« Le mot de gloire, au niveau de ce qu'il signifie en français, est parfaitement inapte et insignifiant à dire ce que recèle le mot qu'il essaie de traduire » comme le dit Jean-Marie Martin (cf Qui est Jean-Marie Martin ?) en parle souvent. Figurent ici des extraits de plusieurs de ses sessions, une note renvoyant assez souvent au contexte dans lequel il a parlé. Il y a évidemment des redites, mais souvent l'éclairage est légèrement différent. Le classement suit l'ordre de la Bible sauf pour le Gloria ajouté à la fin.

I – « Nous avons contemplé sa gloire » (Jn 1, 14)
II – Il manifesta sa gloire. (Jn 2, 11)
III – Jésus n'avait pas encore été glorifié (Jn 7, 39)
IV – Croix de supplice et croix de gloire (d'après Jn 12, 27-32)
V – La gloire du Père c'est porter beaucoup de fruit (Jn 15, 8)
VI – La glorification mutuelle (Jn 17, 1-3 et 10).
VII – La femme est la gloire de l'homme (1 Cor 11, 7-10)
VIII – La gloire de Moïse et la gloire du Christ (2 Cor 3, 7-15)
IX – "Un poids éternel de gloire" (2 Cor 4, 17)
X – Le Gloria en saint Luc

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Le mot "gloire" chez saint Jean et saint Paul

 

I – "Nous avons contemplé sa gloire" (Jn 1, 14)[1]

 

Christ, vitrail de l'université de Boston, chapelle Marsh

« Et le Logos fut chair et il a habité en nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire comme du Monogénês (Fils un) d'auprès du Père, plein de grâce et vérité. »

Nous allons faire, au niveau de cette phrase, ce que nous avons fait au niveau de l'ensemble du texte : nous allons nous concentrer d'abord sur le lieu central qui est « nous avons contemplé sa gloire. » Nous verrons que "gloire" est le lieu à partir de quoi tous les autres mots du texte prennent sens : le mot habiter, le mot plein (emplir), le mot Monogénês (Fils un), et enfin ultimement le mot même de chair ; une fois encore nous terminons par le mot par quoi la phrase s'ouvre : chair.

Dans « nous avons contemplé sa gloire » il y a deux mots qui sont aussi énigmatiques l'un que l'autre : le mot gloire et le mot contempler. Nous ne les entendrons qu'ensemble : ce n'est pas à partir d'une idée banale de la contemplation qu'on peut comprendre ce qu'est le mot de gloire, et d'autre part on n'entend rien au mot de gloire sinon précisément dans la contemplation qui la constitue. Que l'homme contemple, cela constitue la gloire de Dieu.

1) Penser le mot de gloire à partir de l'hébreu.

Prenons le mot de gloire, nous reviendrons sur contempler ensuite. Pour ce mot comme pour presque tous les mots de ce verset, il est absolument nécessaire de recourir à la signification biblique sémitique.

Le mot de gloire, au niveau de ce qu'il signifie en français, est parfaitement inapte et insignifiant à dire ce que recèle le mot qu'il essaie de traduire, qui est en hébreu le mot kavod.

Je vous signale aussi qu'un des noms de la gloire dans le monde biblique, dans le monde rabbinique et aussi dans la kabbale, c'est la Shekinah, du verbe hébreu shakan qui signifie habiter : la gloire de Dieu c'est l'habitante. N'est-ce pas que c'est merveilleux !

  ●  La gloire comme présence de Dieu.

La kavod c'est la présence de Dieu au milieu de son peuple. C'est une présence itinérante quand le peuple est itinérant, puis une présence qui se fixe au lieu central, au temple de Jérusalem, et constitue et tient symboliquement la totalité du peuple.

La kavod c'est cette présence qui a donc déjà les traits de l'habitation : le Dieu[2] habite dans la tente puis habite dans le temple. Cette symbolique est de toute première importance parce qu'elle est le lieu d'une confirmation et d'une subversion de cela dans le Christ. En effet le Christ est le nouveau Temple, et la destruction du Temple – Temple qui est l'attestation de la kavod – a à voir avec la mort et la résurrection du Christ[3]. Mais là j'anticipe.

  ●  La gloire comme espace de Dieu.

Pour introduire un peu plus dans ce mot de kavod traduit par gloire, il faut savoir que la gloire est, je l'ai dit, la présence. Autrement dit la gloire est l'espace du Dieu. On peut dire de la gloire ce qu'on peut dire originellement du sacré : le sacré est la présence du Dieu.

Par parenthèse il ne faut pas trop se fier à la tentative de définir ce que c'est que le sacré d'une façon abstraite et générale. À propos de chaque source spirituelle il faut voir comment se précise, se définit et se donne le sacré, comment se donne l'espace de la présence du Dieu[4].

2) Penser la gloire à partir de la résurrection.

Nous savons que cette donation de l'espace de Dieu est, pour le premier christianisme, la résurrection : la résurrection, donc la présence, donne l'espace, donne la proximité du Dieu qui constitue le sacré. 

Je pense à cette phrase de Paul que j'aurais pu citer hier déjà, qui est l'ouverture de l'épître aux Romains : « Jésus déterminé Fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts, dans une pneuma de consécration. » Voilà une phrase étrange où tout se trouve rassemblé :

– « déterminé Fils de Dieu de par la résurrection » : ce que veut dire Fils se pense à partir de la résurrection et pas à partir d'ailleurs ;

– « dans un pneuma de consécration » : on traduit habituellement « pneuma de sainteté » mais il faut garder le sens de sacré car la notion de sainteté est déficiente par rapport à la notion de sacré contrairement à ce qui se dit partout, à condition qu'on ne pense pas le sacré à partir de la sociologie ou de la psychologie des historiens des religions, mais à partir du sens originel de ce mot dans notre Écriture.

3) Détour par le Sanctus de la liturgie.

Pour illustrer cela – parce que cette mise en rapport des éléments qui constituent notre texte est quelque chose qui nous est tout à fait étranger – je vais vous donner un exemple qui vous rendra l'affaire mémorable ou re-mémorable. Vous avez souvent occasion de constituer la gloire dans la liturgie. C'est singulièrement dans le moment où vous chantez le Trisagion (le triple hagios) : « Hagios, hagios, hagios » c'est-à-dire « Sacré, sacré, sacré (sanctus, sanctus, sanctus). » Où ces mots-là sont-ils pris ? Ils sont pris à Isaïe, au chapitre 6, lorsqu'Isaïe est admis à contempler l'espace du Dieu, sa présence, la gloire, lorsque les Brûlants (les Séraphins) qui constituent la pointe de la parole dans le chant (c'est le sens de brûler), les Brûlants disent : « Hagios, hagios, hagios (sacré, sacré, sacré). » Et la liturgie fait que nous soyons admis. Du reste ce texte est repris chez saint Jean au chapitre 12.

Je commémore d'abord le Sanctus : « Sacré, sacré, sacré est le Seigneur Sabaot, le ciel et la terre sont remplis de ta gloire (de ta présence). » Pour savoir ce que vous dites quand vous dites « le ciel et la terre sont remplis de ta gloire » il faudrait savoir d'abord ce que veulent dire « ciel et terre », il faudrait savoir ce que veut dire « rempli » qui est un autre mot du verset 14 : « plein (empli) de grâce et vérité. »

Dans notre verset 14 nous avons donc la gloire qui est précédée du mot habiter et qui est suivie du mot plein, or habiter et emplir sont deux noms de l'Esprit de Dieu ou de la gloire de Dieu ou du sacré (de l'espace de Dieu).

Notre Sanctus se poursuit : « Béni soit celui qui vient – bénir (eklogêtos) c'est-à-dire "dire bien", c'est dire la parole d'accueil, c'est saluer, ici c'est accueillir « celui qui vient » : emplir, venir ; l'espace, le chemin ; demeurer, venir – dans le nom du Seigneurc'est-à-dire dans l'identité communicable de l'incommunicable puisque le nom dit l'identité – Hosannah au plus haut des cieux. »

4) La gloire du Père c'est le présenter (présentifier) en tant que Père.

Vous avez donc là quelque chose qui nous inviterait à trouver un autre mot que le mot de gloire qui a un rapport extrêmement ténu à cela dans le langage courant. Néanmoins, en prenant des précautions, je garde le mot de gloire pour nous. Je pense que, pour s'en approcher, on pourrait prendre le mot "présence" ou le mot "présenter", ou mieux encore "présentifier".

Quand le Christ prie pour demander la résurrection qui est donc le lieu de la gloire il dit : « Père glorifie ton Fils – c'est-à-dire présentifie-moi en tant que Fils – ce qui est que ton Fils te glorifie (te présentifie). » (Jn 17, 1)[5]. J'ai déjà cité ce texte hier, et quelqu'un m'a posé ensuite la question : le texte ne dit pas ça, il dit « afin que ton Fils te glorifie. » La traduction avec "afin que" tombe rapidement dans le sordide du troc : « Glorifie-moi afin qu'en retour je te glorifie. » Mais ce n'est pas une pensée finaliste, nous avons déjà vu que "afin que" n'est pas final, "parce que" n'est pas causal, et "si… alors…" ne désigne pas une condition dans le langage johannique. Ici le deuxième élément de la phrase est une reprise dans un autre terme du premier élément[6].

Et ce qui est dit dans ce verset est un thème qui se trouve très souvent chez Jean : « Celui qui n'a pas le Fils n'a pas le Père. [7] » Bien sûr il n'y a pas de fils sans père, mais il n'y a pas de père sans fils. Le rapport n'est pas exactement le même. S'il n'y a pas de fils la notion de père n'est pas pensable.

5) Emplir comme mot de la gloire et du pneuma.

J'ai dit que la résurrection était le lieu de la manifestation de la présence du Fils et simultanément de la présence du Père, et que cela était simultanément la présence de l'Esprit. Voilà un mot, pneuma (Esprit), qui n'est pas prononcé avant le verset 17, et qui est pourtant le mot qui justifie la présence dans notre texte du mot de gloire, du mot d'habitation, du mot plein (emplir).

« Plein de grâce et vérité », c'est le dernier moment de notre verset 14. Il ne faut pas prendre cet adjectif "plein" de façon distraite, il est repris ensuite sous la forme substantivée plérôma : « De sa plénitude nous avons tous reçu » (v. 16).

a) Le pneuma est la diffusion du Christos.

Pour préparer l'intelligence de ces choses je dirais qu'il faut nous habituer à penser le pneuma (l'Esprit) comme la diffusion du Ressuscité, et plus exactement, j'expliquerai pourquoi ensuite, comme la diffusion du Christos.

J'ai employé le mot diffusion car avec le pneuma nous sommes dans la symbolique du liquide, du fluide. Ce que le Christos est en compact, le pneuma l'est en tant que répandu, versé : « Il n'y avait pas encore de pneuma [sous-entendu "versé"] car Jésus n'avait pas encore été glorifié. » (Jn 7, 39). La résurrection ou la glorification est la diffusion du pneuma sur toute chair.

b) Le verbe emplir se dit de la gloire et du pneuma.

Nous nous acheminons déjà vers l'intelligence de ce que veut dire le verbe emplir. Pour cela cherchons le vocabulaire du pneuma, chez Paul surtout car l'écriture de Paul précède l'écriture de Jean. « L'Esprit emplit » « l'Esprit est versé » « l'Esprit est répandu » « l'Esprit habite », il remplit l'espace. C'est habiter qui fait l'espace, c'est l'acte d'habiter qui fait que quelque chose est une demeure.

L'Esprit est répandu et du même coup l'Esprit est la diffusion de ce qui était en plénitude et en rassemblé en Jésus. (…)

Emplir est un mot qui se dit de la gloire et essentiellement du pneuma :

– Emplir se dit de la gloire : « Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire ». Emplir est le propre de la gloire, c'est ce mode de présence qui emplit et accomplit, car c'est le même mot plêroun qui dit emplir et accomplir.

– Emplir se dit essentiellement du pneuma, et il se dit à tous les niveaux. Je vous donne un exemple des trois dimensions : « Le pneuma du Seigneur emplit l'orbe des terres » (Sg 1, 7 ; Introït de la Pentecôte) ; à la Pentecôte : « Le pneuma emplit la demeure où ils étaient assis » (Ac 2, 2) ; et aussi « Étienne homme empli de foi et de Pneuma Sacré » (Ac 6, 5)[8].

En ce moment je ne fais qu'indiquer. Ce que je dis là n'est qu'un repérage dans des consanguinités de mots qui ne sont pas de notre propre famille d'Occidentaux, que nous regardons d'abord comme étrangers. Un discours a sa cohérence propre. Au moins cela nous pouvons tenter de le faire.

 

Remarque : La lecture de Justin au IIe siècle[9].

Il faut savoir que, chez les premiers écrivains du IIe siècle, ces mots-là entrent primitivement dans des énumérations de dénominations de Dieu qui pour nous sont étranges.

Par exemple Justin dit ceci : «  Comme principe (arkhê) avant toutes les créatures, Dieu a, de lui-même, engendré une certaine ‘puissance verbale’ (dunamin logikên) que l’Esprit Saint – c'est-à-dire l'Écriture – appelle également gloire du Seigneur, et aussi Fils, ou sagesse, ou ange, ou Dieu, ou Seigneur ou Verbe, et cette dunamis elle-même s'est appelée archi-stratège (chef d'armée) lorsqu'elle parut sous la forme d'homme à Josué. Elle peut recevoir tous ces noms, parce qu’elle exécute le vouloir du Père et qu'elle est née du Père par volonté » (Dialogue avec Tryphon 61,1).

Dans ce texte vous voyez que le même est nommé gloire, Fils, sagesse, ange, Dieu, Verbe… Pour nous cette énumération est insoutenable parce qu'elle mêle ce que nous appelons les trois personnes avec une série indéfinie d'attributs, et tout ça sur le même plan.

 

II – "Il manifesta sa gloire" (Jn 2, 11)

 

« Tel fut, à Cana de Galilée, le commencement des signes de Jésus. Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. »

Le mot de gloire est un terme des plus difficiles. À première lecture on peut entendre que Jésus a fait un miracle, que le miracle manifeste qu'il est glorieux et fort et que, par suite, on a de bonnes raisons de croire en lui. Nous verrons que le terme de gloire ne dit rien de glorieux dans notre sens à nous !Alors que signifie la manifestation de la gloire ici ? Et, est-ce que, d'après le texte, le fait que l'eau soit changée en vin, cela se manifeste par un tour de force ?

La gloire de Dieu c'est l'humanité accomplie.[10]

Le texte demande à être lu à partir de ce qu'il est, c'est-à-dire d'être le sêméion (le signe) de la gloire. Qu'est-ce que la gloire ? La gloire c'est le milieu sans quoi le divin n'est pas. Et le milieu sans quoi le divin n'est pas, c'est l'homme, c'est l'humanité : la gloire de Dieu c'est l'humanité accomplie. C'est un vieux thème biblique : dans l'Ancien Testament Dieu est le père de son peuple (le peuple est le Fils de Dieu), mais Dieu est également l'époux de son peuple : Israël est l'épouse de Dieu. De nombreux textes de l'Ancien Testament portent sur ce thème. Il y a un petit opuscule gnostique du IIe siècle intitulé L'Exégèse de l'âme, qui rassemble ces textes et les médite[11].

► Vous avez dit que « la gloire de Dieu c'est l'humanité accomplie ». Est-ce que c'est dans le texte biblique ?

J-M M : Ce qu'on cite souvent, c'est un mot d'Irénée[12] : « La gloire de Dieu c'est l'homme debout (ou l'homme accompli)», debout c'est-à-dire relevé, ressuscité. Mais c'est tout à fait le sens originel, le sens fondamental.

► Est-ce que ce n'est pas un peu aussi dans les psaumes : la gloire de Dieu c'est quand son peuple témoigne de sa gloire ?

2) La manifestation de la gloire (v. 11 a).[13]

a) Le mot de gloire.

« Il manifesta sa gloire » Le mot de gloire est un mot qui, à nos oreilles, ne sonne pas spontanément au sens que ce mot porte dans le texte. Le mot de gloire est ici la traduction du mot hébreu kavod. Ce mot désigne la présence, la présence du sacré, ou la présence de Dieu au milieu de son peuple. La gloire de Dieu accompagne le peuple itinérant dans le désert. Et quand le peuple est fixé dans la terre promise, la gloire se fixe dans le lieu central, axial, dans le temple, qui est ainsi principe d'unité, de cohésion, présence cohésive du peuple.

Le mot de gloire a des connotations du côté de la luminosité, plus d'ailleurs dans l'acception grecque doxa, que dans l'acception hébraïque. Il a rapport avec une visibilité mais aussi avec une obscurité : la gloire est à la fois colonne de feu et colonne de nuée. C'est une présence mais, une présence qui, à d'autres égards, est absence, ce qui est précisément le cas de la résurrection. Par sa mort, Jésus, définitivement, s'absente. Il s'absente par rapport à son mode d'être présent. Mais cette absence est la condition même d'un nouveau mode de présence, une présence plus lumineuse parce que plus obscure : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le pneuma – c'est-à-dire ma dimension spirituelle de présence – ne viendra pas » (D'après Jn 16, 7).

J'ai entendu citer cette parole de Jésus par quelqu'un qui est un familier de l'Arbre[14], Yvon le Mince qui s'occupe spécialement de la question des sectes, et je l'ai entendu dans un débat à propos des sectes. La question était : « Est-ce que Jésus est un gourou ? » Et il a répondu : « Il est un maître, mais un maître qui, précisément, ne s'impose pas, un maître qui est présent et actif, d'une présence qui est, par ailleurs absence » et il a cité cette parole de Jésus de façon très pertinente. J'étais content d'entendre des échos de choses que nous disons, c'était très bienvenu dans le contexte.

Par ailleurs, comme je l'ai dit, le mot de gloire ne dit rien de glorieux dans notre sens. Il désigne en fait la résurrection, et la désigne dans le langage des Écritures où la gloire c’est la présence, comme je viens de le dire, mais la présence identifiée. En effet la résurrection est, essentiellement chez saint Jean, le lieu où s'identifie Jésus : « Père glorifie ton Fils, ce qui est que ton Fils te glorifie », c'est-à-dire : « Présentifie-moi (ou identifie-moi) comme Fils, ce qui est, simultanément, que je t'identifie comme Père » (d'après Jn 17, 1). Et ce qui répond en l'homme à l'identification se dénomme traditionnellement pistis (foi) : « Ses disciples crurent en lui ».

b) Le mot manifester.

Le mot manifester Il manifesta sa gloire») désigne un donner à voir, mais un donner à voir paradoxal. C'est un mot important pour la résurrection. Rappelez-vous cette phrase de Paul dans la première lettre aux Corinthiens, chapitre 15 : « Je vous rappelle l'Évangile dont je vous ai évangélisés, que j'ai moi-même reçu, que je vous ai livré, dans lequel vous vous tenez, à savoir que Jésus est mort pour nos péchés selon les Écritures ». Et le texte poursuit : « et il s'est donné à voir », et suit une énumération des premiers témoins de ce voir-là, de cette gloire, de cette présence. Donné à voir : ôphthê, opsis, optique, vue. Cela correspond au mode nif'al en hébreu[15] : faire que je voie, donner que je voie. Ici, c'est phanêrôsis (manifestation) qui est de même racine que épiphanéia (épiphanie) ou théophanie (manifestation de Dieu).

Par ailleurs, comme le dit Paul, le fondement par quoi s'atteste la résurrection est premièrement l'Écriture, c'est ce que dit Jésus : « Moïse a écrit de moi » (d'après Jn 5, 46)  car tout est « selon l'Écriture ». Et deuxièmement, tout est donné à voir aux témoins constitutifs de la résurrection, c'est le nous de « nous avons contemplé sa gloire », premier nous qui surgissait au verset 14 du Prologue de Jean.

« Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui. » Le nous johannique de « nous avons contemplé sa gloire » est mis ici au compte de ils : les disciples.

Nous venons de voir que la gloire est la présence identifiée. Ici cela concerne les disciples.

 

III – "Jésus n'avait pas encore été glorifié (Jn 7, 39)

 

C'est lors de la fête d'automne, le dernier jour de la fête qui est le grand jour : « Jésus se tient au milieu du Temple et crie : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi celui qui croit en moi, des ruisseaux d'eau vivante couleront de son sein"… Il parlait du pneuma que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui ; il n'y avait pas encore de pneuma car Jésus n'avait pas encore été glorifié. » (Jn 7, 37-39)[16]

Le pneuma vient de la glorification de Jésus, il est même la diffusion de la résurrection, il s'agit donc du pneuma de résurrection. La résurrection est principe vivificateur versé sur l'humanité. S'il n'y avait qu'un seul texte à lire pour comprendre ce que dit Jean, c'est celui-ci. Tout y est, même les principes exégétiques de Jean : quand Jésus dit eau, entendez pneuma ; et pneuma, qu'est-ce que c'est ? La diffusion de la résurrection, c'est-à-dire de l'essentiel même de l'Évangile. C'est normal : il est debout au milieu du Temple, il crie, et c'est le grand jour de la fête. Vous avez ici une posture, une stature, une parole, une localisation, un moment, tout converge à solenniser cette parole essentielle que Jean prend soin de nous aider à lire. Ces trois versets sont la prunelle de l'évangile de Jean.

► Oui mais il est dit que « Jésus n'avait pas encore été glorifié », or tout l'Évangile parle de sa mort, la gloire est déjà là ?

J-M M : La résurrection de Jésus n'est pas un moment ponctuel, elle est d'abord une dimension de Jésus. Cette dimension va s'accomplir. Dans le langage de l'accomplissement, elle ne pourrait pas s'accomplir si elle n'était déjà là, puisque ne s'accomplit que ce qui est déjà. Or elle est déjà là sous la modalité de son mode de vivre la Passion, la vie prépascale. Elle est là cachée et du même coup révélée. « Jésus n'avait pas encore été glorifié » car glorifié signifie l'accomplissement manifesté de la dimension de Résurrection. Et ceci n'a pas lieu avant la Résurrection. Et c'est de l'accomplissement manifesté, donc de cette glorification,  que découle sur l'humanité ce principe animateur, ce principe de vie qui est le Pneuma de celui qui ressuscite Jésus d'entre les morts, et qui par là re-suscite la totalité de l'humanité.

 

IV – Croix de supplice et croix de gloire (d'après Jn 12, 27-32)

 

Croix glorieuse, Le Christ de la Chartreuse de Sélignac, Michael Van BeekLe chapitre 12 est un chapitre plein, mais rempli de choses diverses.

 « “27Maintenant ma psychê entre en bouleversement (taraxis) – elle est bouleversée. Le trouble est à l'origine de la recherche, nous avons dit que c'est ce mot qui a quatre occurrences chez saint Jean – et que dis-je : Père sauve-moi de cette heure ? Mais je suis venu pour cette heure – mon heure, c'est l'heure de ma mort / Résurrection, mon être est un être pour mort et Résurrection, mon essence, ma vocation, ce à quoi je suis appelé, c'est mort / Résurrection, je suis venu pour cela – 28Père, glorifie ton Nom” – le Fils est le Nom. Nous avons dit que le Fils est le visible du Père, le Fils est le Nom du Père c'est-à-dire le discible du Père Vint donc une voix du ciel : “Et je l'ai glorifié et à nouveau je le glorifierai”. » (…)

Et le Christ ajoute : « 31“C'est maintenant la krisis (le jugement) de ce mondele point critique de ce monde, le discernement entre ce monde et le monde qui vient – maintenant l'archonte de ce monde (le prince de ce monde)puisque ce monde est un espace qualifié, un espace régi par le prince de ce monde – est définitivement jeté dehors. 32 Et moi quand j'aurai été élevé de terre, je les tirerai tous auprès de moi.” » C'est-à-dire que mon élévation introduit le mouvement par quoi l'humanité tout entière est élevée, tirée. Le verbe tirer, c'est le verbe qu'on utilise par exemple pour tirer l'épée de sa gaine. C'est un mot très important, qui a été employé une autre fois chez Jean au chapitre 6 : « Nul ne vient vers moi, dit Jésus, si le Père ne le tire. » Voilà que cet être élevé dit la mort du Christ en croix, mais est du même coup son élévation, c'est-à-dire la Résurrection même.

C'est pourquoi la croix johannique est toujours croix de mort et croix de vie, croix de supplice et croix de lumière (croix de gloire). Cela veut dire que Jean ne sépare jamais comme des épisodes distincts la mort et la Résurrection du Christ. La Résurrection du Christ est inscrite dans son mode de mourir, et la mémoire de sa mort persiste dans sa Résurrection.

En faisant cela Jean est conforme à ce qu'il a indiqué dans les deux petits versets qui se trouvent au chapitre 10 : « Ma vie, personne ne la prend, je la donne. J'ai reçu du Père le pouvoir de la donner et de la recevoir. » (v. 18-19) C'est dans le moment même de l'humiliation que se célèbre la gloire. C'est dans le moment même de la mort que triomphe la vie et que se manifeste la royauté du roi Messie.

 

IV – La gloire du Père c'est porter beaucoup de fruit (Jn 15, 8)[17]

 

« En ceci a été glorifié mon Père que vous portiez beaucoup de fruit et deveniez mes disciples. » Porter beaucoup de fruit c'est glorifier le Père c'est-à-dire constituer la gloire du Père. Cette gloire n'est rien d'autre que l'homme fructifiant, l'homme accompli. En effet le fruit consiste en l'accomplissement de mon avoir-à-être, et porter du fruit c'est m'accomplir, c'est accomplir ce qui est disposé pour moi, ce pour quoi je suis libre, je suis libéré. "Être libre pour" c'est le sens authentique de la liberté chez Jean. Ceci constitue la gloire c'est-à-dire la présence. Ce mot désigne la résurrection, c'est un mot repère du Nouveau Testament. La gloire dit le visible, le venir et le donner à voir du Père invisible, de l'insu. La gloire, c'est l'humanité dans son unité christique.

     ●   Le thème de la glorification en Jn 17, 1.

Ce thème de glorifier se trouve au début du chapitre 17, où nous avons affaire d'abord à la relation de "tu" et de "je" dans une prière. Car l'invocation dit « Tu… » : « Levant les yeux vers le ciel il dit : “Père glorifie ton Fils – c'est la demande de résurrection. – ce qui est que le Fils te glorifie” »(Jn 17, 1). La résurrection est que le Père soit glorifié dans le Fils. Cela veut dire que révéler le Fils comme Fils, c'est révéler ce qui est révélable du Père.

Il n'y a pas de Fils sans Père, mais le Père ne montre pas autre chose, il est tout entier dans l'accomplissement du Fils. Il n'est pas autre chose au plan du nom qui nomme ou de la figure qui se voit : « Philippe, qui me voit, voit le Père » (Jn 14, 9). Le Père est cependant autre, sous le rapport pour nous de la vection, de la portée, c'est-à-dire que nous sommes portés, tirés : « Personne ne peut venir vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire » (Jn 6, 44). Le Père a pour fonction de tirer vers le Fils. Et cette portée est l'essence de la prière qui est toujours prière à l'insu. Père signifie insu, cieux signifient insu : « Notre Père qui es aux cieux…»,

     ●   L'accomplissement de l'humanité : porter beaucoup de fruit.

 « Père glorifie ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité » (Jn 17, 1). Pâques, ce n'est pas la satisfaction que nous éprouvons de la résurrection singulière de Jésus. Pâques, c'est que semence de résurrection soit en nous. Donc la demande de glorification est la demande de ce que l'humanité s'accomplisse, et s'accomplisse en portant du fruit, car « 8En ceci a été glorifié mon Père… ».

Nous avons là un thème qui se dit de deux ou trois manières qui nous intéressent, puisqu'elles visent cette même réalité qui est l'unique "Je" de résurrection en quoi « nous sommes tenus », autre expressionpour dire « tu lui as donné la totalité dans les mains ». Et nous retrouvons ce que nous avons développé à bien des reprises : il n'est jamais question de Jésus singulièrement, mais dans un double rapport : rapport au Père et rapport à la totalité de l'humanité. Penser Jésus comme un individu en plus, parmi d'autres, c'est ne pas le penser dans sa dimension de résurrection, c'est-à-dire dans le mode sur lequel il se donne à voir à l'œil de la foi et qui donne sens au mot Dieu.

Nous avons une prière équivalente au « glorifie ton Fils » (Jn 17, 1), qui est : « Père glorifie ton nom » (Jn 12, 28). Le nom, c'est le Fils.

 

VI – La glorification mutuelle (Jn 17, 1-3 et 10)[18]

 

Christ entouré des évangélistes

Le chapitre 17 est la mise en œuvre de la notion de prière abordée dans les chapitres précédents. C'est la grande prière du Christ,  la prière du Christ au Père, sur laquelle nous n'avons pas le temps de venir et qui pourrait faire l'objet, à elle seule, de tout une session. C'est un texte également immense. Je vous rappelle néanmoins que je l'ai déjà cité à plusieurs reprises.

« 1Levant les yeux vers le ciel, il dit : "Père – comme "Notre Père qui es aux cieux", Père, ciel – l'heure est venue, glorifie ton Fils – rappelez-vous, présentifie-moi comme Fils. Dans un passage analogue, au chapitre 12, il faisait une prière semblable, il disait : « Père, glorifie ton nom. » Le nom, c'est le Fils. – ce qui est que le Fils te présentifie. »

Le texte a l'air de dire : "présentifie-moi comme Fils pour que moi je te présentifie…" comme si c'était un calcul de renvoi d'ascenseur : "si tu me ressuscites, moi en revanche, je te déclarerai Père". Mais le hina (afin que) n'est pas le hina de l'afin que calculant, de l'afin que des projets. Il équivaut à "en sorte que", "ce qui est que" : glorifie-moi, ce qui est que je te glorifie. C'est l'entre-appartenance des deux situations.

D'autant plus le Christ est glorifié comme Fils, d'autant plus le Père est présentifié comme Père. On aura plus loin : « 5Glorifie-moi, Père, de la gloire que j'ai eue auprès de toi avant que le monde soit. »

Est-ce revenir au point de départ ? Oui, sauf que désormais, c'est « 2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité », c'est-à-dire que, désormais, le Christ est glorifié, présentifié au Père, mais plein de l'humanité tout entière. Ce n'est pas un cercle où rien ne se passe, c'est le mouvement qui fait que l'humanité tout entière a besoin de cette présentification mutuelle du Père et du Fils.

Versets 9-10. « J'ai été glorifié en eux ».

« 9Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés: ils sont à toi, 10et tout ce qui est à moi est à toi comme tout ce qui est à toi est à moi, et j'ai été glorifié en eux. »

Glorifié : le mot de gloire désigne la présence de Dieu, la présence claire. Le mot doxa signifie apparaître dans une certaine clarté. Derrière cela, il y a la thématique de la kavod, de la manifestation dans une nuée lumineuse, donc le thème de l'Esprit. Il faut le redire toujours : nous sommes très loin de l'usage banal du mot de gloire dans notre discours. L'expression est assez étonnante : « je me suis glorifié en eux », c'est-à-dire « je me suis présentifié en eux ». La résurrection a lieu entre eux et en eux. C'est là le lieu de la résurrection. « Il a habité en nous, ou au milieu de nous », les deux à la fois, parce que le dedans et le dehors ne sont pas ce que l’on pense. Présentifié, ou manifesté, le mot manifester a été employé au verset 6 : « j'ai manifesté (éphanérôsa) ton nom aux hommes que tu m'as donnés, les tirant du monde ».

 

VII – La femme est la gloire de l'homme (1 Cor 11, 7-10)[19]

 

► Comment comprendre que la femme est l'accomplissement de l'homme comme le dit saint Paul ?

J-M M : Il faut bien voir que la femme n'est pas toute seule accomplissement, mais l'homme se trouve accompli dans la manifestation de lui qui est la femme. Comment dire cela ? Je pense que l'autre formulation qui est explicitement chez Paul, à savoir que « La femme est la gloire de l'homme », présenterait presque plus d'intelligibilité. Mais les deux reviennent au même. Bien que nous soyons entre guillemets "féministes" – la plupart des gens aujourd'hui – une phrase comme celle-là paraît presque de trop.

Cette phrase se trouve en 1 Cor 11, le chapitre qui traite du voile. Le voile, dans le Nouveau Testament, c'est le voile pour la prière. Celui-ci n'est pas fait pour cacher la féminité, mais il en est le dévoilement : le voile est le dévoilement. Et dans la prière, l'homme ne dévoile pas sa gloire qui est la femme. De même, il est honteux pour un homme d'avoir des cheveux longs tandis que c'est une gloire pour la femme (1 Co 11, 14-15). Ça paraît très étrange.

 

Le texte.

 « 7En effet il ne faut pas que l'homme ait la tête couverte, étant image et gloire de Dieu ; la femme est la gloire de l'homme – elle est l'accomplissement de l'homme, elle est l'homme accompli – 8Car l'homme n'est pas tiré de la femme, mais la femme [est tirée] de l'homme – c'est la grande symbolique d'Ève tirée d'Adam – 9car l'homme n'a pas été créé pour la femme, mais la femme pour l'homme. – c'est toujours le même rapport de subordination. Cela n'ajoute rien à ce que nous avons dit auparavant - 10C'est pour ça qu'il faut que la femme ait son exousia (sa puissance) sur la tête à cause des anges. » Voilà une phrase très étrange : la femme porte sa puissance sur la tête.

Le voile cache pour dévoiler.

La symbolique du voile est essentiellement une symbolique de la manifestation. Car le rapport du caché et du dévoilé n'est pas : c'est tantôt caché et tantôt dévoilé ; mais c'est d'autant plus dévoilé que c'est plus caché, et d'autant plus caché que c'est dévoilé. Et en particulier “cacher dévoile” c'est la fonction même du voile : le voile cache pour dévoiler. (…)

Le vêtement dévoile, c'est-à-dire ressaisit ce qui est donné de façon brute par la nature pour être assumé et manifesté dans que ce que nous appellerions la culture. Il faut cependant voir que nature et culture ne sont pas exactement les mots qu'il faut choisir ici bien qu'il y ait chez Paul la distinction kata phusïn (selon la nature) et kata khrêsïn (selon l'usage), mais en fait les deux sont plus ou moins synonymes chez Paul. Ainsi la distinction culture / nature ne fonctionne pas chez Paul, donc ce que je dis n'est pas absolument pertinent mais ça nous indique quelque chose du chemin qui serait à penser dans la signification du vêtement.

 

VIII – La gloire de Moïse et la gloire du Christ (2 Cor 3, 7-15)[20]

 

« 7Si le service de la mort gravé en lettres [sur] des pierres a eu lieu en gloire – il s'agit des tables de la loi de Moïse[21]de sorte qu'il est impossible aux fils d'Israël de regarder en face le visage de Moïse à cause de la gloire de son visage, gloire qui a été récusée, 8comment d'autant plus le service du pneuma ne sera-t-il pas en gloire ? »

Il y a toute la difficulté du terme de gloire dans le vocabulaire paulinien, le raisonnement a fortiori, la référence à cet épisode du visage lumineux (glorieux) de Moïse, disant explicitement que cette gloire était pourtant appelée à être récusée par rapport à la gloire qui est un autre nom de la résurrection, donc la gloire au sens néotestamentaire proprement dit. Vous avez tout cela pour comprendre cette phrase. Et pour la traduire, il faut être bien attentif[22] !

« 9Car si le service de la condamnation fut glorieux – ça signifie chez Paul le service de la loi, car la loi révèle le péché mais ne sauve pas. Ici la loi est une façon de désigner l'Ancien Testament (l'Ancienne Alliance), et la figure de Moïse est la figure de la loi. Or on n'est pas sauvé par la pratique de la loi, mais par grâce, c'est-à-dire par donation absolument gratuite. C'est le leitmotiv constant de Paul, dans plusieurs de ses épîtres – d'autant plus découlera en gloire le service de la justification. » Vous avez ici l'opposition de la condamnation et de la justification (de l'ajustement). Notre pratique à partir de nous-même est une pratique qui ne justifie pas, pour la raison éminente que nous n'avons pas la capacité de pratiquer la loi. Dieu donne le désir de la pratique, et ça ne suffit pas, car même ayant le désir de la pratique, nous n'avons pas la capacité d'accomplir la pratique de la loi : « Dieu donne et le vouloir et le faire » (d'après Ph 2, 13), ce sont deux dons différents de Dieu. Ceci n'est pas prêché souvent, et pourtant c'est la doctrine fondamentale de Paul, elle est répétée à toutes les pages de ses épîtres. (…)

« D'autant plus découlera en gloire le service de la justification » : la doxa (la gloire) découle d'autant plus à la résurrection. Découler, ruisseler, abonder sont des mots qu'affectionne saint Paul ; et pas seulement abonder, mais déborder ; et non seulement déborder, mais en surdébordement (huperekpérissôs), dit-il ; il fabrique ce terme. Cette expression de la surabondance a une signification précise. La symbolique du pneuma permet cela, parce que le pneuma est d'essence fluide, il coule, il découle. L'Esprit Saint c'est la résurrection du Christ découlant sur les hommes en surabondance.

 « 11Car si celui qui est provisoire (le service de la condamnation) est venu en gloire, d'autant plus celui qui demeure (le service de l'ajustement), demeure en gloire. » Ce n'était qu'une gloire provisoire qui est périssable par rapport à la gloire qu'est la résurrection.

 

IX – "Un poids éternel de gloire" (2 Cor 4, 17)[23]

 

«La présente légèreté de nos tourments met en œuvre en nous d'abondance en abondance un poids (baros) éternel de gloire. ». La destruction, considérée ici comme légère, peut être la dégradation suivie de la mort, mais aussi la souffrance, toutes choses négatives.

Elles mettent en œuvre en nous un poids de gloire. Nous avons donc une différence entre ce qui est léger et ce qui est lourd. Ceci est intéressant parce que, en hébreu, gloire est un mot qui signifie étymologiquement quelque chose comme ce qui a du poids, ce qui est lourd. Il y a une symbolique du léger et du lourd qui est favorable au lourd et il y a également l'inverse. Nous sommes ici dans une symbolique dans laquelle c'est le poids qui a du poids. Le poids est donc voué à dire à peu près la même chose que la vérité par rapport à l'illusion. Ce qui n'a pas de poids, c'est l'illusoire.

Il y a un certain nombre de mots qui sont constants chez Paul, pour dire cela : l'opposition du plein (ce qui a du poids) et du vide, qui correspond  à l'opposition de la lumière et de la ténèbre et à celle de la sagesse et de la folie. Ce sont trois équivalences que l'on trouve, par exemple, dans le premier chapitre des Romains et à la fin des Éphésiens.

Donc le poids signifie la vérité par opposition à l'illusion. Cette illusion est illusion par rapport à cette vérité. Ce qu'on appelle illusion, ici, c'est tout ce que vous appelez vrai. C'est tout l'ordinaire de notre vie, de ce que nous sentons, de ce que nous savons etc. Ce qui est tout à fait légitime dans un lieu mais qui, au regard de cela, est précisément considéré comme illusoire par rapport à ce qui a  du poids.

 

X – Le Gloria en saint Luc[24]

 

« Il arriva que, tandis qu'ils étaient là, s'accomplirent les jours où elle devait enfanter. Elle enfanta son fils premier-né et l'enveloppa de langes et le posa dans une mangeoire parce qu'il n'y avait pas place pour eux dans l'hôtellerie. » (Luc 2, 6-7).

Voilà un récit d'une extrême simplicité, simple comme ce qui peut apparaître à n'importe quel regard étranger. Seulement les évangélistes ne se contentent pas de réciter ce qu'un regard étranger aurait pu percevoir. Luc, après la Résurrection, sait que ce qui se passe ici n'est pas l'événement infime qui vient d'être raconté. Aussi entreprend-il de le célébrer dans sa grande dimension : c'est quelque chose qui touche le ciel et la terre. Comme chez saint Jean, c'est quelque chose qui est de grande dimension dans le temps : ça va de l'archê – avant la création du monde – jusqu'à l'eschaton. Voici que ces dimensions spatiales ou temporelles sont convoquées pour exprimer la grandeur de ce qui se passe sous l'infime de l'apparence. Alors il convoque le ciel et les habitants du ciel : les anges – sur les anges nous reviendrons à propos de Paul – et il convoque la terre, c'est-à-dire les gardiens de la terre : les bergers. Et tout se résume naturellement dans un chant de glorification : « Gloire dans les hauteurs à Dieu et paix sur la terre aux hommes qu'il aime. » Donc les hauteurs (le ciel) et la terre. Hupsistois, les hauteurs, c'est aussi une façon de dire les cieux.

Vous vous rappelez l'histoire récente de la traduction de cette acclamation ? C'est le Gloire à Dieu, le Gloria de la messe. C'est un texte qui a été largement repris et célébré, mais sous des formes diverses puisqu'on disait : « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. » Maintenant on dit « Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes qu'il aime. » Comment est-il possible d'avoir des traductions aussi différentes ?

Dans le texte, nous avons « aux hommes de l'eudokia. » L'eudokia c'est la bienveillance, l'agrément mutuel. Si j'attribue cette eudokia aux hommes, c'est : aux hommes bienveillants, aux hommes de bonne volonté. Si j'attribue l'eudokia à Dieu, c'est : aux hommes que Dieu aime.

Et il pourrait se faire que nous ayons ici, en plus, une division ternaire plutôt que binaire :

  • gloire à Dieu au plus haut des cieux
  • paix sur la terre
  • aux hommes eudokia.

Le ciel, la terre et l'homme : l'homme est peut-être l'eudokia, c'est-à-dire l'agrément mutuel du ciel et de la terre. L'homme nouveau, l'homme qui apparaît en Jésus-Christ serait lui-même l'agrément du ciel et de la terre, ce qui serait assez intéressant parce que ça ne met plus l'homme simplement sur la terre mais dans un rapport, et un rapport positif, entre ciel et terre. Ce rapport est un intervalle médian, puisque, si je distingue deux choses, je les dif-fère, je les dif-férencie si vous voulez, je les écarte provisoirement et cela ouvre un espace médian. Qu'est-ce qui occupe cet espace médian ? Voilà une belle question. Dès qu'il y a deux, il y a deux différents et leur différence, l'acte de les différencier, donc de les tenir distants. Et je peux les tenir distants en les opposant s'ils sont excluants l'un de l'autre, ou en les approchant d'une proximité qui est leur être-bien, leur bon rapport.



[1] Extrait de la session sur le Prologue de Jean, début de Chapitre III : Le verset 14, lieu central du texte les titres ayant été modifiés. 

[2] Dans le texte biblique, souvent le mot Dieu est accompagné de l'article.

[7] « Tout homme qui nie le Fils n’a pas le Père. Celui qui confesse le Fils a aussi le Père. » (1 Jn 2, 23).

[10] Session sur les Noces de Cana, ch II, II 1) e)

[12] On cite souvent cette phrase de saint Irénée sous la forme : « La gloire de Dieu c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme c'est de voir Dieu. » Contre les Hérésies, livre 4, 20:7.

[13] Session sur les Noces de Cana, Chapitre III : Cheminement dans le texte, le 2).

[14] L'Arbre est le nom donné aux rencontres avec J-M Martin et M. Bellet à Saint-Bernard de Montparnasse.

[15] En hébreu le mode permet de changer la signification de la racine verbale (actif, passif, etc...). Le Nif'al est à la base un tolératif  (laisser faire), mais en hébreu classique il sert aussi fréquemment de passif. Le verbe voir prend le sens de "se laisser voir", donc "apparaître", mais c'est aussi un réfléchi : se faire voir. Cf Les verbes en hébreu et le problème de la traduction.

[16] Ce texte est médité en Jn 7, 37-39 : fleuves d'eau vive, mais cette réflexion sur "Jésus n'avait pas encore été glorifié" est extrait de la session "Jn 18-19 La Passion" JEAN 18-19. La Passion. Chapitre VI : Jean 19, 30-37 et 1 Jean 5, 3-9. La transfixion et le découlement des humeurs au II 1) b).

[18] Le commentaire des v. 1-3 est extrait de la session "Jn 14-16 Présence-absence" JEAN 14-16 (Présence/absence). Chapitre V. Jn 16, 21-33 et Jn 17, 1-3 ; Reprise de la question initiale  au I 2). La remarque après les versets 9-10 vient de la série de rencontres sur "Les échos du Notre Père" en saint Jean.

[19] Ceci est extrait, pour le début, de "Plus on est deux, plus on est un" 5ème rencontre : époux/épouse, la Trinité revisitée  la première question de la fin, et pour la lecture du texte, c'est extrait de la fin de  Ep 5, 21-33 (subordination homme/femme) ; 1Cor 11, 7-11 (voile sur la tête de la femme).

[20] Extrait de "La Nouveauté christique" au début du Chapitre I : La nouvelle alliance opposée à l'ancienne. 2 Cor 3, 2-15.

[21] « Moïse descendit de la montagne du Sinaï, ayant les deux tables du témoignage dans sa main ; en descendant de la montagne; et il ne savait pas que la peau de son visage rayonnait, parce qu'il avait parlé avec Dieu. Aaron et tous les enfants d'Israël regardèrent Moïse, et voici, la peau de son visage rayonnait; et ils craignaient de s'approcher de lui. Moïse les appela ; Aaron et tous les principaux de l'assemblée vinrent auprès de lui, et il leur parla. (.…) Lorsque Moïse eut achevé de leur parler, il mit un voile sur son visage. Quand Moïse entrait devant Dieu pour lui parler, il ôtait le voile, jusqu'à ce qu'il sortît ; et quand il sortait, il disait aux enfants d'Israël ce qui lui avait été ordonné.  » (Ex 34, 29-34)

[22] Jean-Marie Martin n'a devant lui que le texte grec, il traduit de façon immédiate.