Voici quelques éléments de réflexion sur ces deux versets de Marc. Il s'agit d'un extrait du début du cours donné par Jean-Marie Martin en 1978-79. Il s'appuie au début sur ce que dit Paul à propos de l'Évangile au singulier. Un complément sur l'invocation du Notre Père  « Que ton règne vienne » figure à la fin.

 

"L'Évangile que dit Jésus" et "l'Évangile qui dit Jésus"

« Le règne de Dieu s'est approché » et « Jésus est ressuscité »

 

 

Christ avec les 4 évangélistes, musée Bode

« Et après que Jean eut été livré, Jésus vint dans la Galilée, proclamant l'Évangile de Dieu et disant que la saison est pleine et que le règne de Dieu s'est approché : Convertissez-vous et croyez dans l'Évangile » (Mc 1, 14-15).

 

« Jésus proclamait l'Évangile de Dieu. » Comment faut-il comprendre l'articulation de cet Évangile que dit Jésus avec l'Évangile qui dit Jésus ?

 

1) Le mot Évangile chez  Paul.

D'où vient le mot évangile ? Saint Paul l'utilise bien avant que les évangiles n'existent comme tels, et dans l'épître aux Romains il dit ceci :« Comment donc entendront-ils s'il n'y a pas quelqu'un qui proclame ? 15 Et comment donc sera-t-il proclamé s'ils ne sont pas envoyés selon qu'il est écrit : "Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent des bonnes nouvelles" (Is 52, 7). » (Rm 10, 14-15). Le mot évangile est donc un terme qui se trouve dans la traduction grecque de la Septante de l'Ancien Testament, et il correspond à l'hébreu besora. Dans la citation d'Isaïe il est mis en relation avec les pieds de celui qui porte la nouvelle, le mebaser. C'est par exemple celui qui court pour venir annoncer la nouvelle de la victoire ou la nouvelle de la paix.

C'est en 1 Cor 15 que Paul le définit : « 1Je vous rappelle frères l'Évangile dont je vous ai évangélisé (que je vous ai annoncé) les deux mots évangile et évangélisersont de la même racine en grec, eu-angélia c'est la "belle annonce". – que vous avez reçu (accueilli), dans lequel vous vous tenez, 2dans lequel vous êtes saufs –ce n'est pas une nouvelle qui s'apprend d'une oreille et qui s'oublie, c'est une annonce qui constitue un état, un état qui est appelé le salut –  […] 3Car je vous ai transmis en premier à savoir que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures 4et qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures. » [1] La nouvelle consiste en « Jésus est mort et ressuscité », ces deux choses étant inséparables, non pas simplement parce qu'on ne peut pas ressusciter si on n'est pas mort, mais aussi parce que la Résurrection est inscrite dans le mode de mourir de Jésus.

L'Évangile au singulier ça s'annonce et ça se reçoit, le verbe basique pour dire le recevoir est le verbe croire ou le mot foi. Autrement dit "croire dans l'Évangile" c'est accueillir l'annonce « Jésus est mort et ressuscité ».

Pour autant si l'Évangile ne dit qu'une chose : « Jésus est ressuscité », il le dit aussi de plusieurs façons : « Jésus est Seigneur » puisque Seigneur signifie Ressuscité ; « Jésus est Fils de Dieu » car Fils de Dieu signifie Ressuscité etc. Dans la première prédication tous les titres de Jésus, bien qu'ils aient une préhistoire sémantique déterminée, sont ressaisis dans l'Évangile à partir de la résurrection. L'Évangile est donc très simple, il ne dit qu'une chose : « Jésus est ressuscité »... mais que veut dire ressuscité ?

 

2) Le résumé de l'Évangile selon Marc 1, 14-15.

Ici en Marc nous avons un résumé de l'Évangile :

 – « la saison (kaïros) est arrivée à son plein » kaïros ne désigne pas ce que nous, nous appelons le temps (que les anciens appelaient kronos). Ici kaïros c'est le temps qualifié, la saison ;

  – « et le règne de Dieu s'est approché ». Que le Christ règne, c'est quelque chose aussi qu'on rencontre chez Paul : « Il faut qu'il règne jusqu'à ce qu'il ait placé ses ennemis sous ses pieds ; le dernier ennemi c'est la mort et alors il rendra le royaume au Dieu et Père » (D'après 1 Cor 15, 25-28). Je dis souvent que l'annonce de l'Évangile est l'annonce d'un autre espace que l'espace régi par la mort et le meurtre, le royaume de Dieu étant, lui, régi par la vie et l'agapê (l'amour)[2]. C'est l'annonce essentielle qui répond à la question qui est la question porteuse de tout l'Évangile : « Qui règne ? »[3]. Et c'est pourquoi dans le Credo on a la mention de Dieu en tant que pantokratôr, c'est-à-dire "tout-puissant"[4].

 

3) « Jésus est ressuscité » et « le règne de Dieu s'est approché »

Comment nous est-il possible de lire d'abord que l'Évangile dit « Jésus est ressuscité » et lire ensuite que l'Évangile dit « le règne de Dieu s'est approché ». En général la première affirmation nous la mettons du côté de Jésus ressuscité et la deuxième du côté de Jésus prépascal, et nous mettons une coupure entre les deux.

Mais en fait la bonne coupure n'est pas entre Jésus prépascal et Jésus ressuscité. La bonne coupure n'est pas entre Jésus lui-même et la communauté d'après la résurrection. En effet c'est l'expérience de la résurrection qui dit ce qu'était déjà Jésus et ce qu'il disait. Ce n'est pas en allant derrière le texte et en cherchant ce qui a bien pu se passer, mais en approfondissant la parole en elle-même que j'entends ce qu'il en était de Jésus.

La bonne coupure est donc entre deux lectures du même Christ : le texte de l'Évangile lui-même discerne une lecture professée et une lecture dénoncée. La lecture dénoncée est dans le texte même de l'évangile de Jean sous la forme « et ils (les disciples) ne comprirent pas alors ce qu'il disait », à quoi il faut lier sans doute la recommandation du secret appelé secret messianique, si fréquemment réitéré chez Marc notamment, et qui doit finalement s'entendre en ce sens : on ne doit pas dire ce qu'on n'a pas encore entendu en vérité. Le narrateur discerne ce qu'il y avait à dire et dénonce la méprise à propos de ce qu'il y avait à dire.

De ce point de vue on est au texte de Marc quand on entend que « Jésus est ressuscité » et « le règne s'est approché » signifient le même, quand on entend qu'il n'y a pas de différence entre Jésus annonçant et Jésus annoncé.

La résurrection touche au temps, au temps mortel. Elle touche donc nécessairement aux représentations du temps, à toute représentation du temps et ici particulièrement à la nôtre, à notre représentation de l'histoire. Importuner le texte avec nos représentations sur les différences entre apocalypse, eschatologie, histoire etc. c'est parler à partir de nous et non pas à partir du texte, non pas à partir de la résurrection.

De même pour ce qui en est de l'espace. Continuer à discuter comme nous le faisons souvent pour savoir s'il s'agit d'un royaume céleste ou d'un royaume terrestre, c'est ne pas entendre, parce que nous parlons alors à partir d'un certain présupposé qui est le nôtre et que nous surimposons à ces textes.



L'invocation du Notre Père  « Que ton règne vienne »

Le royaume, en saint Jean, a à voir avec la vérité et singulièrement avec le pneuma (l'Esprit), le pneuma de la vérité. Le royaume c'est l'aspect régnant du Fils, autrement dit c'est l'aspect diffusé, l'aspect accomplissant la totalité de ce que le Christ est de façon principielle. Et c'est ce qui s'exprime chez saint Jean sous la forme du pneuma qui est toujours dans une symbolique du liquide répandu, du verser, ce qui signifie déjà la donation dont nous parlerons plus loin.

Un royaume c'est aussi l'indication d'un espace régi. Or dans nos Écritures un espace est toujours régi. Ce monde-ci est régi par le prince (ou le principe) de ce monde, et le roi du règne qui vient, c'est Jésus le ressuscité. Je dis souvent que la question source de tout l'Évangile c'est « Qui règne ? », c'est-à-dire : sous la domination de quoi sommes-nous ? Sommes-nous sous la domination de la mort et du meurtre, ou bien sous la domination de quelqu'un qui a traversé la mort et qui nous introduit dans un espace de vie et d'agapê ? Dans le Notre Père nous demandons la venue de cet espace de vie et d'agapê.



[3] La question porteuse de l'Évangile est la question « Qui règne ? » C'est-à-dire : sommes-nous sous le régime de l'avoir à mourir définitif et de l'être meurtrier, ou est-ce qu'il y a un espace nouveau de vie qui soit un espace de vie non régi et limité par la mort, et un espace d'agapê qui exclut le meurtre (qui exclut l'exclusion mutuelle) ? Voilà pourquoi l'annonce de l'Évangile est une joie prodigieuse, c'est qu'en principe nous ne sommes plus définitivement régis par l'avoir à mourir et par le fait d'être meurtriers (ou excluants) qui sont deux données de notre situation native.

[4] Et pantokratôr (tout puissant) n'est pas un adjectif mais un nom. Cf  la deuxième partie du ch 3 de la session Credo et joie Chapitre 3. La structure trinitaire du Credo ; Père, tout-puissant, créateur..