Les chapitres 14-16 de saint Jean constituent ce qu'on appelle le discours après la Cène et le chapitre 17 est la grande prière de Jésus. Il est difficile de trouver une organisation dans ces chapitres alors qu'en fait ils sont d'une composition rigoureuse et précise. Ils comportent un énoncé thématique qui se trouve en Jn 14, 15-16. Après avoir étudié de façon très rigoureuse cet énoncé J-M Martin a repris les versets 1 à 14 qui comporte un dialogue entre Jésus et ses disciples, dialogue ponctué par les questions de Thomas puis de Philippe.

 

 

Chapitre I

Jn 14, 1-16

Présence quadriforme

Premiers dialogues Jésus - disciples

 

1) Présentation du parcours.

Nous n'en sommes pas encore à l'intro-duction, c'est-à-dire à la prétention d'être intro-duits à l'intérieur de la question. Nous allons tenter plutôt une approche, une approche du seuil de la question, essayer d'y séjourner un peu avant d'y entrer, avant de franchir le pas de la porte. Il faut en premier repérer les mots essentiels portés par la question. C'est très simple : pour une fois, la proposition[1] a été assez bien rédigée !

a) Les mots essentiels : présence et expérience.

Nous avons, d'une part le mot de présence – absence ou présence – et d'autre part le mot souligné dans la sous-question : une expérience. Deux mots, présence et expérience, qui vont réclamer de notre part un temps de préparation, de réflexion préliminaire, et ce sera la tâche que je vous confie pour cet après-midi. Nous allons, dans un premier temps, nous en tenir au mot expérience. Qu'appelons-nous expérience ? Quels sont les différents sens de ce mot ?

Pour préciser un mot, il est toujours bon de penser le mot qui vient spontanément avec celui-ci, soit comme un contraire auquel il s'oppose, soit comme un synonyme, soit comme un complémentaire. Partagez entre vous sur ce sujet. Vous trouverez sans doute des réponses diverses. Rassemblez-les et nous les recueillerons ensemble ce soir. Donc je vous ai fourni la tâche, maintenant je reviens à notre texte.

      ●   Présence.

Habituellement, la question la plus courante en Occident est celle de l'existence de Dieu, pas de la présence de Dieu. Qu'est-ce qui fait la différence entre ces deux formulations ? Plus exactement, la question de la présence de Dieu s'est posée aussi, mais dans un champ autre que celui de la question de l'existence.

La théologie traite de la question de l'existence de Dieu. Sur la présence de Dieu, où trouverait-on des renseignements ? Dans la théologie ? Non, encore que la question y soit posée, mais elle n'est pas dominante. Où trouverait-on cela ? Chez les mystiques.

Que signifie en Occident cette disjonction entre la théologie et la mystique ? Est-elle de l'origine de ce que nous appelons le christianisme, c'est-à-dire dès l'Évangile ? Ou, au contraire, est-elle un produit de l'histoire de la pensée occidentale ? Il peut être intéressant de poser la question. Vous pourriez avoir la curiosité d'aller voir, par exemple, une page de maître Eckhart ou bien de sainte Thérèse, la grande Thérèse d'Avila : pages du château, des demeures[2]. Ce ne sont que quelques exemples. Il y a toute une tradition mystique très complexe, très complète, très riche. Bien sûr, ce n'est pas le chemin que, directement, nous allons prendre, puisque nous nous intéressons à la question de la présence de Dieu et de l'expérience qui s'en fait dans l'Évangile même. Mais, il n'est pas inutile de s'informer latéralement sur, aussi bien, l'histoire de la théologie que l'histoire de la mystique.

      ●   Expérience.

La deuxième partie pose la question : « En quel sens ? – En quel sens peut-on dire… ? » Sans doute le mot expérience a-t-il des sens divers, nous le soupçonnons bien, mais la question est double : c'est la question de l'âge apostolique : les disciples ont-ils fait une expérience ; et en quel sens y a-t-il eu une expérience qui soit une expérience de Dieu ?

Ce mot de Dieu, je le souligne, parce qu'on pourrait dire qu'ils ont fait une expérience de Jésus, ils l'ont rencontré, etc. Voilà un détour qui, pour nous, peut-être, serait quasiment suspect. Comment se fait-il que nous allions à un texte pour parler de la présence ? Aller à un texte et à un texte lointain, c'est faire un détour par rapport à quelque chose qui devrait être im-médiat, sans médiation, sans détour. Ce devrait être : expérimenter la présence. Et le mot Dieu dit assez bien quelque chose d'universel et de proche, censément, qui devrait s'expérimenter indépendamment de ce retour à un passé lointain, à des événements, des épisodes.

Ce que je dis là évoque la tendance que certains ont, de nos jours, à aller rapidement à une expérience intime qui ne fasse pas le détour par ce qu'ils appellent les religions, pas même le détour par l'expérience apostolique. Sentez-vous cela ? Ce détour paraît même répulsif par rapport à l'immédiateté de l'expérience, la simplicité, la pureté d'une certaine expérience spirituelle qui, par nature, devrait être intérieure – mais que veut dire le mot intérieur ? Elle ne devrait pas avoir à se rapporter à des choses comme l'histoire, etc. On comprend bien la question, je pense.

En fait, nous n'allons pas faire une théologie sur le thème : présence et/ou absence de Dieu, nous allons essayer d'en faire l'expérience, c'est-à-dire que notre séjour ici est un parcours. Le mot de parcours vous paraît venir de façon indue, mais nous verrons que la notion de parcours est de l'essence même de l'expérience. C'est même la signification de ce mot. Mais là j'anticipe sur des choses qui restent à venir et je le souligne pour l'instant afin d'éviter des déceptions : si, le premier jour, je n'entends rien, si j'ai l'impression qu'on ne va pas du côté que j'espérais…  Patience, c'est-à-dire pâtissons !

Est-ce que pâtir a à voir avec l'expérience ? Est-ce que épreuve a à voir avec expérimenter ? Ah ! Expérimenter, est-ce la même chose qu'expérience ? Nous sommes loin du compte, nous avons beaucoup à préciser progressivement avant d'entrer dans la question proprement dite.

b) L'expérience apostolique.

Le Christ et cinq apôtres, circa 1937, Georges Rouault

Alors, en quel sens les disciples ont-ils fait une expérience de Dieu ? C'est une question qui, à première vue, en elle-même, ne devrait pas faire problème puisque nous avons commenté je ne sais combien de fois le commencement de la première lettre de Jean. C'est le "nous" apostolique.

« Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, que nos mains ont touché (tâté) au sujet de la parole de vie (la parole de la vie)… » Ici, il s'agit bien d'une expérience. Ce sont les mots d'une expérience, en tout cas : entendre, voir, toucher. Mais ce n'est pas l'expérience au sens banal du terme : ce qu'il s'agit d'expérimenter, ou, en tout cas, ce qui est l'objet de l'expérience, c'est la parole de la vie.

Il ne faut pas croire que, par ces verbes, saint Jean fasse allusion directement au fait qu'il ait eu des conversations avec Jésus, qu'il l'ait vu se mouvoir, qu'il l'ait touché de près. – Mais, puisqu'à la Cène il repose dans le giron de Jésus ? – Ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce dont il est fait expérience, c'est de la parole de la vie. Que veut dire le mot entendre, le mot voir et le mot toucher, désormais, quand il s'agit de cela ? On voit en quoi la question est différente ?

Nous savons que la vie, chez Jean, c'est la résurrection de Jésus. Il s'agit d'entendre, voir et toucher la dimension ressuscitée de Jésus. Évidemment, le mot de résurrection, ici, ne s'entend pas simplement de ce qu'il évoque spontanément pour nous : quelque chose comme le retour à la vie de quelqu'un qui était mort. Le mot résurrection a une autre ampleur. Mais laquelle ?

Donc tout ceci est pour l'instant sur mode d'interrogation, de question. Cela contribue à préciser le champ de ce qui va nous retenir.

c) Notre expérience.

 « En quel sens pouvons-nous, nous-mêmes, aspirer à une telle expérience ? » Autrement dit, quel est le rapport entre l'expérience apostolique et nous-mêmes ? C'est contenu également dans le texte que je viens de citer, le début de la première lettre de Jean.

« Ce que nous avons entendu… nous vous l'annonçons – ils annoncent qu'ils ont eu une expérience, cela ne constitue pas, chez nous, une expérience, ça donne connaissance extérieure de ce que quelqu'un d'autre a eu une expérience ; oui mais – nous vous l'annonçons pour que vous ayez koïnonia (que vous ayez communion) avec nous, et cette communion est avec le Père et avec son fils Jésus Christ. »

Qu'est-ce que cette communion en nous avec le Père et son fils Jésus-Christ ? Est-ce simplement l'écoute de ce qui a constitué pour d'autres une expérience, ou est-ce quelque chose qui constitue une expérience en nous ? Et en quel sens ? On voit la question ?

d) Poursuite de la réflexion sur "présence" et "expérience".

Pour l'instant je ne voudrais pas en dire plus parce que je veux attendre que nous ayons ensemble éveillé les différents sens possibles du mot expérience et du mot présence[3]. Ces deux mots sont corrélatifs, ils ont un rapport entre eux. On a des idées sur l'existence de Dieu, mais on fait l'expérience de la présence de Dieu. Ceci pour marquer l'unité qu'il y a entre le titre et le sous-titre.

Le sens de la réflexion que vous nous demandez, est-ce que c'est expérience de Dieu ou expérience humaine ?

J-M M. : Il faut commencer d'abord par les sens possibles du mot expérience. Et nous nous acheminerons ensuite vers, par exemple, quelque chose comme expérience de Dieu ou expérience spirituelle. Expérience spirituelle, voilà un mot qui fait fureur, mais de quoi s'agit-il ? Le mot spirituel n'est pas de notre texte ici, mais sera nécessairement suscité par les textes que nous allons lire. Cet aspect-là, bien sûr, fait partie essentielle de notre visée. Mais c'est le terme du chemin. Autrement dit, les différents sens du mot expérience nous intéresseront aujourd'hui.

e) Lecture annoncée de trois ou quatre chapitres de saint Jean.

Il y a, dans notre intitulé, un petit point que je n'ai pas lu. C'est : « D'après saint Jean, chapitre 14 à 16 (ou 14 à 17) ». Bien sûr, nous allons travailler à partir de Jean et lire. Lire, c'est une expérience, si une expérience est une traversée et une fréquentation. Nous allons fréquenter et traverser un texte. Il est beaucoup trop long et trop complexe pour une simple session[4]. Je ne sais pas si vous l'avez lu par mode préparatoire. Je vais, dans le temps qui me reste ce matin, m'occuper d'un élément de ce texte, puisque je ne veux pas réfléchir davantage sur le mot de "présence". Nous allons donc faire un travail sur le texte.

Les chapitres 14 à 16 constituent ce qu'on appelle le discours après la Cène, le chapitre 17 étant la grande prière de Jésus. Ces chapitres laissent une impression à première vue complexe, désordonnée. Il est difficile d'y trouver une organisation, un sens, alors qu'ils sont d'une composition extrêmement rigoureuse et extrêmement précise. Ils comportent un énoncé thématique. Je vais indiquer cet énoncé et puis, à la mesure des jours, nous serons amenés à voir comment il se développe, et sur quel mode, dans chaque chapitre.

 

2) L'énoncé thématique (Jn 14, 15-16).

Les apôtres et l'absence de Jésus

a) Réflexions préliminaires.

L'énoncé thématique est précédé par du trouble. En effet, le chapitre 14 commence par : « 1Que votre cœur ne se trouble pas. » On aperçoit tout de suite que ce trouble est provoqué par l'annonce d'une absence : « Je m'en vais, et là où je vais vous ne pouvez venir. » (d'après Jn 13, 33). En quoi consiste cette absence ? Comment cette absence est-elle la condition d'un autre mode de présence ? Voilà ce qui conduit. Ensuite, le trouble a suscité des questions : la question de Thomas, la question de Philippe. Et la réponse de Jésus, qui dit en quoi consiste la présence, se concentre dans l'énoncé de quatre termes, un thème quadriforme, comme une phrase montante, une phrase descendante, la reprise de la montée et celle de la descente. Cela fait un beau couplet, un couplet en quatre points. C'est la phrase que nous allons étudier aujourd'hui de façon absolument technique, rigoureuse. Et je le redis : nous verrons ensuite comment ce thème se développe dans l'ensemble des chapitres. Car ils sont tout entiers portés par la gestion de cette question de l'absence de Jésus qui est la condition – ou peut-être simplement l'envers – d'une véritable autre présence.

      ●   Présence de Dieu ou de Jésus ?

Vous me direz : mais il ne s'agit pas de l'absence ou de la présence de Dieu, il s'agit de l'absence et de la présence de Jésus. Oui, mais justement, le chapitre a pris soin, dès le début, de nous faire entendre que : « Qui me voit, voit le Père. » (Jn 14, 9). Autrement dit, ce qui est de la présence de Dieu est tout entier vécu dans la présence et l'absence christique. C'est la difficulté que je soulignais tout à l'heure quand je disais que nous avons affaire ici à un apparent détour qui n'est pas la question immédiate de la présence de Dieu. Ceci fait problème. Un problème, il faut l'apercevoir et ne pas se contenter de le pressentir de façon sourde. Il faut le nommer, il faut le pâtir, le porter, l'endurer. Et il faut voir quelles richesses il recèle. Tout cela reste encore en suspens.

      ●   Une écriture musicale.

Ceci étant dit, nous laissons de côté cet aspect de la question pour regarder ce verset de façon très technique. Nous ne sommes pas encore entrés dans la question, tout cela est préparatoire, et nous regardons maintenant très attentivement les versets 15 et 16 du chapitre 14.

En principe, le thème est indiqué dans les débuts, après une introduction. Nous verrons d'ailleurs que c'est une écriture très musicale. Effectivement, l'introduction qui conduit au thème est une introduction cheminante,  comme nous en trouvons dans les introductions des premiers mouvements de quatuors chez Beethoven. Le neuvième quatuor est très caractéristique pour cela. Il commence par une recherche apparemment tâtonnante jusqu'à ce que se décide le thème. Ici, c'est un thème quadriforme. Une fois que le thème est dessiné, il peut être développé. En quoi consiste ce développement dans la forme sonate ? En ce que des éléments du thème sont repris et modifiés, et c'est ce qui se passera dans la suite du texte. Dans ces chapitres, un des quatre éléments est à chaque fois dominant, mais, à l'intérieur de chacun de ces développements se trouve un rappel des autres éléments. On se demande parfois ce que ça vient faire là, mais cela obéit à cette structure de rappel. Nous allons le voir dans le détail du texte.

Un très bel exemple de cette structure d'écriture se trouve dans la 17ème sonate pour piano, opus 30 n° 2, de Beethoven, qu'on appelle La tempête. Dans le deuxième mouvement, vous avez une sorte de préparation : pratiquement les éléments du thème à venir sont pré-audibles ; et puis vous avez la phrase qui vient. Une fois qu'elle est posée, on a liberté pour des développements successifs. Et puis revient cette phrase, et enfin il y a une coda… C'est de la structure même de notre texte.

b) Jn 14, 15-16. La présence quadriforme.

Nous prenons ici le thème : « 15Si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions[5] (on peut dire : vous garderez ma parole), 16et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre paraklêtos… 17le pneuma de la vérité. »

      ●   Premier élagage.

Le travail sur le texte va consister, premièrement, à détruire quelque chose qui s'imposerait peut-être, ou risquerait de s'imposer à notre écoute : « si tu m'aimes, mon petit garçon, tu feras ce que je te dis – si vous m'aimez, vous garderez mes commandements – et en récompense, je demanderai à ton père, et il te donnera en cadeau – pas l'Esprit Saint – une bicyclette. » Nous avons ici le parfait chantage, chantage à l'affection. Ma grand-mère était près de cela, mais elle était excellente. J'exagère, mais la phrase : « Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements » risque d'être fort mal comprise.

Seulement, nous savons que, chez Jean, les causales ne sont pas des causales, les finales ne sont pas des finales, les conditionnelles ne sont pas des conditionnelles. Donc, ici, nous n'avons pas affaire à une condition qui commanderait une conséquence. Vous vous rappelez avoir entendu cela ? Vous seriez capables de le justifier ? Peut-être pas encore. Nous allons le redire. C'est très clair pour les finales : par exemple le mot hina, qui signifie en grec "afin que", ne signifie évidemment pas "afin que" dans bien des cas chez saint Jean. Il indique simplement la direction vers laquelle va quelque chose, et non pas le calcul du moyen pour la fin (proposition finale). « Car c'est en ceci que consiste la vie éternelle, qu'ils te connaissent » (Jn  17, 3) : dans le grec, c'est "afin qu'ils te connaissent", mais non : "c'est en ceci que…"[6].

Donc nous allons apprendre à entendre dans une certaine égalité les différents termes, et le premier travail consiste à élaguer les conjonctions de subordination.

« Je prierai le Père » : ce n'est pas en récompense, ça n'ajoute pas quelque chose. « Et il vous donnera » : ce n'est pas non plus une conséquence. Il faut donc effacer tout le régime condition /conséquent qui a l'air, à notre oreille, de constituer la structure de cette phrase.

      ●   Deuxième élagage.

Il faut effacer encore autre chose : le rapport sujet/complément. « Vous me aimez » : vous et me ne sont pas importants. « Ma parole (ou mes dispositions) » : ma n'est pas important. « Je prierai » : ce n'est pas Jequi est important. « Il vous donnera » : ce n'est pas vous qui est important.

Qu'est-ce qui permet de dire cela ? C'est qu'il y a tout un cheminement au long de ces chapitres. On lit, par exemple, à propos de "je prierai" : « Je ne dis pas que je prierai, mais vous prierez le Père vous-mêmes, etc. » (d'après Jn 16, 26). Autrement dit, nous laissons de côté qui prie, et nous gardons comme épure de ce texte quatre substantifs : agapê (aimer) ; garde de la Parole ; prière ; venue ou présence de l'Esprit. Nous avons là quatre noms qui répondent à la question : en quoi consiste la présence de Dieu : agapê ; garde de la Parole (il faudra en préciser le sens) ; prière ; présence de l'Esprit (don de l'Esprit).

Qu'est-ce que nous avons fait ? Au fond, nous avons accentué le sémantique par rapport à l'articulaire. Nous avons laissé tomber les articulations grammaticales pour retenir la signification des mots qui parlent par eux-mêmes, selon leur sens du point de vue sémantique, pas du point de vue syntaxique. Ce travail, une fois fait, corrige ensuite notre façon d'entendre la phrase même, si on la relit telle qu'elle est écrite.

Agapê – garde de la Parole – prière – don de l'Esprit.

Bien sûr, ces mots-là demandent à être, en eux-mêmes, examinés. Nous n'entendons pas forcément, à leur simple énoncé, ce qu'ils sont amenés à dire.

      ●   Un unique thème quadriforme.

Pour revenir à la structure d'ensemble de ces chapitres, vous avez en effet quatre développements : un qui est commandé par la notion d'envoi de l'Esprit ; un qui est commandé par la prière ; un qui est commandé par l'agapê ; un qui est commandé par la garde de la Parole. Mais, à chaque fois, les autres sont rappelés. Tel est le mode de développement de cette donnée thématique fondamentale. Nous avons là l'énoncé d'un thème quadriforme. Or cet énoncé à quatre termes ne comporte néanmoins qu'une seule réponse, c'est-à-dire que les quatre termes disent la même chose. Ce principe d'écriture typiquement sémitique, l'écriture hendyadique, consiste à dire une seule chose en deux termes, et ici, elle est redoublée.

L'exemple du redoublement est classique, vous l'avez à l'oreille dans tous les psaumes, même quand la vierge Marie reprend la structure psalmique pour dire : « Magnificat  anima mea dominum (Ma psychê exalte le Seigneur) et exultavit spiritus meus in Deo salutari meo (mon pneuma exulte en Dieu mon sauveur). » Ma psychê / mon pneuma : c'est deux façons de dire "je" ; exalter / exulter : ce sont deux verbes qui signifient la même chose ; le sauveur et le Seigneur : c'est le même.

La poétique hébraïque est faite essentiellement – indépendamment d'autres structures complexes comme dans toute poétique – sur une rime de sens, pas une rime de son, mais une rime de sens. Dire deux fois le même, presque le même : oui, il y a une raison.

 Et cela concerne donc les deux stiques :

  • le premier : « si vous m'aimez, vous garderez ma parole » ;
  • et le deuxième : « je prierai le Père, il vous donnera le pneuma ».

Les deux disent la même chose, mais parce que, déjà, les deux éléments de chacun des stiques disent la même chose.

– Dans le premier stique, l'agapê dit la même chose que la garde de la parole. En effet, la parole essentielle qui est une disposition, c'est : « tu aimeras ».

– Dans le second stique, « Je prierai le Père, il vous enverra le pneuma » : la montée du Christ, c'est la même chose que sa descente sous forme de pneuma, sous forme de Ressuscité. Qu'il s'en aille, qu'il vienne à nous, c'est le même. Il s'en va sous un certain aspect signifie qu'il vient sous un aspect plus intime et d'autant plus universel.

Nous en avons confirmation par le commentaire qui se trouve plus loin : « Il vous est bon que je m'en aille car si je ne m'en vais, le pneuma ne viendra pas » (D'après Jn 16, 7). La mort de Jésus, c'est sa résurrection. Son absentement n'est pas simplement la condition, mais la vérité de son authentique présence

      ●   Prendre conscience de la distance du texte.

Apparemment, j'ai fait subir à ce texte une épreuve, un dur travail. Je l'ai manipulé. Mais s'agit-il d'une manipulation ou s'agit-il d'essayer d'entrer plus profondément dans la parole, plus profondément que ce qu'elle donne à entendre à une oreille qui n'est pas soucieuse du mode d'écriture ? La lecture que nous faisons ici est soucieuse de prendre distance d'avec une écoute immédiate, une écoute spontanée que la différence, la distance qu'il y a entre cette parole et nous ne suffit pas à cautionner.

Il ne faudrait surtout pas croire qu'il existe du causal, du final, du conditionnel en tout lieu et toute culture. Les quatre causes, c'est le b.a.-ba de la métaphysique d'Aristote, c'est le propre de notre Occident. Mais cela ne constitue pas une écriture de type sémitique. Donc, prendre conscience de la distance du texte… Je vous dirais même cette chose : il vous est bon que le texte s'en aille pour qu'il vienne, pour que nous soyons conscients de son absence, plus exactement de son éloignement ; que nous ne le prenions pas pour un texte familier. C'est un texte très étranger. L'Écriture est très étrangère, c'est la condition pour qu'il y ait proximité avec ce qu'il y a d'étranger en nous-mêmes.

      ●   L'absence comme présence.

Alors, je récapitule. La question était : quoi de l'absence et de la présence ? La réponse est : c'est l'absence qui est la présence même. Les modalités, les noms qui signent cette présence authentique – et non plus la courte présence que les disciples avaient avec Jésus, la présence mortelle, psychique – cette présence sans doute intime, c'est : l'agapê, l'écoute de la parole (la garde de la parole), la prière, le don de l'Esprit.

Le mot prière, je le prends parmi les quatre ici pour illustrer un point qui nous concerne particulièrement : on disserte sur l'existence de Dieu, alors que la prière s'adresse à Dieu, elle ne cause pas sur Dieu. La théologie dit "il", la prière dit "tu". Or, nous savons que, dans nos langues, je-tu-il, ce qu'on appelle des pronoms personnels, sont issus d'adverbes de lieu : il, c'est le lointain ; tu, c'est le proche ; je, c'est l'intime.

Il y a nécessairement tout une symbolique du lieu, comme il y a une symbolique du temps, qui est impliquée par le mot de présence. Or nous savons que les questions fondamentales de l'écriture de Jean sont rapportées à la question où ?, donc au lieu. « Où demeures-tu ? », c'est la première question qui est posée à Jésus au chapitre premier. Jésus ne cesse de dire : « D'où je viens et où je vais. » D'où je viens ? est la même chose que De qui je suis fils ? Donc, c'est tout à fait essentiel pour sa détermination. Marie-Madeleine pose la question : « Où l'as-tu posé ? » etc. On n'en finirait pas de mettre cela en évidence[7].

Que la question essentielle soit une question qui est réputée chez nous circonstancielle, cela change tout. Le "où" n'a pas le même sens. Car, dans notre grammaire – qui est issue de la logique d'Aristote et de sa métaphysique même – dans notre grammaire, la question du lieu est une proposition circonstancielle de lieu. Ici, c'est la question essentielle. Le mot de présence lui-même est un mot qui a trait à la fois au temps et au lieu : au lieu car présent a à voir avec proche ; au temps car présent a à voir avec maintenant ("le présent"). Sans compter que, dans notre langue, il a en plus la grâce de signifier le don : le présent. Donc nous avons ici tout un champ.

Ce que nous avons fait est vraiment un exercice. Un exercice, ça se répète, ça se reprend. Un exercice est un élément de l'expérience. Bien sûr, il y a l'expérience unique, mais le rapport de la répétition et de l'expérience est une question intéressante. Cela concerne désormais le temps plus que le lieu, mais ce sont des choses qui se tiennent, qui s'entretiennent. Je ne sais pas si cet exercice a été bien fait, mais j'aurais voulu qu'il fût un pur exercice, qu'on en comprenne bien les articulations. On n'en voit pas nécessairement le profit ou la justification pleine maintenant, mais c'est une première chose. Les fruits, on verra plus tard.

Je vais prendre maintenant le début du chapitre 14 et nous verrons que le choix de ce texte se justifie pleinement.

 

3) Premiers dialogues entre Jésus et ses disciples (Jn 14, 1-16)

a) Le processus à quatre termes inauguré par le trouble.

Nous nous proposons de rejoindre notre verset thématique (verset 15) en partant du début du chapitre 14. « 1Que votre cœur ne se trouble pas. » La notion de trouble, de forte turbulence (taraxis), est évoquée ici. Jésus, en fait, prend acte de ce qu'un trouble s'est installé chez les disciples.

S'inaugure un processus qui est structurel chez saint Jean :

  • ce processus commence par le trouble ;
  • le trouble met en mouvement une recherche (zêtêsis) ;
  • la recherche s'élabore en question (erôtaô, je demande, je questionne) ;
  • et la question s'accomplit en prière, en demande adressée.

Nous allons repérer les éléments de ce processus dans la suite du texte, mais c'est constant. Le même processus sera repris et médité au chapitre 16 où le trouble est produit par une parole énigmatique, par l'énigme. Et le chemin va de l'énigme à la parole familière, la parole aisée, car c'est la même ! En effet, quelle différence y a-t-il entre la parole familière et l'énigme ? Simplement que la parole familière, c'est l'énigme entendue. Nous reviendrons sur ce passage du chapitre 16. D'ailleurs, cet élément est tellement structurel de la pensée de Jean qu'il commande des récits comme celui de Marie-Madeleine au tombeau : on trouve les pleurs qui sont l'équivalence du trouble ; la recherche : « qui cherches-tu ? », à laquelle répond la question : où ? (où l'as-tu posé ?) ; cette demande l'amène à faire l'expérience de la présence du Ressuscité, expérience qui est la prière même. Nous avons ce même processus ici. Il faudrait le voir en détail, car beaucoup d'éléments confirment ce que je dis de façon sommaire.

b) L'annonce du départ de Jésus (Jn 13, 36-38).

l'angoisse du départ de Jésus, Berna Lopez

Dans notre chapitre 14, ce qui commande le trouble, c'est l'annonce du départ de Jésus, qui est faite à la fin du chapitre 13 :

« 36Simon Pierre lui dit : “Seigneur, où vas-tu ?” Jésus répondit : “Où je vais, tu ne peux maintenant me suivre, tu me suivras plus tard.37Pierre lui dit : “Pourquoi ne puis-je pas te suivre maintenant, je déposerais ma vie pour toi.38Jésus répondit : “Tu déposeras ta vie pour moi ? Amen, amen je te dis, le coq ne chantera pas que tu ne m'aies renié trois fois.” »

Voilà des éléments troublants.

Cette annonce n'est pas nouvelle. Elle a déjà été faite aux juifs, au chapitre 7 : « 34Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas. Et où je suis, vous ne pouvez venir. » Elle sera reprise au long de nos chapitres. C'est donc un élément constant qui se trouve dans les Synoptiques sous une forme un peu différente, qui est l'annonce réitérée de ce qu'il faut que le Fils de l'Homme souffre, qu'il ressuscite etc., annonce dite du point de vue du Fils de l'Homme, donc de Jésus. Chez saint Jean, c'est dit du point de vue de l'absence creusée par ce départ. Tout cela sera médité successivement et à chaque fois un peu plus profond. La plus haute méditation se trouve au chapitre 16, verset 16 et suivants. C'est cette thématique-là qui est reprise.

c) Premier dialogue entre Jésus et ses disciples (Jn 14, 1-7).

« 1Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. 2Dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de demeures ; sinon vous aurais-je dit que j'allais vous préparer le lieu où vous serez ? 3Lorsque je serai allé vous le préparer, je reviendrai et je vous prendrai avec moi, si bien que là où je suis, vous serez vous aussi. 4Quant au lieu où je vais, vous en savez le chemin.”

5Thomas lui dit: “Seigneur, nous ne savons même pas où tu vas, comment en connaîtrions-nous le chemin ?

6Jésus lui dit: “Je suis le chemin et la vérité et la vie. Personne ne va au Père si ce n'est par moi. 7Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon Père. Dès à présent vous le connaissez et vous l'avez vu”. » (TOB)

      ●   Le verset 1.

« 1Que votre cœur ne se trouble pas. Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. » Le premier mot qui est mis en regard du trouble, c'est pistis, la foi. La foi indique ici une idée de fermeté. Si la taraxis du trouble pouvait être comparée à la taraxis des eaux turbulentes, la pistis aurait pour symbole le roc, la solidité.

Nous avons ici une sorte d'écho d'une opposition bien connue dans les psaumes : la turbulence des eaux et la solidité de Dieu : « Tu es mon roc. » Le mot pistis correspond à l'hébreu 'emet qui est la même chose que amen ou emuna : emuna (foi), 'emet (vérité) et amen, confirmation, fermeté, affirmation. C'est la même racine. La question qui a été ouverte trouve ici sa réponse : que le trouble soit un trouble en vue de la fermeté, de la quiétude : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi ».

Mais ceci ne veut pas dire qu'il y a deux articles de foi : 1) « Je crois en Dieu le Père tout-puissant… » 2) « Je crois en son Fils unique Jésus Christ. » La foi authentique en Dieu – qui est de le reconnaître comme Père – est l'attestation du Fils, car il n'y a pas de fils sans père, mais il n'y a pas non plus de père sans fils. Dieu n'est dévoilé Père que par la manifestation du Fils, et la résurrection – autrement dit, la présence de résurrection – est le dévoilement du Fils comme Fils. Il y a ici quelque chose qui ne va pas de soi à notre oreille, mais qui est le présupposé constant de l'Évangile : la résurrection est la manifestation de la filiation, du Fils comme Fils.

La demande de résurrection, au chapitre 17, sera : « Père, glorifie ton Fils, ce qui est que le Fils te glorifie – entendez : comme Père » : glorifier, c'est-à-dire manifester, manifester comme Fils.

Saint Paul avait dit dans l'incipit de son épître aux Romains : « Déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts. »

Autre attestation, chez Paul également, mais dans les Actes des Apôtres, dans le discours du chapitre 13 à Antioche de Pisidie : « Ce Jésus que vous avez mis à mort, Dieu l'a ressuscité le troisième jour, selon ce qui est écrit dans le Psaume 2 : "Tu es mon Fils, aujourd'hui je t'engendre". »

La résurrection est l'accomplissement de la parole qui dit : « Tu es mon fils. » C'est pourquoi la résurrection est la toute première chose qui soit annoncée, puisque ce qui ouvre l'Évangile, c'est le récit du Baptême, c'est : « Tu es mon fils. »

Ceci, c'était pourbien entendre la phrase : « Vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi. »

La question que nous évoquions se trouve ici touchée d'une façon inattendue et peu satisfaisante sans doute pour votre esprit. En effet, est-ce que pour questionner sur la présence de Dieu il importe de faire le détour par Jésus ?  Or l'Évangile nous dit : Dieu est identifié en son propre de Père pour autant que le Fils, c'est-à-dire le Ressuscité comme Ressuscité, est attesté. La résurrection est même l'expérience apostolique de Dieu.

J'anticipe beaucoup ici, parce que cela appartient au présupposé de notre texte. Nous allons du reste le voir confirmé immédiatement dans la suite du texte.

      ●   Verset 2. Symbolique de l'espace.

Les demeures sont nombreuses

« 2Dans la maison de mon Père, les demeures sont nombreuses. » Une telle phrase confirme que nous sommes dans une symbolique de l'espace : – Où je vais ? – Je vais dans la maison de mon Père. À Saint-Bernard, nous avons passé l'année sur la symbolique de l'espace chez saint Jean. Évidemment, nous avons médité les différentes mentions de la symbolique spatiale. La maison de mon Père est une expression qui se trouve deux fois dans l'évangile de Jean, dont une fois au chapitre 2 à propos du temple de Jérusalem : « Ne faites pas de la maison de mon Père une maison de marchands » ; et une seconde fois ici, du lieu où Jésus va. Vous pourriez me dire que c'est le ciel. Mais la symbolique du ciel est encore plus complexe que la symbolique du temple. Elles ont rapport l'une avec l'autre, mais là où Jésus va, c'est finalement l'insu. Le ciel n'est que la nomination de l'insu. Nous avons dit cela l'an dernier en méditant : « Notre Père qui es aux cieux. » Même saint Matthieu disait : « Quand tu pries ton Père qui est dans le secret (en crypto), dis : “ Notre Père qui es aux cieux.” » Mais ceci se réfère surtout à la parole : « Le pneuma, tu ne sais d'où il vient ni où il va. » (Jn 3, 8).

 La question Où ? se trouve, soit sous la forme « Où demeures-tu ? », soit "vers où tu marches ?", mais les deux sont le même car il n'y a pas de demeure sans marche, et pas de marche authentique sans demeure. Le verbe "demeurer" et le verbe "venir" sont deux verbes qui disent Dieu également : Venir où ? – Vers l'insu. L'insu ouvre ici un espace, un espace bienheureux. L'erreur est de réduire mon être même à ce que je sais de moi. L'essentiel de moi-même est mon insu.

Le texte disait : « Tu ne sais d'où il vient ni où il va, ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma » (Jn 3, 8). Or nous sommes engendrés du Pneuma. Tout homme est séminalement engendré de l'insu. Reconnaître l'insu, c'est la pointe du savoir. Ceci est très important à la mesure où nous aurons à essayer de faire un départage entre le psychique et le pneumatique. Nous aurons à examiner ce qui est d'expérience corporelle, d'expérience psychique. Expérience pneumatique ? Le pneumatique comme tel, au sens rigoureux du terme, n'est pas reconnu dans notre monde. Il est confondu avec le psychique. Quand on dit "expérience spirituelle", souvent, on pense expérience psychique. Or cette distinction est capitale. Elle est structurante, d'où il importe d'avoir un bon repère pour entendre ce que veut dire spirituel ou pneumatique. Et dans l'expérience christique, le spirituel (le pneumatique), c'est précisément l'espace de résurrection.

« Dans la maison de mon Père les demeures sont nombreuses. » Qu'il y ait plusieurs façons d'être auprès de Dieu, c'est sans doute vrai, mais ce n'est pas cela qui est en question. Il s'agit d'un espace pour les multiples, pour la multitude des hommes : la maison de mon Père est un espace pour la multitude des hommes.

Pour cette raison, les premiers croyants ont entendu qu'ils étaient concernés par la parole de Dieu qui ouvre le ciel à la terre et qui ouvre l'Évangile, en disant : « Tu es mon fils ». Ils ont entendu qu'ils étaient enfants de Dieu dans le Fils, que c'était une salutation, une bénédiction patriarcale adressée à l'humanité. « Tu es mon fils » n'est pas simplement quelque chose qui concerne un autre. Nous sommes immédiatement concernés par l'écoute de cette parole. On pourrait montrer cela en détail chez saint Paul.

C'est le début de l'épître aux Éphésiens que nous avons à voir cette année dans un groupe à Paris. Le premier mot : « Béni le Dieu et Père de notre Seigneur Jésus Christ qui nous a bénis dans les lieux célestes en son fils Jésus Christ », c'est la bénédiction patriarcale qui dit "Tu es mon Fils".  C'est la parole qui vient du ciel et dit à la terre « Tu es mon Fils » qui est entendue comme adressée à l'humanité. Là, vous avez quelque chose d'énorme.

Donc, "la maison de mon Père", c'est la demeure des multiples. Vous avez là un vocabulaire qui est véritablement un vocabulaire de l'espace : la maison, la demeure des multiples.

La mention d'espace se poursuit ensuite. « 2Sinon vous eussé-je dit que je vais vous préparer un lieu (topos). » Le mot "lieu", qui appartient au vocabulaire de l'espace, est lui-même plus important que le mot "espace" chez les Anciens, aussi bien grecs que sémites. Du reste, le lieu est un des noms juifs de Dieu : le Lieu (Hamaqom) ; le Nom(Hashem). Le nom et le lieu donnent lieu chez nous aux expressions : au nom de, au lieu de, ce qui est très intéressant à méditer. Or, avoir lieu et donner lieu, c'est probablement la meilleure façon de méditer ce que veut dire être. Avoir lieu, ou, chez les Anciens, avoir corps, ou avoir vêtement, c'est la même chose. La peur d'être nu, c'est la peur de ne pas exister. Ce sont les grands symboles spatiaux de l'habitudo c'est-à-dire du comportement, de l'habitation et de l'habit (du vêtement). Tout cela vient du verbe avoir, un verbe magnifique. Je l'ai déjà dit mais c'est à dessein que je le répète pour que cela prenne place en vous.

      ●   Verset 3a. Symbolique du temps et du lieu.

 « 3Si je vais et vous prépare lieu, en retour je viens – au présent – et je vous prendrai auprès de moi – au futur ? Non, ce futur n'est pas un futur. Dans les langues sémitiques, il y a la distinction entre l'accompli et l'inaccompli, pas la distinction entre passé, présent et futur. Ce sont des aspects et pas des temps. Autrement dit, il faudrait traduire ce futur par un inaccompli : en retour, je viens et je commence à vous prendre auprès de moi. »

Cette symbolique des lieux et des temps est très complexe parce que, dans notre imaginaire il y eut un temps où Jésus fut, un temps où il mourut, un temps où il ressuscita ; et quand nous mourrons, nous ressusciterons, mais pas complètement, puisqu'il faut que le corps ressuscite à la fin des temps, ce qu'on appelle le grand retour, etc. Cette thématique du retour va commencer à s'élaborer au IIe siècle.

Par contre la grande méditation de Jean – c'est vrai chez Paul aussi – consiste à penser dans le même et la messianité, c'est-à-dire la venue de Jésus, et l'eschatologie : « L'heure vient et c'est maintenant » (Jn 4, 23). Autrement dit, cette distance, dans la pensée juive, entre la messianité et l'eschatologie, est, au fond, récusée par la méditation profonde de Paul et de Jean, même si ensuite elle reprend place dans la gestion usuelle du temps de l'Église.

L'Évangile va très loin. L'écoute de l'Évangile aura beaucoup de retard par rapport à ce qui est contenu dans l'Évangile. Des retours en arrière se manifesteront dans beaucoup de domaines. Quand la royauté française est pensée à partir de la royauté davidique, quand le sacerdoce chrétien est pensé à partir du sacerdoce aaronique, nous avons là des retours en arrière. En effet, il est mentionné que Jésus est « un autre prêtre selon le sacerdoce de Melkisédèq, et non selon le sacerdoce d'Aaron » (Hébreux 7, 11). L'expression : « Prêtre selon l'ordre de Melkisédeq » est une parole du psaume 110 qui est reprise et méditée longuement dans l'épître aux Hébreux – preuve que la profonde nouveauté christique est loin d'être entendue.

Penser dans le même et la messianité et l'eschatologie va constituer l'énigme énoncée au chapitre 16 à laquelle je faisais allusion tout à l'heure. D'un mot, pour que ce ne soit pas simplement des mots en l'air, l'énigme consiste en ceci, et elle est tellement subtile que beaucoup de traducteurs ne la voient pas : « Un micron et vous ne me constatez plus, ce qui est, en retour, un micron, que vous me verrez. » (Jn 16, 16). Auparavant, il a été annoncé "un peu de temps" (Jn 7, 33) et "un peu de temps" (Jn 12, 35). Ici ce n'est plus "un peu de temps", c'est "un peu" : un micron, ce n'est plus du temps. « Vous ne me constatez plus » doit se comprendre ainsi : "je suis effacé à vos yeux de chair, à vos yeux qui constatent. Mais c'est précisément pour cela que vous me verrez." Et voir, chez Jean, c'est toujours voir la dimension christique de Jésus, sa dimension de Fils. Ce ne sont pas des temps différents, mais un micron de différence pour la lecture de l'absence comme authentique présence. Telle est la grande énigme qui est annoncée ici, mais pas développée. Il y a une progression dans la méditation sur ce thème. Et comme il y a sans doute plusieurs rédacteurs de l'évangile de Jean – il y a une école johannique – certains textes, sans doute, sont plus approfondis à tel ou tel moment d'écriture de cet évangile. Le thème de la Présence-Absence que nous venons de lire n'est pas développé comme il le sera au chapitre 16.

 « Je vous prendrai auprès (pros) de moi » est encore une façon de marquer qu'il s'agit de la symbolique de l'espace. L'auprès est l'essence même de l'espace. Le près et le loin sont deux des caractéristiques essentielles de l'espace. Il ne faut pas croire que la proximité se mesure en kilomètres, ni en années. La véritable proximité est autre chose, donc la véritable présence sera autre chose sans doute que ce que nous imaginons… La véritable proximité, c'est d'elle qu'il s'agit quand Heidegger dit en substance ceci : « Si nous tous en ce moment nous pensons d'ici même au vieux pont de Heidelberg, nous pouvons  être beaucoup plus proches de ce pont qu'une personne qui l'utilise journellement comme un moyen quelconque de passer la rivière. » C'est une phrase facile à retenir pour essayer de méditer l'essence de l'authentique proximité et de l'authentique présence.

« Et où je suis, vous aussi, soyez. » On ne peut pas trouver de vocabulaire plus spatial que tout ce passage. Tous les mots : la maison, la demeure, le lieu, où, auprès, avec, etc.

      ●   Verset 4. Le thème du chemin.

Alors, dans ce trouble, va surgir une question des disciples, et même deux questions, et puis une troisième au verset 22. Nous sommes bien dans le processus où le trouble engendre la question.

Ici, elle est suscitée par Jésus lui-même qui dit : « 4Là où je vais, vous connaissez le chemin. » Le rapport du lieu et du chemin, c'est-à-dire de la demeure et de l'aller et venir, sont à nouveau en question ici. Au fond, le lieu est le recueil des chemins, l'ouverture est l'aboutissement des chemins. Habiter, c'est avoir la possibilité de marcher, car le chemin dit la libre habitation. Vous avez cela à propos d'une autre demeure qui se trouve au chapitre 10, le chapitre du berger : « Si quelqu'un entre par moi, il sera sauf, et il entrera et sortira » (v. 9). L'habitation, c'est la capacité d'entrer et de sortir. Être dedans sans la capacité de sortir, ce n'est pas une maison, c'est une prison. Et être dehors sans la capacité d'entrer, évidemment, ce n'est pas une maison, c'est le sans-domicile. Entrer et sortir. Dans le chapitre 10, il s'agit de la porte : « Je suis la porte ». La symbolique de la porte est à peu près la même que celle du chemin. Nous avons ici « Je suis le chemin. » Notre façon de demeurer, c'est de marcher.

Chemin et demeure s'entre-appartiennent tellement qu'on ne peut pas évoquer l'un sans l'autre. Dans une petite église du XIe siècle qui était près d'être en ruine, aux alentours de mon pays natal, on a entrepris des restaurations qui ont mis au jour des fresques très fatiguées qu'on a commencé à réveiller. Parmi elles, une très grande fresque de saint Christophe. Or saint Christophe, c'est vraiment le voyage, le chemin, c'est la traversée. Il porte Jésus sur son épaule – nous sommes dans la symbolique médiévale, mais il y a parfois une continuité entre la symbolique médiévale et la symbolique scripturaire –, au fond se trouve une petite maison. Le chemin est indiqué par le fait que la maison est petite et qu'on s'éloigne, car il n'y a pas de chemin sans maison et pas de maison sans chemin. D'où je viens et où je vais.

      ●   Versets 5-6a. La question de Thomas et le "Je suis" de Jésus.

Cette mention du chemin permet à Thomas de poser sa question : « 5"Nous ne savons pas où tu vas, comment pouvons-nous savoir le chemin ?" 6Jésus lui dit : "Je suis le chemin…" »

Nous trouvons ici un des multiples "Je suis" qui sont essentiels à l'évangile de Jean, en particulier : Je suis la résurrection et la vie, Je suis le pain, Je suis la porte, Je suis le chemin, Je suis la lumière du monde, etc. Tous ces "Je" qui nous invitent à essayer de penser l'identité insue de Jésus. Insue, car si quelqu'un définit son identité psychique en disant : « Je suis la lumière du monde », il vaut mieux vous méfier,  non pas tant à cause de ce que veut dire lumière, mais à cause de ce que veut dire "Je" ! Le Je christique, nous l'avons médité en d'autres lieux pendant des années. C'est par là, sans doute qu'il faut commencer. En ce qui nous concerne, au point où nous en sommes, "être le chemin"ne signifie pas être l'itinéraire sur la carte, ni être le chemin tel que tracé sur le sol. Je suis le frayer le chemin, Je suis le marcher le chemin. Je suis le chemin, c'est-à-dire je suis la marche, je suis marcher. Il donne lieu, il donne route. Il est que nous marchions.

« 6Je suis le chemin et la vérité et la vie  » : ce ne sont pas trois choses différentes. Nous avons ici un hendiadys, mot que j'ai déjà employé – c'est même assez curieux, car ici c'est une triade et non pas une dyade. Les hendiadys sont très nombreux chez Jean. Ainsi, "plein de grâce et vérité", "naître d'eau et esprit" : deux mots pour dire une seule chose avec sans doute un micron de différence. Autrement dit, il n'y a même que quand il y a autre, ou bien : il faut un micron d'altérité pour que le mot "même" ait un sens. Ici, parmi les multiples dénominations de Jésus, trois mots disent la même chose, et non pas simplement deux. En réalité, vérité et vie sont déjà un, cela nous le savons. Et ici vérité et vie s'identifient au chemin. Le chemin n'est pas quelque chose d'autre que la vérité, car être authentiquement en chemin, c'est notre mode d'être authentiquement à la vérité. Pour l'instant, nous nous en tenons là.

      ●   Versets 6b-7. Le rapport au Fils et au Père.

« Personne ne vient auprès du Père sinon par moi. 7Si vous me connaissiez, vous connaîtriez mon Père également. Et dès maintenant, vous le connaissez et vous l'avez vu. » Voilà un passage très étrange où cumule un nombre considérable de questions. Ces versets entendus en dehors de leur contexte – « il n'y a pas d'autre chemin vers Dieu que moi » – sont très difficiles à entendre. On m'a dit une fois : « Il aurait dû dire : "Je suis un chemin". » Outre qu'il est assez délicat de dire au Rabbi ce qu'il aurait dû dire, le texte, de façon tout à fait pertinente, dit : « Je suis le chemin. » Voilà quelque chose qui, aujourd'hui, ne doit quasiment pas être entendu. Et pourtant c'est bien, Dieu merci, le chemin. Pour vous tranquilliser de façon grossière et provisoire par rapport à ce que je viens d'affirmer, disons que, si quelqu'un d'autre se trouvait être pour moi chemin pour aller à Dieu, il serait aussi fondé à dire "je suis le chemin" et non pas "un chemin". Je mets cela au conditionnel car ce qui est en question ici ne signifie pas : il n'y a que le christianisme, et de préférence le catholicisme, pour aller au ciel. Ce n'est pas le sens. Mais ça dit quelque chose d'essentiel qu'il nous faut essayer d'approcher.

La phrase qui suit est curieusement construite : « Si vous me connaissiez, vous connaitriez aussi mon Père. » C'est ce que nous disions : le Fils et le Père sont le même avec une altérité. Pourquoi ? Parce que fils et père ne sont pas pensés à partir de nos expériences psychologiques de paternité et de filiation. Père et fils, voilà ce qu'il faut méditer.

Ce n'est pas notre sujet, mais je le dis en passant, nous y avons d'ailleurs touché l'année dernière à propos du Notre Père. Père et fils, c'est du domaine de la psychologie chez nous, de la physiologie évidemment, au moins pour les naissances qui ne sont pas adoptives, donc du domaine de la législation. C'est aussi d'ordre juridique ou notarial : la notion d'héritage est très importante dans la constitution des cultures. Cela relève donc de multiples champs. Aucun de ces champs-là n'est directement visé dans notre verset 7. Nous sommes ici dans la symbolique du rapport semence-fruit. Le fils est la manifestation de ce qu'est le père en semence, c'est-à-dire en caché. Donc le Père ne peut pas être connu comme père si je ne connais quelqu'un comme fils, si je ne connais le fils comme fils, comme le Fils.

 On comprend alors très bien que le texte dise : si vous connaissez le Père, vous me connaissez aussi. Sous ce rapport, Père et Fils sont le même, ce qui ne contredit pas la distinction des personnes dans la théologie. Ce n'est pas la même problématique.

d) La question de Philippe et le discours de Jésus (Jn 14, 8-14).

 

Saint Philippe     ●   Versets 8-9. La question de Philippe et la réponse de Jésus.

Il y a une affirmation plus étonnante ensuite, car « vous le connaissez et vous l'avez vu »  suscite la question de Philippe : « Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit. » Demande magnifique ! Dans tout ce débat, ce qui est en question, c'est vraiment l'expérience de Dieu et non pas une expérience dont on dirait : s'agit-il de l'absence de Jésus ou de l'absence de Dieu ? Dans le texte qui nous occupe, l'un est dans l'autre, indiscernable de l'autre.

« 9Alors Jésus lui dit : "Tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu, Philippe ? Celui qui m'a vu a vu le Père. Comment dis-tu : " Montre-nous le Père" ?" »

Et cette identité – mais je rappelle toujours qu'identité (ou mêmeté) comporte un élément d'altérité – cette identité est marquée ensuite par des thèmes qui sont récurrents tout au long de l'évangile de Jean : « Je suis dans le Père et le Père est en moi. » Être dans, voilà une préposition de lieu : dans. Nous, nous pensons en termes de limite en distinguant ce qui est dedans et ce qui est dehors dans une sorte d'imaginaire de l'emboîtement. Mais le rapport du dedans et du dehors est un rapport symbolique d'une très grande complexité, qui est à méditer car il est essentiel. On emploie de grands mots : l'immanence et la transcendance, qui ne veulent rien dire… Ce sont des pseudo-concepts qui cachent leur base symbolique. Tous les mots d'une symbolique de l'espace comme dedans et dehors, au-dessus ou dedans, deviennent de simples concepts : la théologie se sert de concepts. Quel rapport y a-t-il entre concept et expérience ? Vous avez justement à méditer sur expérience.

      ●   Versets 10-11. Le rapport du Père et du Fils.

 « 10Je suis dans le Père et le Père est en moi. » Cette réversibilité de l'être dedans est évidemment à méditer. Première formule donc, la même que : « Le Père et moi nous sommes un. »

Deuxième formule : « Les paroles que je dis, je ne les dis pas de moi-même, mais c'est le Père demeurant en moi qui fait ses œuvres. »

Voilà deux thèmes : mes paroles ne sont pas mes paroles, ce sont les paroles du Père ; mes œuvres ne sont pas mes œuvres, ce sont les œuvres du Père. Vous trouvez cela tout au long de l'évangile de Jean. « Ma nourriture est de faire la volonté de celui qui m'a envoyé et d'accomplir son œuvre. » La volonté c'est la semence, et l'œuvre c'est la semence accomplie.

« 11Croyez que je suis dans le Père et que le Père est en moi. Sinon croyez à cause des œuvres » à condition de les voir comme œuvres du Père, bien sûr.

      ●   Verset 12. Première approche de ce verset.

12Amen, amen, je vous dis, celui qui croit en moi, celui-là fera les œuvres que je fais, et en fera de plus grandes puisque je vais vers le Père. » Voilà une phrase étonnante !

Cela signifie que nous sommes dans le Je christique car « Je vais vers le Père. » C'est la raison que donne le texte. En effet, ce ne sont pas les œuvres de Jésus en tant que singulier, mais de Jésus en tant que Fils Un et plein de la totalité des enfants, plein de l'humanité : Monogenês plêrês. Ce sont toujours les pronoms personnels, ici je et vous, qui sont en question. Le Christ est autre que moi, oui, c'est clair, mais il n'est pas autre de cette altérité qui fait la différence entre moi et vous. On reviendra sur ces choses-là, d'autant qu'elles resurgiront.

      ●   Versets 13-14. Le thème de la prière.

« 13Ce que vous demandez dans mon nom, je ferai – voilà qu'advient la notion de prière, le troisième terme du processus : aïtêsis, la prière, la demande. Et la prière est nécessairement exaucée. Il n'y a pas de prière qui ne soit exaucée. "Dans mon nom" : dans le nom n'est pas l'équivalent de notre : "au nom de" quelqu'un… prier dans le nom en sorte que le Père soit glorifié dans le Fils – manifesté dans le Fils – 14Si vous demandez quelque chose dans mon nom, je ferai. »

       ●   Retour aux versets 15-16. Le thème quadriforme.

Et c'est ici qu'intervient : « 15Si vous m'aimez (agapê), vous garderez mes dispositions (écoute de la parole), 16et je prierai le Père (c'est le Christ comme prière ici), et il vous enverra un autre paraclet, 17le pneuma qui est caractérisé comme pneuma de vérité ». Nous retrouvons donc notre texte, ces versets dont nous disions qu'ils sont le leitmotiv. Il a été préparé par un processus, une intro-duction. Il surgit ici et il va régir ensuite la totalité de ces quatre chapitres.

Nous venons de faire un exercice de lecture, une première approche. Vous allez faire, à votre tour, un travail important dont je recueillerai les fruits. Ensuite, nous continuerons notre chemin, je ne sais trop comment. Un chemin, ça se fraye.

      ●   Question sur le trouble

Tu as parlé du trouble des disciples. Moi, le temps de détresse du "ne plus" et du "pas encore" que les disciples ont peut-être vécu, j'aimerais entrer dedans.

J-M M : Oui, c'est ce que Jésus appelle un micron.

      ●   Précision sur le thème quadriforme.

Dans les quatre points (agapê, garde de la parole, prier, pneuma), les compléments et les sujets n'ont aucune importance. J'ai mis en évidence les mots d'un point de vue sémantique, pas d'un point de vue syntaxique. Il y a présence christique :

– Ce n'est pas un individu simplement qui, authentiquement, a de l'agapê pour quelqu'un, c'est le Christ à travers un individu qui a de l'agapê pour quelqu'un.

 – Garder la Parole : c'est une expression extraordinaire, c'est entendre, ce que nous essayons de faire ici. Si nous entendons, et si nous gardons cette Parole, nous sommes dans la présence christique. Ce n'est pas la peine d'aller à la chapelle pour ça.

– La prière est un autre nom, une autre modalité, un autre visage de la même présence.

– La présence de l'Esprit, c'est-à-dire la dimension christique spirituelle répandue en nous, L'Esprit est le nom majeur de la présence du Christ dans sa dimension de résurrection.

Donc, d'une certaine manière, cette présence est une présence dont nous sommes le corps, c'est-à-dire que l'Ekklêsia – au grand sens du terme mais aussi dans un sens plus restreint – est constituée par la Présence. Et la présence christique passe par la présence de la christité en nous.



[1] J- M Martin se réfère à l'intitulé de la session énoncé dans la Présentation. Ceci sera repris en fin de session (au II du Chapitre V).

[2] Un extrait du Château de l'âme se trouve au I 2) du Chapitre II,

[3] Les deux mots, "expérience" et "présence", ont fait l'objet d'échanges au cours des deux après-midi qui ont suivi. Nous n'avons aucune trace de ces échanges hormis la reprise de J-M Martin le lendemain.

[4] De ce fait le chapitre 17 sera à peine touché.

[5] J-M Martin a traduit le mot entolê  par "disposition". « Il est clair que, chez Jean, entolê ne se laisse pas traduire par précepte, mandement ou mandat pas plus que par commandement. Le mot "disposition" traduit littéralement entolê. Nous sommes conduits à cela du fait que le vocabulaire du droit et du devoir est un vocabulaire récusé par le Nouveau Testament comme disant notre rapport constitutif à Dieu. Parfois il est vrai que le mot entolê, quand il est dans la bouche des Judéens qui s'opposent à Jésus, peut être traduit par précepte car c'est ainsi qu'ils l'entendent. » (J-M. Martin, Versailles février 1998).