Dans ce blog consacré à Jean-Marie Martin nous avons souhaité donner des échos à sa pensée. Ce qui a déterminé ce message c'est le mot Agapê que Jean-Marie Martin ne traduit en général pas pour lui laisser la possibilité de se déterminer de façon neuve[1].

Maurice Bellet et Jean-Marie Martin à Saint-Jacut

Les pensées de Maurice Bellet et de Jean-Marie Martin se sont nourries l'une de l'autre puisque de 1983 à 2012 à Saint-Bernard de Montparnasse ils ont parlé à tour de rôle tous les 15 jours, chacun d'eux étant présent pendant que l'autre parlait : M. Bellet parlait pendant une heure, et après une pause J-M Martin parlait pendant une heure. Pendant un certain nombre d'années ils ont aussi animé en commun un week-end à l'Abbaye de saint-Jacut, le dernier étant en 2014. L'âge les a contraints à abandonner ces échanges[2].

Le message précédent ("La quatrième hypothèse, Sur l'avenir du christianisme", livre de Maurice Bellet. Extraits) donne des extraits de La quatrième hypothèse livre auquel Jean-Marie Martin fait référence dans Fin du christianisme ? « Je m'en vais et je viens. »..

Dans L'Actualité religieuse du 13 avril 1996 se trouve une interview de Maurice Bellet qui date un peu mais dans laquelle Maurice Bellet parle de l'Agapê en renvoyant à son livre Incipit. Se trouve donc ici d'abord des extraits de l'interview et ensuite des extraits du livre.

 

 

L'Agapê et la naissance d'humanité

 

Extraits de la présentation de Maurice Bellet par L'Actualité religieuse.

Les étiquettes ne collent pas à la peau de Maurice Bellet. Elles glissent sur son corps légèrement voûté, s'envolent au battement de ses mains. Elles ne résistent surtout pas à la précision de ses paroles. Maurice Bellet, l'écrivain religieux ; Maurice Bellet, le psychanalyste, le philosophe, le théologien, le prêtre (…)

 

Extraits de l'interview (Le roman "Les Allées du Luxembourg" de M. Bellet venait de paraître. Dans ce roman il n'y a qu'un homme ordinaire, Monsieur Perrier).

► En même temps que ce roman, vous publiez un ouvrage psychanalytique, Le lieu perdu : de la psychanalyse du côté où ça se fait. L'itinéraire de l'analyse psychanalytique que vous décrivez dans ce livre, n'est-ce pas ce que vit Monsieur Perrier à travers ses expériences ?

M B : Il vit quelque chose de ce genre, même s'il ne fait pas une psychanalyse en titre. Si l'on a quelque chose à dire cela se résume généralement en une chose. C'est toujours la même histoire que je raconte.

► Comment nommeriez-vous cette unique chose que vous voulez dire ?

M B : C'est dans Incipit que j'ai essayé de répondre le plus précisément à cette question. Un texte très court où j'ai concentré ce qui me paraissait essentiel. Je peux le résumer en un seul mot, un mot grec, difficile à traduire : Agapê. C'est une certaine qualité de l'Amour, mais c'est aussi la traversée de la violence, le re-surgissement de la vie, le don de la vie qui passe par-delà toute donation et toute angoisse. J'ose croire très fondamentalement que ça a rapport à l'Évangile[3].

► Apparemment le Christ ne parle que de ça, n'a vécu que cela !

M B : On ne peut être sûr d'une chose pareille, ce serait d'une prétention insupportable. C'est ce que j'espère entendre aujourd'hui de l'Évangile, dans les limites qui sont les miennes. Il y a quelque chose également de très fondamental auquel j'aspire : l'humilité. Pas cette fausse humilité chrétienne qui a stérilisé des tas de gens. L'humilité dont je parle serait plus proche de celle du scientifique ou de l'artiste face à l'immensité de ce à quoi il touche.

► Est-ce au nom de cette humilité que vous êtes aussi discret sur l'actualité de l'Église catholique ? On vous entend peu parler de Drewermann, de Mgr Gaillot, du sida…

M B : Assez de gens en parlent, et puis il y a peut-être en moi des prudences qui ne sont pas héroïques. Je crois aussi qu'il faut éviter, autant que possible, la polémique et la controverse qui ont coûté déjà tellement cher à l'Église. Mais, si l'on s'engage dans une bataille, il faut être habilité pour le faire. J'ai écrit un article sur Drewermann disant : « Je n'ai pas lu Drewermann – lire, ce qui s'appelle lire ; pas juste trois ou quatre livres traduits –, par conséquent, je ne me sens pas du tout le droit de le juger »… Suivez mon regard ! Il ne faudrait pas non plus que les soupçons qui pèsent sur ses réponses nous fassent oublier ses questions. Une très vieille technique, qui a servi entre autre dans l'Église, consiste à enterrer la question avec la réponse sous prétexte que la réponse n'est pas bonne. Mais la question reste intacte. Et dans le peu que j'ai perçu, les questions que pose Drewermann sont intéressantes.

Mais ce qui m'intéresse comme critique, ce n'est pas de poser l'Église critiquable et en face le monde avec ses vérités et sa modernité ; ou bien l'inverse, l'Église avec la vérité et en face le monde moderne perdu dans ses illusions et ses angoisses. Nous sommes tous dans le même bateau. Il n'y a qu'une seule crise très profonde de l'homme moderne, qui l'atteint dans sa religion, assez largement perdue, et dans sa modernité assez glissante ces temps-ci. Et c'est ce lieu critique qui m'intéresse.

► Comment définir ce lieu critique ?

M B : Cela touche ce que j'appelle "la naissance d'humanité". C'est la psychanalyse qui m'a éveillé à cela. On pourrait formuler les choses ainsi : comment l'homme peut-il se supporter d'être humain ? Car il n'est pas évident d'être humain.

► Cela rejoint-il est ce que l'on nomme aujourd'hui « la quête de sens » ?

M B : Le mot "sens" est un mot qui m'ennuie. Jésus n'a pas dit : « Je suis le sens de la vie. » Il a dit : « Je suis la Vie. » La question, c'est la vie et la mort. Ce lieu critique est magnifiquement désigné par la mort du Christ. Pas seulement par la mort d'un “type bien”, mais par la mort du Logos, la mort de la primitive clarté qui éclaire tout homme venant en ce monde[4]. Si jamais cette clarté s'éteint, l'homme chute dans l'abîme des terreurs et des violences… Cela donne Adolf Hitler et quelques autres. C'est de ça qu'il est question.

► Mais pour un chrétien, ce Logos est mort et ressuscité.

M B : Autrement dit, la pointe ultime de la démarche critique, c'est précisément de refuser l'illusion que la mort est le dernier mot de la vie. Mais ça, c'est tout à fait héroïque, tout à fait extrême.

► La psychanalyse influe profondément sur votre réflexion et sur votre travail. Pourquoi êtes-vous entré en psychanalyse ?

M B : Je ne vais pas vous raconter ma vie mais, en général, quand on fait une psychanalyse, c'est que l'on a quelque chose avec quoi il faut se confronter à l'intérieur de soi. Les gens qui font une psychanalyse en curieux, pour s'informer ou pour compléter leur formation de psychiatre… je n'y crois pas beaucoup. Cela risque d'être un pseudo-analyse.

► Est-ce pour cela que vous avez décidé de parler, dans Le lieu perdu : de la psychanalyse du côté où ça se fait, de ce qui est vécu du côté de l'analysé.

M B : C'est le côté le plus sérieux. Freud l'a dit et répété : « Le lieu où se fait la vérité en analyse, c'est quand on est sur le divan, et non dans le fauteuil de l'analyste c'est le patient qui sait. » L'analyste est là, bien sûr, pour aider, mais c'est l'analysé qui fait le travail. L'idéal serait que l'analysé ne sache pas que c'est de la psychanalyse, qu'il soit seulement là pour essayer de laisser se dire, de laisser venir au jour ce que, désespérément, il s'empêche d'entendre en lui-même. Si quelqu'un fait une analyse, il ne fait pas de la psychanalyse : il fait un chemin en espérant pouvoir en sortir en s'habitant lui-même, en réussissant à se déparasiter de ce qui l'encombre intérieurement. C'est un travail qui comprend à la fois les séances d'analyse, mais aussi la relation de l'analysé au monde, aux autres, à l'univers.

(…)

La psychanalyse est quelque chose de redoutables, et je comprends les gens qui viennent me voir en me disant qu'ils ont peur de s'engager dans cette voie.

► Est-ce si dangereux ?

M B : Ce n'est pas l'analyse qui est dangereuse ; c'est nous, tout ce que nous portons à l'intérieur. Nous sommes pleins de pulsions, contre-pulsions, de remous, de conflits. Il y a également cet aspect particulier sur lequel Freud insistait à la fin de sa vie : l'instinct de mort. Et puis tout ce côté de violence infernale que l'on risque de découvrir en descendant dans le souterrain.

► Une boîte de Pandore qu'il vaudrait mieux ne pas ouvrir ?

M B : Beaucoup de gens l'ont pensé. Il y a même des analystes qui le pensent dans certains cas. Freud lui-même disait que parfois la névrose est la moins mauvaise solution. Mais, pour qu'une analyse ne soit pas une boîte de Pandore, il faut bien qu'il y ait quelque chose pour transformer les démons, pour apprivoiser le fauve. Je crois pourtant, en poussant les choses à fond, que la psychanalyse s'est constituée en partie sur la censure de la question du "quelque chose".

► Est-il encore possible de croire que l'homme est à l'image de Dieu, qu'il est le temple de l'Esprit ?

M B : Cette question est capitale. En ce moment, elle ne travaille profondément, et à partir de gens concrets. À travers tous ces démons, ces pulsions, il y a peut-être dans l'être humain quelque chose qui est de l'ordre de la lumière et de l'imputrescible, quelque chose qui est inatteignable par le vertige de destruction. Cette lumière, cette image de Dieu est peut-être au cœur de tout ça. Mais dire que l'homme est à l'image de Dieu m'apparaît aussi héroïque que de dire « aimons-nous les uns les autres », ou que « nous ressusciterons au dernier jour ».

Probablement la foi en Dieu consiste-t-elle pas croire que tout homme est christique à travers les détresses et des défigurations les plus intenses. Je ne dis pas chrétien, mais "christique", c'est-à-dire que le Christ est la monstration de la vérité de tout être humain.

► La société occidentale serait en manque d'initiation ?

M B : Tout à fait.

► La psychanalyse est-elle une forme d'initiation ?

M B : Pas directement. Si on veut la classer, ce qui est redoutable, ce serait plutôt une forme de thérapie. Donc son lieu est plutôt le soin que l'initiation.

► Pourtant il y a des rites dans une analyse.

M B : Oui, mais ce ne sont pas à proprement parler des rites initiatiques. Dans une société où, en effet, l'initiation manque sérieusement, la psychanalyse est, je ne dirais pas une prothèse, le mot serait malheureux, mais plutôt un rattrapage. Un moyen de réparer les carences initiatiques graves. Nous sommes dans une société qui devient de plus en plus indécise sur ce qu'est l'être humain, ce qui fait l'orientation, la colonne vertébrale, le "se tenir debout" de l'être humain. Et c'est cela que donne l'initiation.

► C'est aussi ce qui marque le passage, les passages.

M B : Il y a, en effet, le côté passage qui est important. Sortir de l'enfance, ou de l'adolescence, période que notre société a créée, devient interminable. On voit aujourd'hui les personnes de trente, quarante ans qui sont comme des enfants, signe que des passages essentiels ne se sont pas faits. Il y a des polytechniciens qui ont trois ans et demi sur des points affectifs fondamentaux, et cela entraîne des dégâts terribles autour d'eux.

► Il y a l'adolescence mais il y a aussi le vieillissement. Dans votre roman, vous parlez avec beaucoup de tendresse du vieillissement de Monsieur Perrier.

M B : Peut-être parce que je ne suis plus tout jeune. Un des enjeux de notre société est d'arriver à avoir une vue saine sur le vieillissement. La nôtre est tout de même critiquable : le troisième âge en car et en croisière, le quatrième en gisement d'emplois…

► Finalement M. Perrier vieillit bien.

M B : Il vieillit bien, mais il n'est pas idéal, il a ses défauts. C'est un homme ordinaire qui est exceptionnel, ou un homme exceptionnel tout à fait ordinaire. Peut-être est-il tout simplement un homme ?

 

Un jour, la traversée du jardin du Luxembourg devient bien plus qu'une promenade dans la vie de retraité de Monsieur Périer : une expédition dangereuse et mystérieuse sur les sentiers de la lucidité, parmi des humains au visage inattendu.

« Ce n’était pas la vision obscure d’autrefois, c’est une vision éclatante. Et il voit qu’il voit. Non qu’il réfléchisse, qu’il s’examine au miroir. Pas du tout. Aucune distance. Il est dedans, il est dans ce regard qu’il donne à toutes choses, et son regard est doucement pris et aimé par cet éveil des choses, où Jean Périer s’illumine tout entier – car la lampe du corps, c’est l’œil. Il voit ce qu’il a toujours vu… Et pourtant ce qu’il voit, c’est l’envers lumineux du monde. À moins que ce ne soit l’endroit, et que notre regard ordinaire ne voie que l’envers de la tapisserie, confus et laid. De l’autre côté, de l’autre côté est la merveille. » (Maurie Bellet, Les allées du Luxembourg DDB, p. 102)

 

Incipit

 

Qu'est-ce qui nous reste ? Qu'est-ce qui reste quand il ne reste rien ? Ceci : que nous soyons humains envers les humains, qu'entre nous demeure l'entre-nous qui nous fait hommes.

Car si cela venait à manquer, nous tomberions dans l'abîme, non pas du bestial, mais de l'inhumain ou du déshumain, le monstrueux chaos de terreur et de violence où tout se défait.

 

Cette mutuelle et primitive reconnaissance, c'est en un sens le banal et l'ordinaire de la vie.

C'est ce qui s'échange dans le travail partagé, dans les gestes simples de la tendresse, dans les conversations au contenu peut-être dérisoire, mais où pourtant l'on converse, face à face, présents pour s'entendre.

[...]

Il arrive à certains de ne goûter que l'absence et l'épreuve.

Si quelqu'un se trouve alors sans Dieu, sans pensée, sans images, sans mots, reste du moins pour lui ce lieu de vérité : aimer son frère, qu'il voit.

S'il ne parvient pas à aimer, parce qu'il est noué dans sa détresse, seul, amer, affolé, reste du moins ceci : de désirer l'amour.

Et si même ce désir lui est inaccessible, à cause de la tristesse et la cruauté où il est comme englouti, reste encore qu'il peut désirer de désirer l'amour. Et il se peut que ce désir humilié, justement parce qu'il a perdu toute prétention, touche le cœur du cœur de la divine tendresse.

« Ce n'est pas sur ce que tu as été ni sur ce que tu es que te juge la miséricorde, c'est sur ce que tu as désir d'être. »

Il n'y a pas d'homme condamné.

 

Incipit, Desclée de Brouwer, 1992 pp. 8-9 et 76-77 (http://belletmaurice.blogspot.fr/2013/06/incipit.html)



[1] « Pour un certain nombre de notions fondamentales nos mots sont usés, suspects. Comme il n'y a pas d'autre vocabulaire que le vocabulaire usuel, c'est-à-dire rien d'autre que les mots issus de l'expérience non-évangélique, parfois il est préférable de ne pas traduire et de laisser ainsi quelque chose dont on ne préjuge pas le sens. Le mot signifie alors par la place qu'il occupe et par l'attitude qu'on peut être amené progressivement à prendre par rapport à lui. C'est peut-être de cette attitude-là que le sens se prendra. » (J-M Martin, Saint-Bernard-de Montparnasse en 1992).

[2] Maurice Bellet est né en 1923 et Jean-Marie Martin en 1927.

[3] Le mot "Évangile" ici n'est pas restreint à ce qu'on appelle les évangiles. Voir par exemple 1 Cor 15, 1-11: L'Évangile au singulier..

[4] Allusion à « Dans l'Arkhê (dans le principe, à l'origine) était le Logos… Ce qui fut en lui était vie, et la vie était la lumière des hommes... Était la lumière, la vraie, qui illumine tout homme en venant vers le monde » (Jn 1, 1-9).