Après une précision apportée aux quatre termes de la présence (agapê, garde de la parole, prière, venue de l'Esprit) mis en évidence en début de la session sur Jn 14-16, le chapitre 16 est ensuite lu de façon cursive, et c'est justement de l'Esprit qu'il y est surtout question. Une phrase énigmatique occupe une place particulière dans ce chapitre, et J-M Martin développe cela assez longuement. Trois courts passages des Jn 14-15 lus en groupes sont repris à la fin.

 

 

Chapitre IV

Le pneuma ; tristesse et joie

Jean 16, 1-20 et autres textes

 

I – La place et les dons du pneuma

 

1) Précision sur la place de l'Esprit (du pneuma).

Je crois que Pierre avait raison[1], hier soir, en privilégiant l'Esprit. Nous avons mis en évidence, à partir de Jn 14, 15-16 les quatre termes de la présence (agapê, garde de la parole, prière, venue de l'Esprit) sans que l'un des quatre soit privilégié, mais il semble que l'Esprit récapitule finalement les trois autres, et qu'ils doivent être pensés en référence à l'Esprit. C'est en effet de l'Esprit qu'il est surtout question au chapitre 16 et le thème vient en avant dès le début du chapitre.

Nous allons relire ce texte, mais pour orienter notre lecture, je dirais que l'Esprit est le grand présentificateur de la réalité christique. Il est celui qui présentifie – nous verrons les différents verbes qui justifient l'emploi de ce  mot – la réalité christique auprès de nous et en nous. Du reste, il est indissociable du mystère central de l'Évangile qui est la résurrection.

Il suffit que je rappelle le mot de saint Paul : « Jésus, déterminé fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts, dans un pneuma de consécration (Esprit Saint). » (Rm 1, 4). La grande théophanie, c'est-à-dire la grande expérience apostolique, la grande monstration de Dieu qui constitue le point fondateur de l'Évangile, c'est la résurrection en tant qu'elle est manifestation de la dimension ressuscitée de Jésus, donc de sa dimension de Fils, qui, du même coup, manifeste le Père, nous verrons cela de façon explicite.

« Dans un pneuma de consécration ». Que veut dire consécration, que veut dire présentifier ? Il y a un mot pour le dire, le mot glorifier. Le terme de gloire est évidemment un terme que nous avons du mal à supporter parce qu'il n'a rien à voir avec l'usage que nous en faisons. La gloire dans l'Ancien Testament, la gloire de Dieu, c'est sa présence au milieu du peuple pendant l'itinérance au désert, cette présence qui se fixe ensuite au temple de Jérusalem. La kavod signifie la gloire comme présence de Dieu au milieu de son peuple, une présence unifiante en même temps, une présence qui constitue le peuple comme peuple de Dieu. Nous avons deux lieux johanniques exemplaires pour cela : Jn 1, 14 et Jn 17, 1-2.

      ●   Jn 1, 14 : l'Esprit présence christique au milieu de l'humanité.

Jn 1, 14 : « Le verbe fut chair, il a habité (eskênôsen) parmi nous…habité parmi, c'est la présence. Le terme grec eskênôsen a pour racine le mot "tente", il fait donc allusion à la présence itinérante de la kavod, la gloire de Dieu au milieu du peuple, qui se fixe ensuite dans le Temple. À titre d'exemple, quand nous avons étudié l'espace chez saint Jean, nous avons étudié et l'habitation de la tente, et l'habitation du Temple. Donc la présence au milieu du peuple.

et nous avons contemplé sa gloire, gloire comme du Fils un et plein de grâce et vérité c'est-à-dire plein de la donation des choses qui vont se déverser sur le peuple. »

Voyez les termes : habitation – qui a été très méditée par la mystique juive – habiter se dit shakan, et la Shekinah, l'habitante, celle qui habite au milieu, est un des noms de l'Esprit, de la présence de Dieu. Nous avons donc "il a habité parmi nous", "la gloire" qui est un autre nom de la présence, et "plein de…", la plénitude d'une présence qui désigne l'Esprit, car emplir est un verbe qui dit l'Esprit (qui est versé, qui emplit). L'Esprit est le déversement de la présence christique sur l'ensemble de l'humanité. Voilà structurellement la place de l'Esprit au cœur de l'expérience fondatrice du Nouveau Testament. Ce n'est peut-être pas d'une grande clarté, mais vous apercevez quelque chose.

      ●   Jn 17, 1-2. L'Esprit comme ce qui accomplit la Présence.

Esprit Saint accomplit la présence du ChristLe deuxième texte johannique, essentiel également, auquel j'ai déjà fait allusion, se trouve au début du chapitre 17, appelé "la prière du Christ". C'est vraiment un texte prodigieux.

« 1Levant les yeux vers le ciel, il dit : "Père – il va accomplir ici la vue de l'invisible – glorifie ton Fils – glorifie, c'est-à-dire présentifie. N'oublions pas que la gloire, c'est la présence : présentifie ton Fils comme Fils – ce qui est que ton Fils te présentifie – la présentation du Fils, c'est la présentation du Père, et ce qui accomplit cela, c'est le présentifiant, l'Esprit. L'Esprit accomplit la présence, disons présence ici au sens spatial, mais nous verrons qu'elle a aussi à voir avec le présent – 2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité. »

Autrement dit, cette expérience fondatrice est expérience non seulement pour les témoins apostoliques, mais aussi, d'une certaine manière et dans un sens qui reste à préciser, pour la totalité de l'humanité, « tous ceux que tu lui as donnés » comme dit saint Jean ailleurs (Jn 17, 2). « Le Père lui a remis la totalité de l'humanité dans la main » (d'après Jn 3, 35 et 13, 3). Voilà un ensemble de mots fondamentaux qui font constellation, qu'il faut entendre dans la proximité les uns des autres. Ils permettent d'attester que l'Esprit est véritablement ce qui accomplit la présentation du mystère christique en chacun de nous, entre nous et autour de nous. Peut-être faudra-t-il que je revienne là-dessus, mais j'ai voulu anticiper de peur d'oublier des choses qui vont de soi pour moi, mais qu'il faut déployer.

► Tu as traduit "selon que tu lui as donné…" Dans nos textes, nous avons le mot "pouvoir" ?

J-M M : C'est exactement : « …donné d'être l'accomplissement (exousia) de toute chair  – c'est-à-dire de toute l'humanité. » Toute chair, kol basar en hébreu, est une façon hébraïque de dire toute l'humanité, tous les hommes. Exousia ne dit pas "le pouvoir sur", mais "la force d'accomplissement de". Il est l'accomplissement de l'humanité. Évidemment, même ce verset mériterait d'être traité avec beaucoup plus de soin que je ne le fais maintenant.

 

2) Foi, espérance et agapê, trois dons de l'Esprit, en 1 Cor 13, 13.

Il m'est venu tout à l'heure[2]quelque chose qui pourrait nous éclairer par rapport à ce que nous avons dit.

Nous étions étonnés, légitimement, au début, de l'énumération des quatre : agapê, garde de la parole, prière et pneuma. Cela ne nous paraissait pas nécessairement cohérent ni facile à justifier comme énumération. Or il est toujours important de ne pas se contenter d'examiner un mot seul, mais de le voir toujours dans son rapport aux autres mots. Chaque mot a un champ sémantique possible, une teneur. Mais les mots signifient aussi par leur tenant, c'est-à-dire par leur rapport les uns aux autres, sans compter leur tonalité qui est un autre aspect de la question. La teneur, le tenant, la tonalité, vous m'avez peut-être déjà entendu dire cela.

Or ce que nous entendons, ici, chez saint Jean, correspond exactement à ce que dit saint Paul, dans un autre lieu, dans un langage un peu différent. Il serait intéressant de rechercher s'il n'existe pas une structure organisatrice de l'essentiel qui régit l'emploi des mots. Nous avons ici pneuma, prière, garde de la parole (entendre, si vous voulez) et agapê. Voilà l'énumération. Je pourrais la faire en sens inverse.

      ●   Place de l'agapê dans "Foi, espérance et agapê" chez saint Paul.

Or chez saint Paul, il y a de grandes considérations sur le pneuma dans les chapitres 11, 12, 13 de la première aux Corinthiens, le pneuma actif dans l'Église par ses dons. Il y a un seul pneuma mais une multiplicité de dons qu'on appelle des charismata. Parmi ces charismata, certains ont trait à des expériences de type un peu mystique, comme le don des langues.

Mais Paul insiste ensuite pour dire qu'il faut se concentrer sur les charismata essentiels, et il y en a trois. Ils ne sont pas dans le même ordre que chez saint Jean. Ce sont la foi, l'espérance et l'agapê qui correspondent à garde de la parole, prière et agapê :

  • la foi ou garde de la parole (entendre), c'est la même chose ;
  • la prière, comme demande, est tournée du côté de l'espérance ;
  • l'agapê :

Et les trois sont des activités du pneuma en nous.

Autrement dit, nous mettons le doigt sur les mots essentiels qui déploient la présence active du pneuma en nous : foi, espérance, agapê.

La phrase (1 Cor 13, 13) est assez curieuse : « Il y en a trois maintenant, la foi, l'espérance et l'agapê – c'est presque la seule énumération ternaire de ces trois qu'on appellera des vertus théologales par la suite. Cette expression n'est pas forcément bonne, elle n'est pas dans le Nouveau Testament, mais peu importe, ce sont trois mots fondamentaux – …mais plus grande que les trois est l'agapê. »

Ce n'est pas la traduction habituelle. Vous lisez partout : « Il y en a trois maintenant, la foi, l'espérance, la charité, mais la plus grande est l'agapê. » Or dans le texte, ce n'est pas un superlatif – "la plus grande"– ce n'est pas "la plus grande des trois", c'est « plus grande que les trois est l'agapê. » Pourtant l'agapê fait partie des trois ! Eh bien non, l'agapê peut être considérée comme quelque chose qui se distingue de la foi et de l'espérance, mais c'est aussi le nom récapitulatif, le nom essentiel. L'agapê est désormais le nom même du pneuma, donc du récapitulateur.

      ●   Foi, espérance et agapê : entendre, attendre, s'entendre.

Et pour aider encore à mémoriser cela, le pneuma est ce qui donne d'entendre (la foi), d'attendre (espérance) et de s'entendre (agapê). C'est à dessein que j'utilise la racine magnifique de ten ou ton dont je m'étais déjà servi tout à l'heure pour parler de la teneur, du tenant et du tonos. Mais c'est autre chose ici.

Ten est un mot du toucher, donc un mot fondamental de l'expérience banale, de l'expérience humaine, c'est la racine de tendre ou tenir. Or, ici, je prends cette même racine.

– Ce qui vient en premier, c'est entendre – en premier chez Paul, en second chez Jean, ce n'est pas l'ordre de l'énumération qui importe ici.

– Mais entendre, ce n'est jamais "avoir entendu". Entendre, c'est encore attendre, à la différence de savoir. Si je sais, je sais, je n'ai plus à attendre ; or « le pneuma, tu ne sais… tu entends sa voix » (Jn 3). Entendre laisse vivre la relation d'écoute, si ce n'est pas, comme on dit, une "affaire entendue". Si l'Évangile n'est pas une affaire entendue, c'est encore à attendre.

– Et comme le singulier n'a pas la capacité d'entendre à lui seul, c'est toujours entendre avec et attendre avec, c'est toujours donc s'entendre mutuellement, se tenir mutuellement les uns par rapport aux autres dans une même écoute et une même attente. S'entendre n'est donc pas à prendre ici au sens banal du terme : « on s'entend bien », c'est s'entendre mutuellement.

Finalement, ce sont des mots du comportement, de façons de se tenir : se tenir à l'écoute, se tenir dans l'attente, et se tenir par rapport à autrui qui est "s'entendre".

Je vous dis ces trois verbes-là parce qu'ils peuvent aider à apercevoir une sorte de cohérence, une sorte d'articulation de l'essentiel de la vie christique. Cela décrit assez bien une attitude fondamentale des premières communautés chrétiennes.

 

II – Jn 16, 1-16. Détresse annoncée et venue de l'Esprit

 

Nous allons prendre maintenant notre lecture. Je vous disais en commençant que l'Esprit vient en avant dans ce passage, en trois moments successifs mais qui constituent une grande coulée.

      ●   Reprise de Jn 15, 26 ; Première mention de la venue de l'Esprit.

Nous avions lu le verset 26 du chapitre 15 : « 26Quand viendra le Paraklêtos que j'enverrai d'auprès du Père, le Pneuma de la vérité qui procède du Père, celui-ci témoignera de moi, et vous, vous témoignerez… » Donc l'Esprit ici, témoigne. Il est appelé "paraclet" en raison du contexte : les versets que nous venons de lire viennent après le passage sur la persécution, donc les hommes ont besoin d'une parole assistante, d'une parole qui défende.

Nous avons lu ensuite le chapitre 16. La coupure n'est pas bonne entre les chapitres 15 et 16. Elle a été décidée autrefois par les éditeurs, mais il y a différentes façons éventuelles de couper.

      ●   Jn 16, 1-6. Détresse annoncée.

Tristesse, Berna Lopez« 1Je vous ai dit ces choses pour que vous ne soyez pas scandalisés. 2Ils vous chasseront des synagogues, mais vient l'heure où tout homme vous tuera et pensera rendre gloire à Dieu. – Ce n'est pas cela qui est important pour nous.

4Je ne vous ai pas dit cela dès le début – ici, le mot arkhê signifie le début de la vie avec les disciples – puisque j'étais avec vous – allusion ici à une présence de proximité, selon laquelle il est convivial avec les disciples, ce qui va cesser avec son départ – 5Mais maintenant, je vais vers celui qui m'a envoyé, et personne d'entre vous ne me demande : "Où vas-tu ?" – La tristesse suscitée par l'annonce du départ ne leur laisse pas poser la question pertinente – 6Mais parce que je vous ai dit ces choses, la tristesse a empli votre cœur. » Vous vous en tenez à la tristesse, c'est-à-dire à éprouver cette situation sans chercher à l'élucider et sans chercher à poser la bonne question. Le mot de tristesse intervient ici, il est important. Il reprend le thème du trouble, et il sera repris de façon explicite dans l'épisode du verset 20, c'est-à-dire de la femme qui accouche.

      ●   Jn 16, 7. Deuxième mention de la venue de l'Esprit.

« 7Mais je vous dis la vérité : il vous est bon que je m'en aille, – voici un mot majeur – car si je ne m'en vais le paraklêtos ne viendra pas auprès de vous, mais si je m'en vais, je l'envoie auprès de vous. » La phrase majeure, c'est celle-ci : « Il vous est bon que je m'en aille. » Nous avons ici une tristesse, mais qui n'est pas pour la tristesse, c'est une tristesse qui est semence de joie. « Il vous est bon que je m'en aille », autrement dit une absence, mais une absence qui est la condition même d'une plus authentique présence. Je dis : qui est la condition même ; je pourrais dire mieux : une absence qui est l'autre face d'une présence. C'est ce point-là qui va se décider au verset 16. La venue véritable qui est l'autre face de l'absence, est mise ici au compte du Paraklêtos, de l'Esprit. Mais n'oublions pas que Père, Fils et Esprit ne sont jamais disjoints. L'Esprit sera le présentificateur de la dimension ressuscitée de Jésus, donc de la dimension authentique de Jésus. Le Père envoie le Fils, ils ne sont jamais disjoints. Le Fils envoie l'Esprit, ils ne sont jamais disjoints.

Voilà donc la phrase majeure : « Je vous dis la vérité : il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, je n'enverrai pas ma présence de résurrection. »

      ●   Verset 8. Nouvelle précision sur l'Esprit.

« 8Alors celui-ci venant – nouvelle petite précision sur l'Esprit, nous en aurons une troisième dans les versets 13-15 puisque ces trois mentions de l'Esprit dominent ce passage – il réfutera (ou confondra) le monde au sujet du péché et au sujet de la justice et au sujet du jugement. » Voilà des mots bien mystérieux dans une accumulation qui nous paraît peu intelligible. Heureusement le texte poursuit : « 9à propos du péché parce que… 10à propos de la justice parce que… 11à propos du jugement parce que…» Nous avons là un élément d'explication qu'il nous faut essayer de pénétrer car il n'est pas forcément très simple. Vous pouvez apercevoir ici, tout de même, un rapport logique entre ces trois choses :

  • le péché qui est le désajustement fondamental ;
  • la justice qui est l'ajustement (il faut traduire : le bon ajustement fondamental) ;
  • et la krisis, c'est-à-dire le discernement entre l'un et l'autre.

Donc, pour ce qui est du sens, il vous faut entendre le péché comme désajustement, la justice comme ajustement, le jugement comme discernement entre l'un et l'autre. Comprenez-vous cette logique ? Parce que les mots à l'oreille ne le disent pas nécessairement. Néanmoins vous avez une explication à propos de chacun.  

      ●   Verset 9. À propos du péché.

« 9À propos du péché parce qu'ils n'ont pas cru en moi. » Voilà qui peut paraître étrange. Or, pour saint Jean, il n'y a pas d'autre péché que de ne pas croire. La totalité du péché se résume dans la surdité, ne pas entendre, la surdité spirituelle. En effet le premier rapport à Dieu est un rapport d'écoute, ne pas entendre (surdité spirituelle), c'est "le" péché.

C'est d'ailleurs pourquoi le prince de ce monde, qui a pour nom propre "le péché", a pour caractéristique première d'être le falsificateur (le pseudos) celui qui, en premier, falsifie la parole de Dieu. Cela nous conduit à un thème paulinien magnifique. Il s'agit de la double parole entendue par Adam et Êve : « Tu ne mangeras pas ». Cette parole de Dieu n'est pas du tout une parole de loi. Mais le falsificateur reprend la parole et la réinterprète comme parole de loi. Ainsi falsifiée, elle perd son énergie. Et cette énergie est pompée par le tentateur pour faire croître toute la dimension de péché. Vous avez ici une interprétation du mythe de la Genèse qui est prodigieuse, telle qu'on la trouve chez saint Paul, Romains chapitre 7[3]. C'est difficile à lire, mais c'est ainsi qu'il faut le lire.

Donc, je dis que le péché, c'est de ne pas entendre. Le seul péché, c'est la non-foi. Corrélativement, je vous signale que, chez saint Jean, la seule œuvre à œuvrer, c'est de croire. La question est posée à Jésus après les petits épisodes maritimes qui suivent la multiplication des pains : « "Qu'œuvrerons-nous ?" "L'œuvre, c'est que vous croyiez". » Il n'y a pas d'autre œuvre que de croire. Autrement dit, puisque croire, c'est entendre, il n'y a pas d'autre possibilité que de se laisser introduire dans l'espace du salut, il n'y a pas d'autre péché que de refuser cela. Entendre est donc le mot majeur, celui qui vient en premier pour traduire le mot que nous traduisons par foi, pistis.

      ●   Versets 10-11. À propos de la justification et du discernement.

« …10Au sujet de la justification puisque je vais vers le Père, et donc vous ne me verrez plus. » L'ajustement, c'est très précisément que Jésus soit là d'où il vient : aller vers le Père. Et aller vers le Père, ce n'est pas nous quitter, ça peut être, en un certain sens, venir vers nous. Non seulement qu'il aille est la condition extérieure pour qu'il vienne, mais le geste d'aller est un geste de venir. En effet, à la mesure où il va vers le Père, il est attesté comme Fils, donc il vient à nous comme Fils.

 « …11Au sujet du discernement, parce que le prince de ce monde est définitivement jugé. » Le jugement ultime consiste en l'exclusion du prince de ce monde. Le discernement ultime est la dépossession du pouvoir du falsificateur, du meurtrier et de l'adultère. Ce sont les trois caractéristiques du prince de ce monde. Adultère est à entendre au sens ancien, toujours, incluant en premier l'idolâtrie : adultère signifie idolâtre fondamentalement puisque le rapport de Dieu et de son peuple est un rapport d'époux à épouse. Il y a des sous-entendus dans tous ces termes, j'ai essayé de vous les indiquer.

Exclure le prince de ce monde, c'est désœuvrer la capacité active de la falsification, du meurtre et de l'adultère. Désœuvrer, c'est un beau mot de Paul. La parole de Dieu est désœuvrée, c'est-à-dire rendue incapable d'agir – car la parole de Dieu est essentiellement efficace – elle est désœuvrée quand elle est entendue comme parole de loi et non pas comme parole donnante. C'est un thème fondamental de Paul.

      ●   Le délai de l'écoute.

Je poursuis. « 12J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter maintenant. » Voilà une parole terrible, pas tellement pour ceux qui sont à l'écoute, mais pour ceux qui parlent. « J'ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter maintenant. » On mesure, n'est-ce pas, ce qu'il faut de délai pour entendre ! Je plaisante un peu, mais ça a son équivalence dans ce que vous appelez la communication. Il y faut un délai, il faut du temps.

      ●   Troisième mention de la venue de l'Esprit, le pneuma de la vérité.

Troisième petite intervention sur le pneuma : « 13Quand celui-ci viendra, le pneuma de la vérité – il faut bien noter ces différents noms, pneuma sacré, pneuma de la vérité, paraklêtos, pour les reméditer ensuite – il vous conduira dans la pleine vérité. »

« Il vous conduira (odêgêsei) – voilà un nouveau verbe du pneuma formé sur odos (le chemin) et agomai (pousser, conduire) ; c'est un mot d'une extrême importance – dans la pleine vérité. » Nous voyons ici que la garde de la parole qui a rapport avec la vérité, c'est-à-dire avec le dévoilement – car vérité signifie dévoilement, monstration[4] – est une des fonctions de l'Esprit. La garde de la Parole, que nous avons notée comme un des quatre thèmes, n'est pas sans l'Esprit. Les quatre thèmes sont toujours les uns dans les autres et avec les autres, et le pneuma récapitule cette totalité. Le pneuma conduit dans la vérité plénière.

« Il ne parlera pas à partir de lui-même mais il dira ce qu'il entendra et il vous annoncera des choses à venir. » Par rapport à la vérité, le pneuma est accomplissant, c'est-à-dire qu'il la conduit à nous. Ceci peut avoir un double sens : pour l'âge apostolique, la relecture que l'apôtre est en train de faire est en même temps l'œuvre du pneuma présent en lui et actif en lui ; et pour la lecture, il en va de même, car une lecture authentique est une lecture dans le pneuma.

Saint Paul le dit en toutes lettres : « Personne ne peut dire Jésus est Seigneur (ou ressuscité, c'est la même chose)sinon dans le pneuma sacré » (1 Cor 12, 3). Cette affirmation qui amène à moi la résurrection, qui accomplit en moi la résurrection, ne peut être dite que dans le pneuma.

Ceci pour dire que, si une lecture historicisante de l'Évangile est possible, elle n'est nullement selon le vœu de l'Écriture, car, autant que je sache, le pneuma n'est pas un des principes constitutifs de l'historien comme tel. Faites bien la différence, ceci est très important pour ce qu'il en est de l'Écriture et du mode de l'aborder. Encore une fois, rien n'empêche qu'on l'aborde de l'extérieur, cela peut même avoir une utilité subsidiaire. Mais que cette lecture-là soit la seule connue par les chrétiens aujourd'hui qui se laissent abuser par ce principe, voilà qui est terrible. La seule authentique lecture est dans le pneuma.

« Et il vous annoncera ce qui est à venir. » Nous avons remarqué que le pneuma était celui qui remémore – ceci par rapport au passé – et qui dit les choses à venir parce qu'il est la présentification de la parole. De ce fait, le passé n'est pas du passé mais il est présentifié, et les choses à venir sont déjà inchoativement en nous. Les choses à venir désignent l'accomplissement plénier de l'Évangile, parce qu'il faudrait faire allusion ici à un autre texte qui se trouve chez saint Jean dans sa première lettre (1 Jn 3, 2) : « Bien-aimés maintenant nous sommes enfants de Dieu – nous sommes enfants de Dieu, donc tenants de la résurrection, puisque c'est la même chose, et c'est maintenant – mais n'a pas encore été manifesté ce que nous serons – autrement dit, c'est une présence référée au passé de la résurrection qui est présentifiée en nous, mais qui est encore anticipation par rapport à l'accomplissement plénier – Nous savons que, s'il est manifesté, nous serons semblables à lui parce que nous le verrons tel qu'il est. » Le semblable connaît le semblable c'est un principe, on pourrait dire qu'il faut être au contraire autre pour connaître, mais ici c'est l'autre aspect, l'aspect du semblable qui connaît, parce que connaître est assimilateur.

Dans tout cet ensemble se déploient des aspects de la présence de Dieu, du Père et du Fils ressuscité dans le Pneuma, ce qui avait été dit au chapitre 14 déjà : « Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole et mon Père l'aimera et nous viendrons auprès de lui, et nous ferons notre demeure auprès de lui »(Jn 14, 23). Donc c'est une présence.

      ●   Retour sur la question première.

Ayez bien toujours en vue notre question : est-ce une expérience ? Oui et non. C'est une expérience en ce sens que ce n'est pas une idée. Nous ne le recevons pas comme une théorie mais comme une effective présence. Mais ce n'est pas une présence dans tous les sens du terme parce que nous n'avons pas une expérience au sens psychique du terme. Pourquoi ? C'est le point auquel il nous restera à répondre.

Ici j'anticipe déjà. Je ne veux pas oublier les questions fondamentales de notre texte. Je ne sais pas si je saurai les récapituler, mais chemin faisant, quand j'ai occasion de le dire, je le dis. Je dis à la fois ce qui nous apparaît et ce qui nous reste à voir. Nous avons compris, j'espère, que l'Évangile n'est pas une théorie et n'est pas simplement du domaine du concept, mais du domaine d'une présence. Il faudrait même peut-être voir à ce sujet comment, dans le mot de foi, la notion d'appartenance est plus importante que d'avoir des opinions ou des idées sur quelque chose.

La notion d'appartenance serait très intéressante à développer, bien que très difficile. On oublie complètement cela aujourd'hui. On cherche des opinions : le Bouddhisme convient pour telle chose, l'Évangile pour telle autre… Qu'est-ce qu'appartenir ? Appartenir, c'est peut-être la première condition d'écoute. On aperçoit là un point qui serait à préciser.

Tout cela est donc bien de l'ordre du présent, d'une présentification. Au fond, c'est une présence, une présence active qui a trait à la capacité d'aimer, la capacité d'entendre.

Récapitulons. Nous avons :

  • "Si vous m'aimez" ;
  • la parole qui est la parole entendue ;
  • la prière qui est la parole dite ;
  • activités toutes conditionnées par le 4) la présence du pneuma.

Autrement dit : aimer, entendre, parler, sont des manifestations de l'être, des manifestations de la présence, être étant présence.

      ●   Versets 14-15. Gloire et présence.

« 14Celui-ci me glorifiera…» Voilà une phrase qui paraît tellement insignifiante dans sa prétention ! Il me glorifiera : il me présentifiera. Celui-ci, le pneuma, me rend présent. La gloire, c'est la doxa en grec, la kavod en hébreu ; la gloire c'est la présence. Il faut tenir cela.

Il faut donc entendre « Celui-ci me présentifiera car il reçoit de moi et il vous annoncera. » Pourquoi dit-il "de moi" maintenant ? Nous allons retrouver ici la fameuse problématique du filioque, "du Père et du Fils" à laquelle nous faisions allusion hier soir. "Il procède du Père". Il ne procède pas du Fils ? Mais c'est indissociable.

« 15Tout ce qui est au Père est à moi ». Procédant du Père, il procède de moi, il reçoit de moi. Procéder c'est recevoir de, se recevoir de. Il se reçoit et il reçoit de moi. Il me présentifie, il me glorifie, moi et non pas seulement le Père.

 Par ailleurs, le thème : les miens, les tiens, ceux que tu m'as donnés, "les tiens sont les miens", sera récurrent dans le chapitre 17, le chapitre de la grande prière que Jésus adresse au Père. Les propres (ta idia) qui sont dits "les miens" par celui qui parle, "les tiens" par rapport à celui à qui Jésus parle (donc au Père), ce sont les mêmes : les miens, les tiens, ce sont "leurs propres". Voilà un mot qui dit l'appartenance. Appartenir, c'est être "propre à", propre à quelqu'un, être "le propre de", et pour autant que nous sommes les propres de Dieu, nous sommes au propre de nous-mêmes. Le propre de nous-mêmes n'est pas exactement la conscience de ce que nous sommes. Le propre de nous-mêmes, c'est notre avoir à être. Il est pour une grande part dans l'insu. Et je le rappelle : « que ta volonté soit faite » veut dire : que le plus propre de moi-même vienne à jour, s'accomplisse. Nous avons étudié cela l'année dernière.

 

III –  Jn 16, 16-20. Énigme ; tristesse et joie

 

Nous sommes donc arrivés à ce fameux verset 16. Nous avons peu de temps, malheureusement, pour le grand passage 16-33. Nous allons en écouter une première lecture globale en français, ce qui préparera notre travail[5]. J'aimerais bien entendre la traduction de Sœur Jeanne d'Arc.

« 16 Un peu et vous ne me voyez plus, encore un peu et vous me verrez[6].”

17Certains donc de ses disciples se disent l'un à l'autre : « Qu'est-ce que c'est ce qu'il nous dit : Un peu et vous ne me voyez plus, encore un peu et vous me verrez, et ce : Je vais au Père ?18Ils disent donc : “Qu'est-ce qu'il dit, "un peu" ? Nous ne savons de quoi il parle.”

19Jésus connaît qu'ils veulent l'interroger et leur dit : “Vous cherchez les uns les autres à propos de ce que j'ai dit : "Un peu et vous ne me voyez plus, encore un peu et vous me verrez." 20Amen, amen, je vous dis : vous pleurerez et sangloterez, et le monde se réjouira. Vous serez attristés, mais votre tristesse deviendra joie.

21La femme au moment d'enfanter a de la tristesse, car son heure est venue. Quand le petit enfant est né, elle ne se souvient plus de la souffrance à cause de la joie : car un homme est né au monde. 22Et vous donc, maintenant, vous avez de la tristesse. Mais ensuite je vous verrai et votre cœur se réjouira et votre joie, nul ne peut vous l'ôter.

23Et en ce jour-là ce n'est plus moi que vous prierez. Amen, amen, je vous dis : tout ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom. 24Jusqu'à présent vous n'avez rien demandé en mon nom.Demandez et vous recevrez afin que votre joie soit en plénitude. 25Je vous ai parlé de ces choses par comparaisons. Elle vient l'heure où je ne vous parlerai plus par comparaisons, mais en clair, je vous annoncerai le Père. 26En ce jour-là vous demanderez en mon nom. Je ne vous dis pas que je prierai le Père pour vous, 27car le Père lui-même vous aime, parce que vous m'aimez et que vous croyez que moi je suis sorti de Dieu : 28je suis sorti du Père et je suis venu dans le monde. De retour  je quitte le monde et je vais au Père.”

29Ses disciples disent : “Voici, maintenant tu parles en clair, tu ne dis plus de comparaisons. 30Maintenant, nous savons que tu sais tout, tu n'as pas besoin qu'on te questionne, par là nous croyons que tu es sorti de Dieu.”

31Jésus leur répond : “À présent vous croyez ? 32Voici, une heure vient – et elle est venue… Vous vous disperserez chacun chez soi, et vous me laisserez seul. – Non, je ne suis pas seul parce que le Père est avec moi. 33Je vous ai parlé ainsi pour qu'en moi vous ayez la paix. Dans le monde vous avez de la souffrance. Mais confiance : moi je suis le vainqueur du monde !” »

Voilà donc ce passage qui nous reste à méditer. Quand j'ai à le présenter tout seul, je pars du cœur pour en voir les élargissements progressifs dans ce qui précède et dans ce qui suit. Mais puisque nous prenons ce texte après avoir lu ce qui précède, nous allons suivre l'ordre même du texte.

 

1) Versets 16-19. La phrase énigmatique.

a) Lecture des versets 16-19.

 Jésus leur dit : « 16Micron et vous ne me constatez plus, micron à rebours, vous commencez à me voir[7]. » Voilà une phrase énigmatique. Qu'est-ce qui me permet de dire qu'elle est énigmatique ? Peut-être que la façon dont je la traduis est déjà pour vous une énigme. Mais Jean veut que ce soit une énigme. En effet elle est intégralement reprise trois fois de suite.

Jésus la prononce d'abord puis « 17Les disciples se disent entre eux : “Que nous dit-il ici : "Micron et vous ne me constatez plus, micron en retour, vous commencez à me voir" et "Je vais vers le Père" ?”  18Ils disent : “Qu'appelle-t-il micron ? (ti estin touto o légeï to mikron), nous ne savons pas ce qu'il dit.” »

 19Jésus connut qu'ils voulaient le questionner et leur dit : « Vous cherchez entre vous, les uns avec les autres ce que j'ai dit : "Micron et vous ne me constatez plus, micron en retour, vous commencez à me voir." » Pour confirmer qu'il s'agit bien de quelque chose d'énigmatique, le texte précise que les disciples eux-mêmes ne comprennent rien.

b) Le processus mis en œuvre par l'énigme.

C'est Jésus lui-même qui nommera l'expérience qu'ils ont vécue : « 25Je vous ai dit ces choses en énigme – "comparaison" est faible comme traduction pour paroïmia. En effet ce mot désigne une sentence énigmatique qui, comme telle, est susceptible de susciter le trouble, une parole énigmatique qui s'oppose à la parole en clair – vient l'heure où je ne vous parlerai plus en énigme, mais en parole claire (parrêsia). » Donc il nous restera à penser quel rapport existe entre l'énigme et la parole claire.

L'énigme est donc le contraire de la comparaison. Celle-ci est faite pour éclairer, tandis que l'énigme est faite pour obscurcir ! Et ce qui est dit de la paroïmia, ici, se dit ailleurs de la parabola, la parabole.

Nous pensons que les paraboles sont des simplifications pour faire comprendre. Pas du tout. Jésus nous le dit : « Je leur parle en paraboles en sorte qu'ils ne comprennent pas. » (Mt 13, 13). C'est en toutes lettres. Cela signifie qu'il y a une volonté de mettre en marche un processus de pensée, un chemin de pensée[8].

En effet, nous avons dit que le trouble, qui peut être un trouble de fait, mais qui peut être le trouble induit par une parole, met en mouvement la recherche. Ici c'est Jésus qui donne le nom à ce qu'ils sont en train de vivre : « vous cherchez (zêtéité : zêtêsis, recherche) » et « ils veulent le questionner (érotan ; érôtaô, je questionne) ».

Vous vous rappelez le processus que nous avions indiqué ? Le trouble, la recherche, la question, la prière :

– nous avons ici le trouble ("Nous ne savons pas") ;

– qui met en route la recherche (Jésus lui-même dit : "vous cherchez") ;

– la question (la question qu'ils n'osent pas formuler et que Jésus va les aider à formuler) ;

– et enfin, au terme, la prière (un des quatre termes) qui revient dans son processus même ici : « 23En ce jour-là vous ne me questionnerez pas. Amen, amen, je vous dis, ce que vous demanderez en prière au Père dans mon nom, il vous le donnera. ».

Nous avons une justification, ici, de la structure du processus que nous avons déjà rencontré au début du chapitre 14. Nous verrons tout à l'heure que cette structure est réactivée dans le récit de l'expérience de résurrection faite par Marie-Madeleine. Nous aurons les mêmes mots dans le même ordre.

c) Verset 16. La phrase énigmatique.

Prenons maintenant la phrase mystérieuse : « 16Micron et vous ne me constatez plus (theôréite), et micron à rebours, vous commencez à me voir (opsesthé). »

Avant tout, il ne faut pas traduire deux fois par le verbe "voir". Nous avons ici deux verbes différents : théoreïn et ideïn (ou horan, deux racines différentes du même verbe).

Il y a cinq façons de dire "voir" chez saint Jean, ici nous en avons deux. Dans ce cas-là, le mot théoreïn est employé comme un voir de constat au sens usuel du terme. Le mot voir chez saint Jean, quand il est pris dans sa force, désigne toujours voir la dimension ressuscitée de Jésus. C'est un équivalent du mot de foi. Entendre donne de voir.

Entendre et voir disent la foi, mais selon un processus où entendre précède voir, le troisième terme pouvant être toucher, manger, s'approcher de, c'est-à-dire tout ce qui indique l'extrême proximité. Entendre et voir vont toujours ensemble. Entendre ouvre l'espace ; voir est dans la dimension ; et la dimension permet l'approchement qui se dit dans le langage du toucher, du manger, du s'approcher de façon explicite. Voilà une structure johannique qu'il faut détecter.

Dans ce verset, Jésus n'emploie plus le mot de "temps", il dit mikron simplement. Il ne s'agit donc pas forcément de choses successives. Ce qui rend la phrase plus mystérieuse, c'est qu'il anticipe son départ : "vous ne me constatez plus" et "à rebours, vous me voyez". C'est la même chose que : « Il vous est bon que je m'en aille sinon je ne viens pas », mais nous avons cette fois le point de vue du récepteur. Ce qui était dit du point de vue de celui qui va et vient est dit ici du point de vue de celui qui reste sans constat – mais ce "rester sans constat" est la condition même du voir, ou l'envers du voir.

Le mot palin, "à rebours",  ne signifie pas forcément avant et après. Ce n'est pas : aller d'abord et revenir ensuite. C'est le même mouvement, la même réalité, qui a son avers et son envers. Et entre le fait de ne pas constater et le fait de voir, il y a un micron de différence.

Nous avons là l'écho d'une phrase qui se trouve sous une forme proche, en Jn 7, 33 et 14, 19[9]. Mais la phrase du chapitre 16 est celle qui offre la plus grande rigueur. « Un peu (mikron) et vous ne me constaterez plus, et à rebours un peu (mikron) et vous me commencez à me voir. » Dans les passages qui précèdent, la différence entre les deux verbes voir n'est pas sensible et le mikron est associé au temps, nous sommes donc encore dans une temporalité qui n'est pas mise en cause par la méditation de la nouveauté christique, la résurrection étant la mise en cause du temps mortel.

La résurrection, c'est la dénonciation du temps mortel, la dénonciation pure et simple de l'histoire. C'est pour cela que cette phrase est énigmatique, elle l'est peut-être pour nous aussi. Elle veut être perçue comme telle.

Nous sommes ici dans le lieu du plus grand approfondissement du rapport entre la mort et la résurrection du Christ. C'est pourquoi nous sommes à un moment qui nécessite un processus de recherche, donc une annonce énigmatique qui ouvre ce processus.

Le mot théoreïn que je traduis par "constater" n'est pas le verbe voir. Théoreïn est mis au présent ici, un présent anticipant, c'est-à-dire qu'il anticipe son départ : « vous ne me constatez plus », et voir est mis au futur : « vous me verrez (opsesthé) », mais j'ai traduit par « vous commencez à me voir ». En effet nous savons que ce futur, en grec, ne devrait pas se traduire par un futur car l'écriture du Nouveau Testament est très dépendante de la lecture hébraïque, donc de sa structure. Or, dans la pensée hébraïque, il n'y a pas de passé, présent et futur. Cette répartition n'existe pas. Il y a l'accompli (ou le parfait), et l'inaccompli, ce qu'on appelle des aspects plutôt que des temps : l'accompli hébreu a un sens passé qui dit quelque chose qui a commencé déjà à s'accomplir ; l'inaccompli est quelque chose que l'on met en route pour qu'il s'accomplisse. Voilà ce qu'on peut dire si on veut mettre en rapport les aspects de ces langues et les temps de notre langue.

Si bien que le "vous me verrez" est à entendre comme un inaccompli hébreu, c'est-à-dire : "vous commencez à me voir dans un processus qui n'est pas accompli".

d) Détour par Jn 20 : Marie-Madeleine (v. 11-17) puis Thomas et Jean.

      ●   L'apparition de Jésus à Marie-Madeleine (Jn 20, 11-17).

Maintenant que nous avons précisé le sens du mot théoreïn (constater) dans sa différence d'avec le mot horan (voir), je voudrais bien montrer qu'il ne s'agit pas d'une bévue ou de la volonté de changer de mot pour ne pas paraître répétitif. Jean n'a pas le souci de ne pas être répétitif, je crois que vous en avez fait l'expérience déjà ! Je voudrais montrer rapidement que cette structure-là est mise en œuvre dans la construction du récit de l'apparition de Jésus à Marie-Madeleine au chapitre 20.

C'est donc l'apparition du matin du premier jour. « Marie se tient près du tombeau. » Le récit de Jean n'est pas une photographie de ce qui se passe, il n'y était pas. Mais il sait ce qu'il en est de toute expérience, de la structure de toute expérience de la résurrection, et il met en œuvre ce processus dans son récit. Ceci étant dit, il a des données qui correspondent à des données objectives qu'il a pu recueillir auprès de Marie-Madeleine ou d'autres.

« 11Marie se tient près du tombeau, en dehors, en pleurs. – nous avons "vous pleurerez" dans notre texte : les pleurs sont un des noms de ce qui est appelé par ailleurs tristesse, trouble, etc.

Elle se penche près du tombeau 12et elle constate deux anges – les anges, vous savez, ça ne donne pas lieu à vision authentique, ça se constate simplement. Se demander : « Les anges, c'est quoi ? », ce n'est pas le sujet. En effet, nous savons que les anges sont des fragments de révélation, et ils accompagnent, en général à titre de témoignage, les manifestations théophaniques de Dieu – en blanc assis, l'un du côté de la tête, l'autre du côté des pieds – par parenthèse, le rapport de la tête et des pieds est très important, en particulier les pieds chez saint Jean, mais ce n'est pas notre sujet – là où on avait posé le corps de Jésus.

 13Et les anges lui disent : "Femme, pourquoi pleures-tu ?" Elle leur dit : "Parce qu'ils ont levé mon seigneur et je ne sais où ils l'ont posé."  – ils l'ont enlevé et ils l'ont déposé ; Jean emploie des mots simples : lever, poser le corps.

14Disant cela, elle se retourne à l'arrière et constate – toujours constate – Jésus debout, et elle ne savait pas que c'était Jésus – donc elle constate quelque chose, elle ne voit pas. Elle voit dans la dimension de sa recherche : elle cherche un cadavre, elle ne peut pas identifier Jésus.

15Jésus lui dit : "Femme, pourquoi pleures-tu ? – triple mention des pleurs – Qui cherches-tu ?"zêteis, c'est la zêtêsis.

Elle, pensant que c'est le gardien du jardin, lui dit : "Monsieur, si c'est toi qui l'a enlevé, dis-moi où tu l'as posé"– elle cherche un corps qui se lève et qui se pose, donc elle ne peut pas voir. Ses yeux vont s'ouvrir par la parole car c'est entendre qui donne de voir. Elle ne voit pas sans la parole.

16Jésus lui dit : "Mariam" – il lui dit son nom propre, il s'agit de ré-identifier Jésus, ce qui ne va pas sans que nous soyons ré-identifiés nous-mêmes. Et donc elle entend son propre nom, sans doute dans une autre ouverture de sens.

Se retournant, celle-ci – nous avons deux retournements qui sont, du reste, assez curieux. Si on les prenait au pied de la lettre, à la fin elle tournerait le dos à Jésus ! Autrement dit, ce sont des retournements de l'âme, des retournements de son processus de recherche – lui dit en hébreu : "Rabbouni" – voici que Jésus est identifié – ce qui signifie didascale – elle aurait pu lui dire : " Oh, mon Seigneur" ou je ne sais pas quoi. Or nous sommes dans l'évangile du disciple par excellence, du disciple que Jésus aimait. Donc en disant : "Rabbouni", "Rabbi", elle se constitue (ou se sent constituée) talmid, c'est-à-dire disciple, ce qui atteste que Marie a une fonction de disciple.

17Jésus lui dit : "Ne me touche pas" – beaucoup veulent traduire "Ne me retiens pas" comme si c'était une question de bizarre pudeur. Il ne s'agit pas de ça. Il faut nous reporter à l'annonce de la résurrection telle qu'elle est énoncée dans la première lettre de Jean : "Ce que nous avons entendu" : elle a entendu. "Ce que nous avons vu". Elle a vu puisqu'elle pourra dire tout à l'heure : "J'ai vu le Seigneur et il m'a dit ces choses". "J'ai vu", là ce n'est pas le verbe constater, c'est le verbe voir. Mais : "Ne me touche pas". « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu, ce que nous avons touché. » Cela signifie donc : "Ne me touche pas encore". Pourquoi ? – car je ne suis pas encore monté auprès du Père.

Dans le premier discours chrétien, ressusciter et monter auprès du Père, c'est la même chose, on ne fait pas de distinction entre la Résurrection et l'Ascension comme chez saint Luc. Cependant, il manque quelque chose ! Le Je christique, en tant que Monogenès englobant toute l'humanité n'est pas encore monté au Père. Ce qui manque c'est – va vers mes frères, et dis-leur que je monte vers mon Père qui est votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu".

18Marie la Magdeleine s'en va annoncer aux disciples : "J'ai vu le Seigneur et il m'a dit ces choses". »

Vous avez ici, en extrême rigueur, un processus d'écriture qui suit exactement celui que nous trouvons dans les textes de recherche, la recherche des disciples par rapport à l'absence de Jésus et à sa manifestation comme ressuscité. Seulement, il faut être très attentif au vocabulaire, il ne faut pas vouloir hâtivement l'arranger pour qu'il sonne bien, il faut voir que théôreïn n'a pas le même sens que ideïn chez saint Jean, sinon toujours, du moins dans des lieux où les mots sont rapprochés dans un souci de différence. Il faut voir qu'il y a un processus, être attentif aux tenants des mots et au processus élaboratoire de l'écoute, de la recherche, de l'expérience apostolique.

Nous sommes dans l'expérience apostolique. Quand je dis "expérience apostolique", je parle de celle qui est narrée ici, entre autres – parce qu'il y a d'autres expériences narrées chez Matthieu, chez Luc. Jean en garde un certain nombre, de façon, du reste, très choisie et bien située dans le temps : une le matin, une le soir du même jour, et une au jour octave avec Thomas où le thème du toucher intervient  ("si je ne touche"). Il faudrait voir comment tout cela s'articule. Chez saint Jean, toucher n'est jamais premier. On ne touche pas pour croire. On ne touche que du fait d'avoir cru. C'est d'avoir entendu, c'est la foi qui donne que je vois et ultimement, que je touche.

      ●   Thomas (Jn 20, 26-29) et Jean (Jn 20, 3-10) : voir et croire.

Le cas de Thomas est exemplaire parce que nous sommes au jour octave (v. 26). Par rapport au premier jour (celui de l'apparition à Marie-Madeleine), le jour octave est celui de l'accomplissement total par  rapport à l'arkhê. Donc Thomas, c'est le jumeau de Jésus, c'est-à-dire l'humanité. En effet, Thomas signifie jumeau, comme le dit explicitement Jean. Donc nous sommes ici dans la symbolique de la fratrie et du frère jumeau.

Cependant Thomas est inférieur à Marie-Madeleine et surtout à Jean[10], parce que Jean : « il vit, il crut » (v. 8). Ce n'est pas "il vit pour croire" parce qu'il ne voit rien, il voit le tombeau vide. Et il croit, pourquoi ? Parce qu'il lit cela selon les Écritures. « Auparavant, ils ne savaient pas l'Écriture, selon laquelle il (Jésus) devait ressusciter d'entre les morts » (v. 9). Autrement dit, il lit dans l'écoute, il voit dans l'écoute de l'Écriture la signification de l'absence, de la vacuité. Il faudrait voir le texte même qui le dit, aux versets de ce chapitre 20 qui précèdent ce que nous venons de lire.

Ce n'est donc pas Jean qui est visé quand Jésus dit à Thomas : « Bienheureux ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru » (v. 29) puisque voir et croire, chez saint Jean, c'est une hendyadis, c'est-à-dire qu'il voit du fait de croire. Croire et voir, c'est la même chose, ce n'est pas voir pour croire. Les signes chez saint Jean ne sont des signes que pour celui qui a déjà la foi. Ce ne sont jamais des preuves. Ceci est très important.

Voilà une petite excursion. C'est intéressant, quand on est en train de lire un texte apparemment très dissertant, d'apercevoir quelques gestes et un épisode comme celui de Marie-Madeleine.

 

2) Jn 16. Verset 20. La thématique de la joie et de la tristesse

Le passage précédent se termine par : « 19Jésus, connut qu'ils voulaient le questionner et il leur dit – ils sont dans une recherche et Jésus commence par leur faire prendre conscience de ce qu'ils sont en train de faire – « Vous cherchez ce que j'ai dit : "Un micron et vous ne me constatez plus, et un micron en retour, ce qui est que vous commencez à me voir". Prenons la suite.

« 20Amen, amen, je vous dis que vous pleurerez et vous lamenterez tandis que le monde se réjouira. Vous serez dans la tristesse mais votre tristesse deviendra joie. » Voilà la thématique de la joie et de la tristesse. Nous avons déjà entendu par anticipation quelque notes de ce thème-là, le thème de la joie, au moins à deux reprises dans le décours du chapitre, et voilà que ce thème est ici traité. Il ne constitue pas un cinquième thème par rapport aux autres. Il est de l'ordre de la tonalité de l'ensemble des thèmes, la tonalité : tristesse ou joie.

Voyons comment est construit ce petit ensemble qui va du verset 20 au verset 22 inclus. Vous avez une annonce qui s'adresse aux disciples, verset 20. Vous avez une toute petite parabole, mais de dimension énorme, qui est la parabole de l'heure de la femme : « son heure est venue », tristesse et joie également. Quand la parabole, qui n'occupe qu'un verset, est terminée, le thème antérieur reprend : « Mais vous, vous êtes maintenant dans la tristesse, etc. ». C'est donc une petite parabole qui n'est pas énigmatique – l'énigme n'est pas là – et qui est entourée de deux adresses aux disciples.

« Vous pleurerez » à cause, peut-être, de la persécution, ou de l'absence de Jésus. Nous retrouvons le mot "pleurs" qui se trouvait dans l'épisode de Marie-Madeleine.

« Vous pleurerez et  vous vous lamenterez tandis que le monde se réjouira. Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse deviendra joie. » Tristesse et joie. Le mot lupê, tristesse, a déjà été employé une fois, au début du chapitre 15 : « 6Je vous ai dit ces choses et la tristesse a rempli votre cœur ». Tristesse et joie ont ici un rapport manifeste.

      ●   Joie et joie ; tristesse et tristesse.

Il faut faire attention à une distinction capitale : "vous vous réjouirez", "le monde se réjouit" : ce n'est pas du tout la même chose ! La joie du monde (au sens johannique du terme) est une mauvaise joie, c'est la joie de celui qui se réjouit du malheur de ceux qu'il persécute, de la douleur ou du malheur en général. Il y a donc joie et joie, comme il y a tristesse et tristesse. L'essentiel, c'est de savoir qu'il y a une tristesse qui est, en vérité, semence de joie, et une joie qui peut être en réalité, semence de tristesse. C'est le même mot, ce n'est pas la même chose. Vous avez deux mots mais quatre choses.

Il est important de bien faire ces distinctions parce que la joie et la tristesse s'éprouvent éventuellement à l'intérieur même d'expériences spirituelles. De fait, une tristesse, une angoisse ou même un doute psychologique, peuvent n'être pas un doute authentique, un refus authentique, mais au contraire une semence cachée,  promesse intérieure de ce qui est, en réalité, déjà joie sans le savoir. Autrement dit, il ne faut pas confondre la foi et la conscience de foi.

Quand il est question de tristesse et de joie dans un sens authentique, il ne s'agit pas de données psychiques, il ne s'agit pas de ce que nous appelons couramment de simples vécus. Un vécu dans la tristesse peut être pneumatiquement présence non encore reconnue d'une joie qui est en train de venir. La différence, ici, c'est la différence entre la réalité spirituelle et l'accompagnement psychique de cette réalité spirituelle. Il n'y a rien dans l'esprit qui ne soit psychiquement accompagné. Cependant, la tristesse et le doute psychiques ne sont pas des équivalents de l'absence de foi, comme la joie psychique ne signifie pas systématiquement la présence de la foi. La joie psychique n'est pas un critère. La joie est bien un fruit de l'esprit quand il s'agit de la joie authentique, mais, en tant que psychique, je ne sais pas si elle est authentique. Ceci, par rapport au mot expérience, introduit une grande difficulté. J'ai dit pour quelle raison nous pouvions parler authentiquement d'une expérience, et pour quelle raison ce n'était pas, néanmoins, une expérience au sens de nos expériences psychiques. Il faut méditer cela.

      ●   Le rapport du psychique et du pneumatique.

Le thème que je développe ici est, du reste, extrêmement connu de tous les spirituels. Les consolations – dans leur langage – ne sont pas à demander, ne sont pas signes d'authenticité. L'authenticité de la foi ne se mesure pas à l'intensité du plaisir psychique que cela me donne. Autrement dit, nous sommes ici dans quelque chose qui, même dans un processus de vie, garde une part d'insu. Nous sommes, non pas dans la possession, mais dans l'espérance, autre façon de dire. Cette distinction-là a été soigneusement gardée par les spirituels qui sont toujours très soupçonneux, légitimement soupçonneux à l'égard des expériences, ce qui ne veut pas dire qu'il faut les rejeter, mais ne pas s'y adonner pleinement. C'est également connu de la théologie classique, la grande théologie.

Le problème commence à se poser de façon explicite, dans la grande théologie, avec l'avènement de la primauté du je psychique, pas encore le je transcendantal ou le je philosophique de Descartes, mais le je psychique qui les précède de peu dans notre Occident ; la primauté du je. La théologie se pose alors la question : « Peut-on de bonne foi croire avoir la foi, et n'avoir pas la foi ? » Réponse : oui. Et l'inverse est vrai : « Peut-on de bonne foi croire ne pas avoir la foi et avoir la foi ? » Réponse : oui. Autrement dit, le sentiment psychique ne juge pas de la réalité pneumatique. C'est Paul qui le dit : « Le psychique ne juge pas du pneumatique » (d'après 1 Cor 2, 14-15), le psychique n'est pas juge, il ne mesure pas le pneumatique, donc ce qui relève de l'Esprit au sens propre.

Cela me fait penser au procès de Jeanne-d'Arc. Il a lieu au XIVe siècle, l'époque où cette question est en débat, et les juges veulent la coincer : « Es-tu en état de grâce ? » En langage théologique, l'état de grâce dit sur mode entitatif la même chose que les vertus théologales sur mode opératif. « Es-tu en état de grâce ? », c'est le piège ! Si elle dit non, elle se condamne ; si elle dit oui, elle se condamne aussi parce qu'on ne peut pas savoir, de certitude absolue, si on est en état de grâce. Et c'est pourquoi sa réponse est merveilleuse comme ces paroles de petites saintes qui ne sont nullement théologiennes, mais qui ont spontanément du répondant : « Si je n'y suis pas, Dieu m'y mette, si j'y suis, Dieu m'y garde. » Magnifique réponse ! Et magnifique preuve de santé, parce que ce dont nous parlons ici peut engendrer du scrupule, de l'inquiétude, du trouble.

Cette absence de certitude peut être vécue très péniblement, y compris par des saints et des saintes. Nous en avons des exemples majeurs. On en a même fait état à propos de mère Térésa ces temps-ci… Ça paraît monstrueux. Un évêque, à qui on demandait – c'est lui qui le raconte – « Avez-vous des doutes parfois ? », répondit : « Oui, c'est normal. » Devant la réaction suscitée par sa réponse, il avoue : « Maintenant je ne sais plus quoi dire, je n'ose plus dire oui. » ! Il y a là une authentique difficulté. Or il est difficile, mais important, d'essayer d'apprendre à vivre sereinement une question qui peut devenir scrupule lancinant, inquiétude mortifère, etc.  C'est là qu'il faut demander la santé psychique.

Par ailleurs, il ne faut pas non plus que cette distinction entre le psychique et le pneumatique induise l'idée qu'il n'y a aucun rapport entre l'un et l'autre. Il peut être donné – et souvent il est donné sans doute – que la présence pneumatique se déploie ou se réverbère dans le champ psychique. C'est même une chose normale. L'insu ne reste pas dans un insu absolu, il se donne à voir en demeurant insu. Le découlement d'une réalité spirituelle dans les zones psychiques de l'être humain est sans doute fréquent et normal. On trouve là, entre autre, les expériences spirituelles positives des grands spirituels. C'est quelque chose qu'il faut essayer d'habiter avec santé. Mais il est réconfortant aussi de savoir par avance, même de façon théorique, non vécue, que des périodes de doute et de difficulté ne sont pas nécessairement des absentements réels de Dieu.

Nous allons revenir sur ces points-là demain et prendre la suite du chapitre car nous avons encore bien des choses à entendre. Mais vous apercevez que, en fonction même des questions que nous avions soulevées – de notre point de vue qui n'est pas le point de vue du texte –, des choses progressivement dialoguent dans le texte avec nos questions. Je ne dis pas que les réponses sont toujours pleinement satisfaisantes du premier coup, mais nous fréquentons la question.

 

IV – Questions-Réponses autour de trois passages

 

1) Premier groupe : Jn 14, 12-17.

      ●   "Les œuvres plus grandes".

► Dans notre échange sur le chapitre 14, on a d'abord discuté sur l'expression « les œuvres plus grandes » : « 12Celui qui croit en moi fera lui aussi les œuvres que je fais et il en fera même de plus grandes. » En fait, la réponse qui a été donnée était que ces œuvres n'étaient pas de l'ordre du qualitatif, mais qu'elles sont résumées dans l'œuvre unique qui est l'accomplissement de la résurrection. Et quelqu'un a de nouveau achoppé sur la phrase de Paul : « Je vis dans ma chair ce qui manque à la passion du  Christ. »

J-M M : Jésus dit "je" à différentes dimensions. Il dit "je" dans son "je" de passion : « Ma psyché est troublée », c'est-à-dire : "je suis troublé", il assume cela dans un "je" passible. Mais il peut dire aussi : « Je suis la vérité » ou « Je suis la résurrection et la vie », et là c'est le grand "Je", le Je christique de son accomplissement. Quand il se retire à dire son "je" de passion, le "vous" représente toute l'humanité qui est incluse dans le grand Je, mais qui devient un "vous" quand Jésus parle à partir de son "je" passible.

« Vous en ferez de plus grandes », il aurait pu aussi bien dire : « j'en ferai de plus grandes dans mon "Je" de résurrection dans lequel vous êtes inclus ». En effet, la résurrection, c'est toujours : « Je vais vers le Père », c'est aller vers plus grand ; mais en tant qu'il y va, ce n'est pas encore accompli. C'est pour cela qu'il dit à Marie-Madeleine : « Va vers mes frères et dis-leur que je vais vers mon Père qui est désormais votre Père, vers mon Dieu qui est votre Dieu. » (Jn 20, 17). Donc il n'est pas encore monté vers le Père pour autant qu'il dit cela.

Autrement dit, ce qui manque à la passion du Christ et à la résurrection du Christ, chez Jean, c'est précisément que nous soyons intégrés à cette résurrection. Alors, quand Jésus parle à partir du je "mineur" – puisqu'il dit « le Père est plus grand que moi » et qu'il établit donc lui-même cette différence – dans cette perspective, l'accomplissement de la résurrection est mis au compte de "vous" car c'est en nous et avec nous que s'accomplit pleinement la résurrection. Le fait de comprendre qu'il en va ainsi pour la résurrection pourrait peut-être vous aider à comprendre que c'est la même chose dans le champ du pâtir. Il ne s'agit pas d'ajouter quelque chose, parce que notre idée du manque, c'est : si ça manque, il faut ajouter quelque chose. Non. Il faut que s'accomplisse en nous, et d'une certaine façon avec nous, ce qui est déjà accompli pleinement, mais en semence. « Plus grand » c'est l'accomplissement total, c'est la résurrection accomplie. C'est une phrase difficile. Il y a des pages de Luther où il se pose indéfiniment des questions sur cette phrase, et finalement il reconnaît qu'il est incapable de comprendre !

      ●   "En mon nom".

► On a touché à la phrase : « 14Tout ce que vous demanderez en mon nom je le ferai » mais nous n'avons pas eu vraiment le temps d'en parler.

J-M M : Le "en mon nom", ce n'est pas « au nom de », c'est "dans mon nom", c'est-à-dire "dans mon identité secrète". Le nom, dans le monde sémitique, c'est l'être intime de l'homme, ce qui le constitue dans son propre : le nom propre – ils font très bien la distinction entre les appellations et le nom propre – et le propre de moi, c'est mon nom, c'est-à-dire ma capacité d'être appelé ; autrement dit, je suis en mon plus propre toujours déjà en relation. Il n'y a pas d'opposition entre une intériorité et une relation extérieure. Je suis d'autant plus moi-même que je suis plus ouvert à autrui. Le nom est à la fois ce qui me permet d'être appelé et ce qui m'est donné – donc je le reçois. Si je donne mon nom, je confirme cette ouverture, et c'est pour cette raison qu'on demande le nom.

Même dans les expériences de l'Ancien Testament au personnage qui apparaît et qui peut être ambigu, on demande « Quel est ton nom ? » [11] Donner son nom, c'est donner une possibilité d'être appelé, c'est donner barre sur soi-même, c'est "s'ouvrir à". Le nom a donc ici une signification qui n'est pas conforme à celle qu'il a dans notre usage. Pour nous, nous sommes totalement constitués, et le nom est une étiquette qui vient par-dessus.

► Oui, on est des numéros.

►► Pas tout à fait parce que sur Internet, les gens se donnent des pseudonymes.

J-M M : Ah, s'ils se donnent un pseudonyme, c'est le signe que le nom est quand même quelque chose qui permettrait de m'atteindre. Mais c'est un résidu.

► On a aussi parlé de "l'autre paraclet" au verset 16 du chapitre 14, ce qui signifie qu'il y a un premier paraclet et on a considéré que c'était Jésus lui-même.

J-M M : C'est exact, c'est en toutes lettres dans la première lettre de Jean au début du chapitre 2 : « 1Petits enfants, je vous écris ces choses afin que vous ne péchiez pas, mais si quelqu'un pèche, nous avons un paraclet auprès du Père – donc une parole assistante parlant pour nous auprès du Père – Jésus Christ le bien ajusté. » Alors, lorsque l'Esprit est paraclet, il est paraclet avec le Fils, c'est-à-dire qu'ils ne sont jamais disjoints, jamais séparés. C'est pourquoi c'est un autre paraclet, mais ce n'est pas une autre paraclèse.

► Ceci éclaire l'autre phrase sur laquelle on a discuté : « le Père vous donnera un autre paraclet » (v. 16) et au verset suivant il y a un présent qui est assez étonnant : « vous le connaissez parce qu'il demeure avec vous et qu'il est en vous. » C'est le Christ lui-même.

J-M M : En effet ! « Vous le connaissez » a le sens de : « il est en vous ». Connaître, chez saint Jean, ne désigne pas nécessairement "avoir conscience de", connaître c'est un des modes les plus éminents de la proximité. Mais, chez saint Jean, parfois, il faut connaître que l'on connaît. « Nous connaissons que nous l'avons connu », c'est-à-dire : nous sommes en acte de connaître qu'il est définitivement connu en nous. Autrement dit, la connaissance plonge dans l'insu. Elle a déjà lieu dans l'insu d'une certaine manière. C'est au verset 3 du chapitre 2 de la première lettre de Jean qu'on a cette expression : « Et en ceci nous connaissons que nous le connaissons véritablement : (en ceci) que nous gardons ses dispositions. » La venue à la garde des dispositions est la part émergée de la connaissance fondamentale à partir de l'insu que nous avons de lui. Autrement dit, connaître ne se réduit pas chez Jean à avoir conscience.

      ●   La distinction psychiques, pneumatiques, hyliques (charnels).

J-M M : Vous n'avez pas réfléchi à la question que le cosmos "ne peut pas" le recevoir ? Nous l'avions évoquée.

► Nous n'en avons pas parlé entre nous.

J-M M : Ce point est important. Celui qui est pneumatique "ne peut pas" ne pas faire la disposition du Père ; et celui qui est de ce monde "ne peut pas" faire la disposition du Père car il fait la disposition de son propre père qui est le diabolos. Ceci se trouve dans la deuxième partie du chapitre 8 de l'évangile de Jean, une discussion avec les Juifs qui est terrible. Là il est question du pneumatique et de celui qui est de ce monde. Entre les deux, le psychique, sans doute, peut aller d'un côté ou de l'autre. C'est profondément johannique.

Il est, d'une certaine façon, très difficile d'admettre qu'il y ait des psychiques, des pneumatiques et des sarxiques (ou hyliques, charnels, matériels). Les gnostiques ont très bien perçu cela chez Jean, seulement ils l'ont progressivement entendu d'une façon qui n'est pas johannique. C'est pourquoi ils ont été récusés, et de bonne façon, car si nous l'entendons comme eux, nous tombons dans une interprétation raciale : il y a la race des parfaits, la race des psychiques, la race des condamnés, etc.

Il est important de le noter car c'est bien la structure d'écriture de Jean, seulement dans l'écriture de Jean, les psychiques, ou le psychique, c'est précisément ce qu'il y a de psychique en tout homme ; le pneumatique, c'est ce qu'il y a de pneumatique en tout homme, et l'hylique, ce qu'il y a de charnel en tout homme. Et le jugement ultime, c'est le discernement en chaque homme de ces choses-là. Le jugement dernier n'est pas la mise à la droite puis à la gauche des uns et des autres. Le jugement dernier traverse chaque homme. Il y a en tout homme semence de Pneuma, et dans notre natif, il y a en tout homme semence caïnite. Nous sommes enfants de Caïn ou d'Adam du chapitre trois de la Genèse.

► Qu'est-ce qu'on met sous le terme de psychique ?

J-M M : À travers le rapport pneumatique / psychique / hylique (ou sarxique), vous voyez la disposition : pneuma / psyché / sarx (chair). Nous ne connaissons pas "pneumatique" dans notre langage. Nous connaissons le corps et la psyché. Le spirituel, chez nous, est plus ou moins conçu comme du psychique, en général : l'âme ou l'esprit c'est la même chose[12], et curieusement, presque dans le langage de Thérèse.

Chez Descartes il y a deux choses : la res cogitans  et la res extensa (le corps). Chez nous la distinction importante est là. Pour le Nouveau Testament, la distinction importante est entre le pneumatique, qui est la nouveauté christique, et sarx qui est la totalité du natif humain de la première naissance. Du reste, cette distinction ne correspond pas exactement à celle du corps et de l'âme chez les Anciens, à la mesure où, pour eux, il s'agit plutôt d'une distinction, dans la part passible de l'homme, entre la part ténébreuse et démoniaque, et le psychique qui est plutôt la part susceptible de monter vers le pneumatique.

Donc la répartition n'est pas toujours la même, mais c'est une répartition fondamentale. Le proprement pneumatique est étranger à notre pensée. La question de la constitution de l'homme se trouve posée là. La répartition entre le corps et l'âme, elle, a toute une histoire. De la façon dont nous en parlons, c'est une répartition qui, comme telle, n'appartient pas au Nouveau Testament.

 

2) Deuxième groupe : Jn 15, 12-17

      ●   Le "commandement" de l'amour mutuel au verset 12.

► On a relu ce passage et on a repéré comment les quatre notions étaient présentes : agapê, écoute de la parole, prière, don. Cela permettait d'approcher la densité du texte.

On s'est beaucoup arrêtés sur « 12Voilà mon commandement : vous aimer les uns les autres comme je vous ai aimés. » qu'on retrouve à la fin. On s'est rendu compte que ce passage avait été préparé avant.

J-M M : Comment est traitée l'agapê ici ? En ce qu'elle est la disposition (entolê) : il faut refuser de parler de commandement. Une disposition, c'est la donation de notre avoir à être, ce qui est déterminé pour nous, ce qui détermine notre être. L'agapê est donc la détermination fondamentale de l'avoir à être de l'homme. Quand nous lisons « si vous m'aimez, vous garderez mes dispositions », c'est que l'agapê est en effet une disposition.

► Qu'est-ce qui justifie qu'on parle de disposition et non de commandement ?

J-M M : Parce que le mot a le sens de commandement dans le grec courant de l'époque. Seulement le mot commandement, à notre oreille, implique quelque chose qui est récusé ou réfuté notamment par Paul, mais aussi par Jean. Ce sont des choses que nous avons étudiées à d'autres moments et même ici. L'Évangile est l'ouverture d'un espace de don et la parole est donnante. La parole de Dieu n'est pas une parole qui dit : « tu dois », c'est une parole qui donne que je fasse. Et le don est l'essence même de l'espace de l'Évangile, ce qui est expliqué par Jean en ceci que ce n'est pas un espace de prise violente, et ce n'est pas non plus un espace de droit et de devoir. Or le mot de précepte ou de commandement sonne à notre oreille comme un espace de droit ou de devoir.

Un exemple. Puisque l'essence du don, c'est la donation de soi-même, celui qui se donne lui-même, c'est le bon berger (Jn 10). Le bon berger montre l'espace de donation en se donnant. Il se distingue du violent qui vient ravir les brebis, mais aussi du salarié qui n'a pas cure véritablement des brebis. Le salaire ou le gain, c'est l'égal biblique de la notion de droit. Et la dette c'est l'équivalent de la notion de devoir. Or ce sont des mots qui sont également récusés par Paul pour dire le propre de l'Évangile. C'est la critique paulinienne de la loi : nous sommes sauvés par grâce, par donation libre, pas par mérite. C'est le cœur de l'Évangile. Ceci, c'est à propos du mot de commandement.

      ●   Versets 13-16.

Donc l'agapê est dans la disposition. L'agapê est l'être du Christ : « selon que je vous ai aimés. » L'agapê christique est plus grande que toute agapê. C'est ce qui est dit ici : « 13Personne n'a agapê plus grande que celui qui donne sa psychê pour les amis. » Le mot " ami" est posé, ce qui ouvre la phrase : « 14vous êtes mes amis », ce qui se précise ensuite : « 15Je ne vous appelle plus serviteurs (douloï) parce que le doulos ne sait pas ce que fait son maître, je vous ai appelés amis parce que tout ce que j'ai entendu d'auprès du Père je vous l'ai fait connaître. »

J'avais expliqué pourquoi on passe de agapê à philos, de aimer à ami. Ceci a été préparé par la toute petite phrase dont on ne voyait pas la raison d'être au verset 8 : « Vous deviendrez mes disciples ». Le rapport ici, c'est le rapport disciples/amis. Le mot de disciple n'était pas dans le décours du texte. On ne voyait pas ce qu'il venait faire là. Il prépare la mention de l'ami, selon la phrase : « Le disciple n'est pas au-dessus du maître », il n'est pas plus grand que le maître. Seulement, le rapport de Jésus aux siens n'est plus simplement un rapport à des disciples, mais un rapport d'ami à amis. Cela maintient un rapport de maître à disciples mais, qui, désormais est un rapport d'ami à amis. Pourquoi ? Parce qu'il ne donne pas d'ordres qui ne se justifient pas, parce que la parole qu'il dit, il la rend effective.

Ensuite nous avons le thème du choix : « 16Ce n'est pas vous qui m'avez choisi mais c'est moi qui vous ai choisis  – l'appel (la klêsis) qui est donation du nom, le choix qui déploie la donation du nom en déploiement d'une donation de destinée, d'avoir à être – et je vous ai établi pour que vous alliez et portiez du fruit – l'expression "porterdu fruit" nous ramène à la parabole initiale, il faut voir les accrochages – et que votre fruit demeure en sorte que ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous donne. » À la fin intervient le thème manquant qui est celui de la prière, et la prière est l'attestation du don car il n'y a de prière qu'exaucée. La prière authentique est déjà, du fait que je prie, l'attestation que j'ai un sens du don. Or ce que je demande, c'est le sens du don, c'est-à-dire la volonté du Père.

Il y avait hier, dans la prière, une chose qui paraissait étrange : « Donne-nous de demander ce que tu veux. » Cela signifie : « Donne-nous de demander l'accomplissement de notre plus intime » car la volonté ou le désir de Dieu, c'est la semence de notre être. Nous ne sommes pas dans un rapport de conflit de volontés, mais dans l'intelligence de ce que notre avoir à être, c'est la volonté voulue de Dieu. C'est très important pour l'intelligence de « que ta volonté soit faite. » Donc on voit bien l'organisation de ce passage.

      ●   Le passage de "serviteur" à "ami". Maître (kurios) et didascale.

► Une phrase nous a fait difficulté : « Le serviteur n'est pas plus grand que son maître » (v. 20). De serviteur on était passé à ami (v. 15), et là on revient à serviteur. Pourquoi ?

J-M M : Vous avez l'impression que c'est un retour en arrière ? Je n'y avais jamais pensé. Le mot "ami" ne remplace pas nécessairement le mot de "serviteur". Jésus reste bien le didascale (maître) et ils restent les disciples. En effet il a substitué "ami" à "doulos" dans les versets précédents et ici, parce que le problème n'est plus le même, il est dans autre perspective : le passage est conduit par cette idée que s'ils persécutent le maître, a fortiori, ils persécuteront les disciples. Du point de vue des persécuteurs, ami ou pas ami, ce n'est pas la question. Nous sommes du point de vue de l'intervenant pour qui le statut du disciple ne peut pas être meilleur que celui du maître. Autrement dit, le rapport maître/disciples continue à jouer du point de vue du persécuteur. Pour le persécuteur, que l'être-disciple soit vécu sur le mode de l'amitié, ce n'est pas son affaire. Enfin, c'est ainsi que je le comprends.

► On voit qu'à la Passion, quand les gens s'adressent à Pierre, ils disent simplement : « tu faisais partie du groupe. »

J-M M : C'est cela, pour les persécuteurs il y a le chef (le meneur) et les serviteurs (les disciples), ceux qui suivent. Alors la parole de Jésus est que s'ils persécutent le maître, ils persécutent également les disciples. Il faut bien voir que les dénominations ne sont pas du point de vue de ce que Jésus en sait, mais du point de vue du persécuteur, parce qu'en même temps, il cite un adage : « le serviteur n'est pas au-dessus du maître. » D'autant plus que dans ce verset il ne s'agit plus du rapport rabbi/disciple car nous n'avons plus le même terme : ce n'est plus didascalos, le maître qui enseigne, c'est kurios, le maître des serviteurs, kurios étant pris au sens banal du terme. Dans le passage précédent, nous avions le maître au sens de maître d'école, de maître qui enseigne, tandis que le serviteur ici est serviteur par rapport au maître de maison, au kyrios. C'est de ce maître que parle l'adage. Donc nous ne sommes plus dans la même lignée de réflexion.

 

3) Troisième groupe : Jn 15, 20-25.

► Dans la deuxième partie du verset 20 : « S'ils ont gardé ma parole, la vôtre aussi ils la garderont» la question s'est posée de savoir si "la vôtre", nous pouvons l'entendre comme "la nôtre", comme l'équivalent de la parole des disciples ?

J-M M : C'est la même parole en tant que dite par Jésus, en tant que gardée – "garder la parole" – et dite par les disciples.

► Ensuite, la question du "ils" et du "pas d'excuse" : « 22Si je n'étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas péché, mais maintenant ils n'ont pas d'excuse à leur péché.» Quel est ce "ils" ? Ceux qui n'entendent pas ? Dans notre groupe quelqu'un disait que ce sont les facettes de chacun de nous.

J-M M : C'est vrai, mais il ne faut pas commencer par là. Il faut commencer par identifier ce "ils", ici, premièrement comme les persécuteurs, qui sont, en fait, pour la première communauté samaritaine (la communauté johannique sans doute), ceux qui les excluent de la synagogue, ce qui n'a lieu qu'après la mort du Christ. Les premières persécutions des chrétiens en Palestine ne sont évidemment pas des persécutions de la part des païens, mais de la part de ceux des Judéens (ou des juifs) qui ont contribué aussi au procès et à la mise à mort de Jésus. Ils agissent apparemment en toute bonne foi, pensent-ils, mais ils sont dans l'erreur, selon un raisonnement que l'on peut résumer ainsi : Ils prétendent défendre la gloire du Père, mais s'ils n'ont pas le Fils, ils n'ont pas le Père. Ceux qui vous mettent à mort pensent par là rendre un culte à Dieu, en vous persécutant. Ils vous persécutent parce que Jésus est blasphémateur en s'égalant au Père, donc ils pensent défendre le Père. Mais c'est parce qu'ils ne connaissent pas le Père. S'ils connaissaient le Père, ils connaîtraient aussi le Fils. La situation évoquée ici touche la toute première communauté chrétienne.

Cette idée reprise à partir de différents chapitres est présente en Jn 15, 21 : « ils vous feront cela à cause de mon nom. » "Pâtir pour le nom", c'était une expression courante, "être persécuté pour le nom". Le "nom" c'est le nom de Jésus et c'est le nom du Père, c'est le même : Hashem est une façon juive de dire Dieu. Et il indique ici que cette attitude relève d'une surdité car ils n'ont pas entendu… Si je n'étais pas venu et je ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas de péché et maintenant, le fait que je leur ai parlé enlève toute excuse, y compris celle de la surdité. S'ils n'avaient pas vu ils n'auraient pas de péché. Maintenant ils ont vu, mais leur surdité les empêche de voir – puisque c'est l'écoute qui donne de voir – donc ils sont dans le péché essentiel qui est de ne pas entendre et de ne pas voir.

      ●   Les œuvres de Jésus ?

► Justement, on avait une question par rapport aux œuvres : les œuvres, ce sont les œuvres que Jésus a faites de son vivant ? Ce n'est pas la passion-résurrection ?

J-M M : Oui, quand c'est au pluriel, ce sont les œuvres que Jésus a faites. Mais quand Jean raconte les œuvres – ce que nous appelons un miracle, par exemple –, il raconte en fait la mort-résurrection de Jésus. Dans le récit de la guérison d'un paralysé, dans le récit de l'aveugle-né, c'est apparemment le récit d'une œuvre particulière, mais, c'est, dans cela, le récit même de "l'œuvre", c'est-à-dire la résurrection. Nous avons lu à plusieurs reprises bien des passages, déjà. Qu'on lise n'importe quel épisode johannique, ce qui est raconté sous l'apparence de l'anecdote, c'est la grande dimension de l'œuvre christique qui est l'accomplissement de l'humain.

L'aveugle est né aveugle : nativement nous ne sommes pas voyants des choses essentielles du pneuma. Jésus le conduit à son accomplissement plénier, il reprend le modelage d'Adam qui n'est pas achevé puisqu'il crache à terre et fait de la boue, et il le conduit par le bain d'eau à la piscine de Bethesda : « "Va te laver" […] Et il revint voyant. » Et voir accomplit l'humanité inachevée[13]. C'était le récit d'un épisode, d'une œuvre particulière, mais c'est du même coup le récit de l'œuvre christique dans sa totalité. C'est ce que j'appelle "lire grand". Chaque épisode, il faut le lire comme tenant la totalité, parce que Jean écrit grand, donc on est à Jean si on lit comme il écrit, si on lit grand. Pour chaque épisode on peut le montrer dans le détail. Jean écrit toujours une chose dans une autre.

Nous verrons que, dans la petite parabole de la femme qui enfante (Jn 16, 21), il ne prend même pas la comparaison pour elle-même comme on ferait dans une fable. La Fontaine fait un joli récit, et ensuite il y a une morale. Ici, pas du tout. La signification grande est déjà à l'intérieur, dans le vocabulaire choisi pour dire l'épisode. Lire le grand dans le petit, c'est ce qui est prophétique, puisque c'est lire l'accomplissement dans la semence.

► Dans « 22Si je n'étais pas venu et ne leur avais pas parlé, ils n'auraient pas péché », "ils" ce sont les persécuteurs ou… ?

J-M M : Voilà la question ! Il y a la lecture mise au compte des apôtres en situation prépascale, il y a la gestion de la communauté qui est précisément la question des juifs persécuteurs de l'époque, mais Jean écrit aussi pour la totalité de l'Église, et donc pour nous. Alors il s'agit à chaque fois de voir ce qui empêche d'entendre et de voir qui est l'adversaire. Qu'il soit pour une part en nous, c'est tout à fait vrai, même si ce n'est pas la visée immédiate du texte, mais il ne faut pas se contenter de cibler un ennemi.

► Quelqu'un lisait si grand que, dans Pierre et dans Judas, il ne voyait pas d'homme, il voyait un aspect d'humanité. Nous nous sommes insurgés contre cette lecture parce que je crois que Pierre était quand même un homme. Le reniement de Pierre, c'est le reniement d'un homme, peut-être avec un tas de significations.

J-M M : Bien sûr.

► Mais pas seulement,

J-M M : C'est-à-dire que Pierre est aussi une fonction. Et justement, il est affublé de cette fonction parce qu'il est celui qui la mérite le moins, pour bien montrer que ce n'est pas l'individu Pierre qui est en question dans la fonction. Et il y a le triple reniement qui est là pour faire écho à la triple donation ou pour la préparer : « Pais mes brebis, pais mes agneaux, etc. » qui se trouve trois fois au chapitre 21. Pierre reçoit un service de garde précisément parce qu'il est le plus défaillant dans la garde. Ce n'est pas lui qui garde, ce n'est pas l'individu. Ainsi en va-t-il de Pierre, ainsi en va-t-il de ses successeurs dans la mesure où la fonction pétrine a des successeurs. Les successeurs de Pierre, comme on les appelle, n'héritent pas de la totalité de la fonction pétrine, mais il y a une fonction de garde, une attestation de garde, de vigilance sur le troupeau, qui est effective, mais qui n'est pas le fait de la personne singulière de Pierre[14].

      ●   Questions sur différentes formules.

► Une dernière question : est-ce que c'est encore un causal qu'il faut supprimer chez Jean quand il est dit : « c'est pour que s'accomplisse la parole écrite dans leur loi » (v. 25) ? Que faut-il penser de « c'est pour que » ? Et après, chose que je n'avais jamais remarquée jusqu'à présent, « la parole écrite dans leur loi » m'a posé question par rapport à ce que vous avez dit sur la loi dans la Genèse. Finalement c'est déjà une corruption quand on l'appelle loi.

J-M M : L'intelligence de la parole de Dieu comme loi corrompt la parole de Dieu, elle l'énerve au sens où elle lui enlève les nerfs, la dévitalise, la désœuvre.

► Donc il y a ces deux points-là. : « c'est pour que » et « écrite dans leur loi », cette loi corrompue, si je puis dire.

J-M M : Tout à fait.

► Est-ce que Jean dit cette phrase comme il en a écrit d'autres, ou est-ce qu'il y a du sarcasme là-dedans ?

J-M M : Le mot sarcasme… Jésus fait tout ce que fait le premier christianisme, il hérite en totalité de l'Écriture mais il en dénonce la lecture comme loi.

► C'est Jésus qui parle au verset 25 du chapitre 15 : « C'est pour que soit accomplie la parole qui est écrite dans leur loi : "ils m'ont haï sans raison" » ?

J-M M : Oui, c'est cela mais il n'y a pas de différence entre la parole de Jean et la parole de Jésus ici. Jésus n'a jamais prononcé ces paroles-là matériellement, c'est l'écriture johannique de la situation qui est mise dans la bouche de Jésus. Même chez les historiens latins ou grecs contemporains, mais ici explicitement, c'est parole de Jésus en ce sens que c'est parole du paraklêtos. Jean reçoit le paraklêtos qui déploie la parole, qui fait remémorer la parole. C'est la parole de Jésus ressuscité dans la bouche de Jean, ce ne sont pas les "ipsissima verba" de Jésus. Ce qui intéresse les historiens dans leurs recherches, c'est ce que Jésus a bien pu vouloir dire en vérité dans son histoire. Ce ne sont pas ces paroles-là qui sont intéressantes. Les paroles intéressantes sont celles que dit le Paraclet. Elles constituent la lecture authentique… Dans le chapitre 15, c'est Jésus qui parle tout au long. C'est une des mises en œuvre de ce qui est promis comme Paraclet par le texte même.

► Moi, ce qui m'intriguait, c'était ces formules différentes tout au long de l'évangile de Jean : « c'est pour que s'accomplisse l'Écriture » et « la parole écrite dans leur loi ».

J-M M : Oui, il est dit : "dans votre loi", c'est dit aussi dans d'autres lieux chez saint Jean.

► "Dans votre loi", donc il la renvoie aux Juifs ?

J-M M : Absolument. La lecture juive de la loi n'est pas néo-testamentaire. Quand Jésus veut parler de l'Écriture, il l'appelle Graphê, il ne l'appelle pas la loi. Ici c'est : "dans votre loi". Le mot torah, en hébreu, ne signifie pas fondamentalement ce que signifie pour nous la loi. En grec, c'est nomos, la loi au sens où l'Écriture est récusée.

► Moi, ce qui m'interroge, c'est qu'il renvoie ça à des Juifs pieux et on peut se dire : de quel côté aurais-je été, moi ?

J-M M : Mais un Juif pieux se convertit.

► Jean-Marie, la scission, c'est entre les Juifs qui ne l'ont pas reconnu et les autres. Les Juifs qui ne l'ont pas reconnu croient de bonne foi qu'ils parlent à Dieu, mais ce n'est pas Dieu, c'est une idole. C'est bien ça ?

J-M M : Oui. Dans ce qui nous occupe ici, comme la première communauté johannique – qui est peut-être samaritaine, on ne sait pas trop – est faite de Juifs, la distinction est entre le Juif qui reçoit Jésus et le Juif qui le met à mort. C'est la problématique à ce moment-là

► Le « pour que s'accomplisse », c'est quelque chose qui est à supprimer aussi ?

J-M M : Mais pas du tout. C'est quand même très simple : l'Évangile est tout entier en semence dans l'Ancien Testament en tant que torah, – un mot qui ne signifie pas loi, mais enseignement, éclairement, des racines de ce genre – mais il ne l'est pas dans la lecture que les judéens contemporains en font parce qu'ils lisent précisément l'Ancien Testament comme une loi. Entre Juifs et Église naissante, il y a des débats considérables, des positions complexes. La simplicité initiale chez Paul, c'est une certaine radicalité qu'il faut bien comprendre. L'Écriture comme Écriture contient en semence la totalité de l'Évangile mais en semence seulement, parce que Jésus est celui qui dévoile ce qui est contenu en semence dans cette Écriture qu'il accomplit. Mais en tant qu'elle est lue comme loi par ses interlocuteurs, elle est récusée, car le salut ne vient pas de l'observance des œuvres de la loi mais de l'écoute de la parole qui sauve. C'est le b.a.-ba de Paul.

► Oui mais c'est tout de même très difficile de ne pas lire sous forme de loi ce qui se présente sous la forme : « Ne mangez pas ». C'est peut-être un don, mais ça ressemble à un commandement.

J-M M : Tout à fait, mais ce n'est pas le problème. La question n'est pas là. Comment expliquer cela ? Il est essentiel de repérer la position. À l'extrême limite, si on ne pouvait pas montrer la moindre différence entre une loi et la parole de l'Écriture – on pourrait le prétendre –, on pourrait dire simplement que ce n'est sans doute pas la même tonalité. La tonalité de lecture est essentielle.

Et en plus, dans la méditation que Paul fait du tout premier précepte « Tu ne mangeras pas », la différence est pesée entre le « Tu ne mangeras pas » tel que dit par Dieu, et le « Tu ne mangeras pas » tel que répété par le diabolos. Le premier est une parole de sauvegarde, quelque chose comme « Tu ne mangeras par le champignon vénéneux car il comporte en lui la mort ». Le second, c'est « Tu ne mangeras pas le champignon parce qu'il m'est réservé », donc c'est le thème de la jalousie, etc. Il y a une interprétation négative d'une loi, comme volonté adverse et contraignante, qui est faite par le diabolos dans la reprise, dans la relecture. Il est amusant de constater que ces choses-là ont été peu méditées dans l'histoire qui est devenue d'un moralisme prodigieux, pire que n'importe quelle loi.

Ce qui est très curieux, c'est que l'essence de cette thématique est restée dogmatiquement impeccable. La doctrine de la grâce dans le dogme est absolument paulinienne. Mais la pratique pastorale a été la proclamation de la loi et de la loi sous la menace de sanctions, donc dans la gestion de la peur. C'est la loi au sens où nous la vivons, c'est-à-dire loi / infraction / sanction, les trois moments constitutifs de ce que nous appelons la loi couramment. Saint Augustin, quand il commente la Genèse, lit de bonne foi la parole du serpent comme si c'était la parole de Dieu, c'est-à-dire qu'il lit le texte comme proclamant la loi nouvelle. C'est très étonnant.

► Que la première parole soit une parole de sauvegarde, ça c'est très éclairant.



[1] Il s'agit d'une conversation hors enregistrement qui avait eu lieu la veille au soir. Le chapitre 16 semble avoir été lu une première fois. Les quatre termes dont il est question sont ceux qui ont été mis en évidence à partir de Jn 14, 15-16 au 2) du chapitre I.

[2] Cette remarque venait beaucoup plus tard, elle a été mise ici pour aider la lecture.

[4] En grec le mot vérité se dit a-lêthéia c'est-à-dire la sortie de l'oubli (lêthê).

[5] Seuls les versets 16-20 seront relus dans ce chapitre IV. Les versets 21-33 seront relus au chapitre V.

[6] Voici la réaction de J-M Martin à cette lecture du verset 1 : « C'est sa traduction ? Ah, elle me déçoit ! Presque tout le monde  traduit ainsi (sauf Chouraqui), mais je ne l'aurais pas cru de sœur Jeanne d'Arc.». Voici la version de Chouraqui : « Un peu, et vous ne me contemplerez plus ; de nouveau un peu, et vous me verrez. »

[7] J-M Martin explique un peu plus loin pourquoi il a traduit "vous commencez à me voir" et non pas "vous me verrez".

[9] « Jésus dit: “Je suis encore avec vous pour un peu de temps, puis je m'en vais vers celui qui m'a envoyé”. » (Jn 7, 33) ; « Encore un peu et le monde ne me constatera plus, mais vous, vous me constaterez » (Jn 14, 19).Il y a aussi, mais légèrement différent : «Jésus leur dit : “Un peu de temps la lumière est avec vous, marchez tant que vous avez la lumière…” » (Jn 12, 35).

[10] En fait dans le texte il s'agit du "disciple que Jésus aimait" que la tradition identifie à Jean.

[11] Dans le combat de Jacob avec l'ange : « Jacob lui demanda : "De grâce, indique-moi ton nom." – "Et pourquoi, dit-il, me demandes-tu mon nom ?" Là-même, il le bénit.» (Gn 32, 30)