En Jn 15, 1 Jésus proclame : « Je suis la vigne et mon Père est le vigneron… vous êtes les sarments… » puis développe un discours à partir de cela. Dans une première rencontre sur ce texte Jean-Marie Martin a proposé ce qu'il appelle une lecture d'humeur, et dans les deux rencontres suivantes il a fait une lecture suivie du texte qui a été divisée en deux parties (v. 1-8 et 9-17). La totalité du texte traduit par J-M Martin figure dans le premier message. Voici la première partie du texte en lecture suivie.

Cette méditation de J-M Martin est extraite d'une séance à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 2001-2002 année où il traitait du Je christique.

Voici les liens vers les deux autres messages qui portent sur Jn 15, 1-17  :

 

 

Jn 15, 1-8

La vigne, le vigneron et les sarments

 

 

« 1Je suis le vrai cep, et mon Père est le vigneron. 2Tout sarment qui est en moi et qui ne porte pas de fruit, il le retranche; et tout sarment qui porte du fruit, il l'émonde, afin qu'il porte encore plus de fruit. 3Déjà vous êtes purs, à cause de la parole que je vous ai annoncée. 4Demeurez en moi, et je demeurerai en vous. Comme le sarment ne peut de lui-même porter du fruit, s'il ne demeure attaché au cep, ainsi vous ne le pouvez non plus, si vous ne demeurez en moi. 5Je suis le cep, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et en qui je demeure porte beaucoup de fruit, car sans moi vous ne pouvez rien faire. 6Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors, comme le sarment, et il sèche; puis on ramasse les sarments, on les jette au feu, et ils brûlent. 7Si vous demeurez en moi, et que mes paroles demeurent en vous, demandez ce que vous voudrez, et cela vous sera accordé. 8Si vous portez beaucoup de fruit, c'est ainsi que mon Père sera glorifié, et que vous serez mes disciples. » (Bible Segond)

 

La dernière fois nous avons fait une lecture d'humeur, nous prenons maintenant ce texte dans une lecture suivie.

Je suis la vigne, Solomon Raj

1) Verset 1.  « Je suis la vigne… »

 « 1Je suis la vigne, la vraie, et mon Père est le vigneron ». Nous avons là justement un exemple de ces Je suis.

     ●   La relation vigne-vigneron.

La relation au Père est énoncée. Rien n'en est dit de particulier dans cette première phrase. On pourrait même être gêné dans notre imaginaire puisque ceux-là que nous avons l'habitude d'appeler deux personnes de la Sainte Trinité, voilà que l'un a une figure du vigneron et l'autre celle d'une vigne. Et quand notre imaginaire n'est pas heureux, c'est intéressant, parce qu'il y a quelque chose à entendre. Nous ne pouvons pas nous contenter ici d'une sorte de comparaison, qui ne ferait que flatter et encourager ce que nous savons déjà.

La distance qui va se révéler finalement sera la distance du soignant et du soigné : le vigneron soigne sa vigne. La notion de soin est première dans l'Évangile, et quand nous aurons appris que le soin se dit agapê, nous aurons compris comment Jésus peut dire dans le cours de ce chapitre : « le Père m'aime et j'aime le Père ».

     ●   Le symbolisme biblique de la vigne.

Nous avons dit des choses au sujet de la vigne en nous invitant à resituer ce terme dans un symbolisme qui est un des plus archaïques, le symbolisme végétal dont on connaît bien des occurrences sous des formes diverses dans nos Écritures. Ce qui sera développé ici sera quelque chose comme l'arborescence, c'est-à-dire quelque chose qui nous amènera à parler, précisément, du rapport d'une unité et des multiples.

Il ne faudrait pas oublier que la vigne, dans l'Ancien Testament, désigne le peuple d'Israël. Ainsi Isaïe : « la vigne de YHWH Sabaot c'est la maison d'Israël » (Is 5, 7). Jésus dit ici quelque chose comme : « je suis le peuple d'Israël ». Ce Je est l'unité même d'Israël. Il ne faudrait pas penser par exemple que Jésus serait une partie, ou le cep pris à part. Il est l'arborescence tout entière.

     ●   Le Je christique.

Par comparaison, ceci peut nous aider à entendre « Tu es mon fils », le tu initial qui ouvre l'Évangile lors du Baptême de Jésus, le tu qui donne que Jésus pourra dire je. Le fils de Dieu, dans le monde vétéro-testamentaire, c'est le peuple d'Israël. Les premiers chrétiens ne s'y sont pas trompés et ils ont compris que cette parole était une salutation adressée, à partir de l'insu, à la totalité de l'humanité.

Le "Je" christique n'est pas un je en plus des autres. Il est l'un et la totalité, il est l'unité unifiante de la totalité. Sans doute Jésus, dans le recensement, fut un homme en plus des autres. C'est d'ailleurs curieux qu'il naisse dans un recensement, c'est-à-dire qu'on le compte. Mais Jésus ne ressuscite pas comme un en plus. Sa résurrection, c'est la même chose que sa mort : mourant, il n'est plus un en plus ; et ressuscitant il ne ressuscite pas comme un en plus, mais comme l'unité unifiante.

Je dis quelquefois mais cela ne plaît pas toujours, que Jésus n'est pas ressuscité juif – c'est pourtant le b.a.ba de Paul – mais j'ajoute : il est ressuscité comme l'Israël de Dieu, et Israël ici est à entendre de la nouvelle dimension où Israël ne désigne plus un peuple mais la totalité de l'humanité. J'ai employé tout à l'heure le mot Israël : il fallait l'entendre au sens où Paul dit que nous sommes « l'Israël de Dieu »(d'après Galates 6, 16).

J'ai dit que le Je christique était celui de l'Israël de Dieu au sens où Paul emploie cette expression. Les sociologues ont repéré des choses de ce genre dans certaines cultures. Ils emploient le terme de personnalité collective. Cela pourrait être intéressant d'utiliser ce terme, mais à condition de mesurer combien cela met en pièces et notre idée de personne, et notre idée de collectif ou de totalité, sinon, cette expression risque d'être prononcée pour désigner une façon de penser étrange, qui est de toute façon intenable, révolue, qui relève d'une mentalité primitive.

Un autre mot est parfois employé dans ce sens, c'est éponyme[1] : un nom éponyme désigne à la fois un prince et le peuple : par exemple Israël est le deuxième nom de Jacob, et c'est aussi le nom d'un peuple.

Cependant, il est vrai que, dans la tâche que nous avons d'entendre « Je suis la vigne », nous sommes provoqués à remettre en question, d'une part, notre idée d'indivisible-individu, c'est le même mot, et d'autre part, notre idée de collectivité par mode additionnel.

Nous sommes donc reconduits à notre question mais nous avons trouvé des mots pour dire notre chemin. En effet il n'y a pas de mot pour dire cela véritablement et immédiatement, sans recul et sans effort de pensée, cela dans le vocabulaire usuel. L'Évangile est tel qu'une goutte d'Évangile tombant sur notre culture ne peut que créer en elle le pire désordre. Tout se défait, se défait pour se refaire.

     ●   La "vraie" vigne.

« Je suis la vigne, la vraie. » Jean emploie les deux adjectifs alêthês et parfois alêthinos, et je n'ai jamais pu discerner la différence. Cet adjectif est un mot qui dit le caractère vrai. Vrai doit s'entendre par opposition à quelque chose.

Il se pourrait, parce qu'il y a des traces de cela dans l'évangile, que le vrai dise quelque chose comme le réel par opposition à l'ombre, et que la vigne de l'Ancien Testament soit l'ombre de la vérité nouvelle en Christ c'est-à-dire l'ombre des choses à venir. Cet usage est fréquent dans la lecture que le Nouveau Testament fait de l'Ancien.

Mais ceci n'est peut-être pas suffisant et je pense aussi que chez Jean alêthês est le plus souvent opposé à pseudos, à la falsification. Nous savons que pour Jean nous sommes dans une falsification native et que nous ne résidons pas, nous ne demeurons pas dans la vérité. Le mot de vérité prend donc, chez lui, le sens d'une désignation du royaume, c'est-à-dire de l'âge qui vient, de l'âge et de l'espace christique qui vient, dans lequel nous sommes invités à demeurer.

     ●   Les deux régions et l'appartenance aux deux.

Nous disons souvent que pneuma, vérité, royaume, désignent la même chose, c'est-à-dire l'aïôn, l'espace-temps, l'âge qui est en train de venir, alors que ce qu'il appelle le monde, au sens de l'espace régi par le meurtre, la falsification, est en train de partir. C'est aussi ce qu'il appelle le rapport de la lumière et de la ténèbre. On est enfant de lumière ou enfant de tènèbre. On appartient à l'une ou l'autre région[2].

Je répète une bonne fois pour toutes : on appartient ne signifie pas que certains appartiennent exclusivement à une région et certains exclusivement à une autre région. La vie humaine, telle que nous la vivons, est justement ce rapport conflictuel de la lumière et de la ténèbre en quiconque. Ce sont là les deux semences – le terme semence qui se réfère à la symbolique végétale est très important – qui disent la qualité d'espace, puisque le fruit est selon la semence. Nous allons retrouver le rapport de l'arbre dans son espèce (dans son génos propre) au fruit qu'il porte. Par ailleurs c'est au fruit qu'on connaît l'arbre, autre thème qui se trouve chez Jean.

     ●   Retour au Je christique. Jésus "vrai" homme ?

Jésus emploie souvent dans ses "Je suis" le mot de vérité, ici : "la vigne vraie". Il dit par exemple « Je suis le pain vrai » et ceci est à rebours de notre mode d'entendre. En effet le vrai, le propre, s'oppose chez nous au métaphorique, et dans notre langage il faudrait dire que Jésus est vigne dans un sens métaphorique. Mais là c'est l'inverse ! Les conditions d'intelligibilité pour qu'il y ait quelque chose comme du pain en notre sens c'est Je, le Je christique.

C'est alors la question est de savoir si Jésus était "véritablement un homme". Le mot véritablement fait le lien ici et le mot nouveau que j'apporte est le mot homme. Homme est une des dénominations de Jésus puisque, parlant de lui, il dit : "le Fils de l'homme". Le Fils de l'homme ne désigne pas, comme nous le croyons faussement, la part humaine dans l'incarnation humaine d'une divinité, selon l'opinion classique, Fils de l'homme désigne la divinité de Jésus.

Fils de signifie la manifestation, la venue à fruit de ce qui est en semence. Et l'homme en question ici, c'est Adam du chapitre premier de la Genèse[3] : « Faisons Adam comme notre image », comme notre fils. Donc, le sens vrai, authentique, de humanité, est d'être une dénomination de Dieu, déjà. Or ce n'est pas la question que l'Occident a posée à l'Évangile. Il n'est pas entré dans cette perspective, jamais, même pas au second siècle, puisque l'une des premières questions a été non pas de savoir si Jésus était Dieu, mais si Jésus était véritablement homme, c'est-à-dire s'il n'était pas un semblant d'homme comme l'affirmaient certains. Cette hérésie, le docétisme, a été récusée en affirmant que Jésus était véritablement un homme.

 Seulement, quand on dit que Jésus est véritablement un homme, on dit quelque chose de juste, de correct par rapport à la question posée, mais on n'est pas dans la question de l'Évangile. Car l'Évangile n'a pas du tout pour but de nous dire que Jésus est un homme comme nous. Il est justement l'homme que nous ne sommes pas, c'est-à-dire l'homme vrai.  Tout le problème est dû au fait que chez nous, depuis Aristote, la vérité dit l'adéquation entre une proposition et la réalité.

Plus tard, la question se posera de savoir s'il était Dieu, mais pas avant la fin du IIIe, début du IVe siècle. On lit dans le Prologue de Jean : « Dans l'Arkhé était le Logos et le Logos était tourné vers Dieu et le Logos était Dieu ». Cela ne fait de difficulté à personne ! Et pourquoi tout d'un coup, au IVe siècle, se pose-t-on la question : le Logos est-il Dieu ? Quelque chose s'est passé entre-temps pour que la question devienne nécessaire dans le développement de la pensée occidentale chrétienne.

Il s'est passé que toute la pensée est désormais régie par l'opposition de l'incréé et du créé, chose qui n'est pas du tout régnante dans le Nouveau Testament. La question est donc : Ce Logos est-il incréé – mais il ne peut pas y avoir deux incréés – ou bien est-il la première grande créature qui s'est incarnée dans l'homme Jésus ? C'est Arius, contre qui le concile de Nicée a procédé pour dire qu'il est véritablement Dieu : « Vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, de même nature que le Père (consubstantiel au Père) ». Les traces du concile de Nicée sont, nous le savons, dans le symbole qu'on appelle de Nicée-Constantinople, qui est chanté ou récité parfois dans les offices.

Ce préalable était nécessaire pour bien situer le premier verset de notre texte.

 

2) Verset 2. Les sarments.

 «2Tout sarment (klêma) en moi qui ne porte pas fruit, il l'enlève et tout ce qui porte fruit, il l'émonde pour qu'il porte plus de fruit. » Nous avons ici le thème des klêmata (des sarments).

     ●   Le thème de l'un et des multiples.

Cette symbolique d'une unité et d'un pluriel se trouve chez Jean sous une forme constante qui mérite d'être repérée.

Il y a par exemple « Jésus devait mourir pour la nation, 52mais non pour la nation seulement, mais en sorte que les enfants de Dieu dispersés (déchirés) il les rassemble pour être un » (Jn 11, 51-52) : le Monogénês et les enfants déchirés ((tekna ta dieskorpisména)  où tekna est un neutre pluriel.

Mais c'est aussi la différence entre le pain du « Je suis le pain » et les klasmata (les fragments) qui restent qu'il faut ramasser (Jn 6). Ou encore c'est l'unité du troupeau (ou du pasteur) et des probata (des brebis)  qui est aussi un neutre pluriel (Jn 10) : c'est là que nous trouvons le thème de la dispersion et de la déchirure.

Dans notre texte, nous avons le thème de la vigne (ampélos) et des sarments (klêmata).Nous ne perdons pas de vue ce que nous avons dit, à savoir que les sarments ne sont pas nécessairement  quelque chose en plus de la vigne mais c'est quelque chose de la vigne, quelque chose du Je christique. Jésus va nous dire : « Je suis la vigne, vous êtes les klêmata (les sarments) ». Ceci pose la question de l'intelligence de ce Je et de ce vous, dont pour l'instant nous ne déterminons pas l'ampleur, mais nous pouvons penser que cela désigne l'humanité dans son ensemble.

     ●   Les deux types de sarments.

Or il y a deux situations par rapport à ces klêmata : il y a ceux qui ne portent pas de fruit et ceux qui portent du fruit.

1/ Ceux qui ne portent pas de fruit sont retranchés, mais dans la lecture d'une parabole, le sens intérieur régit la lecture des éléments du discours : ne pas porter de fruit en étant dans le Christ signifie qu'on est "apparemment" dans le Christ, et ces klêmata sont retranchés, sont enlevés, parce qu'en fait ils n'ont jamais été véritablement dans le Christ. Ce sont des semblants de klêmata. Ceci est imposé par la lecture des deux semences.

2/ « Et tout klêma qui porte du fruit, il l'émonde pour qu'il porte plus de fruit. » Il s'agit ici de l'émondage du Jechristique. Cet émondage c'est la passion et la mort du Christ.

Donc en aucune façon n'abordez ce texte en disant : il y a des gens qui sont du bois mort et il y en a d'autres qui ont besoin de souffrir pour porter du fruit. Ce n'est pas le sens ! Il faut entendre qu'en chacun il y a ce qui est pour le fruit ultime et il y a de l'irrécupérable.

► Ce que je trouve de plus mystérieux ce n'est pas la distinction des deux types de sarments, mais ce qui arrive à celui qui porte du fruit : on l'émonde pour qu'il y ait plus.

J-M M : Un sarment qui est christique porte du fruit mais le propre du christique, le propre de l'âge messianique – et christos signifie messie –  c'est l'abondance et la surabondance. C'est surtout chez Paul qu'on trouve cela et ça le rend parfois verbeux parce que son discours abonde de même que le thème de son discours est l'abondance même.

Cette abondance signifie que le rapport à Dieu n'est pas un rapport ric-rac, un rapport juste. La justice de Dieu, c'est qu'il y en ait plus. Autrement dit c'est le dévoilement de ce que la véritable justice n'est pas l'exactitude, mais qu'elle est de l'ordre de la donation, de la donation gratuite : kharis (la grâce) chez Paul, ou le verbe donner chez Jean. C'est le présupposé fondamental de l'annonce évangélique.

L'abondance a ce sens-là et vous en trouverez de nombreux exemples, par exemple à Cana, où il y a une abondance invraisemblable de vin. C'est même dans la tradition apocalyptique que de décrire la donation gratuite comme abondance. Et Paul emploie même l'expression de surabondance et aussi d'abondance hyperbolique.

 

3) Verset 3. La parole qui purifie.

 « 3Déjà vous êtes émondés à cause de la parole que je vous ai dite». Le mot "émondé" (katharos) se trouve chez Jean au chapitre 13 où en général on le traduit par "purifié". Il est traduit ici par émondés parce qu'il est en rapport avec le thème de l'arbre dont on coupe des branches, des sarments. Le contexte du chapitre 13 où on le traduit par purifié (ou pur) est celui du lavement des pieds :« celui qui a reçu le bain n'a pas besoin d'être lavé, sinon les pieds, mais il est pur (katharos) tout entier  et vous, vous êtes purs (katharoi)… » (v. 10).

Ici on a : « vous êtes émondés à cause de la parole que je vous ai dite ». En effet, ce qui constitue la christité, le "Je" christique, le Je du « Je suis la vigne », est sa mort-résurrection. Ce qui fait que je suis dans le Christ, c'est d'entendre la parole qui dit « Jésus est mort et ressuscité ». Tout rapport à Jésus a son premier moment dans l'écoute de cette annonce.

 

4) Versets 4-6. Demeurer ou être jeté dehors.

« 4Demeurez en moi et moi en vous. » Le verbe demeurer apparaît ici. Demeurer dans est un verbe majeur chez Jean : c'est un des noms de la proximité. Les verbes connaître, aimer, demeurer, sont des modalités pour dire la proximité.

La proximité constitue l'unité qui est à penser comme une unité qui ne réduit pas de façon inerte ce qui est ainsi unifié. La véritable unité creuse le deux, mais d'une façon telle qu'il ne soit pas un deux qui, à un certain niveau, fasse nombre. C'est-à-dire que, dans la mêmeté, il y a de l'autre, il y a de l'altérité. Le problème n'est pas entre la mêmeté et l'altérité, mais c'est celui de la mauvaise altérité et de la bonne altérité. Il y a une bonne façon d'être deux et une mauvaise façon d'être deux, il y a même une infinité de façons d'être deux.

Ce verbe demeurer comme nous l'avons vu, va être dix fois dans ces six versets. Il surgit ici et il va rester le verbe dominant qui donne la note pour les six versets qui viennent. 

« Demeurez en moi et moi en vous » :cette proximité est mutuelle. L'être dans n'est pas à comprendre comme un emboîtement, car celui-ci n'est pas réversible. C'est une des façons de dire la plus haute proximité.  

On pourrait s'interroger sur la qualité de parole de l'impératif : « demeurez en moi ». C'est un impératif non impérieux…. je veux dire : ce n'est pas un impératif de législation. N'oublions jamais cela. Cette parole est une parole donnante, mais elle est donnante au moment où elle donne c'est-à-dire quand il est donné de l'entendre.

« Demeurez en moi et moi en vous », s'explique d'abord ainsi : « de même que le sarment ne peut porter fruit de par lui-même de par son identité particulière ou singulière – s'il ne demeure  pas dans la vigne – Le fruit qui est en question ici ne peut être porté à partir de son je singulier, il ne peut porter fruit que s'il demeure dans la vigne – ainsi vous non plus si vous ne demeurez en moi. »

Ici c'est une invitation à ne pas penser l'homme comme autosuffisant mais comme étant toujours déjà posé dans une unité unifiante. Très souvent on dit que le christianisme du XIXe siècle était un christianisme plutôt individuel avec le souci de l'âme personnelle, et que contre cela il y a eu l'avènement d'un christianisme social. Mais le débat n'est pas entre les deux. Ce n'est pas ou bien singulier ou bien social, mais c'est d'autant plus l'un que l'autre, ou bien d'autant moins l'un que l'autre. En plus ce n'est jamais singulier au sens psychologique et ce n'est jamais social au sens courant du terme social. Par exemple ce n'est pas une critique de l'égoïsme par opposition à l'altruisme mais c'est une critique de l'égoïté, c'est-à-dire de la compréhension ontologique ce que veut dire "je". L'Évangile ouvre une dimension insoupçonnée à l'homme, c'est la révélation de ce que nous ne savons pas de nous-mêmes.

« 5Je suis la vigne, vous êtes les sarments. Celui qui demeure en moi et moi en lui, celui-ci porte beaucoup de fruit, puisqu'en dehors de moi vous ne pouvez rien faire. » Le faire qui est essentiel, celui qui a sens et dont il est question ici, est de porter du fruit – nous ne savons rien encore de ce fruit, le texte va nous le dire – ce faire ne peut être le produit d'une identité singulière.  C'est Jésus qui porte le fruit à travers ses sarments, à travers nous.

► Comment ceux qui ne sont pas chrétiens peuvent-ils entendre cette phrase : « en dehors de moi vous ne pouvez rien faire » ?

J-M M : Il faut bien voir que le nom n'est pas l'énonciation verbale. Les Anciens distinguent très bien le visible et l'invisible du Nom. Ceci pour éclairer une difficulté concernant la nécessité de professer la foi. On passe par le nom de Jésus, mais pas le nom articulé[4].

 « 6Si quelqu'un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors.»Jeter dehors (balleïn exô) est l'expression utilisée pour désigner le jugement, cette krisis, ce discernement ultime dont Jésus dit : « C'est maintenant le jugement (krisis) de ce monde, maintenant le prince de ce monde sera jeté dehors » (Jn 12, 31). La krisis réside en ceci que la semence du meurtre et de la falsification est jetée dehors. Le diabolos (le disperseur) est jeté dehors.

Jeté dehors. Au début de l'évangile de Jean : « Hors de lui, rien – le rien, c'est la ténèbre –Ce qui fut 4en lui était vie, et la vie était la lumière des hommes, 5la lumière luit dans la ténèbre ». C'est cette ténèbre extérieure, cette façon redoublée de dire une extériorité négative qui est un autre nom du meurtre, c'est cela qui est jeté dehors. C'est même essentiellement cette semence qui est jetée dehors.

« Et le sarment se dessèche ; et on les rassemble et on les jette dans le feu et ils brûlent. » Il est très intéressant de voir le mot "on les rassemble". En effet c'est le même verbe, sunageïn, que dans le verset 52 du chapitre 11, mais il est pris dans un sens inverse : en Jn 11, 52 c'est pour que « les enfants de Dieu soient rassemblés pour être un », mais ici ils sont rassemblés dans l'extériorité, le n'être pas. Le feu est un autre nom de ce qui était la ténèbre ou le rien dont nous avons déjà parlé.

► Est-ce qu'il y a un rapport entre ce qui est dit ici et la mort et la résurrection du Christ dont vous avez dit que d'en entendre l'annonce nous transformait ?

Christ vainqueur du prince de la mort, site stematerneJ-M M : Le chiffre de toutes nos destinées humaines est d'être à la fois semence de diabolos (du prince de la mort) et semence de christité, inégalement bien sûr, et ça correspond ici aux deux types de sarments. Le conflit, car il y a en fait un conflit, c'est le conflit en quiconque du christique et du mortel. Ceci est très lié à la question porteuse de l'Évangile qui est la question “qui règne ?” c'est-à-dire : sous le régime de quoi je suis, quelle est la qualité de l'espace dans lequel je vis ? Je suis dans un espace de servitude (être asservi à mourir et à donner la mort, à exclure), ou bien je vis dans un espace de lumière et de vie. D'où l'importance de comprendre que le conflit n'est pas entre ceux qui sont exclus et ceux qui portent du fruit, mais qu'il est entre le prince de la vie et le prince de la mort. Ce combat a eu lieu et le prince de la mort a été jeté dehors, l'exclusion a été exclue, la mort est morte. La victoire est acquise dans son principe et cependant toute la vie continue à être un combat. En effet cette situation-là est celle de toute l'histoire humaine, elle n'a pas eu lieu un beau jour à partir duquel tout commencerait, c'est le chiffre de chaque instant.

Et c'est pour cela qu'indirectement cela parle de moi quand je dis : « Jésus est mort et ressuscité ». Les questions les plus urgentes dans la foi, on a l'air de les dire dans un langage de "il" : il est arrivé quelque chose à quelqu'un un jour. Mais le "il" de « il est mort et ressuscité » est plus intime à moi-même que les "je" que je prononce toute la journée.

 

5) Verset 7. Le thème de la prière exaucée.

« 7Si vous demeurez en moi et que mes paroles (rhêmata) demeurent en vous Il est le Logos, et il dit des paroles. Demeurer en lui c'est garder ses paroles, et nous verrons au verset 9 le verbe aimer avec la précision « Demeurez dans mon agapê » Les verbes demeurer, garder, et aimer ne disent pas des choses différentes, ce sont des dénominations de la proximité. Le mot proximité est un mot important pour résumer ces verbes – et un autre mot de Jean c'est recevoir – car il est à la base de l'intelligence de ce que veut dire le prochain, le proche. Dieu est notre plus proche prochain.

Ce qui est dit ici sera repris ensuite dans les versets 9 et suivants. Nous voyons poindre ici un ensemble qui n'est pas dit de façon hasardeuse puisqu'il est répété à plusieurs reprises sous cette forme. Donc nous avons une structure de lecture qu'il faut retenir.

Ce que vous voulez, vous le demandez et cela sera pour vous». Voilà une chose étrange. Qu'est-ce que ce théleïn (ce vouloir) vient faire ici ? Le thélêma est le nom de la semence, nous l'avons vu en Rm 7 et en Ep 1 et également chez saint Jean. Et nous savons que nous avons deux thélêmata, deux semences, nous avons vu cela en particulier en Rm 7 (le je qui veut et le je qui fait)[5]. Nous allons voir un autre mot, celui de disposition. Or si votre semence propre (votre disposition fondamentale constitutive) est selon la disposition du Dieu, vous demanderez et vous recevrez. Cela signifie que la prière est quelque chose du côté de la fructification.

Il y a plusieurs choses qui s'enchâssent les unes dans les autres, enchâssements qui ne nous sont pas du tout familiers et dont il faut s'approcher de l'extérieur. Voyons d'abord le rapport du vouloir et du demander : le vouloir est la semence et le demander est le commencement de la croissance.

Il est intéressant justement de regarder comment intervient la question de la demande chez Jean. On a un processus qui est constant lorsqu'on entend la parole[6] :

– La parole est énigmatique et la première chose qu'elle suscite, c'est le trouble.

– La deuxième chose, c'est la zêtêsis (la recherche) : se mettre en mouvement de recherche.

– La troisième, c'est la recherche qui se formule : érôtaô (je demande).

– Enfin la question posée est accomplie quand elle se tourne en prière, car elle est une attestation de ce qu'elle est exaucée, à la mesure où demander c'est attester que je suis dans l'espace du don. Et je n'ai rien d'autre à demander que d'être dans l'espace du don. C'est pour cela que rendre grâce ou demander, c'est tout un ! L'un n'est pas au-dessus de l'autre. C'est dans les deux cas prendre conscience que ce que je suis relève du don. Il s'agit ici de demander comme il faut et Paul nous dit que nous ne savons pas prier comme il faut (Rm 8, 26), mais c'est autre chose.

 

6) Verset 8. La gloire du Père : l'homme accompli.

« 8En ceci a été glorifié mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples. » Porter beaucoup de fruit c'est glorifier le Père c'est-à-dire constituer la gloire du Père. Cette gloire n'est rien d'autre que l'homme fructifiant, l'homme accompli. En effet le fruit consiste en l'accomplissement de mon avoir-à-être, et porter du fruit c'est m'accomplir, c'est accomplir ce qui est disposé pour moi, ce pour quoi je suis libre, je suis libéré. "Être libre pour" c'est le sens authentique de la liberté chez Jean.

Ceci constitue la gloire c'est-à-dire la présence. Ce mot désigne la résurrection, c'est un mot repère du Nouveau Testament. La gloire dit le visible, le venir et le donner à voir du Père invisible, de l'insu. La gloire, c'est l'humanité dans son unité christique.

     ●   Le thème de la glorification en Jn 17, 1.

Ce thème de glorifier se trouve au début du chapitre 17, où nous avons affaire d'abord à la relation de tu et de je dans une prière. Car l'invocation dit « Tu… » : « Levant les yeux vers le ciel il dit : “Père glorifie ton Fils – c'est la demande de résurrection. – ce qui est que le Fils te glorifie” » (Jn 17, 1). La résurrection est que le Père soit glorifié dans le Fils. Cela veut dire que révéler le Fils comme Fils, c'est révéler ce qui est révélable du Père.

Il n'y a pas de Fils sans Père, mais le Père ne montre pas autre chose, il est tout entier dans l'accomplissement du Fils. Il n'est pas autre chose au plan du nom qui nomme ou de la figure qui se voit : « Philippe, qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9). Le Père est cependant autre, sous le rapport pour nous de la vection, de la portée, c'est-à-dire que nous sommes portés, tirés : « Personne ne peut venir vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire » (Jn 6, 44). Le Père a pour fonction de tirer vers le Fils. Et cette portée est l'essence de la prière qui est toujours prière à l'insu. Père signifie insu, cieux signifient insu : « Notre Père qui es aux cieux…»,

     ●   L'accomplissement de l'humanité : porter beaucoup de fruit.

 « Père glorifie ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité ». Pâques, ce n'est pas la satisfaction que nous éprouvons de la résurrection singulière de Jésus. Pâques, c'est que semence de résurrection soit en nous. Donc la demande de glorification est la demande de ce que l'humanité s'accomplisse, et s'accomplisse en portant du fruit, car « 8En ceci a été glorifié mon Père… ».

Nous avons là un thème qui se dit de deux ou trois manières qui nous intéressent, puisqu'elles visent cette même réalité qui est l'unique "Je" de résurrection en quoi « nous sommes tenus », autre expressionpour dire « tu lui as donné la totalité dans les mains ».

Et nous retrouvons ce que nous avons développé à bien des reprises : il n'est jamais question de Jésus singulièrement, mais dans un double rapport : rapport au Père et rapport à la totalité de l'humanité. Penser Jésus comme un individu en plus, parmi d'autres, c'est ne pas le penser dans sa dimension de résurrection, c'est-à-dire dans le mode sur lequel il se donne à voir à l'œil de la foi et qui donne sens au mot Dieu.

     ●   Le thème du nom.

Nous avons une prière équivalente au « glorifie ton Fils » (Jn 17, 1), qui est : « Père glorifie ton nom » (Jn 12, 28). Le nom, c'est le Fils.

Je relisais, dans un petit texte du début du IIe siècle, l'Évangile de la vérité qui n'est pas un évangile canonique, un long développement sur le nom.

Nous savons déjà que le nom, en hébreu, ne désigne pas ce qu'il désigne dans nos langues. Il dit quelque chose comme l'identité essentielle de l'être. Très curieusement, il dit le plus propre car les Anciens distinguent le kyrion onoma (le nom propre) et les appellations. Autrement dit il y a le Nom, qui est un nom insu en son profond, et les appellations, qui sont justement les « je suis ». Nous verrons cette situation importante dans la fragmentation du nom, autre mode sur lequel est pensé le rapport de l'un et des multiples.

     ●   Le Plérôme des dénominations[7]. La région de la parole.

Ce qui se joue ici ce n'est plus simplement le rapport du "Je" christique au "Tu", tel que nous l'avons vu dans la prière, il ne suffit plus simplement de penser Jésus en direction du Père. Le "Je suis" désigne la région de la résurrection qui est l'aïôn, qui est la plénitude, mot du pneuma, qui est le pneuma dans sa totalité, le pneuma qui descend, qui "demeure sur" et dont la fonction est d'oindre, d'imprégner. Christos signifie imprégné de pneuma. Et ce nom donne lieu au fractionnement que sont les multiples "je suis" dont l'ensemble constitue le Plérôme : la plénitude du pneuma.

Ainsi quand Jean dit : « Dans l'arkhê était la parole », la Parole (le Logos) est une des premières dénominations qui indiquent le lieu foncier et premier. Et la parole ici dit l'essence intime des choses et des êtres. Il n'y a pas une opposition entre la parole et le réel au sens où nous l'employons. Cette région de la parole est la région du plus réel. Du reste, être enduit d'Esprit, c'est aussi être enduit de connaissance, inondé de connaissance.

Les différents fragments du Nom qui sont les différentes dénominations (l'Arkhê, le Logos, la Vérité, la Vie…) constituent l'apparition d'un premier multiple dont la totalité est appelée Aïôn. Rappelez-vous que, lors de notre étude du temps, nous avons distingué le cosmos au sens de ce monde-ci, et le monde qui vient (l'aïôn, l'âge qui vient). Ces fragmentations du nom sont appelées au IIe siècle des aïônés (des éons). Ils sont aussi ce que Jésus appelle des logoï (des paroles), ou des rhêmata : « les paroles que je vous ai dites », ou des entolaï (des dispositions) traduites à tort par "commandements", des dispositions dévoilées de notre être.

Nous pouvons maintenant reprendre le verset 7 : «Si vous demeurez en moi et que mes paroles (rhêmata) demeurent en vous…» : notre être le plus profond consiste donc à être gardien d'une parole qui nous constitue.

     ●   Le thème du disciple.

Reprenons la fin du verset 8 : «et que vous deveniez mes disciples ». Ce mot de disciple, qui n'est prononcé qu'une seule fois dans ce chapitre, est au cœur du débat et c'est quasiment le mot essentiel. Nous savons déjà que le nouveau mode d'être c'est entendre au sens fort du terme, or le disciple c'est essentiellement celui entend. Dans les versets 12-17 le rapport du maître et du disciple sera précisé sans que ces mots soient prononcés. Donc ce mot de disciple émerge ici comme un mot en creux qui ne va pas être répété, mais c'est lui néanmoins qui dans son silence nourrit la suite du texte.

On est d'ailleurs fondé à souligner le terme de disciple chez Jean dans la mesure où une des grandes figures est celle du "disciple que Jésus aimait". Cela ne signifie pas qu'il y ait une particulière amitié entre deux individus, mais ça signifie que c'est le disciple par excellence, c'est-à-dire l'écoutant par excellence, et le quatrième évangile est l'évangile du disciple.



[1] L'adjectif éponyme est emprunté du grec epônumos (qui donne son nom).

[3] Il y a deux Adam, celui de Gn 1 et celui de Gn 2-3. On trouve cela par exemple dans  Ph 2, 6-11 : Vide et plénitude, kénose et exaltation  et 1 Corinthiens 15 : la résurrection en question.

[6] Ceci est longuement traité dans les rencontres sur la Prière, en particulier 4ème rencontre. Jn 14, 1- 14 : Le chemin qui va du trouble à la prière.

[7] Le Plérôme des dénominations est un thème qui a été abordé dans une rencontre précédente : Le déploiement du Nom par les valentiniens ; lecture des "je suis" johanniques avec attributs .