Lors de la cinquième journée de la session sur le sacré Jean-Marie Martin a commencé par plusieurs lectures johanniques, c'est ce qui figure en première partie du chapitre. « Pour présenter l'ensemble de ces textes, je dirais que c'est un commentaire de ce que nous avons appelé provisoirement, comme désignation du sacré : les entours du Dieu, la proximité du Dieu, la présence christique du Dieu. » En particulier il est question des quatre noms de la présence quadriforme : l'agapê (l'amour), la garde de la Parole, la prière, la venue du pneuma (de l'Esprit). À un moment donné une question est posée : que veut dire "se sacrifier", "se consacrer" ? La deuxième partie donne des échos du travail des trois groupes : chacun a lu un texte johannique et J-M Martin répond à leurs questions.

 

 

Chapitre V

Le sacré comme présence christique de l'insu

 

 

Ce matin, en première heure, nous poursuivons une lecture johannique, et en deuxième heure nous prendrons l'histoire des sens successifs que prend le terme mustêrion au cours des temps [1].

La lecture johannique comprendra trois moments :

  • le premier moment sera centré autour de deux versets, mais ils éclairent un passage assez considérable de Jean, du chapitre 14 au chapitre 17 inclus ;
  • le deuxième concernera simplement un verset du chapitre 17 ;
  • le troisième sera un petit paragraphe de la première lettre de Jean, au chapitre 2.

Pour présenter l'ensemble de ces textes, je dirais que c'est un commentaire de ce que nous avons appelé provisoirement, comme désignation du sacré : les entours du Dieu, la proximité du Dieu, la présence christique du Dieu. Et c'est cette définition, cette méditation d'une expression semblable, qui nous permettra ensuite, à partir de là, d'articuler des degrés successifs d'éloignement à partir de ce centre, pour dire les degrés de la sacralité, ou en quel sens plus ou moins fort, plus ou moins impérieux, ce mot peut s'employer.

Le sacré sera sans doute quelque chose comme la présence christique de l'insu.

J'étais un peu inquiet car notre travail a été apparemment un peu désordonné jusqu'ici, mais il s'agissait de sensibiliser, même de façon désordonnée, imprévisible, à une question. Et je crois que nous arrivons au moins à donner une formule qui rassemble un certain nombre de choses que nous avons commencé d'entendre.

 

I – Trois textes johanniques

 

1) La présence christique (Jn 14, 15-16).

La présence christique du Dieu, ou de l'insu, ou du Père, c'est la même chose, car le Père est éminemment l'insu dont le Fils est la monstration, la révélation. La question de la présence se pose à la veille du départ du Christ, lorsqu'il annonce aux siens qu'il s'en va, et qu'il leur révèle que s'absenter ce sera faire place à une plus intime présence. Que ce soit la question, c'est annoncé à la fin du chapitre 13 précédent : « 33 Petits-enfants je suis encore un peu (micron) avec vous ; vous me chercherez et, comme je l'ai dit aux Judéens, là où je vais, vous ne pouvez venir. »

a) Le chemin qui va du trouble à la prière.

Cette annonce du départ du Christ suscite de l'émoi, du trouble, c'est pourquoi le chapitre 14 commence par « Que votre cœur ne se trouble pas ».

Où va-t-il ? L'annonce de son départ a déjà suscité beaucoup de questions dans les chapitres précédents, annonces qu'il fait aux Judéens, annonces qu'il fait aux apôtres. Ce trouble provoqué par une annonce énigmatique suscite la recherche. C'est le trouble qui met en branle la recherche, trouble d'une annonce inquiétante, trouble d'une énigme, mais le bénéfice de ces choses apparemment négatives c'est de susciter la recherche. Et la recherche progresse lorsqu'elle n'est plus simplement vécue aveuglément, mais lorsqu'elle commence à trouver les mots pour se dire et qu'elle se transforme en demande. Et la demande s'accomplit lorsqu'elle devient prière, prière de demande[2], et prière toujours exaucée parce que la prière est déjà le signe d'une présence, au moins à distance de bouche à oreille.

b) La demeure et le chemin (v. 2-10).

Où va-t-il ? Jésus dit immédiatement que c'est « dans la maison de mon Père ». Or « la maison de mon Père » c'est une façon de dire le Temple. Mais justement, nous avons vu que le Temple, désormais, c'est lui. « 2Dans la maison de mon Père, les demeures sont nombreuses. Sinon vous eussé-je dit que je vais vous préparer un lieu(topos) ? » Avoir lieu. Comme disait ma grand-mère : « ça n'a pas lieu d'être » ou « ça a lieu d'être ».

« 3Si je vais et vous prépare lieu, en retour (palin) je viens », c'est-à-dire que mon départ est en réalité une venue. Mon départ sous la forme provisoire sous laquelle vous m'avez connu (ou cru me connaître, ou commencé à me connaître), mon départ est plus que la condition, il est l'envers de l'avers de ma venue. Jésus précise : « 4Là où je vais, vous savez le chemin » ce qui suscite la question de Thomas : «5Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment pouvons-nous savoir le chemin ? »  C'est là tout le rapport entre la demeure et le chemin. Dans les symboliques fondamentales, il y a toujours ce rapport du mouvement et du repos, le repos étant la forme ultime du mouvement  Et Jésus répond : « Je suis le chemin » (v. 6), une phrase que nous n'allons pas expliquer, ce n'est pas notre propos. Elle dit autre chose que ce qu'on peut entendre à première écoute.

« 8Philippe lui dit : " Seigneur, montre-nous le Père et cela nous suffit". 9Alors Jésus lui dit : "Tout ce temps je suis avec vous et tu ne m'as pas connu, Philippe ? Celui qui m'a vu a vu le Père. Comment dis-tu : “Montre-nous le Père” ? 10Ne crois-tu pas queje suis dans le Père et le Père est en moi ? " »

c) La présence quadriforme (v.15-16).  

Ce qui est intéressant, c'est qu'il va développer ensuite, tout au long de ces grands chapitres 14 à 17, ce en quoi consiste sa présence, et cela se trouve au chapitre 14, versets 15-16. Ces versets je vais les lire une première fois tels qu'ils se donnent dans la traduction, et nous aurons un travail assez considérable à effectuer dessus.

 « 15Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements 16et moi je prierai le Père et il vous donnera un autre Paraklêtos, afin qu'il soit avec vous pour toujours 17le pneuma de la vérité… »

Là encore, je crois entendre ma grand-mère : « si tu m'aimes, mon petit garçon, tu feras ce que je dis, et moi je demanderai à ton père, et il te récompensera ». C'est un beau chantage à l'affection. Ceci dit, ma grand-mère était excellente, et j'exagère. Cependant le verset ne dit rien de semblable.

Pour le lire, il faut faire un travail, je le fais avec vous, cela peut vous aider à le faire dans d'autres cas.

  1. Il faut premièrement supprimer les conjonctions. En effet le "si" n'est pas conditionnel ; par suite, le répondant du "si" n'est pas un conséquent ;
  2. Il ne faut pas se soucier des sujets ou des compléments, car tout au long de ces chapitres, les sujets ou les compléments vont s'inverser, donc ce n'est pas eux qui sont décisifs.
  3. Il faut retenir les substantifs ou bien le sens des verbes et non pas leur conjugaison.

Le premier verbe c'est agapan qui correspond au substantif agapê ; le deuxième c'est « vous garderez mes commandements » ce que je traduis par "la garde de la parole" et non pas "la pratique des commandements" ; le troisième « je prierai le Père », donc c'est la prière ; le quatrième c'est la venue du pneuma. C'est ce que j'appelle la présence quadriforme.

   ●   En quoi consiste la présence christique ?

        – dans l'agapê,
        – dans la garde de la parole,
        – dans la prière,
        – dans l'accueil du Pneuma Sacré qui a ici le nom de Paraklêtos.

 Là nous avons la réponse à notre question : « en quoi consiste la présence christique de l'insu ? »

Ces quatre termes vont deux par deux :

==> Agapê et garde de la parole vont ensemble, étant entendu que la parole c'est essentiellement « ayez agapê mutuelle »[3]. La présence christique est dans l'agapê mutuelle. Je dis « agapê mutuelle » parce que ce n'est pas ce qu'on entend d'abord, et ce n'est pas ce que le texte dit apparemment. Ici c'est « Si vous m'aimez », mais il n'y a qu'un seul commandement et il est double comme toujours, puisque pour être parfaitement un, il faut être deux. Il y a un seul commandement et, dit Jésus, le second lui est égal : « aimer les frères »[4], donc c'est la même chose en deux formulations différentes. En second on a la garde de la parole, c'est fondé éminemment en ce que la parole elle-même dit « Ayez agapê », c'est-à-dire que toute la parole est suspendue à cela. La parole sacrée c'est l'ensemble des livres écrits qui sont retenus comme tels, mais précisément quand on les lit comme il faut les lire, c'est-à-dire dans leur visée ultime qui est révélée dans la première lettre de Jean qui donne une place éminente à l'agapê et une place égale au verbe connaître (pas au verbe savoir, mais au verbe connaître)[5].

==> La prière et la venue du pneuma :

– Jésus dit  « Je prierai le Père », mais on ne s'occupe pas du "je" puisqu'à la fin du texte on a «En ce jour, vous demanderez (prierez) dans mon nom et je ne dis pas que je demanderai au Père pour vous» (Jn 16, 26). Donc ce qui est important, c'est le mot prière. La prière est l'attestation d'une proximité, celle de la portée de la voix, le rapport de la bouche à l'oreille. La prière n'est pas simplement un cri, c'est un cri adressé, adressé peut-être à "je ne sais qui", mais néanmoins adressé.

– Et finalement il y a la présence du pneuma à propos duquel des choses seront dites plus loin. Nous avons dit que la présence du Ressuscité était versée sur nous par le pneuma, nous atteignait pas le pneuma. Le pneuma aura différents noms dans tous ces chapitres, noms qui, tous, sont intéressants.

Peut-être que vous auriez dit d'autres choses que ces quatre-là pour dire la présence christique ? Peut-être que vous auriez dit l'eucharistie par exemple. Or qu'est-ce que c'est que l'eucharistie, sinon la prière : c'est une prière d'action de grâces, donc c'est essentiellement la demande et la réception du don. Et remercier pour le don n'est pas plus noble que demander le don. Donc toute forme de prière authentique est incluse dans cet aspect.

   ●   L'écriture musicale des chapitres 14 à 17.

Nous avons là un repérage majeur qui est la clé de lecture des quatre chapitres de Jean. Ces quatre thèmes interviendront successivement à plusieurs reprises tout au long, comme s'il y avait une mélodie avec une arsis, une thésis, une arsis, une thésis. Ça donne la mélodie de fond et ensuite il y a des développements : développement du premier thème, puis développement d'un autre etc. Voilà la clé de lecture de tous ces chapitres qui sont réputés difficiles à lire et qui sont pourtant, dans leur désordre apparent, d'une unité extrême, d'une cohérence extrême.

Présence du Christ au coeur de l'homme, Berna Lopez    ●   La proximité du Ressuscité.

 Je reviens, pour que nous situions bien ce que nous venons de faire, sur les entours, la proximité. En quoi consiste cette proximité d'un Ressuscité qui est absent et à qui nous ne pouvons apparemment pas taper sur l'épaule ? Il s'agit de la véritable présence. Ces noms de la présence, qui sont employés dans d'autres circonstances, prennent leur sens de leur proximité ici. Parmi leurs multiples significations possibles, la signification de chacun s'ajuste de par la proximité de tel autre qui se trouve ajusté par la présence du premier. C'est un principe de lecture.

J'aime beaucoup mieux dire ces choses-là de façon artisanale plutôt que d'employer les termes techniques des spécialistes du langage. Ils auront l'avantage d'être comme le couteau du boucher, faits par l'usage d'apprentissage qu'il en fait, lui. Un boucher ne coupe qu'avec son propre couteau.

Il faudrait déployer chacun des quatre termes, mais ce n'est pas notre sujet. Pour l'instant déjà, savoir que, de par leur proximité dans la même phrase, ils déterminent leur sens et donnent à entendre la réponse à la question « Où es-tu présent, puisque tu t'en vas et que tu nous assures que ton absence est la condition de ta présence ? »

Il y a, en effet, dans le même texte : « Si je ne m'en vais, je ne viendrai pas » ou plus exactement « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais le Paraklêtos ne viendra pas auprès de vous » (Jn 16, 7). Est en question ici le Paraklêtosc'est-à-dire, pour Jésus, moi dans l'accompagnement et la dimension du pneuma, qui est une dimension plus intime et plus grande : mon départ est l'autre face d'une venue plus grande et plus intime.

Donc je laisse cela pour l'instant à votre méditation.

 

2) « Je me consacre moi-même » (Jn 17, 19).

Je voulais cependant relever, comme je l'ai indiqué, un petit verset du chapitre 17.

« Et pour eux je me consacre moi-mêmeen sorte qu'ils soient eux aussi consacrés dans la vérité. » Voilà un usage étrange. Que veut dire « je me consacre moi-même » ? Et que veut dire pour les hommes d'être « consacrés dans la vérité » ? La question est posée. Avant d'y venir, je dis les entours de ce verset que j'ai sorti de son contexte provisoirement pour montrer qu'il était pertinent par rapport à notre question.

a) Le contexte (Jn 17, 1-3).

Ce verset est enchâssé dans une prière du Christ. Là il ne dit pas comment prier, il prie.

Jésus en prière, Mont Athos, détail« 1Levant les yeux vers le ciel… », c'est-à-dire qu'il trace la dimension de la parole : la référence du haut et du bas, la dimension entre la bouche et l'oreille.

Il est question quatre fois de "lever les yeux" dans l'évangile de Jean : ici il lève les yeux pour adresser la parole au Père ; même chose avant la résurrection de Lazare ; à la fin de la Samaritaine il dit « Levez les yeux » ; à la multiplication des pains il lève les yeux sur la foule.

Deux fois donc Jésus lève les yeux au ciel pour la prière, et curieusement, à propos de Lazare, c'est pour une prière d'action de grâces, avant la résurrection de Lazare, alors que c'est une demande de résurrection : « Ils levèrent donc la pierre, et Jésus leva les yeux en haut et dit : "Père je te rends grâce de ce que tu m'as entendu » (Jn 11, 47). Ici, au chapitre 17, c'est une prière de demande : « Père, glorifie ton Fils » il demande pour lui, et donc pour la totalité de l'humanité, la résurrection (qui est la même chose que la glorification).

Une autre fois Jésus lève les yeux sur la foule : « Levant donc les yeux et considérant qu'une foule nombreuse vient auprès de lui… » (Jn 6, 5). En effet, Jésus est toujours relationnel. Quand il n'est pas relationnel avec ceux et celles qu'il rencontre (la foule), il le sera avec son Père.

L'être relationnel est premièrement marqué par le rapport père / fils, et personne ne naît sans ce rapport-là qui est constitutif : on est né de quelqu'un, et c'est pourquoi on est toujours vers quelqu'un. La première relation ouvre l'être relationnel. Mon identité est d'être relationnel. Je ne suis pas tantôt tout seul et tantôt en rapport avec autrui, je suis toujours fondamentalement en rapport : le "je" n'est pas sans "tu" et par suite sans "il" dans la parole. La relation n'est pas quelque chose qui survient entre deux qui seraient existants à part. Même si la relation n'est pas mise en exercice, je suis fondamentalement relationnel. Par exemple si je me mets dans ma chambre, non pas pour méditer, ce qui me mettrait dans la présence du Père, mais pour lire un poème, tout seul, je suis encore en relation. La relation est constitutive de l'identité.

C'est une partie de la méditation essentielle de ce qu'il n'y a pas d'un sans deux, c'est-à-dire que la plus haute unité, ou disons plus simplement l'unité, est une unité plus constituante et plus essentielle lorsqu'elle est l'unité entre deux que lorsqu'elle est l'unité d'un isolat[6]. Autrement dit, le un n'est pas le "un" de l'arithmétique… Que l'unité première ne soit pas arithmétique, on le sait, mais c'est éminemment confirmé dans cette perspective.

Je ne suis pas sûr de dire cela suffisamment bien. On y arrive difficilement et je ne veux pas réciter une phrase toute faite indéfiniment, je cherche à chaque fois à le redire, c'est plus ou moins réussi, mais c'est comme ça. Essayez de poursuivre pour vous-même, vous verrez que vous serez très tâtonnant pour arriver à le dire de la façon dont vous finissez par l'entendre. Et ce cheminement vers le sens d'un mot, d'une parole, est essentiel à l'intelligence de la parole.

« Il dit : "Père, l'heure est venue glorifie ton Fils il ne dit pas littéralement « glorifie-moi », mais c'est « glorifie-moi comme ton Fils » –  [ce qui est] que le Fils te glorifie 2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute l'humanité littéralement on a "toute chair", mais ça veut dire "toute l'humanité". Je disais que les articulations ne sont pas toujours signifiantes en notre sens dans les textes de Jean, mais kathos (selon), chez Jean comme chez Paul, est éminent – en sorte que, à tous ceux que tu lui as donnés, il (le Fils) leur donne vie éternelle vie éternelle est un autre mot de la résurrection. »

Et il va nous dire ce que c'est que vie éternelle. « 3Car c'est ceci la vie éternelle qu'ils te connaissent, toi, le seul vrai Dieu et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. » Vivre c'est connaître. Ne nous trompons pas, nous avons dit que l'insu est extrêmement important. Mais la connaissance, qui n'est pas un savoir, est l'essence même de la vie. Vivre c'est connaître, c'est connaître l'insu, ignoré comme Père, mais connu par le Fils.

Le fils est l'image du père : « Adam vécut 130 ans, à sa ressemblance et selon son image il engendra un fils » (Gn 5, 3). Père et fils sont toujours dans la mêmeté. Aussi bien, "Père et Fils" ici, nous sommes dissuadés de les penser à partir de quelque psychologie entre papa et son fiston, ce n'est pas du tout de cela qu'il s'agit. Il n'y a pas la moindre connotation psychologique.

Le Père est donc l'insu qui est connu par sa manifestation, c'est-à-dire par son image au sens fort du terme, au sens iconique. Il faudrait aussi méditer ce que signifie image, ce que signifie cette mêmeté, en quoi consiste la différence de l'un et de l'autre. Ce n'est pas du tout dans ces questions-là que s'est développé le traité classique de la Trinité, et c'est vraiment dommage, parce que c'est là que la Trinité a un sens. La Trinité a été développée à l'aide de catégories qui sont toutes empruntées à un langage autre, puisqu'il faut prendre le langage de l'interlocuteur, mais le malheur c'est que l'interlocuteur continue à l'entendre dans son propre langage. Entendre l'Écriture c'est laisser éclater les modestes capacités de notre langue native.

Jean dira : « Tout homme qui nie le Fils n’a pas le Père. Celui qui confesse le Fils a aussi le Père.» (1 Jn 2, 23), il s'adresse là à des tendances judaïsantes qui reconnaissent Dieu le Père mais pas Jésus comme le Fils, comme l'image adéquate du Père, comme recelant néanmoins en elle-même l'insu qui est de l'essence de l'être du Père.

b) Retour à Jn 17, 19.

Voilà donc le contexte qui me permet de revenir à ma phrase initiale : « Et pour eux je me consacre moi-même en sorte qu'ils soient eux aussi consacrés dans la vérité. »

Vous savez que consacrer (hagiazeïn) est un mot qui tend à être traduit par "sanctifier". S'il y a quelque chose qui est inaudible c'est « Notre Père qui es aux cieux, que ton nom soit sanctifié » parce que nous ne comprenons pas "sanctifier" à partir du sacré, et que nous ne comprenons pas le "nom" dans la signification qu'il a : le nom c'est l'identité, parce que c'est ce par quoi je puis être appelé. Je suis relationnel, et le nom c'est ce qui me donne de pouvoir être appelé. Et comme je suis relationnel dans ma plus profonde identité, mon nom propre est le nom de mon ouverture à…

   ●   Parenthèse sur le "Notre Père".

1. Notre Père,

2. que ton nom soit sanctifié – c'est-à-dire que ton Fils soit consacré,

3. que ton règne vienne – le règne c'est le découlement du Ressuscité sur le reste de l'humanité, c'est donc le pneuma. Le règne c'est l'indication d'un espace régi. Un espace est toujours régi. Ce monde-ci est régi par le prince (ou le principe) de ce monde, et le roi du règne qui vient, c'est Jésus le ressuscité.

==> Dans les trois premiers termes on a donc : Père, Fils, Esprit (pneuma).

4. Que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel – la volonté de Dieu c'est le secret détenu appelé à venir sur l'humanité. Dans « que ta volonté vienne », la volonté c'est la semence de l'humanité, autrement dit, c'est l'humanité non encore visible, et la volonté c'est le moment séminal. Comme pour nous, le moment du pro-jet est le moment qui fructifie en œuvre.

==> L'œuvre ensuite est dite en trois possibilités :

5. donne-nous notre pain... – qui est une prière de demande ;

6. pardonne-nous… – qui est le comble du don ;

7. et ne nous laisse pas entrer dans la tentation –  c'est une phrase encore plus difficile à comprendre.[7]

   ●   La venue du pneuma sur la totalité de l'humanité.

Il y a un mot important de Jésus pour dire que les mots de l'Évangile ne sont pas entendre selon notre oreille native.

« Je me consacre pour eux. » La résurrection est l'accomplissement de ce qui était prophétisé dans la forme du Baptême : c'est la venue du pneuma sur Jésus, et donc sur la totalité de l'humanité. En effet « la résurrection » n'est pas seulement « pour moi » dit Jésus, mais pour que « eux aussi soient consacrés dans la vérité ». Mais le mot vérité ici ne désigne surtout pas ce que nous appelons la vérité. Nous appelons vérité l'exactitude ou le correct. En grec la vérité c'est alêthéia, c'est la même chose que le dévoilement ou que la révélation dont nous aurons à parler lorsque nous prendrons, juste après, le thème sacramentum à partir du thème mustêrion.

 

3) Le chrisma (1 Jn 2, 20-27).

Pentecôte, Berna LopezEnfin, le dernier passage que je vous avais annoncé se trouve dans la première lettre de Jean, au chapitre 2.

« 20Et vous, vous avez un chrisma – on traduit souvent ce mot par onction, ce qui correspond au sens originel du mot chrieïn (oindre) – venu du sacré (hagios) et vous savez tous. – Parfois le mot "savoir" est positif quand il a la signification de "savoir que ça ne se sait pas". Il aurait fallu en parler quand nous avons trouvé la formule de l'insu dans la rencontre de Jésus avec Nicodème : savoir qu'on ne sait pas – 21Je ne vous écris pas de ce que (oti) vous ne savez pas la vérité – il faut entendre « de ce que vous ne savez pas » ou bien « parce que vous ne savez pas » ; en effet, les conjonctions grecques (oti ici) sont approximatives dans l'évangile de Jean et il ne faut jamais se baser dessus pour traduire – mais de ce que vous la savez et que tout falsificateur (pseudos) n’est pas de la vérité. – Le pseudos désigne toute falsification, pas seulement le mensonge, chez saint Jean – 22Qui est le faussaire (pseustês), sinon celui qui nie que Jésus est le Christos ? Celui-là est l'Antichristos : celui qui nie et le Père et le Fils.– C'est sans doute adressé à des chrétiens judaïsants qui ne reconnaissent pas le Fils à égalité. – 23Tout homme qui nie le Fils n’a pas le Père.– En effet, il n'y a pas de fils sans père, c'est certain, mais il n'y a pas non plus de père sans fils : il n'a pas le titre de père s'il n'a pas un fils. Donc reconnaître le Fils c'est reconnaître le Père comme Père Celui qui confesse le Fils a aussi le Père. On a ici le verbe "confesser" ou protester. Le mot "protestants" à l'origine signifie des "attestants", il ne désigne pas des gens qui protestent.

24Pour vous, ce que vous avez entendu dès l'arkhê, – "à partir de l'arkhê", c'est-à-dire "à partir de ce qui est principiel" ; ça peut être aussi "depuis le commencement de votre écoute". Les deux sens sont peut-être d'ailleurs l'un dans l'autre – que cela demeure en vous. – Il y a une idée de persistance, de fidélité à ce qui avait été entendu ; la fidélité n'est pas de le ressasser, mais de le repenser toujours plus profondément, de le méditer. C'est la demeure de la parole en nous. Nous sommes dans la parole, ou la parole est en nous. Cette notion d'habitation présente des singularités qui, à première vue, nous gênent. En particulier, chez nous, "dans" est une préposition qui désigne plutôt une sorte d'emboîtement. Or être-dans est une façon de dire l'extrême proximité, donc elle peut se dire dans un sens ou dans l'autre. Mais être-dans n'est pas non plus fusionnel parce qu'il y a une intériorité relationnelle dans l'être-dans. Ça dit l'extrême de la proximité.

Si demeure en vous ce que vous avez entendu dès l'arkhê,  vous demeurez vous aussi dans le Fils et dans le Père. – Dans cette nouvelle naissance, on naît d'avoir entendu, on naît par l'oreille[8]. J'en viens à ce qui paraît une sorte de plaisanterie mais qui est tout à fait significatif : la parole est ce qui met au monde. Et par parole il ne faut pas seulement entendre ce qui est dit ou le dire : c'est le dit et l'entendu : la parole est accomplie lorsqu'elle  accomplit sa relation. C'est l'ensemble bucal-auriculaire qui est en question. – 25 Et c’est ceci la promesse qu’il nous a promise, la vie éonique (éternelle).

26Je vous ai écrit ces choses à propos de ceux qui vous égarent (planôntôn). 27Mais vous, le chrisma que vous avez reçu de lui, qu’il demeure en vous. Et vous n'avez pas besoin que quelqu’un vous enseigne. Mais comme son chrisma vous enseigne au sujet de tout, qu'il est vrai et qu'il n'est pas falsificateur (pseudos), et selon qu'il vous a enseignés, demeurez en lui. »

► « Vous n'avez pas besoin que quelqu'un vous enseigne », c'est faux !

J-M M : C'est tout à fait vrai. Une parole d'Écriture est tout à fait vraie. Il ne faut jamais commencer par dire ce que l'Écriture aurait dû dire ! On est devant l'Écriture comme un disciple devant un maître. Et personne d'entre nous n'est maître, nous sommes tous disciples. J'essaie de n'être que l'écho de ce que j'entends d'auprès du maître.

Alors, cette petite phrase qui est à première écoute inaudible est infiniment digne d'être méditée. Ce qu'il y a de plus intéressant dans la Bible, c'est ce qui est inaudible dès l'abord. Bien sûr, parce que c'est ce qui ouvre un chemin à une recherche. Une phrase de la Bible peut être inaudible pour des problèmes de langue, de traduction, tout ce que nous connaissons de ce genre, mais en fait elle est inaudible bien plus profondément. Elle garde en elle une qualité d'inaudibilité, qui fait que je ne peux jamais m'emparer d'elle, j'ai toujours à la demander. C'est la posture qui s'impose.

Et justement, parmi les choses qui sont éminemment sacrées, nous dirons qu'il y a la Sacra Scriptura, terme qu'on traduit par Écriture Sainte, naturellement ! Je pense à l'expression "odeur de sainteté", alors qu'on devrait dire "odeur de consécration", oui, parce qu'on est oint, chrismé de quelque chose (parfum ou autre). C'est une expression qui s'oppose à "l'odeur de corruption". L'odeur de consécration, c'est l'odeur de résurrection.

Il y a beaucoup de déperdition qui se fait de par la volonté d'ajustement à l'oreille d'une époque. Bien sûr il faut ajuster quelque peu un texte pour que nous puissions l'entendre, mais il faut aussi garder soupçon sur la prise que nous en avons. Il y a plus encore à entendre.

Chaque jour on découvre une intelligibilité et un sens, une pertinence, une profondeur à ce texte. Causer sur le sacré, pourquoi pas. Mais mon souci premier c'est que nous apprenions ensemble à lire, à entendre la Parole. Bien sûr on peut le faire à propos d'un thème.

 

II – Questions posées sur les trois textes précédents

 

1) Questions sur le premier texte (Jn 14,15-16).

a) Le trouble comme début de la recherche.

► Le trouble dont parle saint Jean au début du chapitre 14, ce n'est pas un trouble psychologique ?

J-M M : C'est aussi un trouble psychologique, c'est-à-dire qu'il importe de distinguer clairement le psychique et le spirituel, mais il faut savoir que même le spirituel, nous le pensons encore psychiquement en sachant qu'il faut ne pas le faire. C'est de notre natif de faire cela. De toute façon le pneumatique est un caché mais il peut aussi avoir pour vocation d'éclairer la crête de notre psychique. Il n'a pas pour but de laisser dans la totale obscurité le psychique. Il vaut mieux essayer de savoir ce qu'on fait, ce qu'on entend. Et cela nous est donné aussi parfois. Ce n'est pas la connaissance ultime, la plénitude de ce que représente le pneumatique, mais au moins des éclats ou des éclairs illuminent notre psychique. Bien sûr.

b) L'entre-appartenance des quatre termes de la présence.

► J'ai entendu qu'il y a deux couples : d'abord garde de la parole et agapê ; et ensuite pneuma, et prière. Dans mon esprit ce sont plutôt des choses séparées.

J-M M : Il ne faut pas les séparer : quand l'un des termes parle, les autres sont indissociables de lui.

Très souvent on dissocie la lecture de l'Écriture des autres activités. Pour nous il y a deux sortes de types : il y a celui qui s'enferme dans sa chambre pour essayer de comprendre l'Écriture, et puis celui qui sort dehors pour sauver son frère. C'est dans notre structure implicite de penser. Mais cela doit être récusé et repensé à partir de l'identité de l'un et de l'autre qui est explicitement affirmée. C'est une tâche qui est spécialement difficile pour nous, parce que ce qui relève de l'intellect et ce qui relève de la volonté, c'est une division essentielle de la pensée occidentale.

► Est-ce qu'on peut traduire le mot agapê par amour ?

J-M M : Le mot agapê n'est pas correctement traduit simplement et à chaque fois par le mot amour (ou aimer). En effet, l'agapê implique toutes les significations de l'amour, depuis les soins attentifs à quelqu'un (comme dans l'histoire du bon Samaritain chez Luc) jusqu'à l'amour au sens fort. Ça peut être aimer tendrement, etc.

De même quand Jean emploie le terme haïr, qui est le contraire du mot aimer, il décline toute une gamme d'attitudes qui va jusqu'à "être indifférent de", ce n'est pas nécessairement haïr farouchement. L'indifférence est une forme de ce que Jean appelle la haine. La haine est un nom générique qui inclut toute une gamme d'attitudes.

Et quand Jean parle du meurtre, c'est la même chose, ce n'est pas tuer de façon sanguinolente quelqu'un, c'est être mortifère à son égard de toutes sortes de façons, par exemple par le mépris.

Il faut bien comprendre cela, parce que la mort et le meurtre (ou la haine) sont des repères que l'on garde parce qu'ils sont chez Jean et qu'ils font pendant à deux mots importants. En effet, il y a pièce à pièce :

  • la mort (au sens de mortalité subie) qui est le contraire de la vie nouvelle, de la résurrection,
  • et la haine qui est le contraire de l'agapê.

Ce qui fait que résurrection, vie nouvelle et agapê sont la même chose. C'est du même coup que Jésus éteint la maîtrise de la mort par la Résurrection et qu'il éteint le règne de la haine par l'agapê. Vivre dans l'agapê c'est être déjà dans l'espace de résurrection pour une part.

Tout le monde sait que Jésus dit « Aimez-vous les uns les autres » et que d'autre part l'Évangile dit : « Jésus est ressuscité », mais c'est une seule et même chose. Fondamentalement, l'annonce de la résurrection n'est pas l'annonce d'une anecdote, d'un fait de jadis, et « Aimez-vous les uns les autres » n'est surtout pas une morale.

J'essaie de vous donner des repères de lecture parce qu'il faut une longue fréquentation pour dire que chez saint Jean tel mot s'entend de façon générique et ne dit pas simplement la façon dont il sonne à notre oreille. Par exemple, quand on entend le meurtre, on entend quelqu'un qui tue son voisin avec un revolver. Ce n'est pas de cela uniquement qu'il s'agit. Le meurtre n'est pas celui dont on parle dans les journaux. Les petits meurtres sont quotidiens.

 

2) Questions sur le deuxième texte (Jn 17,19).

a) Le mandat du Christ.

► Que veut dire « Je me consacre pour eux » ?

J-M M : Il reçoit la christité mais il reçoit le don d'acquérir la christité au prix de sa mort. Il lui est donné le mandat (la disposition) d'avoir à mourir pour l'humanité, et il acquiesce pleinement à ce mandat.

Le mot entolê que j'ai traduit par mandat signifie précepte habituellement. J'avais commencé ce matin à dire qu'il n'y avait qu'un commandement et qu'il était double (que justement il était un parce qu'il était double). C'est parce qu'il n'est pas un commandement parmi d'autres, mais qu'il est "le" commandement, c'est-à-dire qu'il récapitule tous les autres, qu'il a tous les autres en lui. La liste des préceptes est périmée, finalement, comme insuffisante pour le salut : on n'est pas sauvé parce qu'on observe les préceptes. C'est le grand thème de Paul.

b) Les deux semences en chacun, les deux "je".

► Quand tu as parlé de la prière de Jésus au Père, tu as dit qu'on était essentiellement relationnel[9]. Mais si on est semence de diabolos, comment est-ce qu'on peut être nativement relationnel ?

J-M M : Cette question est très intéressante. Il y a deux semences, donc deux mondes dont l'un est appelé à expulser l'autre. Mais nous sommes dans le temps où ces deux mondes coexistent. Il y a, en chaque homme, semence de diabolos et, du moins je crois qu'on peut l'escompter, semence de christité. Ces deux semences sont en nous.

Il y a deux "je" – c'est le langage de Paul – le "je qui veut" et le "je qui fait" (c'est au chapitre 7 des Romains)[10]. On peut parler d'un combat intérieur entre les deux qui peut être d'ailleurs vécu comme la participation à la passion du Christ dans la visée de sa résurrection ou avec la vigueur de sa résurrection, avec la grâce de sa résurrection.

Saint Jean le dit explicitement « Je vous écris une disposition nouvelle qui est vraie, en lui et en vous, à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière véridique déjà luit » (1 Jn 2, 8) c'est-à-dire que nous sommes dans un constant débat : ces deux "je" ne composent pas.

Ici il ne faut pas penser à deux "je" psychologiques, ce serait schizophrénique. Il y a un "je" psychologique qui est notre "je" conscientiel et qui inclut l'inconscient (l'insu n'est surtout pas l'inconscient), on le désigne par "la psukhê" au sens de connaissance faible, alors que nous sommes à l'écoute d'une autre parole, ce qui, évidemment, met en suspicion un certain nombre de nos pratiques.

 

3) Questions sur le troisième texte (1 Jn 2, 20-27).

a) Se consacrer, se sacrifier ?

► Cette croyance qu'être du Christ c'est se consacrer et même se sacrifier à son service et à celui des autres resurgit souvent en moi. Et comme je peine à entendre ce que "action de Dieu" veut dire, je me dis que Dieu n'a d'actes que ceux de nos mains en inspirant nos cœurs.

J-M M : Je dirais plutôt que « Dieu a aussi comme actes ceux de nos mains ».

Par ailleurs, il faut entendre qu'une expression comme "se sacrifier" est pleine d'ambiguïtés. « Mon petit garçon, je me suis assez sacrifié pour toi », ça devient même un chantage. Se sacrifier est devenu une expression très banale. Autrement dit, il faudrait plutôt la prononcer de façon attentive et seulement dans un contexte où ça ne risque pas de s'entendre de la façon banale.

b) La place du ministre du Christ.

► « Vous n'avez pas besoin que quelqu'un vous enseigne » : comment entendre  cela ?

J-M M : Cette parole ne supprime pas l'enseignement, mais elle dit que l'enseignement que nous pouvons faire n'est pas l'essentiel. C'est le Christ lui-même qui œuvre quand son ministre œuvre. Ce point-là a été largement développé par saint Paul.

   ●    Saint Paul énumère un certain nombre de charismes en 1 Cor 12, 4-10.

« À l'un est donnée par le pneuma une parole de sagesse; à un autre, une parole de connaissance, selon le même pneuma ; à un autre, la foi, par le même pneuma ; à un autre, le don des guérisons, par le même pneuma ; à un autre, le don d'opérer des miracles ; à un autre, la prophétie ; à un autre, le discernement des pneumata (des esprits) ; à un autre, la diversité des langues ; à un autre, l'interprétation des langues.». Ceci pour dire qu'on ne fait pas tous la même chose. Un charisme c'est une fonction qui est donnée et qui pourrait se confondre avec « être doué pour » qui est le sens du mot charisme tel qu'il est devenu dans notre langue, mais chez Paul ce n'est pas exactement la même chose.

   ●    Le plus grand des charismes est nommé en 1 Cor 13, 1-2.

Et Paul ajoute : « Si je parle les langues des hommes et des anges mais que je n'ai pas l'agapê, je suis comme un airain qui résonne ou comme une cymbale retentissante. Et si j'ai la prophétie, et si je connais tous les mystères et toute la connaissance, et que j'ai toute la foi de manière à transporter des montagnes, mais que je n'ai pas l'agapê, je ne suis rien… » (1 Cor 13, 1-2). Le plus grand des charismes c'est l'agapê, c'est celui qui est commun à tous, et ensuite il y a des activités variées.

c) La falsification de la parole œuvrante de Dieu (Gn 3).

► Quand on a lu la première lettre de Jean vous avez traduit le mot pseudos par "falsificateur" en disant qu'il désignait toute falsification, et pas seulement le mensonge est-ce que vous pourriez nous en dire plus ?[11]

J-M M : La notion de falsification est très importante. On la traduit souvent par mensonge, mais elle est beaucoup plus vaste que faire des petits mensonges, ou même des grands. Et c'est la première fonction du prince de ce monde, c'est-à-dire du principe régnant en ce monde qui a pour nom Satan : il est falsificateur, meurtrier, adultère[12].

La première falsification est celle de la parole de Dieu : « Tu ne mangeras pas » est la première parole qui est adressée à Adam. C'est un commandement ? Mais non ! C'est le serpent qui falsifie la parole de Dieu en en faisant une parole de loi, et en plus une parole de loi par quoi Dieu se réserve quelque chose qu'il ne donne pas aux hommes, ce quelque chose étant symbolisé par le fruit de l'arbre. Si bien que la parole arrive aux oreilles d'Adam et Êve falsifiée.

En fait la parole de Dieu était une parole donnante[13], c'était un « tu ne mangeras pas » donnant : « je te donne la capacité de tenir devant toi le point ultime, le point secret auquel tu n'accèdes pas – qui est peut-être bien le sacré – je te donne cela. » Alors que c'est compris en général comme un ordre assorti d'une sanction : « je t'ordonne de ne pas manger sinon tu mourras ». C'est cela qui ouvre la grande problématique paulinienne de la "justification de l'homme", ou plus exactement du "réajustement de l'homme"[14], non pas à partir de l'observance de la loi, car l'observance de la loi ne justifie pas l'homme, mais à partir de la donation de Dieu.

► Si je regarde la traduction de Chouraqui pour cette parole de Dieu : « YHWH-Adonaï Elohîms ordonne au glébeux pour dire: « De tout arbre du jardin, tu mangeras, tu mangeras, mais de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, tu ne mangeras pas, oui, du jour où tu en mangeras, tu mourras, tu mourras. » (Gn 2, 16-17), moi je peux entendre quelque chose d'un ordre de Dieu.

J-M M : Oui, c'est ainsi parce que tu as l'oreille perturbée par le Satan. D'ailleurs, il peut se faire que matériellement ce soit la même expression. En effet, la qualité ultime de la parole, est-ce que j'ai l'oreille pour l'entendre ?

► Le « Tu ne mangeras pas », si c'est à propos de quelque chose de vénéneux et de mortel, ça peut être entendu comme une parole d'amour.

J-M M : Oui, c'est quelque chose qui est de l'ordre de l'imprenable. « Tu ne mangeras pas » est une parole qui évite le geste malheureux qui manquerait ce qu'il tenterait.

Il ne faut pas s'arrêter sur la difficulté qui vient, pour biffer ce qu'on avait aperçu, il faut attendre de voir comment c'est compatible. Entendre c'est toujours attendre d'entendre. Mais quelquefois nous sommes impatients.

Et là il faudrait voir la reprise que fait le serpent en Gn 3, 1-4.

« Il dit à la femme : “Ainsi  Dieu l'a dit : "Vous ne mangerez d'aucun arbre du jardin". 2La femme dit au serpent: “Nous mangerons le fruit des arbres du jardin. 3Du fruit de l'arbre au centre du jardin, Dieu a dit : "Vous n'en mangerez pas, vous n'y toucherez pas, (de peur) que vous ne mourriez." ” – en effet, il y a de l'in-mangeable sous peine de mort, il y a quelque chose qui ne se mange pas dans le monde.

4Le serpent dit à la femme : "Non, vous ne mourrez pas de mort. Car Dieu connaît : du jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et vous serez comme Dieu connaissant bon et mauvais." »

Le serpent réinterprète donc la parole de Dieu comme une parole d'ordre, et en plus d'ordre jaloux : c'est parce que Dieu veut se garder pour lui ce fruit. 

► Ça n'épuise pas mes questions puisque Dieu dit : « Vous n'en mangerez pas sinon vous mourrez », et la preuve c'est qu'ils ne meurent pas.

J-M M : Si, justement ils meurent. C'est-à-dire que l'homme entre dans l'espace de la mort, il devient mortel. « Du jour où tu en mangeras, de mort tu mourras »  est une parole donatrice qui manifeste le rapport qu'il y a entre le péché et la mort. Nous entendons la mort comme une punition, c'est-à-dire comme une conséquence causale punitive, mais ce n'est pas dans le texte.

► De toute façon c'est un mythe, une histoire comme les autres créations du monde.

J-M M : Bien sûr que c'est un mythe. Mais comme quelles autres créations du monde ?

► Les mythologies.

J-M M : Mais les mythologies elles-mêmes sont pleines de vérités qui nous échappent.

Et le commentaire de Gn 3 que je vous donne ici n'est pas fait par moi, il est fait par saint Paul lui-même dans la deuxième partie de Rm 7. Il faut y détecter la référence parce qu'elle n'est pas dite explicitement par Paul, mais c'est le texte qui conduit sa réflexion à ce moment-là.

Et c'est la grande thèse de Paul : nous ne sommes pas "ajustés" à notre être (on dit "justifiés" dans le langage classique) par l'observance de la loi mais par libre donation de Dieu. Et c'est un mystère bien plus difficile que celui que tu évoques et qui est, dans sa difficulté même, d'une luminosité prodigieuse. C'est le cœur de l'Évangile. Le cœur de l'Évangile c'est de révéler le don, pas le droit : « Si tu savais le don ». Et saint Jean oppose constamment le don à la violence, à la prise de force, mais aussi au droit[16].

L'ultime ne réside pas dans le droit. C'est pourquoi l'Évangile n'a pas de législation. L'Évangile est même anti-nomique c'est-à-dire contre le principe même de la loi : l'essentiel n'est pas dans le "tu dois" mais dans l'acte de donner que je puisse faire et que je fasse effectivement. C'est la notion même de grâce, de donation gratuite.

► Mais pourtant il y a beaucoup de droit dans l'Église !

J-M M : Le problème c'est que l'Évangile est toujours au risque de la culture à laquelle il s'adresse. Et en un certain sens l'Évangile s'est trop adapté contrairement à ce qu'on dit.

On peut se poser la question de savoir pourquoi une doctrine, qui est fondamentalement contre le principe du droit, s'est constitué un droit. Nous verrons que le droit qu'utilise l'Église, qu'on appelle droit canonique, n'est pas sacré, il n'est pas l'égal de l'Écriture sacrée, pas plus qu'un dogme n'est sacré[15]. Il est l'attestation non-sacrée de quelque chose de sacré, c'est-à-dire qu'il ne révèle pas, qu'il ne dévoile pas, il ne fait qu'arbitrer entre des intelligences de ce qui est révélé.

Nous verrons que le Christ lui-même a institué un service de vigilance qu'il a confié à Pierre, le service de veiller sur le troupeau. Et c'est Pierre et ses successeurs qui ont choisi la forme du droit romain parce que c'était la seule qui était là. Il y a là un choix qui est révisable. L'Église pourrait choisir de ne pas s'exprimer dans le langage du droit, en principe, ce serait un travail énorme avec des risques énormes, mais ça se pourrait.



[1] Cela fait l'objet du chapitre suivant. Les questions qui ont été posées sur les trois textes lors de la séance de l'après-midi et lors du tour de table du dernier matin ont été mises en deuxième partie.

[2] Les deux dernières étapes ne sont pas toujours distinctes, car, dans le texte de Jean, J-M Martin traduit parfois  le mot "demander" par le mot "prier".

[3] « Je vous donne une disposition nouvelle, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés » (Jn 13, 34).

[4] « Un scribe…  interrogea Jésus : " Quel est le premier de tous les commandements ?" Jésus répondit : "Voici le premier : Écoute, Israël : le Seigneur notre Dieu est Seigneur unique et tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Voici le second: Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Plus grand que ceux-là il n'y a pas de commandement". Le scribe lui dit : "Bien, Maître, avec vérité tu as dit qu'unique il est et qu'il n’en est pas d’autre que lui". » (Mc 12, 28-32).

[5] « Il faut savoir que agapê ne dit pas une vertu, agapê ne dit pas un sentiment non plus. Mais agapê dit un événement, le venir de Dieu (c'est le même mot) : L'agapê ne consiste pas en ce que nous aimerions Dieu mais en ce que Dieu, le premier, nous a effectivement aimés. Autrement dit, agapan, c'est se savoir aimé – peut-être la chose la plus difficile – et, du même coup, aimer qui nous aime, et du même coup aimer qui est aimé de qui nous aime, c'est-à-dire les frères. C'est ainsi que Jean déploie le mot agapan dans sa première lettre, ce qu'il en est de l'agapê sous ses différents aspects. « (Extrait du début de JEAN 14-16 (Présence/absence). Chapitre III. Réflexions sur la notion de présence ; Lecture partielle de Jn 15).

[6] Pour l'unité de l'isolat, J-M Martin prend souvent l'exemple de la pierre.

[8] Allusion à ce que dit Agnès dans L'école des femmes de Molière.

[9] Voir I, 2) a).

[11] Cette question vient de la session de Nevers sur le sacré.

[12] « Les péchés majeurs qui sont des noms propres de l'adversaire (du diabolos) sont : premièrement la falsification (il est le pseudos, le falsificateur) ; deuxièmement le meurtre (il est le meurtrier, l'archétype du meurtre) et troisièmement le pornos c'est-à-dire l'adultère, celui qui brise la bipolarité masculin et féminin du couple. Nous avons ici une sorte d'articulation majeure qui se trouve assez développée par exemple dans le chapitre 8 de l'évangile de Jean à partir du verset 31 dans un dialogue où Jésus est très violent à l'égard des Judéens qui avaient entendu sa parole.» (J-M Martin, cycle Énergie en saint Jean). L'ordre suivi en Jn 8 est celui du chapitre 1 de la Genèse : la parole vient en premier (« Dieu dit :"Lumière soit" ») ; l'homme ensuite (« Faisons l'homme »), et le couple enfin (« mâle et femelle il les fit »).

[13] La parole de Dieu est une parole donnante, œuvrante. L'archétype de la parole œuvrante, c'est « Fiat lux » : « "Lumière soit"… Lumière est ». La parole de Dieu est inopérante quand il dit à Adam : « Tu ne mangeras pas », car il la reçoit falsifiée par la reprise qu'en fait le serpent.

[14] L'ajustement (dikaïosunê) voilà un autre mot aussi important que le mot de salut, qu'on traduit par justification, justice. Cette traduction est une moralisation indue. En effet, le terme a-dikos, le désajusté, est le contraire du dikaios (le bien ajusté). Cela ne se réduit pas au champ de la morale, c'est un terme beaucoup plus vaste et beaucoup plus vague.

[15] Au Ch VII : Église et dogmes ; dernières considérations sur le sacré.

[16] J-M Martin l'explique souvent à partir du texte du bon Pasteur (Jn 10, 11-18 Le bon berger et les brebis. Le Je christique et les dispersés) et il le met en évidence dans les formules de la deuxième partie du "Notre Père" (Le Notre Père en Mt 6, 9-13, lecture à la lumière de saint Jean et saint Paul).