En Jn 15, 1 Jésus proclame : « Je suis la vigne et mon Père est le vigneron… vous êtes les sarments… » puis développe un discours à partir de cela. Dans une première rencontre sur ce texte Jean-Marie Martin a proposé ce qu'il appelle une lecture d'humeur, et dans les deux rencontres suivantes il a fait une lecture suivie du texte qui a été divisée en deux parties (v. 1-8 et 9-17). Voici la dernière partie qui concerne les versets 9-17 qui sont prononcés en lien avec la parabole de la vigne puisqu'un petit rappel se trouve au verset 17 : « Je vous ai choisis... pour que vous portiez fruit et que votre fruit demeure ».

Cette méditation de J-M Martin est extraite d'une séance à Saint-Bernard-de-Montparnasse en 2001-2002 année où il traitait du Je christique.

Liens vers les deux autres messages concernant Jn 15, 1-17 :

 

Jn 15, 9-17

Le thème de l'agapê

 

« 9Comme le Père m'a aimé, je vous ai aussi aimés. Demeurez dans mon amour. 10Si vous gardez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, de même que j'ai gardé les commandements de mon Père, et que je demeure dans son amour.

11Je vous ai dit ces choses, afin que ma joie soit en vous, et que votre joie soit parfaite. 12C'est ici mon commandement: Aimez-vous les uns les autres, comme je vous ai aimés. 13Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. 14Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. 15Je ne vous appelle plus serviteurs, parce que le serviteur ne sait pas ce que fait son maître; mais je vous ai appelés amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j'ai appris de mon Père. 16Ce n'est pas vous qui m'avez choisi; mais moi, je vous ai choisis, et je vous ai établis, afin que vous alliez, et que vous portiez du fruit, et que votre fruit demeure, afin que ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne. 17Ce que je vous commande, c'est de vous aimer les uns les autres. » (Bible Segond)

 

1) Versets 9-10.  Le développement du thème de l'agapê.

a) Les deux versets.

Ensuite, nous avons deux versets extraordinaires. « 9Selon que le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez dans mon agapê. 10Si vous gardez mes dispositions, vous demeurez dans mon agapê – voilà que surgit le mot agapê, qui est un mot qui n'a pas encore été prononcé mais il vient ici dans un ensemble : demeurer dans l'agapê, c'est garder les dispositions. Ce thème a été énoncé dès le chapitre 14 et il sera repris et médité constamment : « Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre paraclet » (Jn 14, 15-16). 

…Comme moi j'ai gardé les dispositions du Père et je demeure dans son agapê.» Autrement dit le rapport de nous à Jésus et le rapport de Jésus à son Père est le même. Deux choses sont précisées qui concernent la mort-résurrection :

  • « J'ai gardé les dispositions du Père » :c'est la mort christique, l'heureuse mort christique.
  • « Et je demeure dans son agapê »: on peut mettre ceci en rapport avec« Tu es mon Fils bien-aimé », c'est la résurrection.

b) Détour par le quadruple thème de Jn 14, 15-16.

Le verset 14 comporte les thèmes de la garde des dispositions et de l'agapê. C'est l'occasion pour nous d'évoquer le quadruple thème énoncé dès le chapitre 14.

Ce quadruple thème est tel que les quatre éléments disent la même chose de façon diverse. Par ailleurs le développement des chapitres 15 et 16 est constitué de variations sur ce quadruple thème : comme il arrive dans des variations musicales, ce peut être un des quatre éléments qui donne lieu à un développement, mais les autres sont aussi notés sans être développés. Ils ne se quittent pas les uns les autres, même quand l'un d'eux seulement est développé. J'attire votre attention sur ce point car il faut se demander comment sont écrits ces textes : Jean a une curieuse écriture qui n'est pas structurée selon notre logique.

On trouve donc pour la première fois ce quadruple thème en Jn 14, 15-16 :

  • « Si vous m'aimez » : premier thème.
  • « Vous garderez mes  dispositions » : deuxième thème.
  • « Et je prierai le Père »: troisième thème.
  • « Il vous enverra un autre paraclet (le pneuma) » : quatrième thème.

Regardons ces quatre thèmes apparemment disparates, mais qui ne le sont pas. Je ne reviendrai pas sur la lecture critique faite à plusieurs reprises, qui nous invite à ne pas entendre ceci sur le mode du calcul stratégique le conditionnel (si… alors…).

Comme le texte n'est pas du grec classique, mais un décalque d'une écriture de type hébraïque, il faut entendre que ce quadruple thème n'est pas articulé selon notre mode : avoir agapê (aimer) c'est la même chose que garder la disposition enjointe, c'est la même chose que la prière, et c'est la même chose que recevoir le pneuma (l'Esprit).

Cet énoncé des versets 15-16 est précédé par du trouble. En effet, le chapitre 14 commence par : « 1Que votre cœur ne se trouble pas. » ce trouble étant provoqué par l'annonce d'une absence : « Je m'en vais, et là où je vais vous ne pouvez venir. » (d'après Jn 13, 33).Et la réponse de Jésus se concentre dans l'énoncé de ce quadruple thème. La question qui se posait aux disciples était : quoi de l'absence et de la présence ? La réponse est : c'est l'absence qui est la présence même. Les modalités, les noms de cette présence authentique et non plus de la courte présence que les disciples avaient avec Jésus, c'est : l'agapê, l'écoute de la parole (la garde de la parole), la prière, le don de l'Esprit.[1]

c) Le thème de l'agapê.

     ●   L'agapê et la mort-résurrection.

Nous avons dit bien souvent que, si le mot le plus central de l'Évangile est le mot résurrection, il est central comme un point aveugle à partir de quoi tout le reste prend place et sens. Or le mot agapê peut se substituer au mot résurrection. Nous l'avions évoqué à partir de la première lettre de Jean, chapitre 3 : « Car c'est ceci, l'annonce (angélion)  que vous avez entendue dès l'arkhê – comme principe même – que vous ayez agapê les uns pour les autres ». Tout le monde sait que l'Évangile dit :« Aimez-vous les uns les autres », tout le monde sait que Jésus est mort et ressuscité. Seulement ces paroles ne sont comprises que dans la mesure où résurrection et agapê disent la même chose.

Puisque résurrection et agapê disent le même, ce qui est visé par le mot de résurrection est quelque chose qui est la transgression de la limite qui est la mort, et simultanément le dépassement de la limite qui est le meurtre. Le mot meurtre ici n'est pas l'indication, entre autres, d'un manquement à l'égard de l'agapê. Par exemple le mot haine est un autre mot chez Jean pour dire la même chose que le meurtre, cependant le mot de meurtre est très important parce qu'il ouvre à la symbolique du sang. Ceci est une autre question, celle de la différence entre le sang versé qui est la vie prise aux autres, et le sang  donné : « Ceci est mon sang versé pour…» La différence de la prise et de la donation joue radicalement.

Nous avons vu cela à propos du mode de mourir : mourir d'une mort subie ou d'une vie donnée. Encore une fois nous pouvons percevoir l'enjeu considérable de mourir en donnant sa vie, mais nous ne pouvons pas nous targuer d'y être. Il ne faudrait peut-être même pas viser de le faire, car ceci n'est pas de notre propre, ceci est précisément du "Je" christique. Et il ne le fait pas à notre place, comme un individu à la place d'un autre individu. Il accomplit cette christité unifiante dans le tréfonds de l'humanité, d'où l'importance du rapport entre l'un et les multiples.

 

Christ porte l'humanité sur ses épaules   ●   L'agapê comme événement.

Ce mot, agapê, demande donc à être dévoilé, explicité d'où la nécessité que la même chose soit nommée par les trois autres abords, qui se trouvent dans le quadruple thème.

Nous l'avons déjà dit : l'agapê n'est pas un sentiment ou un commandement au sens strict ou une vertu. L'agapê est un événement : Dieu nous aime. L'agapê ne consiste pas en ce que nous aimerions Dieu, mais comme dit Jean « nous aimons de ce que lui le premier nous a aimés » (1 Jn 4, 19). Autrement dit, il n'y a pas d'un côté un récit anecdotique qui parlerait de la mort du Christ et un récit de type éthique qui parlerait de l'amour et des différents vices. C'est radicalement la même chose.

Et cela ne nous étonne pas que ce soit un avènement depuis que nous avons bien mis en évidence que venir est un mot qui dit Dieu lui-même en lui-même ! Venir, advenir, avènement ou événement, tout cela se tient. Tout notre usage habituel des mots a besoin d'être remué.

     ●   Développement de l'agapê dans le quadruple thème.

Premièrement avoir agapê (aimer) c'est la même chose que la garde des dispositions d'après Jn 14, 15. Cette garde, c'est celle de la parole, des noms, des dénominations, la garde de ce qui révèle notre identité profonde, la garde de notre chemin ouvert, de ce à quoi nous sommes appelés, klêsis (appel) chez Paul. Cela appartient au même moment. Garder la parole – le Christ est Logos – et garder les paroles qu'il dit qui sont le déploiement de la Parole qu'il est.

Deuxièmement, ceci est la même chose que prier : « et je prierai le Père ». Les paroles du Christ sont ne sont pas entendues seulement dans une connotation affective mais dans un espace de vection, de portée qui est celui de la prière. C'est-à-dire que ces paroles ne sont entendues que si elles le sont comme donation de moi-même à moi-même, donc comme demande qui est recevoir : « vous demandez et ce sera ».

  • Le premier développement de l'agapê, c'est donc entendre la Parole : il s'agit du Christ.
  • il s'agit d'entendre la Parole mais on n'entend qu'à la mesure où l'on est tiré par le Père, où l'on est dans cette vection qui est la vection de prière : on prie le Père, un point c'est tout.
  • enfin prier le Père est la même chose que recevoir le don du pneuma (de l'Esprit).

Nous avons là : Père, Fils, Esprit, qui sont trois désignations de l'indicible agapê, comme de l'indicible résurrection.

Ce sont là des repères. J'ai déjà dit des choses à ce sujet et je vous promets de les redire, parce qu'à chaque fois il faut que nous nous laissions réintroduire dans cela qui ne sera jamais de notre possession pleinement acquise.

 d) Le quadruple thème dans Jn 15, 7-10 et 26.

Nous retrouvons cette même structure dans le chapitre 15.

« 7Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous thème de la garde de la parole ce que vous voulez vous le demandez et cela sera pour vous – thème de la prière En ceci sera glorifié…» L'agapê vient un verset plus loin: « 9Selon que mon Père m'a aimé» Mais le pneuma, lui, reste en suspens jusqu'à ce qu'il revienne au verset 26 : « Quand viendra le paraclet (le pneuma)… », et il prendra le devant du verset 26 au verset 11 du chapitre 16 où les autres thèmes seront rappelés, mais c'est le quatrième thème qui sera le conducteur du passage.

e) Dévoilement en Christ et dévoilement dans les multiples.

Un multiplesLes versets 9 et 10 du chapitre 15 présentent un autre aspect remarquable et très étonnant sur lequel nous demanderons des précisions au chapitre17. Il y a une relation entre d'une part le rapport du Christ au Père qui consiste en l'agapê ou en le recueil de la disposition du Père pour le Fils, et d'autre part notre agapê et notre garde de la disposition : de même que …ainsi.

Je relis le verset 9 : « De même que le Père m'a aimé moi aussi je vous ai aimé, demeurez dans mon agapê – et ensuite, l'équivalent – Si vous gardez mes dispositions, vous demeurez dans mon agapê – cela nous le savons, mais ensuite – de même que moi j'ai gardé les dispositions du Père – c'est-à-dire : j'ai accompli l'œuvre pour laquelle j'ai été envoyé  – et je demeure dans son agapê. »

Je précise que ce n'est pas : « je l'ai fait, faites-le », ce serait rester dans le champ du commandement ou de la loi, alors qu'il s'agit du dévoilement plénier en Christ de ce qui est dévoilement multiple dans les multiples. Entre les deux se trouvent à la fois de la distance et de l'identité.

     ●   Montée du Christ vers le Père, descente du Pneuma.

C'est la question de la temporalité et on peut se référer ici à ce que Jésus dit à Marie-Madeleine : « Je ne suis pas encore monté vers le Père » (Jn 20, 17). Or :

– Monter vers le Père est la même chose que prier le Père (« Levant les yeux vers le ciel il dit “Père” »), c'est cette question de vection : « Je vais vers le Père »

– Et aller vers le Père, c'est venir vers nous : « Il vous est bon que je m'en aille, sinon le pneuma ne vient pas » (d'après Jn 16, 7), c'est-à-dire je ne viens pas dans ma dimension de Ressuscité, de pneuma. Autrement dit, qu'il s'en aille vers le Père instaure le mouvement par lequel le Père vient vers nous par le pneuma.  Monter et descendre, c'est la même chose.

Ceci est ouvert de façon très énigmatique à la fin du chapitre 1er où est évoquée l'échelle de Jacob, cette dimension verticale du ciel à la terre, échelle de Jacob qui est assimilée à Jésus, le Fils de l'homme, c'est-à-dire l'homme manifesté en plénitude, sur lequel les anges montent et descendent. Les anges (les messagers), ce sont  les logoï, ce sont les dénominations, les noms, les messages et les messagers. Ils montent et descendent, ils montent d'autant plus qu'ils descendent et descendent d'autant plus qu'ils montent. Ce n'est pas tantôt et tantôt. On n'a pas en français de mot pour dire le mouvement vertical sans préciser si c'est monter ou descendre, il y a ça en allemand où c'est le même verbe avec un préverbe différent suivant qu'on monte ou qu'on descend.

C'est ici une question de point de vue, c'est-à-dire de point d'où voir, du point à partir de quoi on voit. Du point de vue de la plénitude tout est recueilli dans une certaine simultanéité, mais du point de vue de ce qui n'est pas cette unité, c'est-à-dire du point de vue des multiples cela se fractionne, et aussi se fractionne selon le temps. Or il y a des points du multiple qui se tempèrent, par exemple les crépuscules du matin et du soir sont des points où le jour et la nuit se tempèrent, et il y a des points du multiple qui ne peuvent se tempérer et qui sont nécessairement successifs.

       « Ce qui ne peut se tempérer, l'éternité le temporise. »

Autrement dit ça ouvre une nouvelle dimension d'espace qui est l'espace de la mémoire. Et qu'est-ce qui tient ensemble des contraires non compatibles simultanément ? C'est la mémoire. Et la mémoire est dans une matière infiniment plus fine et plus ténue que ce que nous appelons couramment matière.

La mémoire n'est du reste pas égale pour tous. Il y a un petit texte que Heidegger cite à la fin du Principe de raison, c'est une lettre de Mozart assez longue. Mozart raconte que quand il a écrit une symphonie, il peut en entendre simultanément par la mémoire tout le détail, chose impossible puisque les sons s'effacent et se remplacent.

     ●   Pleinement ressuscité et pas encore.

Ce que je cherchais à dire c'est que Jésus est pleinement ressuscité, et que cependant, aussitôt après la résurrection, il dit : « Je ne suis pas encore monté vers le Père – c'est-à-dire que, d'un certain point de vue, la résurrection n'est pas accomplie pleinement tant que toute l'humanité n'est pas  re-suscitée – mais va vers mes frères et dis-leur que je monte vers mon Père – c'est la vection dont nous parlions tout à l'heure – qui est désormais votre Père, mon Dieu, qui est désormais votre Dieu » (Jn 20, 17). D'une certaine façon, la dimension de résurrection, elle est de toujours.

Des gnostiques du IIe siècle disaient : « Ceux qui disent que le Seigneur est mort d’abord puis qu’il est ressuscité sont dans l’erreur, car il est ressuscité d’abord, et il est mort. Si quelqu'un n'acquiert pas d'abord la résurrection il ne mourra pas » (Évangile de Philippe, sentence 21). En effet, la dimension essentielle du Christ, c'est son mode de mourir dans la dimension de résurrection, c'est sa dimension de Fils de l'homme, c'est-à-dire la manifestation de « Faisons l'homme à notre image » qui signifie « Faisons le Christ ressuscité ». C'est Adam de Gn 1, pas de Gn 2-3.

 

2) Verset 11. Le thème de la joie.

« 11Je vous ai dit ces choses pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit pleinement accomplie. » On a ici le thème de la joie.

En Jn 14, 15-16 nous avons déterminé quatre thèmes fondamentaux qui régissent les chapitres 14-16, et le thème de la joie est plutôt la tonalité affective qui accompagne l'ensemble. La joie gère le trouble initial dont parle Jésus : « Que votre cœur ne se trouble pas » (Jn 14, 1), elle est mentionnée à la fin du chapitre 14, elle est dite ici en passant, et elle sera traitée en Jn 16,16-22.

 

3) Verset 12-14. L'agapê. Est-ce un commandement ?

 « 12C'est ceci ma disposition, que vous ayez agapê les uns pour les autres selon que je vous ai aimés. » L'agapê est donc une disposition (entolê) et il faut refuser de parler de commandement. La parole de Dieu n'est pas une parole qui dit : « tu dois », c'est une parole qui donne que je fasse. Le don est l'essence de l'espace de l'Évangile, espace qui n'est ni un espace de prise violente, ni un espace de droit et de devoir[2]. Or le mot de commandement s'entend chez nous dans un espace de droit ou de devoir. Le mot disposition est à entendre comme la donation de notre avoir-à-être, comme ce qui détermine notre être. L'agapê est donc la détermination fondamentale de l'avoir-à-être de l'homme.

Lors de la lecture des versets 9-10 j'ai déjà précisé  que ce n'est pas : « je l'ai fait, faites-le », ce qui serait rester dans le champ du commandement ou de la loi, alors que le dévoilement plénier en Christ est tout simplement le dévoilement multiple dans les multiples avec une certaine distance.

Le « selon que je vous ai aimés » est commenté : « 13Personne n'a plus grande agapê que de poser sa psychê pour ses amis. » L'agapê c'est se déposer, verbe qui remplace souvent le verbe "donner" chez Jean.

« Pour ses amis » : ici nous passons du thème du disciple au thème de l'ami. Jésus parle de façon identique d'agapê et d'amis (philoï) deux mots de racines différentes, c'est pourquoi je ne crois pas qu'il y ait de différence décisive de sens entre phileïn et agapân.

 « 14Vous êtes mes amis si vous faites ce pour quoi je vous ai disposés. » C'est ça aussi qui nous interdit d'employer le mot de précepte ou de commandement pour le mot entolê que je traduis toujours par disposition. Car la question ici est de « faire les choses que j'ai disposées pour vous ». Ce n'est pas : « tu dois faire », mais : « il t'est donné d'avoir à faire et en plus il t'est donné de faire ». En effet le don ne fait pas qu'ouvrir un possible, mais il est le don de l'effectivement faire qui est la seule liberté et qui n'a rien à voir avec notre idée de liberté. Ce que nous avons dans l'esprit à propos de liberté ne tient pas une seconde à l'examen, puisqu'on est d'autant plus libre que cela est donné, qu'il nous est donné de faire. « Le Dieu donne le vouloir et le faire » (Ph 2, 13).

 

4) Versets 16-17. Le passage de serviteur à ami.

J'ai dit tout à l'heure qu'on verrait le thème du disciple sans que le mot soit prononcé, mais en étant prononcé d'une autre manière.

« 15Je ne vous appelle plus serviteurs en effet, il est de la tâche traditionnelle du disciple, donc du talmid par rapport au rabbi, d'être à son service. Le disciple est traditionnellement celui qui écoute, qui accompagne et aussi celui qui sert le maître. Or : "Je ne vous appelle plus serviteurs…", voici que quelque chose de la notion même de disciple se précise puisque le serviteur ne sait pas ce que fait son maître ». La différence entre le serviteur et l'ami est que le maître donne ordre au serviteur de faire et il fait, tandis qu'à l'ami, on donne disposition.

 « Je vous ai appelés amis parce que tout ce que j'ai entendu auprès du Père, je vous l'ai fait connaître ». La donation des dispositions (des paroles) est la donation de lui-même, puisqu'il est l'accomplissement même de la disposition dans sa totalité. Donner, dans l'Évangile, c'est ultimement se donner.

Ne rêvons pas : se donner est proprement christique, au sens où il l'explique : « J'ai capacité de poser ma psychê et capacité de la recevoir en retour  » (d'après Jn 10, 18). C'est une donation de l'ordre de la respiration, c'est une perte qui est de l'ordre de ce qui procure la capacité même de recevoir, car si j'étais plein je ne pourrais pas recevoir à nouveau. Ce n'est donc pas le romantisme du don !  Pas du tout !

Donner est, dans son essence, se donner. Se donner, c'est se recevoir. Et je ne peux me garder qu'à la mesure où je me perds, où je me donne, autre thème évangélique.

L'intérêt de ce que nous faisons ici est que des mots assez bizarres, étranges, incroyables, dispersés, se rassemblent tout d'un coup dans une unité d'une extrême simplicité. Nous apercevons cette dimension, progressivement !

« 16Ce n'est pas vous qui m'avez choisi, mais c'est moi qui vous ai choisis – je dis souvent que le premier mode de connaître, c'est d'être connu et de n'en savoir rien, la même chose étant vraie à propos du verbe aimer, et c'est ce qui est dit ici à propos du verbe choisir – et je vous ai placés pour que vous alliez et portiez du fruit et que votre fruit demeure  – l'expression "porter du fruit" nous ramène à la parabole de la vigne, il faut voir les accrochages – en sorte que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donnera.Voilà à nouveau un petit rappel de la prière parce que nous ne pouvons rien faire que cela ne nous soit donné ; et si c'est donné, ça se demande –17Ce que j'ai disposé pour vous, c'est de vous aimer les uns les autres. »

 

5) Le thème du pneuma (Jn 15, 26sq).

Laissons de côté le passage suivant (v. 18-25) qui traite de la situation de persécution dans laquelle se trouvent les disciples quand ce texte est écrit, persécution mise en rapport avec la persécution que le Christ a subie. Prenons le verset 26.

« 26Quand viendra le paraclet que je vous enverrai d'auprès du Père, le pneuma de la vérité qui procède du Père... » Donc le quatrième thème, celui du pneuma, intervient deux fois dans le chapitre 14, une seule fois ici dans le chapitre 15, et deux fois à nouveau dans le chapitre 16.

 

Le mot de la fin.

Nous avons quelque peu avancé dans l'intelligence de la question du Je. Il nous restera à traiter de la fragmentation du Nom, qui n'est pas encore la dispersion des tekna. Ce thème des dieskorpisména (dispersés, déchirés) est le troisième des thèmes que nous avons retenus[3] pour méditer cette question de je, tu, il, au singulier, ils au pluriel, le nous des évangélistes.



[2] Cf. par exemple ce qui en est dit dans Jn 10, 11-18 Le bon berger et les brebis. Le Je christique et les dispersés et dans l'interprétation des dernières demandes du Notre Père Le Notre Père en Mt 6, 9-13, lecture à la lumière de saint Jean et saint Paul.

[3] La rencontre suivante portera sur le texte du bon berger et des brebis en Jn 10, donc sur le Christ en tant qu'unifiant les dispersés, cf Jn 10, 11-18 Le bon berger et les brebis. Le Je christique et les dispersés.