Dans quasiment toutes les sessions  qu'il a animées Jean-Marie Martin a abordé la question des méthodes de lecture. Voici un extrait de la session sur le Noces de Cana (tag  JEAN 2. CANA)

 

À partir d'où lire un texte d'évangile ?

 

Je reviens sur une question qui nous dégage de l'immédiat du texte et dont l'enjeu est le cœur même de l'Évangile. Nous aurons à nous poser la question : à partir d'où lire le texte ?

 

Tout évangile demande à être lu à partir de l'Évangile au singulier.

Il faut en effet savoir que tout texte d'évangile se lit à partir de l'Évangile au singulier.

Qu'est-ce que l'Évangile au singulier ? C'est « Jésus est mort et ressuscité », rien avant et rien après.

Ce qui permet de dire cela c'est par exemple ce que dit Paul : « Je vous rappelle frères, l'Évangile – l'Évangile est l'annonce heureuse, la bonne nouvelle – que j'ai moi-même reçu, que je vous ai transmis, que vous avez accueilli, dans lequel vous vous tenez, (…) à savoir que  Christ est mort pour nos péchés, selon les Écritures, qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures» (1 Co 15, 1-4).

Vous avez là le cœur du Credo, et c'est ce qui vient en premier. Le Credo a été fait par les Églises, et il y a différentes formes de Credo. Mais toutes ces formes sont construites autour du cœur de l'Évangile au singulier qui est : « Jésus est mort et ressuscité »[1].

La chose heureuse, c'est que cela s'entend de mieux en mieux aujourd'hui dans différents endroits : il faut lire les évangiles à partir de l'Évangile, c'est-à-dire les évangiles à partir de l'essence de l'annonce.

Le mot Évangile existait dans les écrits de Paul avant que ne soient écrits les petits livres qu'on appelle les quatre évangiles. Paul emploie ce mot dans le sens que je viens de dire.

L'Évangile c'est la mort-résurrection annoncée, ou l'annonce de la mort-résurrection de Jésus, soit qu'on mette l'accent sur l'événement constitutif, soit qu'on mette l'accent sur l'annonce qui fait partie de la constitution même de l'événement.

Il y a l'Évangile annonçant et l'Évangile annoncé, et c'est le même, de telle sorte que la parole annonçante fasse partie de l'événement[2]. Ce n'est pas une parole sur un événement, elle ne cause pas sur un événement, mais : quand j'entends la parole, la mort-résurrection du Christ arrive. Et ceci nous ouvre sur la question de la structure fondamentale de l'Évangile, et la place de la parole dans la structure de l'Évangile.

 

Conséquence :

L'évangile demande à être lu autrement que de façon historique ou métaphysique.

► Quand vous dites : « rien avant la résurrection » ou « la résurrection arrive », souvent les gens disent : « Avant Jésus, la résurrection n'avait pas eu lieu ». Comment est-ce que le Christ est compris là-dedans ?

J-M M : Ceci ouvre à une autre question, immense et tout à fait décisive, qui est la question du temps.

Là, ceux qui en restent à une perspective d'historien sont franchement hors champ, car l'histoire est un mode de traitement du temps mortel. L'Évangile est l'annonce de la résurrection, c'est-à-dire du franchissement du temps ; et il s'agit du franchissement du temps mortel, par conséquent nous ne pouvons pas soumettre de façon radicale la parole évangélique et l'événement évangélique à un regard qui est lui-même limité par le fait d'être un regard du temps mortel.

On a beaucoup mis en évidence l'histoire dans ce XXe siècle qui s'achève, et pour des raisons bien diverses. Une des raisons c'était, entre autres, de retirer l'Évangile du champ de la métaphysique pour le poser dans le champ de l'histoire : ce qu'il y avait de suspect dans la dogmatique qui s'exprime en langage philosophique, était censé devoir être récusé au bénéfice de ce que l'historien peut dire. Faire cela c'est exactement reconstituer un nouveau champ.

Il est certain que la lecture qui soumettait de façon consciente ou inconsciente l'Évangile au champ de la métaphysique (qui est un événement d'Occident), n'est pas fidèle à l'Évangile. Mais celui qui soumet l'Évangile à l'histoire de l'historien occidental est aussi infidèle, et il est aussi occidental : il y a le primat de la raison (en philosophie) d'un côté, et le primat du fait (dans l'histoire) de l'autre. Or ce n'est ni le fait ni la raison qui représentent l'Occident, mais c'est la distinction entre le fait et la raison qui constitue l'Occident. Voyez ce que dit Leibniz au milieu du XVIIe siècle, à l'orée de la phase moderne de l'Occident : « Il y a deux sortes de vérités, les vérités de raison qui sont nécessaires, elles sont obtenues par raisonnement, et les vérités de fait qui sont obtenues par observation ». Voilà, les deux appartiennent à l'Occident. Or cette distinction-là n'est pas une distinction qui structure le Nouveau Testament. L'Évangile est même la dénonciation de la suffisance de l'histoire. Tout ceci est d'un enjeu considérable.

 

La reconnaissance du manque.

Jésus au milieu► Du coup j'ai l'impression que, quand je lis ce texte, je me trompe tout le temps ! Alors comment le lire ?

J-M M : Mais oui, vous vous trompez tout le temps. Et je vais vous dire une chose : même moi ! Je veux dire par là qu'aucune lecture n'est adéquate. Cependant, toutes nos méprises, tous nos malentendus sont notre premier mode d'entendre. Mais le malentendu confessé comme tel, reconnu comme tel, est le commencement, cela donne la capacité de pouvoir entendre mieux. C'est toute la question du manque confessé par rapport à ce qui vient, par rapport à la plénitude. Le manque reconnu est la condition même pour que quelque chose vienne. Autrement dit, il faut confesser allégrement vos cinq maris !

En effet la Samaritaine confesse allègrement qu'elle a eu cinq maris. Et c'est précisément la capacité qu'elle a d'entendre la parole de Jésus comme une parole qui ne la condamne pas, mais qui ne la laisse pas non plus dans le déni, dans le refus, qui la libère. Étant libérée, elle a de quoi progressivement reconnaître mieux Jésus. C'est toute la thématique de ce chapitre 4 de la Samaritaine[3].

Ce qui est important, c'est de faire tout ce que nous pouvons pour entendre mieux à chaque fois sans avoir jamais la prétention d'avoir épuisé le texte, car il est inépuisable.

 

L'œuvre de la résurrection se fait à l'intérieur du texte.

Et le chemin du texte est d'essayer de voir comment la résurrection est quelque chose qui ne peut pas être porté par notre discours, et donc par notre image du temps. En effet tout notre discours est issu de notre expérience du temps mortel. Il n'y a donc pas de parole adéquate. En revanche, il y a l'œuvre même de la résurrection à l'intérieur du texte, c'est-à-dire que les mots de Jean sont des mots crucifiés et ressuscités.

Nous en avons un exemple majeur au premier chapitre, dans le passage du verset 13 au verset 14. « Ceux qui ne sont pas nés de la chair… mais de Dieu » : ici le mot de chair a le sens absolument négatif qui signifie la faiblesse, qui implique à la fois la mort et le meurtre ; « et le verbe s'est fait chair » : il s'est fait chair, non pas qu'il fût meurtrier, mais le mot même de chair a subi une crucifixion pour pouvoir être relevé et repris dans un sens neuf dans ce verset 14[4].

Et je dis que ça ne concerne pas seulement un mot, mais ça concerne tout ce qui informe ma pensée. Entendre est une crucifixion, c'est la crucifixion de tout ce que nous croyons savoir. Entendre pleinement est une chose qui n'arrive jamais, c'est pourquoi le concept de disciple est un concept très difficile. Entendre est mortel. J'entends toujours avec beaucoup de réticences, voulues ou non voulues, je n'ai pas à juger. Nous sommes nativement dans le malentendu. Entendre est mortel, mais c'est précisément de cette mort qui change de sens, qui n'est plus la mort négative mais la mort acquiescée, la mort christique.

Ce que je veux dire par là c'est que nous n'avons pas ici un texte qui cause sur la mort et la résurrection du Christ, c'est un texte qui nous invite à accomplir en nous d'abord, dans notre écoute, mort et résurrection. Toute écoute est pascale. L'écoute de toute personne est pascale, et a fortiori l'écoute de l'Évangile : c'est un passage. Nous avons ici un passage, un passage d'Évangile, mais ce passage fait qu'il s'y passe quelque chose. On passe d'un moment à un autre moment, on passe du manque à la plénitude. Ce passage, le lecteur l'accomplit.

L'Évangile n'est pas un discours sur le salut, c'est un discours qui, d'être entendu, sauve : « Ces choses ont été écrites pour que vous les entendiez, et que de les avoir entendues, vous viviez. »[5] C'est une parole qui donne que je vive, c'est une parole qui me re-suscite.

Voyez à quel point nous sommes loin ici de nous en tenir à une lecture historico-critique comme on fait à propos de l'histoire d'Alexandre le Grand, nous sommes loin de nous en tenir à une lecture structuraliste etc. Ces lectures ont leur intérêt propre, mais la lecture à laquelle nous tendons est que nous soyons introduits dans l'essence même de la parole, que la parole accomplisse en nous mort et résurrection. Est-ce que je me fais entendre ? Je sais que je ne comprends pas pleinement ce que je dis, bien sûr, mais je sais que c'est par là.

 

Le texte : espace et chemin.

► Vous dites que l'évangile est un discours, et que lorsqu'il est entendu il donne de vivre. Le mot "discours" me gêne. Est-ce une parole ou est-ce un discours ?

J-M M : Le discours est une modalité de la parole. Le discours (dis-cursus) est une parole qui s'étale dans un chemin, un cursus. Vous preniez peut-être le mot discours au sens du discours politique ; bien sûr il faut faire la différence entre parole et discours, mais je ne sais pas si nous pouvons accéder à une parole qui ne soit pas de quelque manière discursive.

Cheminer avec Jésus, Emmaüs, Fritz von UhdeUn texte comme celui-là, c'est deux choses : 

– c'est un espace, et nous avons à entrer dans cet espace ;

– mais c'est un espace qui donne de s'y mouvoir, et donc qui comprend un chemin, un itinéraire. Le propre du texte c'est que je peux y aller et revenir, à la différence de l'oral. Quand vous me demandez de répéter, parfois j'ai du mal, parce que je suis dans mon discours oral. Le propre de l'oral est d'être entendu, le propre de l'écrit est d'être relu.

J'aurais pu commencer par là, et d'autres fois je l'ai fait. Il est important, quand on lit un texte de l'Écriture, de méditer d'abord la fin, parce que c'est souvent dans la fin que se trouve l'essentiel. Cela veut donc dire qu'il faut lire et relire. On lit en ne sachant pas où ça va, et, quand on s'aperçoit de « où ça va », il faut tout relire pour bien comprendre comment ça va « où ça va ».

Vous avez à la fois l'espace et le chemin, où l'espace correspond peut-être à la symbolique de l'Esprit, et le chemin à la symbolique du Christ : « Je suis le chemin ».

Un texte est donc une marche. Dans la marche s'aperçoivent des choses, et cependant demeure la question : comment ces choses tiennent-elles ensemble dans ce même espace ?

Il faut avoir réfléchi sur ce qu'est un poème, car un poème est aussi un dis-cursus, puisqu'il y a un début et une fin : on le récite, et quand on a fini on s'arrête. Or dans un poème le discours a besoin d'être fidèle à une unité d'espace. Ce qui donne l'espace, c'est la tonalité, tonalité qui "retient" quelque chose, qui fait que le mot que je prononce pour la troisième fois n'est pas le même parce que quelque chose a été entendu auparavant, et ne sera pas le même parce que quelque chose viendra ensuite.

Donc ça constitue à la fois une simultanéité et une progression (un chemin).

Vous pouvez étudier un mouvement de sonate en vous demandant ce qui en fait la tonalité, pas au sens matériel où c'est en fa ou en la, mais la tonalité constitutive du mouvement : quel est son chemin, comment il se déploie, comment il se développe ? Ça, c'est une question qui a à voir avec les concepts les plus fondamentaux de l'évangile de Jean, à savoir la demeure et le venir (demeurer et venir), deux maîtres-mots chez Jean. Et ce qui est de l'ordre de la demeure est de l'ordre du Père, même en nous, et ce qui est de l'ordre du venir est de l'ordre du Fils. Ce qui vient c'est "l'heure", et l'heure c'est Jésus lui-même : « mon heure c'est moi-même », moi-même en tant que mort et ressuscité. L'heure n'est pas un moment du temps.

À nouveau nous recommençons à mettre bout-à-bout de façon un peu hâtive beaucoup de choses qui appartiennent à l'évangile de Jean. Mais tout cela est évidemment dit de façon provisoire. Pour que ce soit utile, il faut d'une certaine façon que vous y acquiesciez provisoirement. Et c'est difficile d'acquiescer provisoirement à ce en quoi on ne peut encore pleinement s’engager, car souvent on n'entend pas très bien ce à quoi on ne s'engage pas bien. Et cependant vous ne pouvez pas vous y engager pleinement parce que je n'apporte pas les preuves à chaque fois, je ne peux pas le faire pour chaque chose, pour chaque mot.

Il se trouve en fait que nous sommes en train de réfléchir à ce que c'est qu'un texte, un discours, à ce que c'est que l'espace d'une parole et particulièrement cette parole-là, à ce que l'Évangile est essentiellement. En quoi est-il parole, pas une parole qui commente, mais qui donne ce qu'elle dit ? Quelle posture d'écoute, d'attention, cela requiert-il chez nous ?



[1] Cf  1 Cor 15, 1-11: L'Évangile au singulier.. Voir aussi la session CREDO et joie (tag CREDO ).

[2] Voir Fait et événement. La fonction du témoignage chez saint Jean  .

[3] Cf La rencontre avec la Samaritaine, Jn 4, 3-42, texte de base.  (le thème des maris est versets 16-19)

[5] J-M Martin glose le texte de Jn 20, 31 : «Toutes ces choses ont été écrites pour que vous croyiez que Jésus est le Christos, le Fils de Dieu et que, en croyant, vous ayez vie dans son Nom ».