1 Cor 1, 18-25 est un texte de Paul qui marque la distance qui existe entre l'annonce de la croix et ce que recherchent les Grecs par la philosophie ou les Judéens de l'époque par l'attente de prodiges.

C'est lors d'un cycle au Forum 104 à Paris sur "l'énergie en saint Jean et saint Paul" que Jean-Marie Martin a fait ce commentaire.

 

La parole de la croix

1 Cor 1, 18-25.

 

 

Croix de lumière du Ressuscité« 18Car le logos de la croix – le logos de la croix c'est à la fois la parole qui annonce la mort-résurrection du Christ, mais aussi la parole qui accomplit la résurrection de celui qui l'entend, l'éveil comme nous disions tout à l'heure – est une sottise pour ceux sont perdus – c’est-à-dire "qui ne l'entendent pas" – mais pour nous qui sommes saufs, elle est dynamis de Dieu (activité de Dieu). » Nous retrouvons ce terme de dynamis.

Le logos de la croix (la parole de la croix), c'est ce qui est appelé ailleurs Evangelion (Évangile) puisque nous savons que l'Évangile a son foyer en ceci : « Jésus est mort (mort sur la croix) et ressuscité » ; mort et ressuscité, dans ce cas-là, ne sont pas deux mots différents, puisqu'il est mort d'une mort de résurrection.

Il y a même un petit mot dans un évangile apocryphe, l'Évangile de Philippe, qui dit avec beaucoup d'humour : « On pense généralement que Jésus est d'abord mort et qu'il est ressuscité ensuite, alors qu'il est ressuscité d'abord et qu'il est mort ensuite. » Vous voyez l'énigme ?

Cela signifie qu'il est mort d'une mort tout entière détenue dans la force de résurrection, c'est-à-dire que la résurrection est une dynamis qui est en lui et qui ne fait que se révéler et se dévoiler à l'occasion de sa mort, par son mode de mourir. Évidemment c'est une phrase énigmatique qui n'est pas du tout à entendre comme si elle inversait le rapport du vendredi saint et du jour de Pâques.

Donc la parole de la croix (c'est l'Évangile) est une dynamis de Dieu. Je comprends maintenant ce que voulait dire Évangile puisque nous lisions « Car je ne rougis pas de l'Évangile, en effet il est dynamis de Dieu…» (Rm 1, 16)[1], et nous entendons ici : « le logos de la croix (l'annonce de la croix) est une dynamis de Dieu ».

 

La sagesse de ce monde (la philosophie) et la sagesse de l'annonce de la croix.

Paul dit ensuite : « 20Où est le sophos ? » le sophos, le contraire du sot ; et le sophos ici c'est le philosophos ; c'est la philosophie, la sagesse de ce monde. Donc : « 20Où est le sophos, où est le grammateus (pas seulement le grammairien, mais celui qui est dans les lettres) de cet aïôn-ci (ce monde-ci) ».

Ce que Jean appelle monde (cosmos) s'appelle aïôn ici, l'aïôn étant un espace-temps déterminé et toujours qualifié. Le monde ici (ce sera surtout l'expression johannique du monde) ne désigne pas ce que nous appelons le monde aujourd'hui (de même que la chair ne désigne pas ce que nous appelons la chair) mais l'espace qui est régi par la mort et le meurtre, car nous sommes nativement asservis à mourir et à exclure. C'est notre natif premier par rapport auquel il est dit à Nicodème au chapitre 3 de l'évangile de Jean : « Si quelqu'un ne naît pas de cette eau-là qui est le pneuma, il n'entre pas dans l'espace de Dieu ». L'espace de Dieu c'est le royaume de Dieu, puisque tout espace est un espace régi, c'est un lieu qui a un mi-lieu, qui est donc régi. La notion de lieu est capitale pour l'intelligence de la symbolique spatiale qui est dans notre Nouveau Testament, il mériterait d'être examiné pour lui-même.

«  Dieu n'a-t-il pas rendu sotte la sagesse du monde 21car, puisque le monde n'a pas connu la sagesse de Dieu, il a plu à Dieu de sauver ceux qui le reçoivent (les croyants) par la folie (ou la sottise) de l'annonce. » L'annonce de la croix est sagesse (sophia) de Dieu. Nous retrouvons ici quelque chose qui nous ramène du côté du logos (de la parole).

Nous avons l'habitude de distinguer, et même d'opposer, la parole et les faits : la parole pour nous est quelque chose d'incertain qui ne fait que commenter ou indiquer de l'extérieur des faits déjà constitués. Or le rapport de parole et œuvre chez Paul n'est pas du tout celui-là.

Ici la notion de sagesse (celle des philosophes) s'oppose à la sottise de cette parole (l'annonce de la croix) qui est sottise en particulier pour les Grecs. Paul distingue parmi ses interlocuteurs ceux qui sont d'origine juive, et les Grecs.

 

Judéens et Grecs.

« 22 Car les Judéens (les Juifs) demandent des signes, mais les Hellènes (les Grecs) cherchent la sophia. » Vous avez ici une caractérisation des interlocuteurs de Paul.

Paul dit dès le début que la parole de Dieu est adressée et aux Juifs et aux Grecs. Ce qui le préoccupe dans ce passage, mais aussi dans les épîtres aux Romains et aux Corinthiens, dans la plupart de ses épîtres, c'est que l'annonce de Jésus n'est pas faite simplement pour le peuple juif, mais pour : et les Juifs et les goïm ; c'est-à-dire pour la totalité[2]. Or l'attente des uns et des autres n'est pas la même et, nativement, l'oreille n'est pas ajustée à entendre cette parole.

En effet, dit Paul : « 22 les Juifs demandent des prodiges ». Mais annoncer la mort du Christ n'est pas tellement un prodige même si c'est une annonce qui inclut en elle la Résurrection.

« 23Nous, nous proclamons un Christ crucifié, d'une part scandale pour les Juifs, d'autre part folie pour les païens. », Pour les Grecs la Résurrection est quelque chose qui ne peut pas s'entendre. Paul en a fait l'expérience dans son discours à l'Aréopage d'Athènes (Ac 17, 22-34) où prudemment il commence par la création – ce n'est jamais une bonne idée – par le Dieu qui a fait toutes choses et qui est un, et qui est autre que les idoles, et enfin, il parle de cet homme destiné pour le salut qu'il a ressuscité d'entre les morts : « Oh ! Nous t'entendrons à ce sujet un autre jour » ! C'est folie, c'est-à-dire c'est le contraire de la sagesse.

« 24Mais pour ceux qui sont appelés, qu'ils soient juifs ou grecs, [ce qu'il annonce c'est le] Christ [comme] dynamis de Dieu et sagesse de Dieu ». Ce qui est intéressant pour nous, c'est que dynamis et sophia, (donc puissance agissante et donnante, et sagesse) ce sont deux titres du Christ lui-même : il est la Dynamis de Dieu et la Sophia de Dieu. Ces termes sont deux et cependant ils ne signifient qu'une chose en vertu du principe qu'on appelle hendiadys, figure de style bien connue même en Occident : dire une chose à travers deux mots. Et cela est surtout caractéristique du langage de Jean qui emploie de façon décisive ces hendiadys.

« 25Car la folie de Dieu est plus sage que [la sagesse] des hommes et la folie de Dieu est plus forte que celle des hommes. » Ici nous entrons dans la thématique paulinienne : « la folie de Dieu est plus sage que la sagesse des hommes ». C'est une structure assez curieuse qui est constante chez Paul. Ce ne sont pas simplement des formules qui ne nous sont pas familières, ce n'est pas simplement le vocabulaire, c'est le mode même d'écrire qui est pour nous étrange chez Paul.

 

Les titres du Christ (Sagesse, Dynamis…) déploiement d'une unité qui peut se démembrer.

Les multiples dénominations comme Sagesse, comme Dynamis, sont des déploiements de ce qui est en unité dans le Christos, c'est-à-dire que, s'ils sont deux, il y a une raison : il y a un "micron" de différence, comme dira Jean, mais fondamentalement ils disent la même chose. C'est le principe du déploiement de l'indicible dans le dicible.

L'ensemble de ces dénominations dit le dicible de Dieu c'est-à-dire le recevable dans des mots, dans des noms de Dieu. Cet ensemble constitue la face, le visage du Christ, le Christ étant le visage de l'invisible. De même il est le Fils du Père, car le Père n'est pas du tout pensé à partir de notre pratique de la paternité, qu'elle soit physiologique ou notariale : le fils est la manifestation visible de la semence secrète du père, le fils est d'abord en semence et vient à corps, le fils est la manifestation, le développement de la semence.

Nous avons donc ici un déploiement.

Dans le concret ce déploiement donne lieu à un démembrement, autrement dit c'est le travail de la falsification du Nom qui fait que les noms, au lieu d'être entendus comme des aspects, comme des pétales qui restent réunies au cœur, au bourgeon qui les a déployées, se défont. Nous recevons les mots de cette façon-là.

Donc bien distinguer le silence qui est la parole – la parole et le silence sont fondamentalement la même chose – et, quand la parole déploie ce qui est détenu dans le silence, nous avons affaire à une apocalypsis, un dévoilement ; c'est le mot révélatio (dévoilement).

Quand cela arrive à une oreille non préparée, non pertinente, ce sont des mots qui sont disjoints, sans rapport les uns avec les autres, et c'est comme cela que nativement nous recevons le logos (la parole). Nativement l'homme est dans une parole mal-entendue, dans une mé-prise. Le Christ, venant, vient à la mort mais il vient à la méprise : on se méprend, on ne sait pas s'y prendre pour l'entendre. C'est pourquoi il faut attendre d'entendre, et il ne faut pas considérer cela comme quelque chose de purement négatif parce que le malentendu est notre premier mode d'entendre. Et la perfection pour l'homme n'est pas d'être parfait, la perfection est une sur-perfection. En effet le don de Dieu est chez nous un par-don, d'où la signification positive du péché et de la méprise elle-même lorsqu'ils sont ressaisis dans la donation divine.



[2]C'est ce qui fait que l'Évangile n'est pas là pour constituer un peuple parmi les peuples ; il n'est pas structuré comme une culture en lui-même, mais comme quelque chose qui s'adresse à toutes les cultures. Ce n'est pas parce que, dans un premier temps, il s'est adressé particulièrement à la culture occidentale qu'il est réduit à cela : il concerne la totalité de l'humanité. Ce qui pose des questions très intéressantes. (J-M Martin).