre" ce qu'il en est de sauver, son comportement dit quelque chose. Mais je n'ai pas à être le Christ, j'ai à être "en" Christ. Sa position singulière fait qu'il n'est pas simplement un modèle, qu'il n'est pas simplement un prophète etc. Bien sûr ce sont des structures possibles, mais le Christ a, dans l'humanité, une position singulière, unique, inimitable et irremplaçable, insubstituable. Le Christ n'est pas premièrement un modèle à imiter, et en plus il est ultimement inimitable, n'essayez pas[6].

Jésus dit : « Vous devez (ophéilété) vous laver les pieds les uns les autres »,mais ce geste n'a pas été repris sacramentellement par l'Église. À partir d'un certain siècle, il existe une liturgie du lavement des pieds, mais elle appartient plus à une sorte de théâtre d'initiation à la lecture évangélique, qu'à une réalité proprement sacramentelle.

Par ailleurs il faut bien voir que la parole du Christ n'est pas une parole de commandement, c'est une parole qui donne ce qu'elle dit. Par exemple, lorsque Jésus dit au paralysé : « Lève-toi, marche » ce n'est pas un commandement, ce n'est pas un ordre, c'est une parole donnante, c'est une parole qui fait qu'il se lève et qu'il porte son antique passivité et qu'il marche librement. Sa parole donne ce qu'elle dit, mais elle le donne à l'heure où l'écoute se fait. Entendre la parole, ce n'est pas être documenté sur la marche. Entendre la parole, c'est se mettre debout. La parole du Christ est une parole donnante, elle est effectivement donnante pour la totalité de l'humanité. Elle est effectivement donnante c'est-à-dire que mon écoute de l'Écriture est authentique à l'heure où cette écoute met en œuvre mon être profond, où cette écoute me change.

f) La figure de Judas [7].

Ensuite nous tombons dans la thématique de Judas. La figure de Judas, je ne vais pas l'aborder maintenant, elle est beaucoup plus complexe qu'il n'y peut paraître. Elle est très intéressante, elle a pour caractéristique d'être toujours très angoissante : on ne peut pas parler de Judas sans qu'il y ait de la crispation, de l'inquiétude. On ne peut pas entrer dans cette problématique maintenant parce qu'elle implique d'abord que nous ayons d'un homme une conception autre que celle que nous avons ici comme un individu clos et déterminé ; il y a je et je en quiconque, et précisément ici il y a en Judas celui qui trahit Jésus et celui qui, ce faisant, accomplit l'Écriture, car l'Écriture a été citée ici. Donc si vous voulez, c'est un élément de réponse tiré de l'évangile de Jean lui-même ; et c'est très intéressant chez saint Jean parce qu'il a plutôt l'air d'être sévère en général à l'égard de Judas.

 

2) Le disciple que Jésus aimait (v. 23).

Dans ce chapitre 13 nous avons la première mention d'une expression qui va se retrouver à plusieurs reprises dans l'évangile de Jean ensuite (ch. 19, 25-27 ; ch. 20, 2-10 ; ch. 21, 7 et 20 et 23-24), c'est l'expression « le disciple que Jésus aimait » au verset 23 : « Un des disciples, celui que Jésus aimait, était couché sur le sein de Jésus ».

Nous trouvons ici notre terme du disciple, employé précisément comme disciple au sens fort… parce qu'il ne s'agit pas d'une particulière amitié et encore moins d'une amitié particulière entre Jésus et Jean. Cela signifie le disciple par excellence ; et l'évangile de Jean est l'évangile du disciple.

      ●    Qui est ce disciple que Jésus aimait ?

Je continue à dire que ce disciple est “Jean” bien qu'un certain nombre d'exégètes se soient posé la question de savoir si “le disciple que Jésus aimait” désignait Jean ou Lazare puisque Jésus aimait Lazare (d'après Jn 11,3). Je garde pour moi la figure de Jean, étant donné que l'auteur de notre évangile n'est pas un seul individu mais une école johannique probablement ; c'est même plus intéressant comme cela, elle est sous le patronage de la figure de Jean précisément comme disciple.

      ●    Comparaison des figures de Pierre et Jean aux chapitres 20 et 21.

Nous avons au chapitre 21 une question très énigmatique à propos du disciple que Jésus aimait, et ça peut poser question car il est comparé à Pierre cette fois – puisque c'est toujours par comparaison. La comparaison de Pierre et Jean a déjà eu lieu au chapitre 20 où la grande différence entre les deux, c'est que Jean court plus vite que Pierre, ce qui a une signification absolument profonde. À nouveau, au chapitre 21, la question se pose de la différence entre Pierre et  Jean. On sait que Pierre a eu une importance considérable dans la suite de l'Église, dans son héritage premier. Comment se pose la figure de Jean par rapport à la figure de Pierre dans les évangiles d'une part, et dans le contexte d'un héritage ensuite, c'est une question qui sera posée explicitement à Jésus lui-même par Pierre à propos de Jean au chapitre 21. Nous y viendrons plus tard.

Donc première mention de cela et puis des généralités insuffisantes et inconséquentes sur la personne que désigne l'expression « le disciple que Jésus aimait ». Pour ma part je retiens que c'est la figure de Jean.

Nous verrons également les autres occurrences de cette même expression à plusieurs reprises jusqu'aux chapitres 20 et 21 auxquels je viens de faire allusion.

      ●    Le verbe aimer et la figure de Pierre.

► Quel est le verbe grec pour dire aimer ici ?

J-M M : C'est agapan – il y a deux verbes pour dire aimer : agapan et philein.

Le verbe aimer est employé dans la question posée à Pierre au chapitre 21 : « Pierre m'aimes-tu ? » par trois fois[8] ; trois fois qui a une signification particulière par rapport au triple reniement bien sûr, ce qui d'ailleurs est très intéressant en ce que Pierre hérite du charisme de garde, donc de fidélité à la parole, et précisément parce que ce service de garde est fondé sur l'infidélité de Pierre, sur la trahison de Pierre. Triple trahison, triple donation de la fidélité. Autrement dit, la fidélité ne relève pas du caractère particulier de Pierre mais de sa signification comme figure. Et là nous retrouvons le thème : ce n'est pas de son propre que Pierre a capacité de veiller, mais cela lui est donné gratuitement, et c'est notre infidélité qui confirme la fidélité de Dieu comme le dit explicitement Paul dans son épître aux Romains.

Voilà donc des thèmes qui sont peut-être peu audibles à notre oreille dans une première écoute, mais qui ont une signification profonde et donc qu'il importe de tenir provisoirement par-devers soi comme des énigmes. Nous verrons du reste à propos du disciple l'importance de l'énigme, en particulier à partir du chapitre 14. Je vais mettre 14, 15 et 16 ensembles.

 

 

III – Jean 14-16 : Discours aux disciples

 

Nous allons parcourir rapidement les chapitres 14, 15 et 16 qui constituent un tout dont la caractéristique première est d'être un discours aux disciples. Nous avons vu Jésus parler aux foules, parler aux judéens, ici c'est un discours aux disciples.

1) Jn 14, 1-9 et 15-16. Lieu, cheminement, présence.

a) Verset 1. Le trouble et le processus déclenché par le trouble.

      ●    Le trouble (v. 1).

Et ce discours gère une situation de trouble : c'est le premier mot du chapitre 14 qui l'indique « Que votre cœur ne se trouble pas ». Cette notion même de trouble mériterait d'être traitée pour elle-même.

Ce trouble est engendré par l'annonce par Jésus de son départ : « Seigneur où vas-tu ? » (Jn 13, 36) « Là où je vais, vous ne pouvez venir » (Jn 13, 33) ; donc par la perspective, la menace d'une séparation du maître et de ses disciples, par laquelle ils se sentent menacés dans leur être même.

      ●    Les quatre phases du cheminement du disciple.

Or dans le cheminement des disciples, Jean est attentif à un processus qui est constant, soit qu'il l'énonce, soit qu'il le mette en œuvre.

1/ Cheminer avec le Christ commence par le trouble, de même que entendre commence par le malentendu – la notion de malentendu a une grande importance chez saint Jean, le malentendu n'est pas purement négatif, c'est notre premier mode natif d'entendre puisque nous sommes dans la falsification.

2/ Ce qu'il y a de positif dans le trouble, c'est qu'il suscite la zêtêsis (la recherche), terme constamment employé dans cette perspective, dans cette phase-là.

3/ La recherche qui est nécessairement informulée d'abord, et qui est vécue dans le trouble comme trouble, progresse lorsqu'elle trouve ses mots et qu'elle devient question. Est-ce que le disciple questionne ? Oui, le disciple questionne, mais il faut voir dans quelles conditions et comment. La présence du Christ est toujours sur la base d'une recherche. Lors de la première reconnaissance des disciples au chapitre premier, Jésus se retourne et les voit en train de le suivre (les disciples suivent) : « Que cherchez-vous ? ». C'est aussi la question qu'on pose à Marie-Madeleine lorsqu'elle cherche le cadavre de Jésus qu'elle ne peut pas trouver puisque Jésus n'est plus un cadavre, c'est la signification de la résurrection. Donc la recherche.

4/ Et la recherche se tourne en question et la question se résout en devenant demande,une demande qui est aussi prière, et demande exaucée, car toute demande est exaucée. Que toute demande soit exaucée, c'est un thème qui se trouve déjà dans les synoptiques : « Cherchez et vous trouverez » ; « Frappez et on vous ouvrira » etc. Sous une tout autre forme cette même idée fondamentale se retrouve dans le discours de Jean – il est important de le noter. Que l'Évangile soit fondamentalement le même et que les expressions soient diverses, ce sont les multiples témoins qui gardent leur diversité, leur multiplicité, pour ce qui reste l'unique témoignage.

Donc nous avons là un processus qui est le processus du disciple. C'est la marche du disciple. Si je n'éprouve pas de trouble, rien ne me met en recherche. Si je ne recherche pas, je peux poser des questions, mais je ne suis pas dans la question. En effet, dans les questions qu'on pose au Christ, il y a des questions pour le prendre, pour le surprendre, et ce sont des questions auxquelles le Christ ne répond pas ou répond par une astuce, parce que ce sont les questions d'un cœur non répondable, c'est-à-dire qui n'est pas apte à entendre une réponse. En revanche il y a les bonnes questions, qui vont d'ailleurs être mises en œuvre tout à fait au début puisque nous avons deux figures de disciples, Thomas et Philippe qui posent des questions à Jésus. Ces questions, quelles sont-elles ?

b) Versets 2-3. La question du lieu.

Les disciples sont donc troublés par la perspective d'une séparation d'avec le maître. Être avec le maître, c'est leur habitation dans le grand sens du terme. Ils craignent de “n'avoir plus lieu”. Cette expression était employée par ma grand-mère : avoir lieu d'être ; ça se dit encore.

En effet Jésus dit : « 2Dans la maison de mon Père, il y a place pour la multitude » – « les demeures sont nombreuses », ça ne signifie pas (même si c'est vrai par ailleurs) qu'il y a plusieurs façons d'être auprès de Dieu, ça signifie ici que les fréquentations (les habitations) sont nombreuses, sont multiples.

« 2Je vais vous préparer lieu. […] 3En retour je viens et je commence à vous prendre auprès de moi en sorte que là où je suis, vous aussi vous soyez ». Être auprès. Cela est vécu de façon même banale. Être auprès du maître, c'est quelque chose d'essentiel, mais “être auprès” en général, c'est le mode le plus élevé d'être. En effet c'est ce qui est dit du Logos : « Le Logos était auprès de Dieu et il était Dieu » (Jn 1, 1) autrement dit, être Dieu c'est être auprès de Dieu et être, c'est “être près de”, comme nous disons “être à”.

► “Près de”, ça veut dire quoi ?

J-M M : C'est la proximité qui est le bon rapport à, la proximité qui n'est ni l'éloignement ni la promiscuité.

c) Versets 4-6. La question du chemin.

La première question est sollicitée par Jésus lui-même puisqu'il a dit « 3Je m'en vais […] 4Et là où je vais, vous savez le chemin. » C'est là que nous avons la question de Thomas : « 5Nous ne savons pas où tu vas, comment pouvons-nous savoir le chemin ? » qui donne l'occasion à Jésus de dire : « 6Je suis le chemin et la vérité et la vie ». Voilà une phrase qui mériterait d'être aussi méditée profondément.

d) Versets 8-9. Le visible de l'invisible.

Ensuite voici la question de Philippe qui est une belle question : « 8Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit », occasion pour Jésus de lui dire : « 9Tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu, Philippe ? Celui qui m'a vu a vu le Père. » C'est là une affirmation constante chez Jean, essentielle, comme le dit saint Paul : « Il est eikôn tou theou tou aoratou (l'icône du dieu invisible, le visible de l'invisible, ou le visage (prosôpon) de l'invisible) » (Col 1, 15). « Qui me voit, voit le Père » ; « Le Père et moi nous sommes un » ; cette affirmation rentre dans la thématique fondamentale de l'évangile de Jean ; « les paroles que je dis ne sont pas mes paroles, ce sont les paroles du Père. Les œuvres que je fais ne sont pas mes œuvres, ce sont les œuvres du Père » (d'après le v. 10) ; « Le Père et moi nous sommes un » ; de cette unité nous avons parlé l'année dernière, qui n'est pas une unité inerte mais qui est attestée comme proximité de deux. L'amitié est une unité plus grande que la solité d'un galet qui est enfermé sur lui-même (si on peut dire du reste car il n'a pas de lui-même). Mais notre idée d'unité est une idée d'une grande indigence. Et il y a là quelque chose qui a trait fondamentalement à ce que deviendra la question de la Trinité qui est réputée être un mystère. Oui, c'est un mustêrion, c'est-à-dire un secret plein de richesses et de provocations pour l'intelligence, et non pas un mystère au sens banal de « ce qu'on ne comprend pas, monsieur ».

e) Versets 15-16. La présence quadriforme du maître [9].

Et Jésus va leur donner, au verset 15, une réponse qui est le thème fondamental en quatre termes, le thème fondamental de la présence de Jésus absent. Il répond : « Il vous est bon que je m'en aille » (Jn 16, 7). Ce sera dit au verset 15 : il s'absente mais pour laisser place à un autre mode de présence. La présence du maître persiste en dépit de son apparente absence, qui est authentiquement une absence à certains égards, une vraie absence, mais qui est là simplement comme la condition d'une présence.

En quoi consiste cette présence du maître ? « 15Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions (vous garderez mes paroles), 16et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre paraklêtos […] 17le pneuma de la vérité ».

Nous avons appris qu'il faut supprimer les conditionnels… Nous avons quatre noms ici, c'est la présence quadriforme (sous quatre formes) du Ressuscité au milieu de la communauté. La réponse est : je m'en vais, ce qui veut dire que je viens plus intimement auprès de vous.

Comment s'appelle cette présence, en quoi consiste-t-elle ?

      ●    Les quatre noms de la présence.

Elle a quatre noms : agapê ; garde de la parole ; prière ; présence du pneuma (de l'Esprit).

Voilà donc ce qui importe ici : nous avons l'affirmation de l'entre-appartenance indissociable de ces quatre aspects d'une même réalité fondamentale qui est la présence du Ressuscité au milieu de sa communauté et en chacun :

  1. L'agapê ;
  2. la garde de la parole : cela continue à être précisément une attitude du disciple ;
  3. la prière : ici le Christ dit « je prierai » oui, mais plus loin il va dire : « Je ne dis plus que je prierai, mais vous prierez vous-même car le Père vous aime » (d'après Jn 16, 26-27). Donc la prière, qui est probablement l'archétype fondamental de la parole : la demande et l'action de grâces, comme attestation que ce qui est en question, là, est de l'ordre du don et non pas de l'ordre de la prise. La prière de demande et la prière d'action de grâces, c'est la même chose, elles sont égales.
  4. et la présence du pneuma, la présence de l'Esprit paraklêtos.

      ●    L'écriture musicale des chapitres 14-17.

Ces quatre termes, ces quatre faces, ces quatre aspects de la même et unique présence christique auprès de nous (agapê, garde de la parole, prière, accueil du pneuma) sont les thèmes qui seront développés tout au long de ces chapitres. Autrement dit, vous avez là comme le thème fondamental, un thème avec une arsis, une thesis, une reprise arsis-thesis en quatre termes qui rassemble toute la thématique apparemment désordonnée. Jean va développer un de ces thèmes, mais il mentionnera subtilement les autres (l'un ou l'autre) au cours de ce développement parce qu'ils s'entretiennent, ils sont inséparables. On ne peut pas le savoir si on n'est pas accordé à cela. Que l'agapê soit la garde de la parole, c'est évident puisque la parole essentielle c'est « Tu aimeras ». Que la prière soit la même chose que la venue du pneuma, c'est évident aussi puisque la prière est demande et le pneuma est essentiellement don ; ces choses-là s'entre-appartiennent. Vous avez un secret de lecture de l'unité de composition de ces trois chapitres, auxquels on pourrait ajouter le chapitre 17 qui est la grande prière que Jésus lui-même adresse au Père.

f) Le paraclet (v. 25-26) [10] ; la paraclèse chez Paul.

      ●    Un paraclet double chez Jean.

Le titre de paraklêtos (paraclet) qui apparaît au verset 16 est un titre très intéressant. En général pour nous il désigne simplement la troisième personne de la Trinité, mais en réalité le Christ est le premier paraclet, et c'est pourquoi il leur dit : « Il vous donnera un autre paraclet ». Cependant cet autre paraclet est finalement lui-même car l'Esprit (le pneuma) et le Christos sont un : ils sont un parce qu'ils sont deux, c'est toujours la même chose. Autrement dit, la présence de l'Esprit c'est la présence de Jésus, ils ne sont jamais séparés, jamais séparables.

Le terme de paraclet est employé par Jean à propos du Christ lui-même dans le chapitre premier de sa première lettre : « Si quelqu'un pèche, nous avons un paraklêtos » (1 Jn 2, 1). Donc la notion de paraclet se trouve chez Jean.

      ●    La paraclèse chez Paul.

Chez Paul en revanche il y a la notion de paraclèse et le verbe parakaleïn. La paraclèse est une forme de la parole, un mode de parole, mais un mode de parole que Paul distingue de l'annonce de l'évangile, de la didascalie (de l'enseignement du didascale, donc du maître d'une certaine façon), etc. On pourrait dire que c'est une parole assistante.

Le mot paraklêtos est un mot qui s'emploie dans le grec courant de l'époque du Nouveau Testament pour désigner un avocat, quelqu'un qui plaide pour, qui parle pour. Mais la traduction d'avocat n'est pas suffisante.

Que fait Paul quand il dit « Maintenant je parakale » (je ne sais pas comment traduire le mot) ? Le mot qui paraît être le mieux, c'est parole assistante, une parole d'aide, quelque chose de ce genre.

      ●    Le paraclet comme maître-enseignant (v. 25-26).

Est-ce que l'Esprit paraklêtos est aussi un Esprit didascale ? Vous comprenez ma question ? Il y a cinq mentions du paraclet dans les chapitres 14-16 et puisqu'on ne peut pas conduire complètement tout, regardons la première chose qui est dite à propos du paraclet.

 «  25Je vous ai dit ces choses tant que je demeure parmi vous – je demeure sur le mode sur lequel vous me connaissez – 26Le Paraclet, le Pneuma Sacré – le Souffle Sacré qui est appelé par Paul aussi Pneuma de consécration, terme sur lequel nous aurons à revenir à propos du maître intérieur la prochaine fois – celui que le Père enverra dans mon nom – c'est-à-dire dans mon identité, car le nom, c'est l'identité profonde de chacun – celui-là vous enseignera (didaxei) tout – il a donc une fonction paraclétique et une fonction didascalique – il vous enseignera tout et vous rappellera tout ce que je vous ai dit (et que vous n'avez pas entendu). »

 

2) Jn 15, 12-15. Non plus serviteurs mais amis.

Dans le cours du chapitre 15, je le signale en passant pour que vous y alliez voir, il y a tout un passage qui concerne les disciples.

a) L'inversion messianique.

« 12C'est ceci ma disposition que je vous donne, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés – rappel du thème de l'agapê13Personne n'a plus grande agapê que de déposer sa psychê (donner sa vie au sens de notre vie…) pour ses amis. 14Vous êtes mes amis si vous faites ce que j'ai disposé pour vous. 15Je ne vous dis plus “serviteurs”nous retrouvons le thème de l'inversion : “le disciple fait le service” – parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître, mais je vous ai appelés “amis” parce que tout ce que j'ai entendu d'auprès de mon Père, je vous l'ai fait connaître. » Voilà un moment important.

Nous avons des inversions messianiques, inversion des valeurs comme nous dirions aujourd'hui d'un mot qui n'est pas forcément heureux.

La suite, au verset 18, fait allusion à la situation de persécution dans laquelle se trouve la communauté. Ce passage-là est évidemment la traduction, dans l'écriture de Jean, de ce qui s'est vécu par les disciples à ce moment-là. C'est l'application à ce moment de l'Église post-pascale qui est en persécution. Autrement dit c'est le mode de trouble que vit la communauté.

b) Les trois moments de l'Écriture et l'aujourd'hui de la parole.

Comprenez-vous ce que je veux dire ? Dans l'Écriture il faut bien voir qu'il y a ce qui est narré, mais il y a la narration même. La narration est toujours une interprétation de ce qui est narré et c'est même la structure fondamentale de l'Évangile.

Nous venons de le lire : c'est le Paraclet qui enseigne à celui qui écrit ici et qui donc est chef d'une première communauté chrétienne, qui enseigne ce que Jésus a voulu dire : « ce que je vous ai dit et que vous n'avez pas entendu ». Vous avez donc deux situations qui sont traitées ensemble plus la troisième qui est celle du lecteur.

Autrement dit ces écritures-là ne sont pas un récit anecdotique de quelque chose de jadis tout seul. Elles sont la reprise en un :

  • d'une situation qu'on pourrait regarder comme anecdotique (elle ne l'est pas mais on pourrait la regarder comme telle),
  • de la situation du moment de l'écriture (du moment où c'est écrit),
  • et enfin du moment où c'est lu (du moment de la lecture).

Voilà la dimension de la parole d'évangile.

Autrement dit, garder la parole c'est entendre ce qu'elle dit. En effet la parole dit aujourd'hui, ce qui a peut-être à voir avec le maître intérieur.

La parole dit aujourd'hui, dans la situation où nous sommes, en consonance avec la situation de la première communauté chrétienne, laquelle est lue déjà à travers la situation des disciples réunis autour de Jésus avant la mort du Christ.

Vous voyez les trois moments qui sont un seul. C'est la structure même d'écriture de l'Évangile. L'Évangile ne raconte pas des anecdotes sur Jésus, pas du tout, ce n'est pas son sujet. Voilà qui est très important.

 

3) Jn 16, 16-27. Enigme et recherche, le rôle du trouble.

Un autre point important à situer se trouve au chapitre 16, verset 16 jusqu'à la fin. Je vous le signale rapidement.

a) Versets 16-19. L'énigme.

Jésus dit une phrase que vous ne trouvez traduite correctement nulle part : « 16Un peu et vous ne me constatez plus, ce qui est à l'inverse un peu que vous commencez à me voir. » On traduit : « un petit peu de temps et vous ne me verrez plus et après je reviendrai vous me verrez », là il n'y a pas de problème. Seulement il y a un problème, c'est une énigme, c'est vécu comme une énigme par les disciples.

« 17Les disciples se disaient les uns aux autres : « Qu'est-ce qu'il nous dit ici : “Un peu et vous ne me constatez plus, ce qui est que un peu à rebours vous commencez à me voir” – deuxième citation – et “Je vais vers le Père” ?  18Ils disaient : « Qu'est-ce qu'il appelle un peu (micron), nous ne savons pas ce qu'il dit. » 19Jésus connaît qu'ils voulaient le questionnerdonc ils sont implicitement en recherche de sens –et leur dit : « Vous cherchez (zêteite) entre vous, de ce que j'ai dit : “Micron et vous ne me constatez plus, ce qui est que un peu à rebours, et vous commencez à me voir.”troisième mention d'une phrase posée comme énigmatique. »

b) Versets 25-27. Le processus enclenché par l'énigme.

C'est le processus de l'énigme qui va être traité ensuite, parce que « 25Je vous ai dit ces choses en énigmes. Vient l'heure où je ne vous parlerai plus en énigmes mais ouvertement (familièrement, simplement)je vous annoncerai au sujet du Père. 26En ce jour, vous demanderez (prierez) dans mon nom et je ne dis pas que je demanderai au Père pour vous.27car le Père vous aime (philei)… » Donc allusion à ce que je vous annonçais dès le début.

Vous avez donc ici un processus de recherche du disciple qui est troublé par l'énigme cette fois, pas simplement par l'annonce du départ mais par l'énigme, troublé par une parole, ce qui le met en recherche (zêtêsis), le mot est employé.

La traduction que j'ai donnée de l'énigme est très approximative et ça se comprend puisqu'au départ on ne sait pas ce que veut dire micron (un peu) : « Que veut dire micron ? ».  Ce n'est pas “un peu de temps”, c'est “un peu”.

« Vous ne me constatez plus », c'est la même chose que « vous commencez à me voir » : ne plus constater Jésus sur le mode d'une présence d'avant sa mort, d'une présence pré-pascale, c'est la condition, et plus que la condition, c'est l'envers, c'est le revers de l'avers, de « vous commencez à me voir ». « Il vous est bon que je m'en aille car si je ne m'en vais le Paraclet ne viendra pas » (Jn 16, 7), je ne viendrai pas dans ma dimension de Paraclet, dans ma dimension de parole de résurrection, de parole ressuscitée. Et « Je vais vers le Père ».

C'est là qu'il y a la très jolie petite parabole de la femme qui enfante.

c) Deux verbes pour dire voir : Marie-Madeleine (Jn 20).

► Jésus dit au verset 22  « Je vous verrai ». Donc : « Vous me verrez, je vous verrai ».

J-M M : Tout à fait. Mais justement : c'est l'accomplissement même de la proximité, le regard croisé, donc l'accomplissement même de la présence. Être à la fois visible et voyant, c'est ça être auprès, c'est une des dénominations de l'être auprès.

Seulement pour bien entendre cela et voir l'impact, le poids de cette énigme, il faut savoir qu'il y a deux verbes différents pour dire “voir” dans la phrase énigmatique, donc on ne peut pas traduire : « Un peu et vous ne me verrez pas et un peu après vous me verrez », ce n'est pas le même verbe.

« Vous ne me constatez plus » est la condition, et plus que la condition – le mot condition n'est pas bon –, c'est l'autre face de la même réalité, qui est de me voir. Me voir c'est ne plus me constater. Le verbe constater désigne la façon usuelle de voir dans le temps mortel, et la présence de résurrection est un voir mutuel bien sûr, mais sur un autre mode. Il faut que le mode usuel s'efface, il faut – c'est Jésus qui parle – que « la courte relation que j'avais avec quelques-uns ici s'efface pour que je puisse accomplir ma présence au cœur de l'humanité tout entière sous une forme autre ».

Ceci est mis en œuvre ensuite, par exemple dans le récit de l'apparition à Marie-Madeleine. Elle voit… non, elle ne voit pas, elle constate des anges – ça se constate couramment, des anges, aucun problème ! En revanche, lorsqu'elle aura reconnu Jésus, elle pourra dire « J'ai vu » et c'est le verbe voir, ce n'est plus le verbe constater. Voir est réservé ici à dire : « percevoir la dimension ressuscitée de Jésus ». « J'ai vu le Seigneur », c'est-à-dire j'ai vu Jésus comme Ressuscité, comme Seigneur.

► Je comprends qu'il y a retournement du constat (ce que nous appelons couramment voir, nous) et sa transformation en une présence réelle.

J-M M : Oui, c'est voir l'invisible.

► On revient à la question que vous posiez tout à l'heure : qu'est-ce qu'être voyant ?

J-M M : Tout à fait.

► Quels sont les deux verbes grecs ?

J-M M : C'est theôrein (constater) et horan (voir) dans le grec de Jean. Et on ne peut pas simplement se servir du sens usuel des verbes grecs dans l'hellénisme contemporain de l'Évangile, parce qu'en même temps ils ont des références implicites d'une traduction de verbes hébraïques dans un grec qui est marqué d'hébraïsme.

► Ce sont des hébraïsmes en fait ?

J-M M : Pas du tout pour l'emploi de ces deux verbes.

Il y a une bonne part d'hébraïsme dans l'écriture du Nouveau Testament, notamment dans les structures que j'ai indiquées tout à l'heure :

– l'usage de l'hendiadys, la répétition sous deux formes de la même chose. Ce sont des choses qui appartiennent à la structure d'écriture proprement hébraïque ;

– que les conjonctions de subordination (comme, afin que, parce que, si…) ne soient pas ce qu'elles sont dans la grammaire grecque classique, c'est très clair parce que précisément la langue hébraïque ne fonctionne pas de la même manière dans ces choses-là. Il y a beaucoup de choses qui se justifient par là.

 

IV – Notations brèves sur les derniers chapitres

 

1) Jean 17 : La prière pour les disciples.

Il nous faudrait lire quelque peu le chapitre 17. C'est la grande prière de Jésus, et il prie pour eux : eux c'est-à-dire les disciples, et non seulement pour eux, mais pour ceux qui croiront par eux, autrement dit les disciples des disciples : « Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour ceux qui croient en moi à travers leur parole » (v. 20).

 

2) Jean 19, 25-27 : Marie mère du disciple.

Rapidement je note simplement dans le chapitre 19, le verset 26 (c'est le deuxième chapitre de la Passion).

« 25Se tenaient près de la croix de Jésus sa mère, et la sœur de sa mère,  Marie de Clopas  et Marie la Magdalenne. 26Jésus donc voyant sa mère et se tenant auprès, le disciple qu'il aimait, dit à la mère : “Femme voici ton fils”. 27Ensuite il dit au disciple : “Voici ta mère”. Et à partir de cette heure le disciple la prit (la reçut) dans son propre. » Donc c'est la figure archiclassique de la présence de Marie et du disciple par excellence.

Nous avons déjà parlé de l'écoute de Marie. Nous avons vraiment les deux échos au chapitre 2 et au chapitre 19, au début et à la fin, à propos de l'écoute. Marie mère de l'écoute, mère du disciple. C'est discret mais c'est digne d'être noté en passant.


3) Jean 20 : Les premières rencontres du Ressuscité.

 Le chapitre 20 est le chapitre des rencontres du Ressuscité.

a) La distribution des épisodes.

Comment parler du chapitre 20 en quelques minutes ? Il faut d'abord souligner une articulation formidable du texte en épisodes :

1/ Le matin du premier jour, deux épisodes :

  • Le premier épisode est celui de Pierre et du disciple que Jésus aimait au tombeau. Ils sont comparés, c'est très important ;
  • et le deuxième épisode du matin qui est l'apparition à Marie-Madeleine, parce que Marie-Madeleine est “la disciple”. Ce qui permet de dire cela, c'est que, chose très étonnante, parmi les nombreux titres de Jésus – titres soit familiers, soit ecclésiaux – ce qu'elle trouve à lui dire quand elle le reconnaît, c'est « Rabbouni », le nom du didascale (du maître). Du même coup elle est comme constituée par là-même comme la disciple, chose remarquable.

2/ Le soir du premier jour, c'est l'apparition aux disciples rassemblés, une petite scène magnifique.

3/ Ensuite, le jour octave (huit jours plus tard), c'est Thomas, donc un autre disciple qui est mis en rapport avec les autres disciples d'une part, et avec le disciple que Jésus aimait d'autre part. Cela se présente d'une façon très paradoxale.

b) Voir et croire.

Ce qui caractérise le disciple que Jésus aimait c'est « Il vit, il crut » (v. 8). Or premièrement il ne voit rien puisque le tombeau est vide ; et “il crut” n'est pas à comprendre au sens où il croirait parce qu'il a vu, car “il vit” et “il crut” c'est la même chose. Le mot voir est pris ici dans toute son ampleur, qui est la même chose que croire au sens fort du terme.

      ●    Croire c'est entendre. les verbes entendre, voir, toucher.

Nous, nous avons l'habitude de penser le croire comme désignant des croyances par opposition à la raison ou à la science, mais ce n'est pas du tout à partir de là que le mot croire prend son sens : croire, c'est le moment qui est initialement sous la forme d'entendre (« que nous avons entendu ») car tout commence par la parole ; on est au monde par la parole et on vient au monde nouveau par une autre parole, par la parole qui me recrée, qui me renouvelle, qui m'éveille.

      ●    Les verbes entendre, voir, toucher (1 Jn 1, 1-3).

Entendre : « ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, et que nos mains ont touché au sujet du Logos de la Vie […] cela nous vous l'annonçons » (1 Jn 1, 1-3). Nous avons donc ici un langage sensoriel : entendre, voir, toucher. Mais il ne désigne pas les sens grossiers, usuels, puisqu'il faut que ces verbes soient en proportion avec l'objet vu qui est la dimension ressuscitée de Jésus. Donc tous ces mots-là chez Jean disent également ce que nous appelons la foi : la foi est un entendre, la foi est un voir, et la foi s'accomplit comme un toucher.

      ●    Le cheminement de Marie-Madeleine du constater au voir.

C'est pourquoi Marie-Madeleine dans ce chapitre 20 peut dire « J'ai vu » mais à partir d'avoir entendu. Elle ne voit rien, elle constate une situation, des éléments – comme je le disais tout à l'heure, les deux anges qui sont là n'ont aucune importance – elle constate des choses : « 12et elle constate deux anges en blanc assis, l'un du côté de la tête, et l'un du côté des pieds, à l'endroit où avait été posé le corps de Jésus… 14…elle se retourna en arrière et elle constate Jésus, debout, mais elle ne savait pas que c'était Jésus ». Mais elle dira « J'ai vu le Seigneur » (v. 18). Qu'est-ce qui transforme cela ? La parole de Jésus, Jésus qui dit « Mariam » (v. 16). Cela signifie qu'il faut entendre, entendre une parole qui me permet d'identifier Jésus à condition que je me ré-identifie, que j'entende à nouveau mon nom secret.

c) ne pas toucher le Ressuscité ?

      ●    La question du toucher pour Marie-Madeleine (v. 17).

Mais Jésus lui dit « Ne me touche pas » ; oui, mais le sens est : « Ne me touche pas encore » parce que le toucher est l'accomplissement dernier de la proximité, parce que le voir est encore dans la distance, dans un certain éloignement, tandis que le toucher dit l'accomplissement plénier, le toucher est eschatologique. Or qu'est-ce qui manque ? – le “pas encore” est juste après dans le texte.

« 17Ne me touche pas car je ne suis pas encore monté vers le Père – le Je christique dans sa grande dimension n'est pleinement ressuscité que lorsque tous les frères sont ressuscités.

Va vers mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père qui est aussi votre Père, vers mon Dieu qui est aussi votre Dieu » Il s'agit là du moment eschatologique de l'accomplissement plénier de la résurrection du Christ en tant que par la parole elle a atteint l'humanité ; du même coup elle accomplit eschatologiquement la proximité. Donc « Ne me touche pas » ne fait que confirmer ce que nous avons dit à propos de « entendre, voir, toucher » mais réserve pour le toucher la désignation du moment pleinement accompli.

      ●    Le toucher de Thomas au jour octave (v. 25).

Là se situe la thématique de Thomas qui intervient au jour octave, jour eschatologique – parce que le soir est eschatologique par rapport au matin, et le jour octave est eschatologique par rapport au premier jour. Vous avez à chaque fois une dimension de ce genre.

La situation de Thomas est ambiguë parce qu'il opère ici un véritable chantage : « Si je ne vois dans ses mains le tupos (la marque, la trace) des clous et ne jette mon doigt vers la marque des clous, et ne jette ma main vers son côté, je ne croirai pas » (v. 25) alors que Jean : « Il vit, il crut » (v. 8). Mais précisément Jean n'a pas cru parce qu'il a vu : voir et croire, c'est la même chose, là ; tandis qu'ici Thomas veut toucher pour croire.

► C'est Jésus qui lui dit : « Mets ta main » (v. 27).

J-M M : Oui, précisément parce que Jésus est en train de pardonner ou de dépasser le chantage : c'est une donation.

L'épisode de Thomas en tant qu'épisode du jour octave est l'accomplissement eschatologique, c'est le moment du toucher. Mais le moment du toucher n'est pas pour autant mérité par nous car nous sommes pleins (comme Thomas) de chantage par rapport à la foi ou pleins d'incroyance (c'est la même chose). C'est justement l'accomplissement plénier du pardon de ce chantage, chantage qui est une attestation de notre non-foi.

 

  •    Jean 21 : Deux figures de disciples

 

Il aurait fallu traiter aussi le chapitre 21 mais nous y reviendrons[11], à cause peut-être de la situation structurelle de la parole johannique dans l'Église puisqu'il est question de « Quoi de lui ? » (à propos de Jean). Pierre, son destin est désigné : « Pais mes brebis, pais mes agneaux », il est le pasteur de la totalité des croyants. Mais Jean : « Quoi de lui ? »

 

J'ai dit beaucoup trop de choses à la fois, c'est clair. Mais j'en ai dit beaucoup pour que vous en entendiez quelques-unes. Ce ne sont peut-être pas les mêmes pour chacun. Ce sont des possibilités d'écoute, des invitations à fréquenter de près un texte.

Et surtout je redis : nous allons nous concentrer sur la notion de maître intérieur. Il nous faudra d'ailleurs passer – j'espère ne pas l'oublier parce que pour moi cela va de soi – par une critique attentive de ce que veut dire intérieur et intériorité. Qu'est-ce que l'intériorité ?



[1] C'est la première séance de l'année 2011.

[2] Jean parle grec mais il parle à partir d'une écoute hébraïque. Or en hébreu – c'est vrai aussi du grec très ancien –  il n'y a pas de temps (passé, présent, futur) mais il y a des aspects : l'accompli et l'inaccompli. L'inaccompli désigne ce qui a commencé dans le temps et qui n'est pas achevé, ou ce qui va venir et qui n'est pas encore là. Donc d'une certaine façon les imparfaits et les futurs ont la même forme en hébreu.

[4] « Je pose (tithêmi) ma psychê (je pose ma vie) en sorte qu'en retour je la reçoive. Personne ne me l'enlève mais moi, je la pose de moi-même » (Jn 10, 17-18)

[5] Cette partie a été ajoutée, elle vient d'une autre session.

[6] Xavier-Léon Dufour interprète dans le même sens que J-M Martin : « Par le terme hupodéigma, Jésus ne propose pas tant un exemple à suivre dans l'ordre moral, il enseigne que c'est là une monstration au sens où "le Père montre au Fils tout ce qu'il fait" (Jn 5, 20). Cette monstration a même la valeur d'un don, comme le fait entendre la particule kathôs, qui ne signifie pas simplement "comme" au sens de comparaisons, mais pose une relation d'engendrement. On pourrait paraphraser : “en agissant ainsi, je vous donne d'agir de même.” » (D'après Agir selon l'Évangile.).

[8] Deux fois c'est agapan et la 3ème fois c'est phileïn.

[10] Ce texte sera repris au chapitre IV, dans la première partie : le maître intérieur.

[11] Cf chapitre V, le I.