Lors de la deuxième rencontre sur les Noces de Cana, Jean-Marie Martin propose d'abord une traduction assez littérale du texte, lui-même n'a que le texte grec devant les yeux. Lors de la remière rencontre le texte n'avait pas été lu. La découverte du texte en "vrai" suscite de nombreuses questions dont les réponses sont autant d'occasions d'approfondir bien des domaines.

 

Chapitre II

Première visite du texte

 

 

Tout ce que nous avons fait précédemment était donc issu de votre mémoire. Je vais lire le texte, et après cette lecture nous prendrons dix minutes, puis nous ferons encore des suggestions, mais à partir du texte lui-même. Nous reviendrons à ce texte à plusieurs reprises, et chaque visite du texte nous apportera sans doute quelque chose de nouveau.

Les questions qui pourraient surgir à partir de cette lecture sont liées à ce que vous avez déjà suggéré, soit que cela conforte, soit que cela infirme ce que vous aviez pressenti, soit que vous soyez alertés à quelque chose que vous n'aviez pas aperçu et qui tout d'un coup vous choque ou au contraire vous enchante. Par ailleurs vous avez sous les yeux des traductions diverses, moi je vais lire directement à partir du texte grec, et si vous trouvez des différences, ça peut être une occasion de poser des questions.

Donc voilà ce à quoi il faut être attentif pour que notre deuxième moment qui sera la première entrée dans le texte lui-même, et non pas simplement dans notre mémoire du texte, ce deuxième moment donne lieu à une avancée, à un chemin.

 

« 1Le troisième jour, fut une noce à Cana de Galilée et la mère de Jésus était là. Fut invité aussi – littéralement : appelé – Jésus et ses disciples à la noce. 3Et le vin venant à manquer, la mère de Jésus lui dit : “Ils n'ont pas de vin”. 4Jésus lui dit : “Quoi, à moi et toi, femme, mon heure n'est pas encore venue”. 5Sa mère dit aux serviteurs : “Quoiqu'il vous dise, faites”. 6Étaient là six jarres de pierre en vue de la purification des Judéens, posées, contenant jusqu'à deux ou trois mesures. 7Jésus leur dit : “Emplissez les jarres d'eau”. Ils les emplirent jusqu'en haut. 8Il leur dit : “Puisez maintenant et portez au maître du festin ”. Ils portèrent. 9Quand donc le maître du festin eut goûté l'eau devenue vin – et il ne savait pas d'où cela est, mais les serviteurs savaient, eux qui avaient puisé l'eau – le maître du festin appelle le marié. 10Il lui dit : “Tout homme pose d'abord le bon vin, et quand on est ivre, le moins bon, mais toi tu as gardé le bon vin jusqu'à maintenant.” 11Ce fut l'arkhê (la tête, le premier) des signes que fit Jésus à Cana de Galilée. Et il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui.

12Après cela, il descendit à Capharnaüm, lui et sa mère et ses frères et ses disciples et ils demeurèrent là peu de jours. 13 Et était proche la Pâque des Judéens et Jésus monta vers Jérusalem. »

 

 

I – Premiers thèmes relevés

 

1) Quelques interprétations ponctuelles.

Marie aux Noces de Cana, Cathédrale St-Sauveur, Tsalendjikha, Géorgie XIVe sa) Le rôle de la mère de Jésus.

► La mère de Jésus semble être au courant de ce qui va se passer. Elle s'est peut-être concertée avec lui avant, c'est pour ça qu'il lui dit : “Attends, mon heure n'est pas venue” ?

J-M M : Voici une tentative d'explication. L'étrangeté vient de ce que soit Marie qui la première pose la question ?

► On a l'impression qu'elle est consciente de cet événement qui est le premier pour Jésus.

J-M M : Effectivement il se trouve que Marie est celle qui, la première, détecte et nomme le manque. Est-ce que ça relève d'une intention chez Jean ?

► En fait on le sait avant qu'elle ne le dise.

J-M M : C'est-à-dire que la première constatation, c'est le narrateur qui la signale, et Marie est celle qui, la première, l'énonce. Il y a donc deux mentions : celle du narrateur qui dit « le vin venant à manquer », et puis la réflexion dans la bouche de Marie : « ils n'ont pas de vin ».

► Le texte dit : « ils n'ont pas de vin » ou bien « ils n'ont plus de vin » ?

J-M M : Le texte littéralement dit « ils n'ont pas de vin », mais le contexte permet de penser que « ils n'ont plus de vin » est plausible, puisqu'ils ont d'abord eu du vin. Simplement j'ai voulu décalquer le texte avec le plus de rigueur possible.

   ●   La figure de Marie à partir de Jn 19.

Peut-on tirer quelque chose, sur la signification de Marie dans cet épisode, qui ne soit pas simplement de notre conjecture mais qui soit confirmé par le texte ? Oui. Alors j'anticipe un peu. Dans l'évangile de Jean il est fait mention de la mère de Jésus deux fois, une fois au début ici, et une fois vers la fin, au chapitre 19, au pied de la croix. Dans ce deuxième lieu, il est dit à Jean, qui se trouve aussi au pied de la croix : « Voici ta mère » ; et il est dit à Marie : « Voici ton fils ». Or Jean est essentiellement "le disciple" et nous allons voir cela par rapport à la famille (la mère et les frères). Marie a pour vocation d'être la mère du disciple, c'est-à-dire la mère de l'écoute[1] : elle est l'écoutante, elle est celle qui, d'écouter, sait voir. C'est elle qui détecte les choses essentielles, y compris le manque, et qui détecte le manque précisément comme ce qui fait place pour le don, ce qui fait place pour recevoir. En effet, dans l'Évangile, ce qui est plein n'a pas la capacité de recevoir.

Donc nous avons un thème évangélique qui a des traces dans les évangiles synoptiques, et qui se trouve explicitement chez Jean : c'est le thème du manque et du plein et, en plus, de l'inaccompli et de l'accomplissement. C'est un thème qui est décisif dans ce premier épisode comme nous aurons à le dire.

Et pourquoi est-elle nommée "mère", et précisément « mère de Jésus » ? C'est pour être mieux la mère du disciple, et donc, comme je vous le disais, la mère de l'écoute, de l'entendre. Il y a là quelque chose de décisif.

Jean est essentiellement « le disciple que Jésus aimait ». Par là Jésus ne dit pas qu'il avait une particulière affection et encore moins une affection particulière pour Jean, ça signifie « le disciple par excellence », le disciple comme disciple. Autrement dit, la position symétrique de cet épisode initial et de l'épisode à la croix, invite à interpréter l'un par l'autre.

   ●   Attitude de principe pour la lecture.

Vous vous rendez compte que, dans la réponse que j'ai faite, j'ai quitté l'attitude de celui qui essaie de conjecturer psychologiquement pourquoi les gens font ça, pourquoi certains savent ou pas. Et j'ai pris l'attitude de questionner, non pas selon la vraisemblance d'un historien, mais selon la thématique johannique. Il ne faut pas injecter nos conjectures psychologisantes dans le texte, et cependant elles peuvent toucher des choses qui sont authentiques, mais dans ce cas, cela a besoin d'être relu et confirmé par le texte.

Si vous voulez, ce qui est important, ce n'est pas ce qui a bien pu se passer, mais c'est ce que Jean dit qu'il s'est passé. Autrement dit, notre seul accès à l'événement c'est la parole de celui qui en témoigne. C'est-à-dire qu'il faut ré-insister sur l'écoute de la parole et non pas sur des conjectures de ce qui aurait pu être. Nous redirons cela encore jusqu'à ce que ce soit bien perçu.

Vous vous rendez bien compte que nous lisons un passage d'une douzaine de versets, mais que notre intention est aussi de nous familiariser avec la lecture des autres passages de saint Jean, d'apprendre à lire saint Jean. Donc j'insiste sur la question de comment s'y prendre au texte, de comment se laisser prendre au texte.

Je n'en dis pas plus pour l'instant, nous reviendrons sur cette question qui est tout à fait essentielle. D'une part nous avons souligné quelque chose comme digne d'être examiné, et d'autre part nous avons énoncé une attitude de principe dans le mode de lire.

b) La question des chiffres : trois et six ; et sept.

► Il est indiqué que c'est le troisième jour, et ça fait penser à la Pâque.

J-M M : L'expression « le troisième jour » a une grande importance, et c'est très bien de la souligner. Cette expression fait signe à la fois vers « il est ressuscité le troisième jour » (1 Cor 15, 4), donc ceci annonce un épisode glorieux, un épisode de manifestation de la gloire. C'est d'ailleurs ce qui est dit dans le texte (v.11), et c'est même par là que nous aurions dû commencer. Nous y reviendrons quand nous nous demanderons : qu'est-ce que ça raconte, et qu'est-ce que c'est ? C'est un sêméion (un signe) de la manifestation de la gloire, ce n'est pas un récit d'une noce de campagne.

Nous verrons que ça a rapport également avec des jours qui sont comptés antérieurement dans le chapitre premier. En effet on a « le lendemain » (v.29), « le lendemain » (v.35), « le lendemain » (v. 43) et « trois jours après », ce qui, mis ensemble, fait 7. Or être le septième jour veut dire que cet épisode est l’épisode terminal d'un processus qui commence au chapitre premier et qui s'achève ici. Par ailleurs j'ai fait allusion au verset 13 : « et était proche la pâque », ceci commence un autre épisode.

Il y avait donc quelque chose de pertinent dans ce que vous avez suggéré, ce sera encore à expliquer davantage. Pour l'instant je ne développe pas tout, nous garderons du reste pour demain les thèmes qui auront besoin, comme tels, d'être développés. Aujourd'hui nous les recensons pour les situer.

► Pour continuer sur les nombres, il y a six jarres. Est-ce qu'il n'y aurait pas un lien avec les six jours de la création de la Genèse ?

J-M M : C'est certain, mais c'est moi qui le dis, vous pouvez me demander pourquoi.

Quelle est la signification du six en général chez saint Jean, qu'il s'agisse du sixième jour[2] ou de la sixième heure ? Les chiffres ont une signification qui l'emporte sur la détermination des jours, des heures. Donc le six a une signification que nous allons voir. Mais qu'est-ce qui permet de le dire dans l'ensemble de l'évangile de Jean ?

En effet, il ne faut pas croire définitivement ce que je vous dis, il faut le noter parce que je ne le dis pas sans avoir des réserves de références. Pour vous il faut le noter avec une certaine confiance, cependant ce n'est pas mon autorité qui est en question, c'est que progressivement vous ayez vous-même la capacité d'en décider. C'est donc une suggestion qui est à voir et qui est significative à peu près dans la direction que vous indiquez.

Noces de Cana, église st Sauveur de Chora, détailc) Le maître du festin interprété comme Créateur.

► J'ai toujours été étonné par la mention qui est faite au sujet du maître du festin : il ignorait la provenance du vin mais les serviteurs le savaient. Pourquoi dit-il cela ?

J-M M : Là il y aurait probablement plusieurs tentatives de réponse, je ne sais pas si nous allons en décider d'une de façon définitive. Quelqu'un disait au début que les serviteurs sont ceux qui ont œuvré et qui ont participé à la tâche. Donc ce sont eux qui sont fondés à savoir.

   ●  Une interprétation du IIe siècle.

Vous savez, toutes les questions ont été d'une certaine façon posées au cours des siècles, pas tout à fait de la même manière que nous, parce qu'il y a une histoire des questions. Mais dès le IIe siècle, on se pose la question. Or en grec le maître du festin se dit arkhitriklinos[3], et dans ce mot il y a arkhê. Il y a des gens qui répondent que ce maître de festin c'est le créateur, créateur qu'ils distinguent du Dieu de Jésus-Christ : il ignore effectivement ce qui se passe dans sa création[4]. Évidemment ceci n'est pas reçu dans la grande Église, puisque l'identité de Dieu créateur et du Dieu de Notre Seigneur Jésus Christ est attestée. Mais ça a néanmoins une signification, probablement parce que la fonction créatrice, pour Dieu le Père, vient en second après la fonction de salut. Là, je ne me fais peut-être pas comprendre.

Nous avons l'habitude de penser Dieu à partir de l'idée de création : Dieu est celui qui a fait tout ça. Pour parler philosophiquement, Dieu est la cause efficiente de la totalité de ce qui est. Mais ce n'est pas du tout ce qui vient en avant dans l'Évangile. Ce qui vient en avant, c'est : « Jésus est mort et ressuscité ». Autrement dit notre Seigneur Jésus Christ dévoile quelque chose de plus originel, de plus fondamental que notre idée native de création. Il est le lieu à partir de quoi nous pouvons connaître Dieu. Il est même le seul lieu puisque « qui me voit, voit le Père », il n'y a rien d'autre à voir, il n'y a rien d'autre qui soit visible du Père, sinon « me voir », mais « me voir dans ma dimension de résurrection ». C'est ce qui fonde l'Évangile. L'Évangile n'est pas un déisme ou un théisme, ou une théorie sur l'existence de Dieu. Ce n'est pas du tout ce qui vient en premier.

Dans le Credo nous avons « Je crois en Dieu le Père tout-puissant créateur ». Et dedans il y a trois titres : Père ; tout-puissant (Pantokrator), c'est-à-dire "celui qui règne" ; et enfin en troisième lieu créateur, celui qui a fait le monde[5].

« Celui qui règne », c'est la question fondamentale de l'Évangile. En effet toute affirmation répond à une question dite ou non dite. Or, quelle est la question porteuse de l'Évangile ? C'est la question « qui règne ? », autrement dit : je suis dans le régime (la régie), dans le royaume de qui ? Suis-je dans la pendance de la mort ou dans la pendance de la vie ? La réponse de l'Évangile c'est « Jésus est ressuscité », c'est-à-dire qu'on est transféré du monde de la mort au monde de la vie. L'Évangile n'est rien d'autre que cela. C'est le cœur de l'Évangile.

d) Comment gérer nos interprétations personnelles ?

► Pour moi tout d'abord il y a jamais eu de manque, sinon ç'aurait été la catastrophe. Le manque est seulement signalé comme promettant la catastrophe. Et puis je me pose des questions sur le temps : au début c'est trop tôt puisque Jésus dit « mon heure n'est pas encore venue » ; et pour le maître du festin le vin vient trop tard, donc il y a un décalage.

J-M M : Là il y a la question du manque et de la façon dont vous comprenez le manque comblé, et puis il y a une relecture du manque. À propos du rapport que vous faites entre le trop tôt et le trop tard, je vous signale une petite exigence que nous allons progressivement apprendre : il n'y a ni trop tôt ni trop tard dans le texte, c'est-à-dire que nous introduisons ces deux choses parce que nous les avons entendues de cette façon-là. Est-ce que c'est effectivement la volonté du texte de montrer cela, c'est possible, mais pour l'instant je n'en suis pas sûr. Je vous dis cela pour vous habituer à dépsychologiser le texte.

En général nous essayons tout de suite d’interpréter, et nous mettons en rapport des éléments du texte, et là je ne parle pas spécialement de notre texte, c'est beaucoup plus général. Mais à chaque fois il faut revenir à l'écriture même du texte et non pas à la lecture anecdotique pour laquelle on chercherait ensuite une signification. C'est ce qu'on fait habituellement : on donne d'abord une signification anecdotique au texte, quitte à savoir qu'en plus de l'anecdote il y a une autre signification plus profonde. Mais ce n'est peut-être pas le chemin. Le chemin c'est que le plus profond est déjà en œuvre dans l'écriture, et qu'il n'y a rien d'anecdotique qui demande à être considéré à part, ou de façon extérieure, ou premièrement. Cependant si on procède ainsi, ensuite, au cours du chemin, cela se dénonce au lieu de s'intégrer purement et simplement. Donc ce n'est pas pour vous interdire de le faire, on peut le faire si on en a envie quand on essaie de lire. Mais ensuite, parmi les choses que nous disons, une part va se trouver confirmée par une seconde entrée dans le texte pour un retour plus exigeant, et un certain nombre de choses deviendront caduques et n'auront été qu'un moment de notre cheminement.

 

2) Questions sur l'ensemble du texte.

a) À partir d'où lire le texte. Conséquences.

Je reviens sur ce que je disais tout à l'heure, sur une question qui nous dégage de l'immédiat du texte et dont l'enjeu est le cœur même de l'Évangile. Nous aurons à nous poser la question : à partir d'où lire le texte ? Il faut en effet savoir que tout texte d'évangile se lit à partir de l'Évangile au singulier. Qu'est-ce que l'Évangile au singulier ? C'est « Jésus est mort et ressuscité », rien avant et rien après. Ce qui permet de dire cela c'est par exemple ce que dit Paul : « Je vous rappelle frères, l'Évangile – l'Évangile est l'annonce heureuse, la bonne nouvelle – que j'ai moi-même reçu, que je vous ai transmis, que vous avez accueilli, dans lequel vous vous tenez, (…) à savoir que  Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures, qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures» (1 Co 15, 1-4). Vous avez là le cœur du Credo, et c'est ce qui vient en premier. Le Credo a été fait par les Églises, et il y a différentes formes de Credo. Mais toutes ces formes sont construites autour du cœur de l'Évangile au singulier qui est : « Jésus est mort et ressuscité »[6].

La chose heureuse, c'est que cela s'entend de mieux en mieux aujourd'hui dans différents endroits : il faut lire les évangiles à partir de l'Évangile, c'est-à-dire les évangiles à partir de l'essence de l'annonce.

Le mot Évangile existait dans les écrits de Paul avant que ne soient écrits les petits livres qu'on appelle les quatre évangiles. Paul emploie ce mot dans le sens que je viens de dire. L'Évangile c'est la mort-résurrection annoncée, ou l'annonce de la mort-résurrection de Jésus, soit qu'on mette l'accent sur l'événement constitutif, soit qu'on mette l'accent sur l'annonce qui fait partie de la constitution même de l'événement. Il y a l'Évangile annonçant et l'Évangile annoncé, et c'est le même, de telle sorte que la parole annonçante fasse partie de l'événement. Ce n'est pas une parole sur un événement, elle ne cause pas sur un événement, mais : quand j'entends la parole, la mort-résurrection du Christ arrive. Et ceci nous ouvre sur la question de la structure fondamentale de l'Évangile, et la place de la parole dans la structure de l'Évangile.

► Quand vous dites : « rien avant la résurrection » ou « la résurrection arrive », souvent les gens disent : « avant, la résurrection n'avait pas eu lieu ». Comment est-ce que le Christ est compris là-dedans ?

J-M M : Ceci ouvre à une autre question, immense et tout à fait décisive, qui est la question du temps. Là, ceux qui en restent à une perspective d'historien sont franchement hors champ, car l'histoire est un mode de traitement du temps mortel. L'Évangile est l'annonce de la résurrection, c'est-à-dire du franchissement du temps ; et il s'agit du franchissement du temps mortel, par conséquent nous ne pouvons pas soumettre de façon radicale la parole évangélique et l'événement évangélique à un regard qui est lui-même limité par le fait d'être un regard du temps mortel.

On a beaucoup mis en évidence l'histoire dans ce XXe siècle qui s'achève, et pour des raisons bien diverses. Une des raisons c'était, entre autres, de retirer l'Évangile du champ de la métaphysique pour le poser dans le champ de l'histoire : ce qu'il y avait de suspect dans la dogmatique qui s'exprime en langage philosophique, était censé devoir être récusé au bénéfice de ce que l'historien peut dire. Faire cela c'est exactement reconstituer un nouveau champ. Il est certain que la lecture qui soumettait de façon consciente ou inconsciente l'Évangile au champ de la métaphysique (qui est un événement d'Occident), n'est pas fidèle à l'Évangile. Mais celui qui soumet l'Évangile à l'histoire de l'historien occidental est aussi infidèle, et il est aussi occidental : il y a le primat de la raison (en philosophie) d'un côté, et le primat du fait (dans l'histoire) de l'autre. Or ce n'est ni le fait ni la raison qui représentent l'Occident, mais c'est la distinction entre le fait et la raison qui constitue l'Occident. Voyez ce que dit Leibniz au milieu du XVIIe siècle, à l'orée de la phase moderne de l'Occident : « Il y a deux sortes de vérités, les vérités de raison qui sont nécessaires, elles sont obtenues par raisonnement, et les vérités de fait qui sont obtenues par observation ». Voilà, les deux appartiennent à l'Occident. Or cette distinction-là n'est pas une distinction qui structure le Nouveau Testament. L'Évangile est même la dénonciation de la suffisance de l'histoire. Tout ceci est d'un enjeu considérable.

b) La reconnaissance du manque.

► Du coup j'ai l'impression que, quand je lis ce texte, je me trompe tout le temps ! Alors comment le lire ?

J-M M : Mais oui, vous vous trompez tout le temps. Et je vais vous dire une chose : même moi ! Je veux dire par là qu'aucune lecture n'est adéquate. Cependant, toutes nos méprises, tous nos malentendus sont notre premier mode d'entendre. Mais le malentendu confessé comme tel, reconnu comme tel, est le commencement, cela donne la capacité de pouvoir entendre mieux. C'est toute la question du manque confessé par rapport à ce qui vient, par rapport à la plénitude. Le manque reconnu est la condition même pour que quelque chose vienne. Autrement dit, il faut confesser allégrement vos cinq maris !

En effet la Samaritaine confesse allègrement qu'elle a eu cinq maris. Et c'est précisément la capacité qu'elle a d'entendre la parole de Jésus comme une parole qui ne la condamne pas, mais qui ne la laisse pas non plus dans le déni, dans le refus, qui la libère. Étant libérée, elle a de quoi progressivement reconnaître mieux Jésus. C'est toute la thématique de ce chapitre 4 de la Samaritaine[7].

Ce qui est important, c'est de faire tout ce que nous pouvons pour entendre mieux à chaque fois sans avoir jamais la prétention d'avoir épuisé le texte, car il est inépuisable.

c) L'œuvre de la résurrection à l'intérieur du texte.

Et le chemin du texte est d'essayer de voir comment la résurrection est quelque chose qui ne peut pas être porté par notre discours, et donc par notre image du temps. En effet tout notre discours est issu de notre expérience du temps mortel. Il n'y a donc pas de parole adéquate. En revanche, il y a l'œuvre même de la résurrection à l'intérieur du texte, c'est-à-dire que les mots de Jean sont des mots crucifiés et ressuscités.

Nous en avons un exemple majeur au premier chapitre, dans le passage du verset 13 au verset 14. « Ceux qui ne sont pas nés de la chair… mais de Dieu » : ici le mot de chair a le sens absolument négatif qui signifie la faiblesse, qui implique à la fois la mort et le meurtre ; « et le verbe s'est fait chair » : il s'est fait chair, non pas qu'il fût meurtrier, mais le mot même de chair a subi une crucifixion pour pouvoir être relevé et repris dans un sens neuf dans ce verset 14[8].

Et je dis que ça ne concerne pas seulement un mot, mais ça concerne tout ce qui informe ma pensée. Entendre est une crucifixion, c'est la crucifixion de tout ce que nous croyons savoir. Entendre pleinement est une chose qui n'arrive jamais, c'est pourquoi le concept de disciple est un concept très difficile. Entendre est mortel. J'entends toujours avec beaucoup de réticences, voulues ou non voulues, je n'ai pas à juger. Nous sommes nativement dans le malentendu. Entendre est mortel, mais c'est précisément de cette mort qui change de sens, qui n'est plus la mort négative mais la mort acquiescée, la mort christique.

Ce que je veux dire par là c'est que nous n'avons pas ici un texte qui cause sur la mort et la résurrection du Christ, c'est un texte qui nous invite à accomplir en nous d'abord, dans notre écoute, mort et résurrection. Toute écoute est pascale. L'écoute de toute personne est pascale, et a fortiori l'écoute de l'Évangile : c'est un passage. Nous avons ici un passage, un passage d'Évangile, mais ce passage fait qu'il s'y passe quelque chose. On passe d'un moment à un autre moment, on passe du manque à la plénitude. Ce passage, le lecteur l'accomplit.

L'Évangile n'est pas un discours sur le salut, c'est un discours qui, d'être entendu, sauve : « Ces choses ont été écrites pour que vous les entendiez, et que de les avoir entendues, vous viviez. »[9] C'est une parole qui donne que je vive, c'est une parole qui me re-suscite.

Voyez à quel point nous sommes loin ici de nous en tenir à une lecture historico-critique comme on fait à propos de l'histoire d'Alexandre le Grand, nous sommes loin de nous en tenir à une lecture structuraliste etc. Ces lectures ont leur intérêt propre, mais la lecture à laquelle nous tendons est que nous soyons introduits dans l'essence même de la parole, que la parole accomplisse en nous mort et résurrection. Est-ce que je me fais entendre ? Je sais que je ne comprends pas pleinement ce que je dis, bien sûr, mais je sais que c'est par là.

d) Le texte : espace et chemin.

► Vous dites que l'évangile est un discours, et que lorsqu'il est entendu il donne de vivre. Le mot "discours" me gêne. Est-ce une parole ou est-ce un discours ?

J-M M : Le discours est une modalité de la parole. Le discours (dis-cursus) est une parole qui s'étale dans un chemin, un cursus. Vous preniez peut-être le mot discours au sens du discours politique ; bien sûr il faut faire la différence entre parole et discours, mais je ne sais pas si nous pouvons accéder à une parole qui ne soit pas de quelque manière discursive.

Un texte comme celui-là, c'est deux choses : 

– c'est un espace, et nous avons à entrer dans cet espace ;

– mais c'est un espace qui donne de s'y mouvoir, et donc qui comprend un chemin, un itinéraire. Le propre du texte c'est que je peux y aller et revenir, à la différence de l'oral. Quand vous me demandez de répéter, parfois j'ai du mal, parce que je suis dans mon discours oral. Le propre de l'oral est d'être entendu, le propre de l'écrit est d'être relu.

J'aurais pu commencer par là, et d'autres fois je l'ai fait. Il est important, quand on lit un texte de l'Écriture, de méditer d'abord la fin, parce que c'est souvent dans la fin que se trouve l'essentiel. Cela veut donc dire qu'il faut lire et relire. On lit en ne sachant pas où ça va, et, quand on s'aperçoit de « où ça va », il faut tout relire pour bien comprendre comment ça va « où ça va ».

Vous avez à la fois l'espace et le chemin, où l'espace correspond peut-être à la symbolique de l'Esprit, et le chemin à la symbolique du Christ : « Je suis le chemin ».

Un texte est donc une marche. Dans la marche s'aperçoivent des choses, et cependant demeure la question : comment ces choses tiennent-elles ensemble dans ce même espace ?

Il faut avoir réfléchi sur ce qu'est un poème, car un poème est aussi un dis-cursus, puisqu'il y a un début et une fin : on le récite, et quand on a fini on s'arrête. Or dans un poème le discours a besoin d'être fidèle à une unité d'espace. Ce qui donne l'espace, c'est la tonalité, tonalité qui "retient" quelque chose, qui fait que le mot que je prononce pour la troisième fois n'est pas le même parce que quelque chose a été entendu auparavant, et ne sera pas le même parce que quelque chose viendra ensuite.

Donc ça constitue à la fois une simultanéité et une progression (un chemin).

Vous pouvez étudier un mouvement de sonate en vous demandant ce qui en fait la tonalité, pas au sens matériel où c'est en fa ou en la, mais la tonalité constitutive du mouvement : quel est son chemin, comment il se déploie, comment il se développe ? Ça, c'est une question qui a à voir avec les concepts les plus fondamentaux de l'évangile de Jean, à savoir la demeure et le venir (demeurer et venir), deux maîtres-mots chez Jean. Et ce qui est de l'ordre de la demeure est de l'ordre du Père, même en nous, et ce qui est de l'ordre du venir est de l'ordre du Fils. Ce qui vient c'est "l'heure", et l'heure c'est Jésus lui-même : « mon heure c'est moi-même », moi-même en tant que mort et ressuscité. L'heure n'est pas un moment du temps.

À nouveau nous recommençons à mettre bout-à-bout de façon un peu hâtive beaucoup de choses qui appartiennent à l'évangile de Jean. Mais tout cela est évidemment dit de façon provisoire. Pour que ce soit utile, il faut d'une certaine façon que vous y acquiesciez provisoirement. Et c'est difficile d'acquiescer provisoirement à ce en quoi on ne peut encore pleinement s’engager, car souvent on n'entend pas très bien ce à quoi on ne s'engage pas bien. Et cependant vous ne pouvez pas vous y engager pleinement parce que je n'apporte pas les preuves à chaque fois, je ne peux pas le faire pour chaque chose, pour chaque mot.

Il se trouve en fait que nous sommes en train de réfléchir à ce que c'est qu'un texte, un discours, à ce que c'est que l'espace d'une parole et particulièrement cette parole-là, à ce que  l'Évangile est essentiellement. En quoi est-il parole, pas une parole qui commente, mais qui donne ce qu'elle dit ? Quelle posture d'écoute, d'attention, cela requiert-il chez nous ?

e) Le lieu et le temps.

► La scène se passe en Galilée. Vous nous avez souvent dit que le lieu est important, que, par exemple, aller à Jérusalem ou descendre en Galilée ce n'est pas la même chose.

J-M M : C'est un point aussi sur lequel nous allons revenir. Et il est très important que vous l'ayez détecté. La façon générale de dire cela c'est que, chez saint Jean, les propositions de temps et les propositions de lieu ne sont pas des propositions circonstancielles. Autrement dit les lieux et les temps participent de l'essence du récit.

Nous avons dit quelque chose à propos de l'heure. En effet, l'Évangile c'est quand ? Quand ça commence ? On n'a pas répondu à la question, mais on voit qu'il y a un travail à faire là-dessus. Et c'est vrai également pour la question du lieu. Il faut toujours être attentif au temps, au lieu, à la posture ou à l'allure, à la parole.

   ●    L'exemple de Jn 7, 37[10] :

  • la posture : Jésus est debout ; et debout, ça a une signification essentielle à l'Évangile
  • le lieu : il est debout au temple ; cela invite à s''interroger sur la signification du temple, c'est quelque chose d'essentiel dans l'Évangile.
  • le temps : c'est lors de la fête de Soukkot, le dernier jour de la fête qui est le grand jour. Soukkot est la fête des cabanes (des tentes), une fête d'automne.
  • la parole : Jésus debout dit : « si quelqu'un a soif, qu'il vienne ».

Voilà : à propos de chaque phrase d'Évangile, se demander quelle est la posture s'il y en a une, l'allure si c'est du côté du chemin... Les verbes d'allures : aller et venir ; monter / descendre ; courir / marcher ; entrer / sortir… tous ces mots sont importants dans l'évangile de Jean, toute la gestuelle. D'être attentif à cela est aussi important que d'être attentif à ce que nous disions être des concepts comme le concept de vie éternelle. Dans l'évangile il n'y a pas de distinction entre le concept et la gestuelle. En ce sens-là, le verbe est chair.

   ●    La question du lieu.

La question plus précise était par rapport au lieu. En effet le lieu est ici dans un itinéraire. Je vous signale que, chez Jean, on monte à Jérusalem et on descend à Capharnaüm ou à Cana (on descend en Galilée). En effet monter à Jérusalem signifie monter à la mort, et descendre en Galilée signifie aller à la résurrection, car c'est la diffusion aux confins, à l'univers entier. On ne s'occupe pas de géographie au sens des géographes pour le simple plaisir géographique. En même temps ces choses-là, qui pourraient paraître circonstancielles, c'est-à-dire secondaires, sont en fait de la signification même de ce qui se passe.

Regardons de plus près ce mouvement dans l'ensemble de l'évangile de Jean :

 – nous sommes ici, au début du chapitre 2 dans un parcours qui descend à Cana de Galilée d'abord, et puis de Cana descend à Capharnaüm. C'est un moment de manifestation de la gloire : c'est la résurrection qui est célébrée dans cette descente.

– ensuite, subitement, nous sommes à nouveau à Jérusalem, et c'est au contraire le lieu d'un conflit, parce que c'est le premier conflit avec les vendeurs du temple. C'est le lieu de la mort.

– puis on descend : pour descendre en Galilée et il faut passer par la Samarie ; il s’ensuit que le chapitre 4 est dans le moment de descente ;  ensuite à nouveau on est à Cana de Galilée… Je ne suis pas en train de remarquer des choses qui seraient dites ici de façon hasardeuse, car nous venons de lire : « Jésus fit ceci comme commencement des signes à Cana de Galilée ; il  manifesta sa gloire » et nous trouvons à la fin du chapitre 4 : « il vint donc à nouveau à Cana de Galilée où il avait fait l'eau vin » (v. 46). Et entre-temps il y a la guérison : « C'est là, à nouveau, le deuxième signe que fit Jésus allant de Judée en Galilée » (v.54), c'est-à-dire que nous avons ici un deuxième parcours.

– Au chapitre 5 nous sommes à nouveau à Jérusalem, et c'est le conflit : il y a une guérison suivie d'un débat, non plus sur le temple, mais sur le shabbat. Or temple et shabbat sont deux éléments foncièrement symboliques, le temple étant de la symbolique du lieu, et le shabbat de la symbolique du temps, lieu et temps étant les deux paramètres.

– Au chapitre 6 nous sommes à nouveau en Galilée, et c'est le miracle des pains ;

– Au début du chapitre 7 c'est tout le débat pour savoir si Jésus monte à Jérusalem, car monter à Jérusalem c'est aller à la mort. Jésus ne tient pas à monter en Judée, mais ses frères, qui sont à nouveau présents, multiplient les arguments pour qu’il monte et se manifeste, et ils font cela, dit saint Jean, « parce qu'ils ne croyaient pas en lui ». Cette mention « ils ne croyaient pas en lui » est un autre rapport avec notre texte. Alors Jésus monte, mais secrètement.

– Ensuite tout désormais est hors de Galilée. Il y a de petits allers et retours au lieu où Jean baptisait à Béthanie. Et il y a deux Béthanie : Béthanie du Jourdain (Jn 1, 28) et Béthanie des sœurs de Lazare (Jn 11). Jésus revient. On arrive à la mort à Jérusalem au chapitre 19. Ensuite les premiers éléments de résurrection sont à Jérusalem,

– Mais le chapitre 21 est à nouveau un chapitre en Galilée.

Donc nous avons ici une structure de pensée, une structure de parole qui est à relever, et c'est cela que tu voulais souligner tout à l'heure.

► Jésus est en Galilée ici, et ce n'est pas par hasard.

J-M M : Ceci ouvre la question : Jésus est-il identifié plutôt comme judéen ou comme galiléen ? C'est une question difficile. Bien sûr les évangiles résolvent la question en disant : il est né en Judée mais il a vécu toute son enfance à Nazareth en Galilée. Et alors beaucoup de gens le prennent plutôt pour un Galiléen, alors que chez Jean il est plutôt considéré comme un Judéen. En effet dire qu'il est judéen ne dit pas l'identité profonde de Jésus ressuscité, puisqu'il t'est pas ressuscité judéen, bien sûr, néanmoins il est probablement pensé plutôt comme judéen. À quoi nous voyons cela ?

► Il est appelé "fils de David".

J-M M : L'expression « fils de David » est une expression très ambigüe parce que saint Paul dit au début de l'épître aux Romains : « il est fils de David selon la chair – c'est-à-dire d'un point de vue charnel –, et il est Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts qui détecte sa véritable identité. » "Fils de David" est donc récusé dans ce passage de Paul, mais c'est attesté et mis en bonne position dans la bouche de Paul dans les Actes des apôtres. Donc les deux se trouvent dans nos Écritures. L'acclamation « Hosanna au fils de David » de Jn 12 est assumée probablement comme une méprise signifiante, parce que « fils de David » dit et ne dit pas ce qu'est le Christ.

► Nazareth est dit être le lieu où on ne croit pas en lui.

J-M M : Justement, c'est là le problème. En effet les Synoptiques utilisent la formule « aucun prophète n'est reconnu dans son pays » (Lc 4, 24) à propos de Nazareth, alors que Jean utilise ceci à propos de la Judée, lors de la mort du Christ : la même phrase est utilisée par Jean à propos de la Judée qui est donc sa patrie ; mais les Synoptiques l'utilisent à propos de la Galilée. Et de fait, les Galiléens reçoivent bien Jésus en général chez Jean, et les Judéens sont ceux qui le mettent à mort. Nous avons donc ici des méditations sur des thèmes qui sont à la fois traditionnels, fondamentaux, qui appartiennent à la première parole chrétienne, mais qui travaillent sur cette parole, et qui travaillent de façon différente.

 

II – Thèmes plus généraux

 

Dans l'espace de ce court texte nous avons marché de façon aléatoire en nous arrêtant rapidement d'abord vers les choses que vous-même aviez remarquées, ensuite en prenant plus de temps pour certaines de vos remarques. J'aimerais que maintenant nous continuions sur le mode sur lequel nous avons fonctionné jusqu'ici, parce que je m'aperçois que, tout en fonctionnant de façon assez aléatoire, nous avons l'occasion de donner un certain nombre d'indications qui nous prépareront à une marche mieux conduite. Je pense que vous avez encore des choses à suggérer à propos du texte.

1) Questions de symbolique.

a) Ambigüité des symboles.

Noces de Cana, peinture murale, Sainte Sophie, Trabzon, Turquie► Vous avez traduit "contenant deux ou trois mesures", dans nos traductions c'est "des centaines de litres". Alors c'est beaucoup ou ce n'est pas beaucoup ?

J-M M : Il ne faut pas traduire « contenant chacune 100 litres » parce qu'on ne garde pas la signification des mots. C'est quelque chose que je peux dire à propos de n'importe quoi. Par exemple là, ce sont des nombres, mais chez les anciens, les nombres sont des qualités, pas des quantités simplement. D'autre part, pour être plus clair, à propos de choses comme le vin ou le sang… : en eux-mêmes le vin et le sang ne signifient rigoureusement rien. Vin ou sang signifient dans la parole qui l'énonce. Par ailleurs le feu ne signifie rien parce qu'il peut signifier ou bien l'enfer ou bien l'amour de Dieu, c'est-à-dire le contraire. L'eau peut signifier l'engloutissement (donc la mort) ou la vie.

Il faut nous habituer à regarder le mot d'abord, ensuite à essayer de l'entendre dans le champ symbolique qui lui est propre en cette langue, en ce lieu, et en particulier en celui qui écrit, et même d'après le lieu de son écriture, parce que le même mot peut aussi avoir des sens contradictoires chez le même auteur.

Par exemple il y a un certain nombre de passages chez saint Jean où le mot signe est véritablement la trace advenante de la présence de Jésus dans sa dimension de résurrection, alors que tout une autre série de textes récuse le signe : « vous demandez des signes… ». Donc entendre chaque fois le mot signe dans l'un de ces deux contextes, et ensuite savoir pourquoi et comment : c'est le contexte le plus immédiat qui décide[11].

Un mot est toujours dans un tenant, et il ne signifie que dans ce tenant, et j'entends par "tenant" : la phrase immédiate, le chapitre, l'auteur, la symbolique générale du Nouveau Testament etc. donc selon différentes ampleurs. C'est un travail très exigeant.

b) Le chiffre 6.

Pour en revenir aux cent litres, je vais vous donner un exemple plus parlant. Au début de la rencontre avec la Samaritaine, lorsque Jésus fatigué s'assoit au puits, l'évangéliste ajoute : « il était environ la sixième heure » (Jn 4, 6). La sixième heure c'est midi – de même que deux ou trois mesures c'est environ 100 litres probablement, c'est ce qu'on dit partout – seulement dire « il était midi » ça dit le contraire du texte, bien que ce soit matériellement la même chose. En effet la sixième heure signifie l'inaccomplissement, la fatigue, c'est un autre mode du manque, et c'est précisément l'heure de la passion du Christ ; alors que midi chez nous, c'est la grande lumière orthogonale, le milieu du jour. Donc midi a un sens plein alors que la sixième heure a un sens déficient ! Alors, qu'est-ce qui parle ? Est-ce la matérialité de la correspondance qu'on peut faire, ou bien est-ce la nomination même de de la mesure ? C'est la nomination même, c'est pourquoi je commençais à vous dire tout à l'heure que rien ne symbolise que dans le mot qui l'énonce, et ensuite dans le contexte du mot qui l'énonce.

La sixième heure est donc celle de la passion, autrement dit c'est l'heure de l'œuvre non pleinement accomplie, puisque la passion s'accomplit pleinement en résurrection.

 Ici les six jarres sont les six réceptacles de la parole de Dieu en monde juif, puisque ce sont des jarres pour la purification des Judéens, et que l'eau a une symbolique de la parole, comme le pain. On pourrait dire en effet qu'eau et pain sont ce qui entretient l'homme, c'est une façon française de jouer sur le double sens du mot "entretenir". Ceci pour vous aider à cristalliser dans les ressources de notre langue ce qui n'a pas d'équivalent dans le grec. Donc les six jarres ont à voir avec l'eau juive qui n'est pas l'eau de l'accomplissement[12]. Et c'est encore plus subtil que cela, car l'eau juive dit ici l'écoute juive de la parole. Or, quand les jarres sont remplies jusqu'en haut, l'eau est devenue vin. Autrement dit, lorsque la parole est emplie jusqu'en haut, alors elle est le vin eschatologique.

Nous savons que tout l'Évangile est selon l'Écriture, c'est-à-dire selon l'Ancien Testament : l'Évangile est l'Écriture accomplie, il n'y a rien en plus. Rappelez-vous ce que dit Paul : « il est mort et ressuscité le troisième jour selon les Écritures ». La mort du Christ accomplit l'Écriture, pousse l'écoute de l'Écriture jusqu'en haut. Quand l'Écriture est entendue en son plein, c'est le vin du banquet eschatologique. Le mot eschatologique est le mot qui désigne les dernières choses, les choses ultimes.

Tout notre Nouveau Testament est écrit comme cela. On ne considère pas assez souvent son double rapport à l'Ancien Testament : il est une critique du judaïsme de l'époque, et il est une affirmation des Écritures détenues par les Judéens. Tout est selon l'Écriture, mais c'est un combat contre la suffisance des lectures judéennes. Bien sûr il s'agit des lectures judéennes contemporaines de Jésus, ça ne dit rien sur les lectures des juifs d'aujourd'hui.

Mais ces deux choses-là sont aussi importantes l'une que l'autre : la lecture nouvelle dénonce la suffisance de la lecture judéenne, et en revanche la parole de l'Évangile est tout entière selon l'Écriture. Or ceci est la structure même du rapport à la fois de dépendance et de conflictualité des premiers temps de notre Église avec l'héritage juif, c'est structurel, c'est constitutif, indépassable. Ce n'est pas l'un ou l'autre des deux termes, c'est les deux simultanément.

Par exemple Paul qui est un grand pourfendeur de la suffisance du judaïsme, critique la Torah comme "loi" (au sens du concept grec nomos), et affirme le même livre comme Écriture (Graphê)[13]. L'Évangile n'est pas structurellement loi, ce n'est pas une  parole de loi, c'est une parole donatrice, une parole de grâce. C'est le grand combat de Paul.

J'ai enfilé un certain nombre de choses ici, c'était à propos des deux ou trois mesures. Mais ces escapades sont utiles.

c) Le septième jour de la Genèse.

► J'ai lu un commentaire de quelqu'un qui comparait les 600 litres aux 613 préceptes de la loi.

J-M M : C'est comme pour les 153 espèces de poissons connus par les Juifs, mais je n'ai jamais trouvé ça dans les commentaires juifs. D’ailleurs il n'est pas nécessaire de se référer au nombre de préceptes de la loi, c'est tout à fait suffisant de percevoir que le passage du six au sept est ce qui s'accomplit dans notre passage. En fait, tout ce passage récite l'entrée dans le septième jour, autrement dit dans le jour eschatologique, le dernier jour. Cependant ce jour a à nouveau un soir et un matin, donc nous ne sommes pas à chaque fois dans l'accomplissement plénier de ce septième jour. C'est ça l'eschatologie johannique.

L'eschatologie de Jean, c'est maintenant : « l'heure vient et c'est maintenant », ce qui a du reste à voir avec la question de l'heure qui est évoquée dans le texte. Au début du septième jour l'heure n'est pas présente : « mon heure n'est pas encore présente (hêkeï) »,  ce n'est pas le verbe erkhomaï.

Que différence soit faite entre les six jours et le septième jour, c'est ce qui structure également le débat avec le shabbat au chapitre 5. Le thème est celui-ci : tu ne dois pas œuvrer le jour du shabbat. En effet le récit de la guérison du paralysé ne parle pas du shabbat, mais on a ensuite : « or c'était shabbat ce jour-là », et le débat s'engage sur le shabbat. Jésus répond alors : « mon Père et moi nous œuvrons jusqu'à ce jour », donc dans ce jour de shabbat. Et cela crée un double grief : premièrement il s'égale à Dieu en disant « mon Père et moi » ; et deuxièmement il détruit le shabbat, puisque le shabbat c'est le jour où Dieu n'œuvre pas. Alors, c'est le contraire de ce qui est dit dans la Genèse ? Non, il n'y a qu'à lire les commentaires contemporains, surtout dans le judaïsme hellénisé. Par exemple Philon d'Alexandrie qui est contemporain de Jésus dit ceci : les six jours sont les jours de la déposition des semences, et le septième jour est celui de la germination, de la croissance et de la moisson de cette semence. C'est-à-dire qu'au septième jour, Dieu "cesse" l'œuvre créatrice qui est l'œuvre de déposition des semences, et commence l'œuvre de la croissance[14].

Chez saint Paul vous avez ça en passant : il y a deux activités divines. Notre idée à nous vient de la fabrication, mais il ne s'agit pas de cela ici. Dans une méditation juive contemporaine de Jésus Philon distingue le travail des six jours qui "cesse" au septième jour – en effet ce n'est pas « Dieu se repose » mais « Dieu cesse (anapausis en traduction grecque) » –, et alors commence le travail du septième jour que Philon appelle royal, qui est judiciaire, qui est la maîtrise sur la croissance, la mort et la vie de ce qui a été semé.

« Je le ressusciterai au dernier jour » signifie : « je commence à le ressusciter maintenant parce que nous sommes dans le septième jour ».

Donc ici on a le passage du six au sept. Notez bien que ce passage finalement est celui de l'œuvre créatrice (la déposition des semences, la nomination des êtres à venir), à la croissance, et que cette distinction se trouve chez saint Paul. Lorsqu'on lui pose la question « avec quel corps ressusciteront-t-ils ? » Paul répond : « Insensé, tu sèmes une semence de blé par exemple, et le Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu » (1 Cor 15, 38)[15]. Autrement dit la déposition des semences est le moment du caché, de la délibération en Dieu, de nos noms secrets. En effet nous avons un nom secret en Dieu, et il est donné à ce moment-là qui s'appelle la klêisis (l'appel) ou l'eklogê (le choix). Donc le Dieu a une première fonction qui est d'avoir nommé, et ensuite il a la fonction de faire croître : « Le Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu ».

– « Le Dieu lui donne le corps » c'est-à-dire que le Dieu donne le corps à la semence. Le mot corps ici est très important, il signifie la venue à présence, l'accomplissement ; il ne signifie pas la même chose que le mot chair et il ne signifie pas dans notre opposition de l'âme et du corps. Nous sommes ici dans l'opposition de la semence et de la venue à corps.

– « Selon qu'il l'a voulu » : le « selon » est toujours très important ; on traduit en général par « selon qu'il veut » c'est-à-dire « le corps comme il veut » ; mais ce n’est pas le sens. Dans « selon le corps qu'il a voulu » le verbe est à l'aoriste ; cela renvoie à la délibération « Faisons l'homme à notre image » qui est appelé aussi le moment de la volonté. En effet volonté ou semence c'est la même chose chez Paul. Donc la croissance se fait selon la volonté, donc selon le moment de la déposition des semences.

Nous sommes dans le septième jour, c'est-à-dire dans le jour de la croissance, et ce n'est pas depuis le jour de la naissance de Notre Seigneur Jésus Christ, mais depuis le commencement du monde. Voilà une tout autre ampleur dans l'écoute de ce qui est en question ici.

« Faisons l'homme à notre image et semblance » est le moment de la délibération, c'est le moment du caché, le moment du secret (du mustêrion), c'est le moment de la volonté (thélêma), c'est le moment de la boulê (du conseil délibérant), c'est le moment cryptique. Et « Faisons l'homme à notre image » (Gn 1, 27) signifie, pour les premiers chrétiens, « Faisons le Christ qui est l'image du Dieu invisible » : « l'homme à l'image » c'est Jésus ressuscité. Telle est la lecture de l'Écriture faite par l'Évangile.

                « Faisons l’homme à notre image »        =               déposition des semences                         

    Jésus ressuscité  (ou humanité accomplie)       =      fructification  (ou accomplissement)

Je parlais de Philon d'Alexandrie, contemporain du Christ, il a commenté en long et en large les Écritures, c'est lui qui d'ailleurs introduit l'expression « l'homme à l'image » pour désigner ce qu'il appelle lui aussi le Logos, pour désigner l'humanité accomplie. C'est donc ça le passage du six au sept, le passage de la déposition des semences à la croissance, jusqu'à la moisson. Le thème de la semaille et de la moisson se trouve explicitement dans le chapitre 4 de Jean, il est aussi dans les Synoptiques, c'est un thème essentiel.

d) La symbolique des épousailles.

« Faisons l'homme à notre image et semblance… Mâle et femelle il les fit. » Je parle de cela parce que c'est le lieu secret de l'émergence de la symbolique des épousailles. Le Christ ressuscité est le Monogénês (le Fils un et plein) qui est plein de l'Ekklêsia c'est-à-dire de l'humanité convoquée, qui est la femelle du texte de la Genèse.

Par ailleurs si vous mettez l'un sur l'autre « dans l'arkhê Dieu fit ciel et terre » et « en image mâle et femelle il les fit », vous voyez que ça se recoupe exactement. Et c'est la structure de base de toute l'écriture paulinienne. Enfin, toute la thématique qui se développe sur le rapport de Dieu et de son peuple comme époux/épouse se réfère à cela, est ressaisie dans cela. Donc, du même coup, dans la manifestation ressuscitée de Jésus, ce qu'il en est de l'humanité comme l'épousée est en question[16].

Nous faisons des détours inattendus : nous sommes partis d'un thème et nous trouvons un autre thème de notre texte !

On connaît plus la symbolique époux/épouse chez saint Paul, mais elle est aussi chez saint Jean. Nous la trouvons d'une certaine manière indiquée dans notre texte, elle sera développée davantage dans la Samaritaine, dans la femme adultère et dans Marie-Madeleine, les figures féminines de Jean[17].

 e) Le véritable époux et la véritable épouse.

Tout cela nous oblige à donner une dimension inattendue à cet épisode. Les véritables mariés, c'est Dieu et l'Ekklêsia c'est-à-dire l'humanité convoquée[18]. En effet le texte demande à être lu à partir de ce qu'il est, c'est-à-dire d'être le sêméion (le signe) de la gloire. Qu'est-ce que la gloire ? La gloire c'est le milieu sans quoi le divin n'est pas. Et le milieu sans quoi le divin n'est pas, c'est l'homme, c'est l'humanité : la gloire de Dieu c'est l'humanité accomplie. C'est un vieux thème biblique : dans l'Ancien Testament Dieu est le père de son peuple (le peuple est le Fils de Dieu), mais Dieu est également l'époux de son peuple : Israël est l'épouse de Dieu[19]. De nombreux textes de l'Ancien Testament portent sur ce thème. Il y a un petit opuscule gnostique du IIe siècle intitulé L'Exégèse de l'âme, qui rassemble ces textes et les médite[20].

► Tu dis que c'est Dieu l'époux, mais c'est aussi bien Jésus.

J-M M : Tout à fait. Par exemple, que le Christ soit appelé époux par rapport à l'Église, c'est un thème constant chez saint Paul.

► Est-ce qu'il y a, dans le texte, des indices qui permettent de dire que Jésus est l'époux ?

 J-M M : Dans le texte-même ce n'est pas dit, mais on peut le dire en raison du thème époux-épouse tel que Jean le traite. Ça apparaît explicitement à la fin du chapitre 3 où Jean-Baptiste dit : «Celui qui a l'épouse est l'époux, mais l'ami de l'époux qui se tient debout et qui l'écoute, se réjouit de ce qu'il entend la voix de l'époux. Donc la joie qui est la mienne est pleinement accomplie. » (Jn 3, 29-30). De plus au chapitre 4, la Samaritaine qui reçoit Jésus représente toute l'humanité. Cela signifie que le rapport de Jésus à ce qui le reçoit est un rapport d'époux à épouse[21]. C'est tout cela qui permet rétrospectivement d'éclairer ce qui se passe ici, en sachant par ailleurs que notre texte a une visée eschatologique : le thème du vin, le thème du banquet… Il y a donc un certain nombre d'indices qui poussent à cette interprétation. Elle est rendue possible par l'intelligence des thématiques mises en œuvre, telles qu'elles sont traitées ailleurs chez saint Jean, éventuellement chez saint Paul aussi, thématiques qui appartiennent au premier christianisme.

Souvent il faut faire des détours très patients, il faut lire pendant des années de vieux textes bizarres à première vue, pour trouver les choses les plus attirantes de notre texte dans son évidence première. Mais ce sont pour nous, à première vue, des textes bizarres. Il faut les entendre à partir des présupposés d'où ils parlent, c'est là qu'ils font sens, et non pas à partir de nos questions. Nos questions sont intéressantes puisque nous les avons suscitées tout à l'heure, cependant elles ne seront jamais décisives, elles nous servent de chemin, elles ont besoin de se reformuler, de se redire.

f) Ciel/terre ; homme/femme ; haut/bas.

► Vous avez dit que « La gloire de Dieu c'est l'humanité accomplie ». Est-ce que c'est dans le texte biblique ?

J-M M : Ce qu'on cite souvent, c'est un mot d'Irénée[22] : « La gloire de Dieu c'est l'homme debout (ou l'homme accompli)», debout c'est-à-dire relevé, ressuscité. Mais c'est tout à fait le sens originel, le sens fondamental.

► Est-ce que ce n'est pas un peu aussi dans les psaumes : la gloire de Dieu c'est quand son peuple témoigne de sa gloire ?

J-M M : Oui, ce n'est pas quelque chose en soi d'inouï, mais des textes comme ceux-là, c'est quelque chose qui est assez étranger à notre écoute spontanée.

Ceci ouvre à une méditation très longue. J'y suis actuellement sur d'autres points parce que c'est la méditation sur le rapport homme / femme qui est la même que la méditation sur le rapport ciel / terre. Or je commente ailleurs un poème de Hölderlin sur la différence du ciel et de la terre[23], et c'est la même question avec une symbolique légèrement décalée. Mais dans notre cosmographie ça n'a pas de sens de dire « ciel et terre », ce ne sont pas deux complémentaires, car la terre est un bout du ciel. Tandis que dans nos textes ciel et terre c'est constitutif comme mâle et femelle, c'est la dénomination des deux premières choses dont l'union est la révélation de ce qui les précède, c'est-à-dire l'homme comme révélation de Dieu.

► Mais le lieu de ciel et terre c'est en nous ?

J-M M : Alors l'autre chose très importante qui est suggérée par ce que tu dis, c'est que « ciel et terre » et « mâle et femelle » ne sont pas des notions cosmogoniques ou biologiques, ce sont des polarités constitutives de tout être. Tout homme est le lieu de réconciliation (ou de divorce) du pôle céleste et du pôle terrestre, ou le lieu de conciliation (ou de divorce) du pôle masculin et du pôle féminin. C'est-à-dire que ciel et terre a à la fois une dimension que nous appellerions, rapidement, cosmique, et une dimension à l'intérieur de ce que nous appelons abusivement un individu (c'est-à-dire un indivisible) alors que nous sommes radicalement divisés dans une polarité unifiante. Ensuite ça prend place dans le rapport à autrui avec la signification du rapport masculin/féminin tel qu'il intervient chez nous. Il faut savoir que purusha et prakriti en Inde, et yin et yang en Chine, ont ces mêmes dimensions. Ce ne sont pas des dénominations sectorielles, l'un de la biologie animale et l'autre de la cosmographie physique spatiale. Ce sont des lieux fondamentaux de méditation. Cela fait plus de 50 ans que je médite ces lieux-là et je suis loin d'y voir clair[24].

► Le ciel c'est le divin en nous ?

J-M M : C'est trop vite dit, parce que c'est plutôt l'union du ciel et de la terre qui est la révélation du plus divin. L'union du ciel et de la terre en l'homme est l'union de la double polarité en l'homme accompli, et c'est le Christ qui accomplit pleinement cela, et nous, nous participons de cet accomplissement comme la féminité de son être, or il est l'image du Dieu invisible. Donc le Dieu n'est pas localisé au ciel et Jésus-Christ sur la terre !

D'ailleurs il est question du haut et du bas dans notre texte : « emplir jusqu'en haut ». On pourrait traduire par « emplir à ras bord », mais ce n'est pas intéressant, parce que c'est le mot de "haut" qui est important ici. Or le haut et le bas est un thème johannique abondamment développé, et il a rapport avec monter et descendre.

g) Quelle est l'essence du venir ?

Qu'est-ce que nous savons du Christ ? Nous ne savons pas d'où il vient ni où il va, mais nous savons qu'il vient et qu'il va, c'est-à-dire qu'il descend et qu'il monte. Qu'est-ce que ça veut dire ? Quand Jésus descend de Cana à Capharnaüm, descendre ça a un sens pour nous, mais quand Jean dit que Jésus descend du ciel, est-ce que Jean parle de la même chose ? Oui, rigoureusement c'est le même, à condition que je ne vois pas les deux à partir de la descente de Cana à Capharnaüm, mais que j'entende les deux (y compris la descente de Cana à Capharnaüm) à partir du venir et descendre essentiel, qui est christique. Il n'y a pas un côté (descendre de Cana à Capharnaüm) qui serait réel, et l'autre qui serait mythique. Nous ne sommes plus dans cette distinction-là. Même ce que nous appelons réel est bien moins réel que la reprise de ce prétendu réel à partir de ce que nous appelons le mythique.

Telle est la méditation sur la question : quelle est l'essence du venir ? Nous sommes, nous autres, tout à fait compromis, puisqu'en Occident nous pensons que la déité est immobile, c'est un des mots fondamentaux d'Aristote, et que tout ce qui est mouvement est sublunaire, est dans les cieux inférieurs. Alors que venir est un des mots essentiels de Dieu, aussi essentiel que le verbe demeurer en saint Jean. Ceci évidemment suppose que nous entendions aussi bien venir que demeurer dans une acception plus méditée que simplement les sens usuels de ces termes-là.

C'est un point qui me préoccupe en ce moment où je médite sur l'unité du demeurer et du venir comme l'unité du Père et du Fils. Pour cela il faut fréquenter les écrits des premiers commentateurs de saint Jean où ces choses-là se trouvent. Il est difficile de les lire dedans, mais elles s'y trouvent. Et c'est d'une proximité très grande avec le texte de Jean.

Tout ce que je viens de dire est une petite ouverture.

► Habiter c'est autre chose ?

J-M M : Habiter c'est la même chose que demeurer, parce que par exemple Jésus dit : « Si vous demeurez dans ma parole vous êtes réellement mes disciples, vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera ». (Jn 8, 31-32)[25]. La notion de liberté est liée ici à la maison, c'est ce qu'on trouve dans les versets suivants : le fils n'est pas esclave dans la maison, mais c'est le libre séjour dans la demeure. Donc le terme demeurer chez Jean a une signification qui va du côté d'une certaine durée.

Mais que veut dire durée quand il s'agit de l'éternité ? Ce n'est rien de ce que nous imaginons évidemment. Il n'y a pas de quoi imaginer ce que veut dire éternité. Par ailleurs demeurer a aussi une signification par rapport à habiter, donc ça touche à la symbolique spatiale de la demeure et à la symbolique temporelle de la durée. C'est un mot fondamental chez Jean. Je pense du reste que l'unité du demeurer et du venir, quand ils ne sont plus des contraires, doit être pensée à partir d'un verbe encore plus fondamental chez Jean qui est le verbe "donner".

 

2) Questions sur la fratrie, la famille, la culture.

a) Frères de Jésus ?

Je dis ces choses pour que vous ayez une petite idée des enjeux, c'est-à-dire des conséquences d'une lecture qui ne s'attarde pas à savoir si Jésus avait des frères et sœurs ou n'en avait pas. Aujourd'hui certains exégètes sont heureux comme tout quand ils ont trouvé quelque chose là-dessus : « On n'a jamais voulu comprendre que Jésus avait des frères, mais il avait bien des frères ». Tu parles, qu'est-ce qu'on a à faire de ça ! Le mot frère justement est en question ici : comment est-il traité, que signifie-t-il dans le contexte ? Les enjeux de lecture ne sont pas du côté de cette prétendue question. De plus, c'est depuis le IIe siècle qu'on remarque l'existence de frères de Jésus dans l'Écriture, ce n'est pas nouveau !

Vous voyez que je prends appui sur une petite suggestion pour développer des perspectives. Ce moment de liberté c'est le moment que je préfère. Quand je prends pour tâche de lire le texte avec rigueur, c'est plus dur, parce que j'ai toujours peur d'oublier quelque chose de très essentiel, tandis que là, c'est libre.

b) Mère de Jésus ou disciple ?

► Il y a le mot « femme » qui est choquant dans la bouche du Christ pour sa mère.

J-M M : C'est ça. Mais ce qu'il faut dire est tout à fait simple : le mot femme pour nous est choquant quand il s'adresse à la mère, mais il ne l'est pas du tout en fait. Le mot femme est un titre qui a la même noblesse que n'importe quelle autre dénomination, et peut-être plus que certaines. C'est une chose à savoir : le mot femme n'a, de soi, aucune signification péjorative. Il y a des exemples nombreux de situations dans lesquelles ce mot est employé et dans lesquelles il n'a visiblement pas de signification péjorative. La difficulté n'est pas là.

► Est-ce qu'on peut dire que Marie est récusée en tant que mère, mais que Jésus accède à sa demande de disciple ? N’y a-t-il pas un glissement entre les deux ?

J-M M : Il y a quelque chose comme cela, mais il faut bien s'entendre. Pour être aussi grossier que les historiens, je dirais que tout se passe comme s'il y avait dans l'Église primitive un débat pour savoir qui est héritier de la pensée de Jésus : sa famille ou ses disciples ? Cette situation n'est pas inouïe, puisqu'à la mort du Prophète elle a eu lieu en Islam[26].

Il y a des traces de cela aussi probablement dans la différence de pensée entre d'une part Jacques de Jérusalem et la famille de Jésus, et d'autre part Paul qui revendique d'être disciple et même apôtre. Ceci ne résout rien, ce n'est pas suffisant, parce qu'il y a justement un débat tout à fait essentiel qui n'est pas simplement lié à une problématique circonstancielle d'origine du groupe, qui est d'interpréter le rapport familial en référence au rapport à Jésus, et ceci n'est pas propre à Jean.

Chez Luc et d'ailleurs dans les Synoptiques en général, il y a sa mère et ses frères qui sont là et veulent le voir, mais Jésus dit : « Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Celui qui entend ma parole, celui-là est ma mère, mon frère »[27].

Les mots de la famille doivent prendre un sens nouveau à partir de la christité. En effet, Marie n'est pas déboutée d'être mère, mais le mot de mère a changé de sens, elle est mère au titre de son être-disciple, elle est même la mère du disciple, nous disions la mère de l'écoute. Je vous ai déjà indiqué cela.

► Je remarque quand même une chose : Jésus semble refuser ce que lui demande sa mère, mais finalement il s'exécute !

J-M M : Oui. Cela me fait penser au passage qui se trouve dans les Synoptiques où le père donne un ordre à ses fils : le premier dit « Oui » et ne fait pas, le deuxième dit « Non » et il fait la chose. Si c'est cela Jésus est le second fils, puisque premièrement il prend distance, mais il fait quand même la chose. C'est une plaisanterie… Je dis : c'est une plaisanterie, par précaution….

c) Détour par le chapitre 20.

► Je pense à un petit détail à propos des jours puisque vous avez parlé du septième jour : Je sais que le jour juif commence le soir[28]. Or, au chapitre 20, « le soir venu » apparaît comme un accomplissement, un aboutissement. Donc en fait il n'y a pas de soir dans ce jour de la résurrection puisqu'il devrait être avant le matin du début du chapitre 20 où « Marie-Madeleine vient de bonne heure alors qu'il fait encore nuit au tombeau ».

 J-M M : Il n'y a pas de soir, et néanmoins il y a une façon matinale d'être à la résurrection et une façon vespérale. C'est-à-dire que la foi n'est pas uniforme, elle a légitimement des traits, des caractéristiques diverses chez Madeleine et chez les apôtres réunis, chez Thomas et chez Jean, chez Thomas et chez Pierre etc. Ce chapitre 20 est au fond la situation en chronologie symbolique de différents modes (ou de différentes étapes) de la foi, c'est-à-dire de la reconnaissance du ressuscité, puisque la foi c'est cela.

d) Retour à la famille.

Et justement, dans ce chapitre 20 qui est le chapitre de la résurrection, la question de la fratrie est reprise dans la figure de Thomas qui est le jumeau. Marie-Madeleine qui est l'amante, est exaltée du fait de reconnaître Jésus comme rabbi (« Rabbouni »), donc de se constituer comme disciple. En effet talmid/rabbi ou didascale/mathêtês, c'est-à-dire maître/disciple, sont des mots corrélatifs. C'est par la course du disciple par excellence que Jésus met en évidence le disciple comme disciple. Mais la figure même de Thomas, dans un épisode très complexe et très intéressant, a plusieurs significations qui ne se résument pas du tout à « moi, Monsieur, je suis comme Thomas, je veux voir pour croire ». C’est beaucoup plus subtil et complexe que cela. Or il est précisé que le nom de Thomas signifie en grec Didyme c'est-à-dire jumeau. Et même quand nous disons entre nous que nous sommes frères, ce n'est pas une transposition de la fratrie native à une pseudo-organisation de type familial, le mot de frère doit être repensé à partir du plus originaire, et ne pas être simplement une transposition de notre fratrie.

La maternité de Marie est beaucoup plus profonde, beaucoup plus essentielle que d'avoir donné naissance à Jésus : ce n'est pas rien… mais ce n'est pas cela. Le mot maternité prend un sens plus originel, plus fondamental. Ceci est très important parce que père et mère et fratrie, dans le sens natif, appartiennent à notre constitution native. Or entendre la parole de Dieu n'est rien moins que "naître" de cette eau qui est le pneuma de la résurrection, qui est l'Esprit de résurrection. Ce n'est pas naître en plus, par-dessus, c'est naître de plus originel. Autrement dit la résurrection est la manifestation de l'insémination qui était dans « Faisons l'homme à notre image » ; c'est la parution et la mise en œuvre du nom secret que nous avons dans cette parole-là. Nous naissons de plus originaire, de plus loin que ce que nous réputons être notre naissance.

Donc par là se trouve d'une certaine façon récusée la suffisance de la culture qui est faite d'une langue maternelle et d'un patrimoine culturel. L'Évangile n'est pas un aménagement de cela, c'est une reprise par le fond, plus originelle, qui récuse la suffisance de la maternité et de la paternité. Du reste, je n'y connais rien, mais je crois que les psychologues sont aussi d'accord pour dire que maternité et paternité ne sont pas une chose acquise, mais une chose qui a constamment à se dénoncer sur un mode pour se retrouver sur un autre. Disons que c'est pour moi une analogie de cela.

Et c'est même très important pour situer des questions qui ne sont pas ici à l'ordre du jour mais qui sont essentielles : comment se situe l'Évangile par rapport à notre culture, par rapport à ce que nous appelons des cultures, par rapport à ce que nous appelons des religions ? Les religions sont-elles des éléments des différentes cultures ? Voilà des problèmes majeurs d'aujourd'hui, et il ne faut pas simplement les envisager avec une espèce de bonne volonté, mais non plus avec une espèce de retrait suffisant. Il faut revoir en rigueur ce qui est dit dans l'Évangile au sujet de ces choses-là.

Qu'est-ce qui identifie ? Mon identité est attestée par ma carte d'identité où il y a mon nom, mon âge, mon lieu de naissance, mon lieu d'habitation. Mais ce ne sont que des références, et elles ne disent pas le fond de mon être christique. La nouveauté christique est une nouveauté qui travaille ces références, et c'est une nouveauté qui n'entre pas nécessairement dans une espèce de synthèse heureuse avec elles. C'est une nouveauté qui peut être dénonciatrice de la suffisance de toutes ces choses. C'est ici que nous retrouverions dans une parfaite cohérence des phrases réputées insupportables : « si quelqu'un ne hait pas son père et sa mère » qui ne se trouve pas chez saint Jean, mais dans les Synoptiques. Il faut bien lire la signification de ces mots.

Le rapport des disciples et de la famille, y compris de la mère, est un thème qui court tout au long des évangiles, ce n'est pas une chose dite en passant. Il n'est pas hasardeux qu'on le trouve ici.

► Vous avez dit que Thomas était jumeau, pourquoi ? Et de qui est-il jumeau ?

J-M M : Il est jumeau, c'est son nom[29]. Jumeau de qui ? Jumeau de Jésus. C'est-à-dire que les différents modes antérieurs qui sont éventuellement d'être frère, d'être amante dans le grand sens du terme, d'être disciples rassemblés, tout cela est remédité comme différentes postures, différents modes d'être. Et tout cela doit être retravaillé, ressaisi de plus profond. Cela laisse évidemment des traces différentes suivant le point de départ, qu'il s'agisse de la mère, qu'il s'agisse du frère, qu'il s'agisse de l'amante…

► Dans le texte on parle des disciples au début, mais pas des frères.

J-M M : Oui. Mais implicitement la mère de Jésus était là dès le début avec la fratrie même si le mot de frère n'est pas marqué, seul Jésus est noté avec ses disciples. Les frères sont notés après l'épisode. Le thème des frères est repris au début du chapitre 7 où il s'agit pour Jésus de savoir s'il monte à Jérusalem ou non. Ses frères l'incitent à y monter, et le texte ajoute : « car ses frères ne croyaient pas en lui » (v. 5), ce qui est étrange. Il y a là une espèce de tentative d'écarter les frères comme ceux qui auraient proposé une tentation.

e) À propos des épisodes chez Jean.

Voyez comment s'ouvre une question comme celle-là qu'on pourrait très bien ne pas voir apparaître. On n'a pas parlé de l'eau, du vin, des noces sinon au niveau de certains aspects, alors qu'on s'est fixé assez longtemps sur ce sujet de la famille.

Ce que je disais, c'est qu'il n'y a pas de petites choses chez Jean. Bien sûr les choses s'articulent d'une certaine manière, mais on peut dire que chaque épisode de Jean contient tout l'Évangile. Si vous aviez empli pleinement un épisode de Jean, vous auriez tout. Par exemple, si j'ai médité le chapitre 6,  on pourrait me dire : « Vous avez parlé du pain de la vie, mais vous n'avez pas parlé du baptême dont il est question d'abord au chapitre 3 avec Nicodème. » Mais si, j'ai parlé de tout. En effet, si je suis entré en plénitude à l'intérieur d'un épisode, j'ai entendu en plénitude tout l'Évangile.

En effet on a de multiples « Je suis » chez Jean : « Je suis le pain, la résurrection, la lumière du monde, la porte, le pasteur… » Ces multiples « Je suis » disent des aspects qui ne sont pas des fragments, ils disent des modes d'accès à ce qu'est Jésus. Et si un accès est hissé jusqu'en haut, il dit la totalité[30].

La totalité de l'Évangile n'est pas une totalité cumulative de propositions. « Est-ce qu'on a bien vu tout le programme ? », ce n'est pas une question à l'ordre du jour, mais la question c'est : comment nous tenons-nous dans l'écoute de cette page ici et maintenant ?

 

3) Questions diverses.

a) Qui invite ?

 ► Vous semblez dire que dans la rencontre avec Nicodème il est question du baptême ?

J-M M : Dans l'épisode de Nicodème il n'est pas question directement du baptême, même si, justement, c'est un lieu qu'on lit habituellement de cette façon. Il y est question de la naissance dont je parlais tout à l'heure : naître de l'Esprit de résurrection. On naît de l'Esprit de résurrection par la foi : c'est entendre qui est naître. Jean dit : « à ceux qui croient en son nom… qui sont nés de Dieu » (Jn 1, 12-13), croire et naître ici sont deux dénominations de la même chose. Donc : croire c'est entendre, entendre c'est naître. En revanche le baptême prend sens comme célébration et gestuation de cette réalité fondamentale qui est de naître de l'Esprit de résurrection[31].

► C'est un geste de Dieu, il n'y a pas de réponse de notre part à ça ?

J-M M : Commencer à se demander ce qui vient de l'initiative divine et ce qui vient de notre réponse, n'est pas du tout intéressant. C'est penser notre rapport à Dieu sur un mode compétitif : c'est d'autant plus lui que c'est moins moi, etc.

► Ce n'est pas forcément compétitif de répondre.

J-M M : Oui, ce n'est pas compétitif de répondre. Simplement c'est compétitif de poser la question : est-ce que ça tient à l'initiative divine ou à ma réponse ? Jamais nous ne répondons à Dieu à partir de nos propres ressources, ce n'est pas comme si nous étions en face de lui pour savoir qui est le plus fort. Nous posons constamment cette question de cette façon-là, consciemment ou pas, et ce n'est pas notre fait à nous aujourd'hui, c'est la question de l'Occident depuis toujours.

► À quoi j'adhère dans le rituel du baptême ?

J-M M : Pourquoi est-ce que tu ne poses pas d'abord la question à propos de l'acte de foi ?

► C'est parce que c'est dans le cadre d'un rituel.

J-M M : Alors il y a deux questions : la question « à quoi j'adhère dans l'acte de foi ? », et ensuite « quel est le rapport de l'acte de foi et du baptême ? » Ce sont deux questions totalement différentes. Et surtout l'initiative humaine n'est pas plus grande dans l'un que dans l'autre cas, parce que l'initiative est toujours divine : c'est toujours Dieu qui invite. Et c'est très intéressant par rapport à notre passage, parce que justement c'est Jésus qui est invité à la noce. Oui, mais nous avons ici le même retournement, car ce n'est pas celui qui croit inviter qui invite. Et cette notion d'invitation est une notion très importante.

Il ne faut pas se hâter de tirer des conclusions qui flattent nos aspirations, que ce soient des aspirations rétro ou des aspirations en avant. Dans tous les cas c'est suspect, dans tous les cas il faut tenter de voir ce qu'il y a.

b) Le maître du repas.

► Il y a un personnage dont on n'a pas parlé, c'est le maître du repas.

J-M M : On en a dit un petit mot puisqu'on a parlé de son ignorance.

► Oui, mais je ne vois pas bien sa place, sa relation avec les invités, avec la mariée ?

J-M M : C'est vrai qu'il lui est fait une grande place. Le mot intervient une ou deux fois. Ici on pourrait dire qu'il a un rôle analogue au rôle du Baptiste, c'est-à-dire au rôle de témoin. Ce n'est pas moi qui le dis, les premiers commentateurs déjà le disaient[32].

Le Baptiste a ce rôle d'être l'ami de l'époux, presque ce qu'on appelle le garçon d'honneur, c'est ce qui se trouve au chapitre 3 après l'épisode de Nicodème. Vous avez un petit ramassis de réflexions qui sont de toute première utilité comme clés pour ce qui précède et pour ce qui va suivre. Entre autres Jean-Baptiste dit ceci : «Celui qui a l'épouse est l'époux, mais l'ami de l'époux (le garçon d'honneur) qui se tient debout et qui l'écoute, se réjouit de ce qu'il entend la voix de l'époux. Donc la joie qui est la mienne est pleinement accomplie. Il faut qu'il croisse et que je diminue. » (Jn 3, 29-30). Nous avons ici l'attestation que le rapport de Jésus à ce qui le reçoit est un rapport d'époux à épouse. C'est quelque chose qui est évident chez Paul, et qui est rarement dit chez Jean. Mais ceci éclaire rétrospectivement les Noces de Cana et prépare le chapitre 4 qui est le rapport à la Samaritaine.

En effet la Samaritaine est dans une symbolique d'épousailles parce qu'elle a deux traits caractéristiques : elle est samaritaine et elle est femme. Elle rencontre Jésus au puits, or dans la Bible les patriarches ont rencontré les matriarches au puits. Donc tout ce chapitre 4 a une signification nuptiale, à tel point qu’il n’y a pas à se demander ce que vient faire, après la symbolique de l'eau, la question « Va chercher ton mari », cette question atteste que ce chapitre est, dès le début, dans la problématique nuptiale. La symbolique féminine est en question, et elle est justement traitée en rapport avec le Baptiste qui a une fonction de témoin, car il n'y a jamais “deux” sans témoins, ce qui fait dire que l'événement est l'intrication de protagonistes et de témoins. Un événement n'est pas ce qu'on appelle un fait brut, un événement c'est que quelqu'un vienne à quelqu'un, et que cela soit témoigné : je/tu/il.

Cette mention du Baptiste comme témoin, c'est le premier mot qui est dit de lui au début du premier chapitre. Donc c'est une part de signification de la figure du maître du repas ici, et elle est importante. Il est témoin de l'étonnant de la situation. Il ne sait pas d'où, mais il sait qu'il y a, et il pose la question. En cela il se différencie de ceux qui vont puiser.

c) Séparation des eaux dans l'évangile de Jean.

► Est-ce que l'eau et le vin dont il est question ici renvoient à la croix où sortent de l'eau et du sang ?

J-M M : C'est une question qu'il faut élucider. On peut l'aborder en regardant la situation des premiers chapitres de Jean qui sont tous des chapitres d'initiation, c'est-à-dire d'entrée dans quelque chose où l'on n'était pas, donc un processus d'intro-duction, un processus de passage d'un état à un autre état, et tous ont rapport avec l'eau.

1/ Au chapitre premier nous avons la distinction entre l'eau du Baptiste (« je baptise dans l'eau ») et le pneuma (« lui baptise dans le pneuma ») qui est l'Esprit de résurrection.

2/ Au chapitre 2 nous avons ce passage de l'eau en vin. Est-ce que ça voudrait dire qu'il y a un rapport entre le vin et l'Esprit de résurrection ? Mais là les rapports ne sont pas cumulatifs, c'est-à-dire qu'il n'y a pas l'eau, le vin et l'Esprit, car il y a une eau que l'on quitte pour autre chose, éventuellement une autre eau.

3/ Au chapitre 3 on trouve : « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma ». Nous en parlerons plus loin car il est intéressant d'interpréter cela à partir de ce qui est dit au chapitre 7.

4/ Au chapitre 4 il y a le passage entre d'une part l'eau juive de Jacob, car pour la Samaritaine il s'agit de sa culture, de ses racines historiques puisque le puits creuse à la fois dans l'histoire et dans le sol, et d'autre part « l'eau vivante que je donnerai ». Ici c'est une eau et une autre eau, cette autre eau qui est l'eau vivante, et qui est la même chose que le pneuma.

5/ Au chapitre 5 c'est la piscine, à nouveau histoire d'eau : il y a l'eau qui guérit peu et mal car elle guérit un homme par hasard quand il arrive à descendre dans la piscine ; et puis il y a la parole de Jésus qui guérit. Donc eau et parole.

6/ Au chapitre 6 il y a tout un épisode maritime après la multiplication des pains et avant le discours sur le pain de la  vie. C'est un épisode de traversée c'est-à-dire de passage.

7/ Au chapitre 7 on a le fameux texte : « 37Dans le dernier jour qui est le grand jour de la fête, Jésus se tint debout et cria disant : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi, et boive, 38celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture, des fleuves d'eau vivante couleront de son sein". 39Il dit ceci à propos du pneuma que devraient recevoir ceux qui croiraient en lui, car il n'y avait pas encore de pneuma puisque Jésus n'avait pas encore été glorifié. » Le pneuma c'est la diffusion de la glorification, c'est-à-dire de la résurrection de Jésus.

8/ Au chapitre 9, celui de l'aveugle de naissance, on a la dernière mention importante d'eau (« Va te laver à la piscine de Siloé qui signifie envoyé »), là encore il s'agit de passer d'un état à un autre, il s'agit d'être transféré d'un espace de vie à un autre espace de vie, la "chair" (pas au sens de la viande) étant un espace de vie, un mode mortel et meurtrier de vie, et le pneuma étant un autre espace de vie qui est un mode de résurrection et d'agapê.

Quand il s'agit de l'eau prise en un sens positif chez Jean, ça désigne le pneuma lui-même. C'est pourquoi dans la phrase du chapitre 3 que je citais : « si quelqu'un ne naît pas d'eau et esprit » il ne faut pas entendre qu'il y a de l'eau matérielle comme signe, et l'Esprit ou la grâce en plus. On a là une conception catholique postérieure, qui n'est pas fausse en son lieu mais qui n'est pas dans le texte de saint Jean. « Si quelqu'un ne naît pas de cette eau-là qui est le pneuma de résurrection, il n'entre pas dans le royaume. » C'est-à-dire qu'entrer dans le royaume c'est la même chose que naître à nouveau à partir du pneuma de résurrection. Voilà ce que veut dire cette phrase qui a été utilisée à beaucoup d'autres fins dans le courant de l'histoire de la sensibilité et de la pensée chrétienne, malheureusement parfois.

Donc dans ces différents chapitres, à chaque fois nous avons un passage, soit d'eau à pneuma, soit d'eau à autre eau, ce qui est la même chose, soit ici d'eau à vin, et c'est peut-être la même chose. Et à propos de l'énumération ternaire qui se trouve dans la première lettre de Jean à laquelle vous avez fait allusion : « Car trois sont les témoignants : Le pneuma et l'eau et le sang, et les trois sont un (vers un) » (1 Jn 5, 7-8), s’agit-il de la même énumération ? C'est la question qui est posée. Il faudrait aller voir de près[33].

 d) L'identité du vin.

Des questions évidemment vont se poser sur l'identité de ce vin. Nous avons été du côté d’une identification avec le pneuma (l'esprit). Est-ce attesté quelque part ? Oui, abondamment, souvent sur mode d’opposition, mais ne s'opposent que les choses qui ont un rapport : « Ne vous enivrez pas de vin mais de pneuma » ce qui est traduit par Paul « ne vous enivrez pas de vin, chantez plutôt des cantiques »[34]. Le thème de l'enivrement est lié au thème du vin, et comme la plupart des symboles, il a une signification double : il y a l'enivrement qui se dit en latin crapula, c'est-à-dire l'ivresse ; et puis il y a « être enivré de pneuma (de pneuma de résurrection) ». Les pères de l'Église avaient créé la formule de la « sobre ivresse »[35]. C'est un oxymoron comme « la lumineuse ténèbre », c'est-à-dire qu'on associe en positif des choses qui ont l'air de s'exclure, mais il faut aller voir à chaque fois le rapprochement de ces deux termes qui ne vont pas ensemble.

Pour le vin ici, ce qui est très important, c'est la notion d'emplir. Mais il y a deux sortes d'emplir : l'emplir qui dit la saturation et qui peut conduire au dégoût ; ou bien l'emplir qui est la plénitude. Il y a ambiguïté à nouveau du plein et du vide. Le vide est en un certain sens le manque qui est comblé par l'emplissement, et le vide est aussi la condition pour que le plein ne soit pas un plein saturant, mais soit un plein de donation. Le rapport de Jésus au Plérôma est très lié à sa kénose, c'est-à-dire à son évacuation ; c'est le rapport mort/résurrection qui est en question dans cette affaire. Je dis simplement ceci pour que nous ne restions pas crispés sur le sens d'un mot une fois. Voyez avec quelle subtilité un mot doit nécessairement s'ajuster, soit pour devenir un élément d'oxymoron, soit un élément d'hendiadys, soit un élément d'opposition etc.

e) Savoir / ne pas savoir.

► Je me pose la question de la différence entre les disciples qui ont vu la gloire du Christ, et qui ont cru en lui, et des serviteurs qui ont vu le même miracle.

J-M M : Probablement que, dans un autre sens, les serviteurs ici anticipent la fonction même de disciple, mais de façon non proclamée. C'est peut-être plutôt cela.

► Finalement dans ce texte les personnages ont des rôles plus ou moins marqués. En dehors de Marie, ce sont les serviteurs qui ont le plus d'importance, et ensuite le maître du festin.

J-M M : Un aspect qui nous a retenus c'est que les mariés qui sont sans doute les protagonistes importants dans une noce, n'ont pas de place dans le texte, mais qu'en revanche beaucoup d'importance est accordée, d'abord aux serviteurs qui accomplissent des gestes, qui emplissent et puisent, ensuite au maître du festin qui dit une parole, une parole qui a sans doute une signification au-delà de ce qu'il veut dire, comme toujours chez Jean. De plus, nous l'avons souligné, le rapport du maître du festin et des serviteurs est marqué comme le rapport de ceux qui savent et de celui qui ne sait pas d'où provient le vin. Il y a là, du point de vue de la structure et non pas du point de vue dogmatique, quelque chose qui est intéressant par rapport à Jean, car il s'agit bien ici du rapport entre savoir ou ne pas savoir, et cela nous conduit à cette idée que, chez Jean, le salut advient essentiellement dans et par la manifestation de la vérité, mais le mot de vérité a évidemment un sens propre chez Jean.

Je vous ai donné quelques clés pour entrer dans notre passage. Je prends demain l'initiative de conduire une lecture où nous retrouverons des choses que nous avons dites, mais nous les retrouverons peut-être dans une autre situation et dans un autre éclairage. Et c'est ainsi que, progressivement, nous nous habituerons à nous laisser prendre au texte.



[2] « Jésus, six jours avant la Pâque, vint à Béthanie où était Lazare.. » (Jn 12, 1) ; « Jésus donc, fatigué par la dureté du chemin, s'assit ainsi près de la source. Il était comme la sixième heure » (Jn 4, 6) ;  « C'était la veille de la Pâque, environ la sixième heure, il dit aux Judéens : “Voici votre roi.” » (Jn 19, 14). Voir par exemple ce qui concerne le verset 6 dans La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base...

[3] Arkhitriklinos est composé de arkhi, et de triklinos "à trois lits" (treïs klinê), mot qui désigne une salle de banquet à trois lits sur lesquels on s'allonge pour manger, comme c'est la coutume en Grèce et à Rome (mais peut-être pas en Galilée). Arkhitriklinos figure trois fois en 2 versets dans le texte des Noces de Cana et ne figure pas ailleurs dans la Bible., de toute façon c'est un terme grec peu courant.

[4] Voir le message Lecture valentinienne des Noces de CANA (Jn 2, 1-11) où cette lecture du IIe siècle est commentée plus longuement, le Créateur étant appelé le Démiurge par les gnostiques. Voir aussi Dieu est "créateur du ciel et de la terre", qu'est-ce que ça veut dire ? La première pensée chrétienne sur le démiurge .

[5] Cf dans la transcription de "Credo et joie" le II de Chapitre 3. La structure trinitaire du Credo ; Père, tout-puissant, créateur..

[7] Cf La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base.  (le thème des maris est versets 16-19)

[9] J-M Martin glose le texte de Jn 20, 31 : «Toutes ces choses ont été écrites pour que vous croyiez que Jésus est le Christos, le Fils de Dieu et que, en croyant, vous ayez vie dans son Nom ».

[12] Frédéric Manns dit la même chose dans L'évangile de Jean et la sagesse (Franciscan Printing Press 2003)  p. 55, et dans la note 49 il dit : « On précise au verset 6 qu'il s'agit de jarres de pierre. Les Synoptiques parlent d'outres que le vin nouveau fait éclater (Mc 2, 22) : autre manière de signaler l'imperfection, sans recourir à la symbolique des nombres. »

[13] Ce thème est de nouveau abordé à la fin du Chapitre IV : Parcours du texte (v. 1-10) (Deux questions pour finir).

[15] Ce chapitre est médité dans 1 Corinthiens 15 : la résurrection en question.

[19] « Être à la fois le Fils et l'épouse, voilà une situation qui est étrangère à nos représentations. Mais aucune importance ici. Ce qui est le deux fondamental est plus archaïque même que ces deux assez premiers que sont pour nous la paternité (la génération) d'une part, et la conjugalité d'autre part. Ces deux dyades (Père/Fils et époux/épouse) qui sont premières dans notre expérience usuelle, sont elles-mêmes précédées d'une dyade sans doute plus essentielle et commune. » (Cycle Plus on est deux plus on est un le II 3) a) de 5ème rencontre : époux/épouse, la Trinité revisitée).

[21] Cette réflexion sera reprise quand il sera question du maître du repas (paragraphe 3 b).

[22] On cite souvent cette phrase de saint Irénée sous la forme : « La gloire de Dieu c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme c'est de voir Dieu. » Contre les Hérésies, livre 4, 20:7.

[23] Il s'agit de la méditation de Heidegger sur un poème de Hölderlin

[24] J-M Martin a fait là-dessus un article Masculin féminin chez saint Paul (Thèmes d'une symbolique).  (intéressant mais un peu difficile)

[26] Sur la question du débat entre communauté pétrine et communauté johannique à propos de l'héritage, voir la session La Résurrection, Jn 20-21JEAN 20-21. Résurrection. Chapitre VII. Jean 21 ou les Actes des apôtres johanniques II 2) vers la fin du § "le ch 21 ou les Actes des apôtres johanniques.    

[28] Par exemple le shabbat commence le vendredi soir. Et en Gn 1 on a bien « Il y eut un soir, il y eut un matin, ce fut le xième jour ».

[29] Thomas est un mot araméen qui est traduit en grec par didymos ce qui signifie jumeau : « Thomas, l'un des douze, qui est appelé Didyme » (Jn 20, 26).

[32] Voir ce qui a déjà été dit chapitre II, I 1) c) Le maître du festin ; et aussi Lecture valentinienne des Noces de CANA (Jn 2, 1-11),.

[34] « Et ne vous enivrez pas de vin par quoi vient le dérèglement, mais soyez emplis de pneuma vous parlant les uns aux autres par des psaumes, des hymnes, des cantiques inspirés, chantant et psalmodiant au Seigneur de tout votre cœur. » (Ep 5, 18-19).

[35] Lors de la Pentecôte les apôtres sont accusés d'ivresse (Ac 2, 13-15). Les Pères de l'Église parlent de la "sobre ivresse" de l'Esprit à propos de la manifestation de l'Esprit Saint qui a eu lieu sur les apôtres en ce jour de Pentecôte, et qui a lieu sur chaque chrétien au moment du baptême. Par exemple dans la prière de saint Ambroise : « Que le Christ soit notre nourriture / La foi notre breuvage / Que la sobre ivresse de l'Esprit / Soit la joie de ce jour. » (Saint Ambroise de Milan, Splendeur de la gloire du Père). Déjà chez Philon d'Alexandrie, dans le De Vita Contemplativa on trouve les expressions comme "la sobre ivresse de l'Esprit", "le vin pur de l'amitié divine", opposées au "breuvage de la folie".