La situation du lépreux dit quelque chose de nous-mêmes, et l'activité soignante de Jésus est l'œuvre de Dieu pour l'humanité. Ce texte nous pousse à repenser ce qu'il en est de Dieu et ce qu'il en est de l'homme, à repenser les schémas préétablis que nous véhiculons sur la création, l'incarnation, la passion, la rédemption, et surtout la résurrection. Ce commentaire sur le texte de Marc a été fait par Jean-Marie Martin dans un cours sur la Résurrection à l'Institut Catholique de Paris en 1978-79.

 

 

La purification du lépreux

Marc 1, 40-45

 

Guérison du lépreux, évangéliaire d'Egbert, 10e s

 

« Et vient près de lui un lépreux, l'appelant et s'agenouillant, lui disant : “Si tu veux, tu peux me purifier”. Et saisi de miséricorde, ayant étendu sa main, il le toucha et lui dit : “Je veux, sois purifié”. Et aussitôt, partit de lui la lèpre et il était purifié. Et l'ayant menacé Jésus le renvoya et lui dit : “Ne le dis à personne, mais va, montre-toi au prêtre, et présente pour ta purification ce que Moïse a prescrit, que ce soit un témoignage pour eux.” Une fois parti, cet homme se mit à proclamer et à répandre la nouvelle, de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais restait à l’écart, dans des endroits déserts. De partout cependant on venait à lui.»

Ce qui est en question ici, c'est la lèpre, et c'est un bon lieu, la lèpre, parce qu'elle conjugue de façon étroite ce que nous dispersons entre le médical et le social. La lèpre concerne précisément l'impur, c'est-à-dire l'intouchable. Et être touché rend touchable et capable de toucher.

Ce qui est en question ici ce n'est pas d'abord une critique des civilisations construites sur le schème du pur et de l'impur. Penser cela n'aurait pour effet que de nous empêcher de voir notre propre système de répulsion[1].

Ce texte dit la résurrection qui désigne la présence soignante du Christ. Aucune image ne dit totalement la résurrection, et c'est pourquoi tel sera sensible à la situation de l'aveugle, tel autre à celle du paralysé, tel autre à celle du lépreux. Il faut bien voir qu'il s'agit ici de la situation fondamentale de l'homme.

 

Restituer l'homme à la vie, c'est-à-dire à l'être-à-autrui.

La lèpre n'est pas ici perçue comme disant premièrement une maladie, une déficience physique particulière. Dans le contexte il s'agit de la situation d'exclu. Il s'agit de l'impur, et c'est pourquoi j'ai gardé la traduction "purifié" et non pas "guéri". Il s'agit littéralement de l'être intouchable. Évidemment, il n'est plus intouchable du fait qu'il est touché. Mais encore faut-il qu'il soit touché.

Être intouchable, c'est ne pas vivre. Le toucher est l'essence de l'être, de l'être qui est "être à". Ce texte concerne ce qui est de l'essence de l'être. Ce texte dit la résurrection.

Nos répartitions entre "fonder le sain" et "réparer le malade", entre la maladie physique et la solitude psychologique, toutes ces choses qui sont de notre langage nous embarrassent pour entendre ce texte. Il s'agit de restituer cet être à la vie, c'est-à-dire à l'être-à-autrui.

C'est pourquoi, tout naturellement, les rites de réintroduction dans la société, par la présentation au Temple de ce que Moïse a prescrit, prennent une importance dans ce texte, plus d'importance que la guérison elle-même dans l'ampleur du texte.

Et « pour que ce soit un témoignage pour eux », cela ne signifie pas que le miracle comme miracle du Christ était un témoignage pour la foi, mais c'est la présentation de l'offrande qui témoigne de la guérison. Cela ne fait qu'affirmer cet aspect des choses.

 

Œuvre de miséricorde et non démonstration de force.

« Saisi de miséricorde ». Le terme de miséricorde est marqué ici, comme aussi bien il est marqué dans la multiplication des pains que nous avons lue[2]. Que ces deux textes disent la même chose, c'est-à-dire que l'entretien de la santé et de la guérison soient le même, c'est clair. Et ils ont en commun d'être l'effet de la pitié.

Ce qui est très important, c'est que ces textes procèdent de l'idée de don, c'est-à-dire ne sont pas des démonstrations de force, mais des démonstrations de miséricorde. Et si, à la lecture des miracles, vos enfants vous renvoient à l'image Superman, ne craignez pas de reconnaître là l'idée de Dieu qui est la vôtre, en tant que vous l'avez héritée du XIXe siècle. De la reconnaître sous la forme de la caricature peut être salutaire.

 

La main de Dieu.

« Ayant étendu sa main. » Il s'agit ici de l'extension de la main de Dieu, et cela dit l'incarnation[3].

Tout l'Ancien Testament parle de la main de Dieu. Or dans la Bible de la Septante l'expression « la main de YHWH » est traduite parfois par « la puissance (dunamis) du Seigneur »[4] et Tertullien dira ses « vires ». Pour saint Justin la main de Dieu désigne  le Christ[5], dans la tradition d'Irénée et de Tertullien le Logos et l'Esprit sont les deux mains de Dieu[6].

 

Le toucher de Dieu.

« Ayant étendu sa main, il le toucha. » Nous avons vu que cette main désigne l'activité de Dieu. Et ici c'est son activité miséricordieuse. C'est là où Dieu nous touche.

Si l'être est « être à », si toucher est un nom fondamental de l'être, le « contact » de Dieu et de l'humanité se dit plus radicalement par le toucher du Christ que dans le langage de la christologie des deux natures. Qu'est-ce que c'est que l'incarnation sinon là où Dieu nous touche ? Au lieu de parler le langage ontologique des natures, entendez l'incarnation à partir du toucher[7]. Rien n'est un comme le rapport du "touché" au "touchant". C'est une unité plus grande que ce que nous appelons l'unité de substance.

Le lépreux se trouve purifié par le toucher de Jésus. Son mal était d'être intouchable, par la peau et par la loi. D'être touché fait qu'il n'est plus intouchable. La main soigneuse le restitue au monde, à autrui et à lui-même. Elle le maintient dans l'être, maintenant. Et c'est à partir du soin que se pense la création même.

Or, toucher ne laisse pas indemne d'être touché, et Jésus le fut : « Il étendit ses mains à l'heure de sa passion. »

 

La parole et la main comme espace de la rencontre.

« Il le toucha et dit : “Je le veux, sois guéri”. » La main et la parole, deux façons de dire le même. La parole de Dieu : ce par quoi je suis touché. Autrement dit, ce qui est premier, c'est cet espace de l'être-à, cet espace de la rencontre qui est quelque chose comme ce qu'on appelle par ailleurs le pneuma (l'Esprit) de Dieu : il est l'espace de la rencontre.

« Il étendit la main… et dit. » Tenir et entre-tenir. Il s'agit du plein de la présence qui se nomme aussi dans les modalités du tact et de la parole. La parole qui, en Genèse, crée en disant, se pense à partir de cette parole qui soigne et qui relève. Le pneuma con-tient la totalité.

 

Résurrection, rédemption, incarnation, passion et création.

« Et aussitôt, partit de lui la lèpre et il était purifié. » Il s'agit ici de la résurrection accomplie.

En effet, en tant que la résurrection est être-à, elle n'est qu'en tant qu'elle nous advient. Or elle nous advient en ce que nous soyons saufs. Et c'est entendre qui rend sauf, comme dit Paul., C'est-à-dire que la rédemption n'est pas autre chose que la résurrection.

L'incarnation n'est pas quelque chose qui a posé les conditions physiques du Christ pour que, ensuite, moralement, il puisse faire des actes méritoires qui, eux, méritent le nom de rédemption ! Nous avons vu que cela concerne là où Dieu nous touche.

La passion est implicitement dans ce texte, bien que ce ne soit pas pleinement développé, cela l'est dans d'autres textes. On ne touche pas sans être touché. Et le Christ qui nous touche par la résurrection, est durement touché par nous. C'est la passion : Dieu passible. Ne vous hâtez pas de dire qu'il est touché simplement en tant qu'homme. Nous ne savons pas bien des limites de l'homme et de Dieu. Là aussi il y a une idée de Dieu, onto-théologique, qui pourrait bien n'être pas pleinement satisfaisante. Dieu est susceptible de miséricorde, de passion.

Enfin ce texte dit naturellement la création, d'abord en ce sens que, entre guérir et tenir dans l'être, c'est-à-dire entre donner l'être et réparer l'être, il n'y a que les différences que nous, nous posons. En effet nous avons déterminé une normalité du sain que nous avons posée comme ayant son existence en soi, et cela c'est la volonté de déterminer une norme en vue de parler de l'anormal, évidemment. Mais c'est d'être sauf qui donne d'être.

Nous héritons de l'idée de Dieu-cause-suffisante ou ingénieur-calculant les lois physiques du monde, et c'est à partir de là qu'en général nous lisons la Genèse et le Nouveau Testament. Ce n'est pas la bonne idée de Dieu créateur, mais néanmoins, le Dieu qui tient dans l'être, le Dieu qui fait être, le Dieu qui nourrit, c'est bien ce qui est en question dans l'Évangile.

 

Je et il.

Je récite tout ce texte, et tout ce texte me concerne, mais il me concerne dans une dimension totale[8]. Il prend une ampleur cosmique, une grande distance, et c'est ce qui est sans doute marqué par le fait que je le récite à la troisième personne : il ! La dimension de ce qui me concerne ici se dit sous la forme du "il", et la profession de la foi qui me sauve c'est : « Jésus, lui, est ressuscité ».



[1] « On dit parfois que Jésus opère un passage de la symbolique du pur et de l'impur, qui serait plutôt de référence sacerdotale et lévitique, à une symbolique de la dette ou du péché qui serait plutôt de référence deutéronomique. Et vous voyez très bien tout ce que notre suffisance peut tirer d'une opposition de ce genre en l'entendant comme un passage du légalisme à une morale, une morale économique. Ce qui est en question ici, … c'est quelque chose qui nous concerne tout à fait, beaucoup plus que la vitupération des prétendues étroitesses légalistes. » (Extrait de Récits de table et de multiplications des pains chez saint Marc.)

[3] L'humain est affaire de main. Non pas réduite à signifier par mode d'image la volonté de prise industrielle et technicienne, mais celle qui touche et se donne à toucher. (Résurrection et création. Méditation sur Philippiens 2. (Article de JMM paru dans Spiritus).

[4] Josué 4, 24 : « Afin que tous les peuples de la terre sachent que la main de YHWH est forte. » (dans l' hébreu) ; « Afin que toutes les nations de la terre sachent que la puissance du Seigneur est irrésistible. » (dans la Septante). Par ailleurs « La main ne dit pas d'abord un objet organique éventuellement utilisé pour signifier métaphoriquement une fonction. Elle dit toujours déjà l'agir même : une belle main signifiait une belle écriture, non pas au sens de la chose écrite, mais un bel écrire qui signait comme man-nière l'être en son plus propre. La main dit aussi le tout et le plus propre de l'homme. (J-M Martin).

[5] Après avoir cité « D'une main secrète Dieu combat Amalek » (d'après Ex 17, 16), Justin l'interprète : « Vous pouvez comprendre qu'une puissance secrète appartient au Christ crucifié qui fait frémir les démons » (Dialogue avec Tryphon, 49, 8).

[6] « Il (Dieu) a ses deux mains à lui, car depuis toujours il a auprès de lui le Verbe et la Sagesse, le Fils et l'Esprit. C'est par eux et en eux qu'il a fait toutes choses, librement et en toute indépendance » (Irénée Contre les hérésies IV, 20, 1). Et Irénée interprète le modelage fait par Dieu en Gn 2 comme étant l'œuvre du Christ : « Lorsqu'il eut affaire à l'aveugle-né, ce ne fut plus par une parole, mais par un acte, qu'il lui rendit la vue : il agit de la sorte non sans raison ni au hasard, mais afin de faire connaître la Main de Dieu qui, au commencement, avait modelé l'homme. » (Contre les hérésies livre V). Cf  Jn 9, 1-41 : Guérison de l'aveugle-né suivie d'une enquête à son sujet.).

[7] Pour J-M Martin le sens de l'incarnation d'après l'Écriture n'est ni le sens banal qui tend à se concentrer sur le moment de la Nativité, ni le sens théologique où l'Incarnation ne désigne pas d'abord un moment factuel mais en quelque sorte, l'état d'union entre nature divine et nature humaine. Dans l'Écriture, c'est le concept de Résurrection qui englobe, c'est-à-dire qui donne sens au concept d'Incarnation. Mais le verbe naître – qui désigne le surgir christique – ne s'emploie dans la toute première pensée chrétienne que de deux naissances : le "Fiat lux" de Gn 1 est la première naissance de Jésus et la seconde naissance a lieu à la résurrection. (cf  Résurrection et Incarnation).

[8] Un aspect n'a pas été abordé dans ce qui précède et dont J-M Martin parle aussi : « Il faut savoir que ce qui est en question ici, ce n'est pas ce que Jésus a fait une fois, mais ce que, dans une autre dimension, il ne cesse de faire. En effet saint Jean parle toujours à partir de Jésus dans sa dimension de résurrection, c'est-à-dire dans son énergie comme Pneuma, Esprit de vie qui est en nous. Le soin de l'homme, son achèvement, c'est celui qu'il nous revient d'accomplir dans son pneuma (dans son Esprit). »