En Jn 17 le Christ prie le Père pour les siens : « Père sacré, garde-les dans ton nom que tu m'as donné. » Et le contexte montre que c'est pour toute l'humanité : « tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute l'humanité » (v.2).

Ce n'est pas sans faire penser au Notre Père, c'est pourquoi lorsqu'en 2002-2003 Jean-Marie Martin a pris comme thème d'année à Saint-Bernard de Montparnasse "Les échos du Notre Père en saint Jean", lors de la dernière séance il a médité quelques versets de la grande prière du Christ. En voici un extrait avec quelques ajouts pour introduire les notions auxquelles il a fait allusion.

 

Jn 17, 11b-19

Prière du Christ pour l'humanité

 

 

Christ orant, chapelle ND des anges, abbatiale st Chef, Dauphinée« Père saint, garde-les en ton nom que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous sommes un. 12Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m'as donné: je les ai protégés et aucun d'eux ne s'est perdu sinon le fils de perdition, en sorte que l'Écriture soit accomplie. 13Maintenant je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu'ils aient en eux ma joie dans sa plénitude. 14Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. 15Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. 16Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde. 17Consacre-les par la vérité: ta parole est vérité. 18Comme tu m'as envoyé dans le monde je les envoie dans le monde. 19Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu'ils soient eux aussi consacrés par la vérité. » (TOB)

 Ce passage est enchâssé dans la grande prière du Christ.

 

1) Le contexte (Jn 17, 1-3).

« 1Levant les yeux vers le ciel… », par ces mots le Christ trace la dimension de la parole : la référence du haut et du bas, la dimension entre la bouche et l'oreille.

Il est question quatre fois de "lever les yeux" dans l'évangile de Jean : ici il lève les yeux pour adresser la parole au Père ; même chose avant la résurrection de Lazare ; à la fin de la Samaritaine il dit « Levez les yeux » ; à la multiplication des pains il lève les yeux sur la foule.

Deux fois donc Jésus lève les yeux au ciel pour la prière, et curieusement, à propos de Lazare, c'est pour une prière d'action de grâces, avant la résurrection de Lazare, alors que c'est une demande de résurrection : « Ils levèrent donc la pierre, et Jésus leva les yeux en haut et dit : "Père je te rends grâce de ce que tu m'as entendu » (Jn 11, 47). Ici, au chapitre 17, c'est une prière de demande : « Père, glorifie ton Fils » il demande pour lui, et donc pour la totalité de l'humanité, la résurrection (qui est la même chose que la glorification).

Une fois Jésus lève les yeux sur la foule : « Levant donc les yeux et considérant qu'une foule nombreuse vient auprès de lui… » (Jn 6, 5). En effet Jésus est toujours relationnel. Quand il n'est pas relationnel avec ceux et celles qu'il rencontre (la foule), il le sera avec son Père.

L'être relationnel est premièrement marqué par le rapport père / fils, et personne ne nait sans ce rapport-là qui est constitutif : on est né de quelqu'un, et c'est pourquoi on est toujours vers quelqu'un. La première relation ouvre l'être relationnel. Mon identité est d'être relationnel. Je ne suis pas tantôt tout seul et tantôt en rapport avec autrui, je suis toujours fondamentalement en rapport : le "je" n'est pas sans "tu" et par suite sans "il" dans la parole. La relation n'est pas quelque chose qui survient entre deux qui seraient existants à part. Même si la relation n'est pas mise en exercice, je suis fondamentalement relationnel. Par exemple si je me mets dans ma chambre, non pas pour méditer, ce qui me mettrait dans la présence du Père, mais pour lire un poème, tout seul, je suis encore en relation. La relation est constitutive de l'identité.

C'est une partie de la méditation essentielle de ce qu'il n'y a pas d'un sans deux, c'est-à-dire que la plus haute unité, ou disons plus simplement l'unité, est une unité plus constituante et plus essentielle lorsqu'elle est l'unité entre deux que lorsqu'elle est l'unité d'un isolat[1]. Autrement dit, le un n'est pas le "un" de l'arithmétique… Que l'unité première ne soit pas arithmétique, on le sait, mais c'est éminemment confirmé dans cette perspective.

 « Il dit : "Père, l'heure est venue glorifie ton Fils il ne dit pas littéralement « glorifie-moi », mais c'est « glorifie-moi comme ton Fils » –  [ce qui est] que le Fils te glorifie. 2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute l'humanité littéralement on a "toute chair", mais ça veut dire "toute l'humanité". Je disais que les articulations ne sont pas toujours signifiantes en notre sens dans les textes de Jean, mais kathos (selon), chez Jean comme chez Paul, est éminent – en sorte que, à tous ceux que tu lui as donnés, il (le Fils) leur donne vie éternelle vie éternelle est un autre mot de la résurrection. »

Et il va nous dire ce que c'est que vie éternelle. « 3Car c'est ceci la vie éternelle qu'ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » Vivre c'est connaître. Ne nous trompons pas, nous avons dit que l'insu est extrêmement important. Mais la connaissance, qui n'est pas un savoir, est l'essence même de la vie. Vivre c'est connaître, c'est connaître l'insu, ignoré comme Père, mais connu par le Fils.

Le fils est l'image du père : « Adam vécut 130 ans, à sa ressemblance et selon son image il engendra un fils » (Gn 5, 3). Père et fils sont toujours dans la mêmeté. Aussi bien, "Père et Fils" ici, nous sommes dissuadés de les penser à partir de quelque psychologie entre papa et son fiston, ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Il n'y a pas la moindre connotation psychologique.

Le Père est donc l'insu qui est connu par sa manifestation, c'est-à-dire par son image au sens fort du terme, au sens iconique. Il faudrait aussi méditer ce que signifie image, ce que signifie cette mêmeté, en quoi consiste la différence de l'un et de l'autre. Ce n'est pas du tout dans ces questions-là que s'est développé le traité classique de la Trinité, et c'est vraiment dommage, parce que c'est là que la Trinité a un sens[2]. La Trinité a été développée à l'aide de catégories qui sont toutes empruntées à un langage autre, puisqu'il faut prendre le langage de l'interlocuteur, mais le malheur c'est que l'interlocuteur continue à l'entendre dans son propre langage. Entendre l'Écriture c'est laisser éclater les modestes capacités de notre langue native.

 

2) Jn 17, 11b-19.    

Prenons maintenant la lecture des versets 11b à 19.

      ●   Verset 11b.

« Père sacré (Pater hagié)… – Le mot sacré sonne ici mais il ne régit rien tout de suite. Il sonne déjà pour annoncer ce qui sera développé dans  les versets 17-19 qui sont régis par le terme de consécration (« consacre-les…»), ce terme se retrouve explicitement trois fois dans ces trois versets. Nous notons simplement ici ce terme de sacré qui ne régit pas pour l'instant le développement mais qui laisse le développement à venir en attente.

Ceci est important pour nous puisqu'il y va de « Que ton nom soit consacré » qu'on traduit en général par « Que ton nom soit sanctifié », mais sanctifié et consacré traduisent le même mot hagion. Que signifie la consécration du nom ? C'est la même chose que la résurrection du Fils.

Garde-les dans ton nom que tu m'as donné... Voilà le thème de la garde[3]. Nous l'avions déjà rencontré au verset 6 : « ils ont gardé ta parole ». Ce ne sont plus les hommes qui gardent, le sujet et le complément changent, et on demande au Père de les garder, de les garder "dans ton nom". Comme le Fils est le nom du Père, ça peut être « Garde-les en moi ».

Le nom désigne l'unité de la patria c'est-à-dire du père et de sa descendance. C'est-à-dire de sa semence. Le nom désigne ici une unité profonde qui ne correspond pas à ce que nous appelons un nom qui est toujours ajouté de l'extérieur à quelque chose qui existe déjà. Le nom c'est le plus intime de l'être. Il faut bien voir que le plus intime de l'être est un appel : appel au sens de "qui donne un nom" mais en même temps qui appelle (qui hèle). C'est donc un appel au double sens du verbe appeler : s'appeler Jean-Marie et appeler Jean-Marie. En particulier le nom c'est l'identité, parce que c'est ce par quoi je puis être appelé. Je suis relationnel, et le nom me donne de pouvoir être appelé. Et comme je suis relationnel dans ma plus profonde identité, mon nom propre est le nom de mon ouverture à…

 « Garde-les dans ton nom que tu m'as donné. » Cette phrase n'est pas correcte en grec et n'est pas dans tous les manuscrits. « Que tu m'as donné » peut concerner « tous ceux que tu m'as donné » ou bien « le nom que tu m'as donné ». Ici c'est « le nom que tu m'as donné » : le Père donne le nom, et c'est de là qu'il est Père. Il donne le nom, il ne le garde pas. Et la restitution du nom, c'est cette circulation que nous avons déjà évoquée et qui constitue le rapport de l'unité et des multiples. C'est une unité qui n'est pas inerte, mais ceci reste à voir.

En sorte qu'ils soient un comme nous (selon nous). » Nous connaissons l'expression « pour être un », nous l'avons rencontrée à de multiples reprises, au terme par exemple de l'évocation « en sorte que les enfants de Dieu dispersés (ta dieskorpisména : les déchirés) il les rassemble (sunagagê) pour être un.  » (Jn 11, 52). Dans ce chapitre 11 c'est le rapport des multiples et de l'un. Le rapport du Père et du Fils est lui-même un rapport de deux. Or il y a un rapport entre l'unité du Père et du Fils et l'unité des hommes. Voilà la chose la plus précieuse, la plus étrange, la plus extraordinaire, la plus inouïe. C'est la chose à méditer et c'est une des équivalences de « comme au ciel aussi sur terre » qui appartient au Notre Père (nous la disons sous la forme « sur la terre comme au ciel »)[4].

      ●   Verset 12. La garde.

«12Quand j'étais avec eux, je les ai gardés (étêroun) dans ton nom que tu m'as donné, et je les ai gardés (je les ai protégés, éphulaxa) il y a deux verbes pour dire garder : le premier, têreïn est le verbe le plus important, et le deuxième, phulasseïn, concerne leberger : phulax (le gardien) a donné le motprophylaxie ; dans ce qui précède je, est suivi du passé. Tout ce qui est mis au passé fait allusion à ce qui a été vécu avec les disciples.

Et aucun d'entre eux n'a péri – nous avons vu que le Christ a « l'exousia de toute chair » (v. 2) c'est-à-dire la charge de la totalité de l'humanité, et nous trouvons ici un thème fréquent : « De tous ceux que tu m'as donnés dans la main, je n'en ai perdu aucun » (Jn 19, 9).

Il y a un ensemble d'expressions de ce genre qu'il faudrait recenser, en regardant à chaque fois le contexte dans lesquelles elles se trouvent, et cela pourrait apporter quelque chose à notre avancée dans notre texte. Par exemple au chapitre 6, après la multiplication des pains, Jésus dit :« Rassemblez les fragments qui restent en sorte que rien ne soit perdu » (v. 12), le pain étant le Christ et les fragments de pain étant les dispersés ; puis un peu plus loin : « c'est ceci la volonté de celui qui m'a envoyé, que de tout ce qu'il m'a donné je ne perde aucun mais je commence à le relever-ressusciter dans le dernier jour » (v. 39). On a aussi l'expression : « nul ne peut les arracher (harpazeïn) de la main du Père » (Jn 10, 29).

sinon le fils de la perdition en sorte que l'Écriture soit accomplie. » Nous sommes probablement toujours dans la perspective des moments vécus avec les Douze avec une allusion à Judas. Mais ce thème des Douze n'est pas utilisable dans des perspectives ecclésiologiques hâtives. De lui-même, il indique la totalité à cause des douze tribus d'Israël et de la signification du chiffre douze qui est une excellente distribution du cercle[5], comme il apparaît dans de multiples cultures. Il serait simpliste de dire : le Christ prie d'abord pour les apôtres et donc pour les évêques et puis ensuite il prie pour ceux qui croiront par eux, c'est-à-dire les fidèles de son époque, et puis enfin pour les fidèles d'aujourd'hui. Ce sont des choses qu'on entend parfois.

Allusion est donc faite ici à Judas en tant qu'il est la manifestation de la perdition c'est-à-dire du diabolos. Chez Judas, il y a JE et je. D'après le chapitre 13, le JE de Judas accomplit l’Écriture (« Celui qui mange mon pain a tourné le talon contre moi » v. 18), or accomplir  l’Écriture c'est plutôt bien[6]. En fait le fils de la perdition est la manifestation de la perdition comme perdition. Or la perdition comme perdition n'est pas sauvable. Le fils de la perdition signifie la manifestation de la perdition, puisque le diabolos est tel que les enfants du diabolos ne peuvent qu'accomplir la semence de leur père. Ce qui est de la semence du diabolos ne peut produire que des fruits de diabolos, ce qui est de la semence christique ne peut produire que des fruits de consécration ou de sainteté. « Le Fils ne peut rien faire qu'il ne voie faire au Père, et vous, vous ne pouvez rien faire d'autre que de me mettre à mort puisque votre père est meurtrier ap'arkhês (principiellement et par origine). » (d'après Jn 8, 38-44).Il faut constamment le repérer et essayer d'entendre cela.

      ●   Verset 13. Le thème de la joie.

« 13Mais maintenant, je viens vers toi et je dis ces choses dans le monde pour qu'ils aient ma joie parfaitement accomplie en eux-mêmes. »« Maintenant… je dis ces choses… pour qu'ils aient ma joie » sont des thèmes que nous avons rencontrés, aussi bien le thème du dire par avance que le thème du pneuma (de l'Esprit) qui conduit à la totalité de la vérité. La joie est un des noms de la résurrection, le thème de la joie intervient à plusieurs reprises dans les chapitres 14 à 17. Je ne l'ai pas commémoré comme un des thèmes fondamentaux[7] mais plutôt comme la tonalité fondamentale. Le rapport de la joie et de la tristesse – la tristesse du départ du Christ, la joie de la résurrection – est traité dans le chapitre 16 à propos de l'heure de la femme. La joie est un des noms de la résurrection.

      ●   Versets 14-16. « Être dans le monde » et « être du monde »

« 14Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs puisqu'ils ne sont pas du monde selon que moi je ne suis pas du mondeCe verset traite à la fois de la situation pré-pascale des apôtres et de la persécution de la première communauté chrétienne par les Judéens. La persécution est en similitude de la posture de Jésus : ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi, c'est un thème déjà développé au cours du chapitre 15.

C'est le moment où se précise de façon claire la distinction entre « être dans le monde » et « être du monde ».

N'oublions pas, pour une phrase comme celle-là, que le monde, chez Jean, ne signifie pas ce que nous appelons le monde, mais cette situation de vie dans laquelle nous sommes et qui est régie par la mort et le meurtre, c'est-à-dire par l'avoir à mourir et par l'aspect excluant qui est constant chez nous[8]. Or, notre destinal, notre être profond, notre avoir à être, n'est pas inclus, compris, bloqué, dans notre être natif au monde. Notre véritable semence, c'est le désir de Dieu. Chez les Anciens il y a un rapport très étroit entre le désir et la semence au sens sexuel du terme. Naître de Dieu, être engendré de Dieu est à prendre au sens rigoureux. L'Évangile n'est pas du tout la révélation de ce qu'un dieu nous a créés. L'Évangile est révélation que nous sommes enfants de Dieu. C'est à prendre en un sens rigoureux.

Le verbe haïr, chez Jean, ne désigne jamais un sentiment et un sentiment éventuellement violent comme, chez nous, la haine. Haïr, c'est rejeter, c'est ne pas connaître, ne pas reconnaître, ne pas accueillir. Autrement dit, c'est un mot générique et non pas spécifique de telle ou telle nuance psychologique. Comme dans la phrase : « si quelqu'un ne se hait pas », il ne s'agit pas d'avoir de l'animosité violente contre soi, il s'agit de prendre distance par rapport à son je natif.

15Je ne demande pas que tu les tires du monde mais que tu les gardes du mauvais. » Ils doivent être gardés du mauvais, de même que dans le Notre Père nous disons « Tire-nous du mauvais » (= délivre-nous du mal).

16Ils ne sont pas du monde comme, moi-même, je ne suis pas du monde. » Ce verset reprend la distinction énoncée au verset 14 : être dans le monde n’est pas être du monde.
« Être dans » a deux sens : être en son propre ce qui signifie l’Esprit est en nous ; être dans le monde, un lieu qui n’est pas son propre, c’est être en exil. Or comme le dit Jean, « nous avons été transférés de la mort à la vie », de ce monde au monde christique.

      ●   Versets 17-19. Le thème de la consécration.

Le verset 17 a été annoncé au verset 11 dans l'expression : « Père sacré… ».

« 17Consacre-les dans la vérité. Ta parole est vérité. 18Selon que tu m'as envoyé vers le monde, moi aussi je les envoie vers le monde 19et je me consacre moi-même pour eux en sorte que, eux aussi, soient consacrés en vérité. » Qu'est-ce que ce terme de sacré vient faire ici ? De quoi s'agit-il ?

Pourquoi est-ce qu'ici je ne me contente pas de « sanctifie-les », comme on traduit habituellement, ou aussi de « Que ton nom soit sanctifié » dans le Notre Père? C'est parce que la sainteté, bien qu'elle soit théologale, est néanmoins toujours énoncée dans le langage de l'éthique, et, du coup, elle en subit les carences. Quand saint Thomas d’Aquin, faisant l’étymologie du mot sacramentum, dit : « sacrum id est sanctum », il est tout à fait fondé à le faire parce que les deux termes latins ont à peu près la même signification fondamentale. Mais nous héritons de cela que le saint a ensuite été médité dans le langage de l’éthique, dans celui des vertus. Il y a dans cette moralisation une grande déperdition de la vigueur de ce que peut signifier le terme de saint.

Je préfère donc employer le terme de sacré… à condition bien sûr qu'on n'ait pas investi le terme de sacré à partir de la psychologie du sacré ou à partir de la sociologie du rite. Il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de prendre acte du fait que le mot de sacré est quelque chose qui n'a pas de sens dans notre discours. La chose la plus précieuse pour ouvrir une méditation sur le sacré, c'est de mesurer l'ignorance radicale que nous avons de ce mot-là, son absence dans l'organisation de notre pensée. Il est de longue date toujours employé de façon romantisée ou psychologisée alors qu'il ne désigne rien de cela originellement bien sûr.

D'autre part je serais très réticent devant quelqu'un qui tenterait une définition du sacré qui soit valable partout et toujours, pour toutes les sources comme cela se fait couramment, et même pour une phénoménologie du sacré. Il faut essayer d’entendre quel est le sacré dont il est question dans l’Évangile et puis par ailleurs quel est le sacré dans d'autres sources. Ce n'est pas à partir de la hauteur des conjectures de l'interprétation psychologique telle que l'Occident peut la produire aujourd'hui que ce que signifie le mot sacré peut être abordé de façon utile.  

Ce qui est clair, c'est que le sacré a part avec ce qui est le cœur de l'annonce évangélique. Tout le sacré est de l'ordre d'une certaine proximité par rapport à ce que désigne le mot de résurrection.

      ●   Deuxième lecture des versets 17-19.

« 17Consacre-les consacrer c'est oindre de pneuma – dans la vérité» : c'est du pneuma dont il est question ici car le pneuma est toujours "le pneuma de la vérité" chez Jean, c'est-à-dire le pneuma qui est vérité.  

« Notre Père qui es aux cieux, que ton Nom (ton Fils) soit consacré, que ton règne vienne » : le règne ici c'est le pneuma, et ça joue en même temps avec le roi messie, le roi oint  Nous avons là les trois premières invocations du Notre Père, et ce sont les premières données trinitaires[9].

J'ai dit que le pneuma est la vérité, et ici on trouve : « Ta parole (ton logos) est vérité ». Ah bon ? Mais justement, en cela Esprit (pneuma) et Fils (Logos) sont le même. Il faudrait reméditer le rapport du deux (ou du trois) et de l'un dans la Trinité[10].

« 18De même que tu m'as envoyé vers le monde, moi je les envoie vers le monde. » Les envoyer vers le monde, c'est les envoyer à la mort, parce que le monde est régi par le Prince de ce monde.

« 19Et c'est pour eux que je me consacre moi-même Je me consacre, c'est-à-dire j'accomplis mort-résurrection puisque le sacré se pense à partir de mort-résurrection.  J'accomplis ce sacré moi-même – pour qu'ils soient, eux aussi, consacrés dans la vérité. » Il y a donc un rapport entre la résurrection de Jésus et la résurrection ou la consécration des siens.

En effet tout ceci est énoncé dans la demande de glorification, l'autre mot, mais tous ces mots, à force de se frotter les uns aux autres, s'imprègnent. « 1Glorifie ton Fils, ce qui est que le Fils te glorifie, 2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute chair (toute l'humanité) en sorte que, tous ceux que tu lui as donnés, il leur donne vie éternelle. »La résurrection demandée par le Christ est-elle une résurrection qui concernerait simplement Jésus lui-même ? Le "je" qui prie ici, le "je" christique, le "je" de résurrection est le grand "Je". Quel est le rapport du grand "Je" christique et de ce que nous appelons je ? C'est une question que nous avons touchée et qui sera un des chemins pour la question de l'un et des multiples, du Monos et des tekna (les enfants)[11].

 

COMPLÉMENT. Deux questions-réponses[12]

1/ Se consacrer, se sacrifier ?

► Cette croyance qu'être du Christ c'est se consacrer et même se sacrifier à son service et à celui des autres resurgit souvent en moi. Et comme je peine à entendre ce que "action de Dieu" veut dire, je me dis que Dieu n'a d'actes que ceux de nos mains en inspirant nos cœurs.

J-M M : Je dirais plutôt que « Dieu a aussi comme actes ceux de nos mains ». Par ailleurs il faut entendre qu'une expression comme "se sacrifier" est pleine d'ambigüités. « Mon petit garçon, je me suis assez sacrifié pour toi », ça devient même un chantage. Se sacrifier est devenu une expression très banale. Autrement dit, il faudrait plutôt la prononcer de façon attentive et seulement dans un contexte où ça ne risque pas de s'entendre de la façon banale.

 

2/ Le mandat du Christ.

► Que veut dire « Je me consacre pour eux » ?

J-M M : Il reçoit la christité mais il reçoit le don d'acquérir la christité au prix de sa mort. Il lui est donné le mandat (la disposition) d'avoir à mourir pour l'humanité, et il acquiesce pleinement à ce mandat.

Le mot entolê que j'ai traduit par mandat est traduit habituellement par "commandement". Il n'y a qu'un seul commandement et il est double comme toujours, puisque que pour être parfaitement un, il faut être deux. Il y a un seul commandement et, dit Jésus, le second lui est égal : « aimer les frères »[13], donc c'est la même chose en deux formulations différentes. C'est parce qu'il n'est pas un commandement parmi d'autres, mais qu'il est "le" commandement, c'est-à-dire qu'il récapitule tous les autres, qu'il a tous les autres en lui. La liste des préceptes est périmée finalement comme insuffisante pour le salut : on n'est pas sauvé parce qu'on observe les préceptes. C'est le grand thème de Paul.



[1] Pour l'unité de l'isolat, J-M Martin prend souvent l'exemple de la pierre. Sur la méditation du deux voir le cycle Plus on est deux plus on est un (tag PLUS 2 PLUS 1).

[3] J-M Martin a montré dans une rencontre antérieur que les versets 14-17 sont régis par ce qu'il appelle le thème quadriforme : agapê, garde de la parole, prière, don du pneuma. Cf Jn 14, 15-16: les 4 formes de la Présence du Ressuscité. Écriture musicale de Jn 14-17 .

[4] Le Notre Père est médité dans Le Notre Père en Mt 6, 9-13, lecture à la lumière de saint Jean et saint Paul, mais ce que dit J-M Martin ici n'y est pas développé.

[5] Le cercle du zodiaque.

[7] Cf note 3.

[11] C'est le thème de l'année suivante.

[12] Ces deux questions viennent de la session sur le sacré qui a eu lieu en septembre 2015.

[13] « Un scribe…  interrogea Jésus : " Quel est le premier de tous les commandements ?" Jésus répondit : "Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est Seigneur unique et tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Voici le second: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Plus grand que ceux-là il n'y a pas de commandement". Le scribe lui dit : "Bien, Maître, avec vérité tu as dit qu'unique il est et qu'il n’en est pas d’autre que lui". » (Mc 12, 28-32).