Comme tous les termes essentiels de l'Évangile le terme "foi" est rebelle à tout concept et ne correspond pas à notre idée courante de foi puisqu'il peut même être pris comme un nom propre dans Pistis Sophia ! Au cours de l'année 2011-2012 à Saint-Bernard-de-Montparnasse, J-M Martin a parcouru l'évangile de Jean pour entendre les configurations dans lesquelles le mot croire est employé - croire (pisteueïn) étant de même racine que foi (pistis) en grec -, puisque le mot foi lui-même ne se trouve pas dans l'évangile de Jean. Ici est transcrite la séance portant sur la lecture de la guérison du fils de l'officier royal : le mot foi peut y être employé à trois moments du cheminement de l'officier, cet homme qui est chacun de nous.

 

Par Jean-Marie Martin : Le mot croire en saint Jean, 5ème séance[1]

 

Le mot "croire" en Jn 4, 46-54

 

   ●   Enquête sur le mot foi (croire).

Dans notre dernière séance nous avions échangé librement autour de ce que le mot foi évoquait chez nous dans le langage courant. Notre but n'est pas de parvenir un concept élaboré du terme de foi[2] chez saint Jean car il est vraisemblable que ce terme comme les termes essentiels de l'Évangile est rebelle à tout concept. Cela ne veut pas dire que ces termes doivent pour autant rester étrangers à notre intelligence.

Il ne s'agit pas de définir la foi, de la ranger – car définir chez nous c'est ranger dans un genre et dans des espèces déjà connues –, il s'agit d'en attendre toute nouveauté, non pas simplement la nouveauté de ce qu'elle dit, mais la nouveauté de ce que veut dire le mot foi lui-même.

Il y a du reste une ambiguïté dans notre langage sur ce mot foi qui peut signifier l'acte par lequel je crois, mais qui peut signifier ce que je crois c'est-à-dire le contenu de mon acte de croire. Or les rapports entre ces deux choses sont d'une autre configuration dans l'évangile de Jean, et il s'agit pour nous progressivement d'affiner notre oreille pour entendre le sens que, de façon générale, le Nouveau Testament accorde à ce terme.

   ●   La Foi comme nom propre.

Une des toutes premières choses qui va dans la suite de ce que je viens de dire, c'est que le terme de "foi" pour l'Évangile n'est pas quelque chose comme un nom commun. Dans notre usage, c'est un nom commun puisque, par exemple, la foi peut désigner ce qu'un ensemble de gens croit à la différence d'autres, et on parle de différentes fois. Mais dans le Nouveau Testament le mot de foi ne dit qu'une chose, une chose unique qui n'est dite nulle part ailleurs. C'est même un nom propre, une de ces dénominations qui rentrent dans la collection des dénominations qui sont énumérées par les premiers lecteurs de Jean et de Paul[3]. En effet la Sagesse (Sophia) est une de ces dénominations, et ils distinguent la Pistis Sophia (la Sagesse Foi)[4] de l'autre Sophia qui correspond à la philosophie.

Cela correspond à la critique que Paul institue dans les premiers chapitres de sa première épître aux Corinthiens : « Nous parlons une sagesse parmi les accomplis (les parfaits), sagesse qui n'est pas de cet éon– donc une sagesse qui n'est pas de ce monde – ni des archontes de cet âge, ceux qui ont été réfutés (détruits par la mort du Christ),mais nous parlons une sagesse de Dieu qui est cachée en mystère – c'est-à-dire de façon séminale et non pas dévoilée –celle que Dieu a prédéterminée avant les âges pour notre gloirepour qu'elle luise devant nous. » (1 Cor 2, 6-7). Et si elle n'est pas la sagesse de ce monde, elle ne peut pas être entendue à partir des ressources des termes mondains, y compris celui de sagesse.

   ●   Entendre le mot "foi" dans une configuration.

Comment nous comporter par rapport à notre enquête sur le mot foi si nous ne cherchons pas une définition ? Nous essayons de fréquenter c'est-à-dire d'habiter le lieu où ce terme se prononce dans l'évangile de Jean, et à chaque fois nous sommes conduits à mesurer les écarts avec les acceptions usuelles de ce mot.

Il y a des mots qui sont indissociables du mot de foi, il faut que nous nous habituions à repérer non pas simplement des mots seuls, mais des constellations de mots, des configurations de mots. Ceci ne constitue pas une définition, mais des déterminations réciproques de termes qui, par leur proximité et leur familiarité, leur intimité, déteignent les uns sur les autres. Ceci est une façon de dire ce que nous essayons de faire. En effet nous avons commencé en parcourant de façon successive, dans l'ordre des chapitres, les différents usages que saint Jean fait du terme croire, et en étant attentifs à la configuration dans laquelle à chaque fois le mot se trouve.

J'ai dit que le mot de foi n'était pas un concept et on pourrait dire : « la foi n'est pas un concept mais elle est un événement ou un avènement ». Seulement, ce serait trop facile parce que cette distinction-là risquerait d'être aussitôt replacée dans le cadre de distinctions usuelles qui sont nombreuses chez nous, comme la distinction de l'intellect et de la vie alors que le logos et la vie sont le même chez saint Jean. Nous ne cherchons pas à amener au concept, nous cherchons à entendre, à habiter.

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Jn 4, 46-54

La guérison du fils de l'officier royal

 

Nous avions lu l'avant-dernière fois la rencontre de Jésus et de la Samaritaine qui se trouve au début du chapitre 4, ensuite, à la fin du chapitre, il y a un petit épisode où intervient le terme "croire" à plusieurs reprises. Nous allons le lire maintenant.

 

la demande de l'officier royal« 46Il (Jésus) vint de nouveau à Cana de Galilée où il avait fait l'eau vin. Et était un certain officier royal dont le fils était malade à Capharnaüm. 47Celui-ci entendant que Jésus venait de Judée en Galilée, alla au-devant de lui et lui demanda de descendre et de guérir son fils car il allait mourir. 48Alors Jésus lui dit : "Si vous ne voyez pas signes et prodiges, vous ne croirez pas." – le mot croire est donc d'abord dans la bouche de Jésus.

49 L'officier royal lui dit : "Seigneur descends avant que ne meure mon fils." 50Jésus lui dit : "Va, ton fils vit". L'homme crut à la parole que Jésus lui avait dite et il se mit en marche.

51Tandis qu'il descendait déjà, ses serviteurs vinrent au-devant de lui, lui disant : “Ton fils vit”. 52Il s'informa donc auprès d'eux sur l'heure à laquelle le mieux s'était produit, et ils lui dirent : "Hier à la septième heure la fièvre l'a quitté." 53Le père connut donc que c'était l'heure à laquelle Jésus lui avait dit : "Ton fils vit". – troisième occurrence de l'expression – Et il crut, lui et toute sa maison.

54C'est là, de nouveau, le second signe que Jésus fit, venant de Judée en Galilée. »

 

Vous avez un petit récit ici qui est d'une très grande importance, pas simplement pour la signification du terme de foi, mais pour le rapport de la foi et du temps. Et quand il s'agit de résurrection, donc du rapport de mort et de vie, la question du temps est essentielle.

Je ne m'attarde pas sur des choses qui seraient très précieuses à méditer dans ce récit pour d'autres raisons comme le verbe "descendre" etc. Tout regorge de sens.

 

1) Remarques préalables.

Je m'en tiens d'abord aux trois usages du verbe "croire" qui se trouvent dans le texte.

   ●    Voir pour croire ?

«48Alors Jésus lui dit : “Si vous ne voyez signes et prodiges, vous ne croirez pas.” »

La parole de Jésus est assez étonnante car c'est lui qui prononce le premier le mot "croire". En effet, on pourrait penser que cet homme ne se préoccupe pas de savoir s'il a la foi ou non, et surtout de savoir si les prodiges et les signes sont des attestations de la foi !

Jésus manifeste ici un souci qui est fréquent dans l'évangile de Jean à propos des signes, à savoir que ce ne sont pas les signes et les prodiges qui conduisent à la foi, mais que c'est la foi qui permet de déceler un geste comme signe et prodige.

Et ce que je viens de dire vaut éminemment pour la résurrection. On a longtemps considéré qu'il fallait prouver la vérité de la foi par la résurrection du Christ parce qu'il n'y a pas de plus grand miracle que de ressusciter quelqu'un. Mais pas du tout ! La résurrection n'est pas la justification de la foi, la résurrection est ce qui il y a à croire, c'est d'abord l'objet de la foi.

Ce point est donc très important tout au long de l'évangile de Jean, nous le retrouverons au chapitre 6 où la même thématique resurgira.

L'officier demande à Jésus de guérir son fils  ●    Dès le début : présence de la foi.

«47Celui-ci ayant entendu que Jésus vient de Judée en Galilée, partit auprès de lui et lui demanda de descendre et de guérir son fils car il allait mourir. »

Il y a déjà de la foi dans la demande que l'homme fait, même si le mot n'est pas prononcé. L'homme produit un acte de foi dans la demande de guérison, et il n'est pas rare que ce qui est au cœur de la personne qui s'avance vers Jésus soit révélé par Jésus lui-même, car c'est Jésus qui prononce le mot croire.

   ●   La grande dimension du récit.

Pendant que j'y pense, il faut aussi donner à ce texte toute son ampleur. En effet, Jean ne récite jamais des anecdotes et ceci n'est pas une anecdote. Ce que Jean récite ici c'est que Jésus descend vers l'humanité : le fils malade c'est l'humanité tout entière.

Tout l'Évangile est donc contenu dans cet épisode. Les termes choisis, la résonance de ces mots, tout ceci indique qu'il faut "lire grand". Il en est ainsi de toute phrase de Jean, a fortiori de tout récit de Jean. Les différents récits de Jean ne nous apprennent pas des choses différentes, ce sont différentes dénominations de la même et unique réalité fondamentale. Celle-ci se déploie dans un langage déterminé, sous une forme ou sous un autre. Par exemple dans la guérison d'un aveugle de naissance il s'agit de l'humanité car l'homme est nativement aveugle, aveugle par rapport à cela qui se donne à voir dans la parole christique.

   ●    La parole christique.

Un autre trait de la parole christique apparaît dans ce récit, à savoir que ce n'est pas une parole qui enseigne des vérités mais que c'est une parole qui donne ce qu'elle dit : « Va, ton fils vit » ce n'est pas une théorie, c'est une parole "donnante". Je viens de prononcer le mot de "don" qui est développé tout au long de l'évangile de Jean et qui est aussi un des mots les plus fondamentaux, à condition qu'on ne le déchire pas de l'unité configurative dans laquelle à chaque fois il se trouve.

Par ailleurs, dans « Ton fils vit (zê) » il s'agit de la zoê aiônios, de la vie de résurrection. C'est traité à propos de ce qui, ici, est une guérison et non pas une résurrection, mais ça dit ultimement la même chose.

► J'aime la réponse de Jésus qui lui dit « Va » et « Ton fils vit » c'est-à-dire qu'il y a un signe de remise en marche.

J-M M : Tout à fait. La première remise en marche concerne le père lui-même, car il faut bien voir que, quand le père entend la parole « Va, ton fils vit », il est dans la situation du chrétien à qui on dit « Jésus est ressuscité », alors il se met en marche, ce qui atteste que lui aussi à ce moment-là participe à la vie de résurrection.

« L'homme crut » (v. 50). C'est très simple : il crut parce qu'il croyait ! Je veux dire par là que la foi n'est pas quelque chose qui surgit en lui à l'écoute de la parole de Jésus. La foi ne vient à jour que parce qu'elle était déjà là. Nous avions d'ailleurs vu que, dès le début, il y avait une démarche de foi.

 

2) Questions d'heure.

a) L'heure de la résurrection.

Mais nous ne sommes qu'au début du parcours car la question qui est posée ensuite c'est la question de l'heure. Nous sommes en train de chercher l'heure de la foi.

Or l'heure de la foi c'est l'heure de la résurrection, car la parole essentielle dit la résurrection, et ce n'est pas une parole qui cause sur la résurrection, c'est une parole qui, d'être entendue, ressuscite, guérit, réveille, relève, c'est une parole œuvrante, une énergéia pour employer un mot que je suis en train de méditer au Forum[5].

Jean 4, 51, Ton fils vitb) La septième heure.

Donc l'homme descend et s'enquiert de l'heure de la guérison : c'était la septième heure.

Mais la septième heure c'est aussi le septième jour car le chiffre sept est plus important que la détermination du mot heure, étant entendu qu'en grec le mot hôra ne signifie pas simplement une heure du jour mais une durée qualifiée comme dans l'expression « à la bonne heure ! »[6]

Or le septième jour c'est le jour dans lequel nous sommes : toute l'histoire de l'humanité est donc dans cette septième heure ![7]

Et la marche de l'homme est la marche d'une foi qui, d'abord, peut-être ne meut que les pieds (il part auprès de Jésus lui demander la guérison), qui ensuite se manifeste en écoute (il entend la parole de Jésus et “il croit à la parole”), une écoute qui permet de prendre la route (“il se met en marche (époreuéto)”) et enfin, lorsque lui est révélée l'heure à laquelle la guérison s'est produite, « il crut ».

L'homme avait cru deux fois, d'abord dans sa démarche première, ensuite dans l'écoute de la parole (Va, ton fils vit), avant que, à la fin, ce soit dans la vue même. Autrement dit la foi est à chaque fois nouvelle et toujours la même. Elle est de toujours cette étincelle que nous ne savons pas, étincelle qui est au cœur de l'homme. C'est une semence que nous ne savons pas et qui croît selon une marche. L'homme ici fait une double marche, d'abord en montant à la rencontre de Jésus, et ensuite en descendant vers le lieu de la guérison.

b) Situer la foi en son temps et son lieu.

La foi est sans doute pour notre conscience une survenance, mais elle ne peut survenir que parce que de toujours elle est là. Nous aurons des exemples chez saint Jean qui confirmeront cela de façon plus claire. Ici je peux donner l'impression de presser le texte au-delà de ce qu'il dit. Mais cela est plus clair dans d'autres textes, par exemple dans la première lettre de Jean : « Certains sont sortis des nôtres » et le sens pour Jean, ce n'est pas du tout qu'ils ont perdu la foi, ils ont simplement manifesté qu'ils n'avaient encore jamais eu la foi : «  Ils sont sortis des nôtres mais ils n'étaient pas des nôtres. S'ils avaient été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous. Mais [leur sortie] c’est pour que soit manifesté qu’ils n'étaient pas tous des nôtres.» (1 Jn 2, 19)

On ne perd pas la foi, c'est une chose que nous avons déjà dite. Si véritablement on a conscience de l'avoir perdue, ça peut être qu'on ne l'a jamais eue. En effet la foi n'égale pas la conscience de foi. La foi ne réside pas dans la persuasion consciente ni dans l'affirmation d'un certain nombre de théories.

L'essence de la foi précède différentes lumières qu'elle peut jeter sur la psyché, elle n'est pas d'essence psychique. C'est quelque chose qui est très développé par saint Paul dans les deux premiers chapitres de la première épître aux Corinthiens. Ceci ne nous dit pas grand-chose parce que, pour nous, tout ce qui n'est pas corporel est spirituel. Or dans le Nouveau Testament, le psychique et le pneumatique sont des choses qui se distinguent radicalement de telle sorte qu'il n'y a pas de continuité de l'un à l'autre, il n'y a pas de proportion de l'un à l'autre.

L'essence du pneumatique nous est révélée par Jean, je le rappelle parce que les textes s'éclairent mutuellement[8]. « Le pneuma tu ne sais d'où il vient ni où il va » c'est-à-dire que tu ne sais pas sa provenance et donc son essence : mon rapport au pneuma n'est pas un rapport de savoir. « Mais tu entends sa voix » donc c'est un rapport d'écoute. « Ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma », or ce qui est né du pneuma, c'est tous les hommes car l'étincelle pneumatique est au cœur de chaque homme, il s'agit de cette provenance du pneuma qui précède dans l'insu.

Nous sommes en train d'essayer de situer la foi en son lieu qui n'est pas fondamentalement mondain. La notion de foi pose beaucoup de questions par rapport au temps – c'est le cas ici –, et par rapport au lieu, nous allons voir cela dans le chapitre suivant. Il faut que nous redistribuions l'importance de ces mots, le temps et le lieu, le “où ?” et le “quand ?”.

c) C'est entendre qui donne de voir.

Ici il est question essentiellement du temps, la parole christique était active dans le temps où elle était entendue, avant même que cela soit donné à vérifier, à voir. Nous retrouvons ici l'ordre johannique à savoir que c'est entendre qui donne de voir.

«Ce qui était dès l’arkhê (dès le principe), ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont palpé au sujet du Logos de la vie (au sujet de l'affaire de la résurrection)…. cela nous vous l'annonçons… » (1 Jn 1, 1-3).

Nous verrons qu'entendre, voir, toucher sont différentes dénominations de la foi, qui, si elles étaient entendues chacune au plein d'elle-même, n'auraient rien de plus l'une que l'autre. Cependant, chez Jean, elles peuvent aussi jouer un rôle progressif car c'est entendre qui est en premier, c'est entendre qui donne de voir. En effet la distance indistincte du son donne le voir qui est de l'ordre de la perspective, de ce qui ouvre un espace, donc une dimension qui peut être encore celle du lointain ; et il y a enfin le toucher qui est l'accomplissement plénier, l'accomplissement de la proximité.

J'ai souvent médité ces trois termes, entendre, voir, toucher, mais ce n'est pas simplement de les avoir aperçus une fois, il faut voir s'ils continuent à jouer dans l'évangile. Or ici, entendre la parole de Jésus qui dit la guérison précède le voir. Seulement il faut remarquer que l'entendre effectif n'est lui-même que la production d'une donation séminale qui est déjà dans la démarche de celui qui va demander.

Tout ceci est très important pour la question du temps : la guérison (la résurrection) est accomplie à l'heure même de la foi.

d) L'eschatologique johannique.

C'est toute la question de l'eschatologique johannique où l'eschaton n'est pas au bout du temps[9]. La foi a son milieu propre dans une distanciation qui n'est pas celle de nos articulations temporelles. Nous sommes tout entiers déjà dans la résurrection, la résurrection n'est à attendre que pour autant que je n'ai pas su encore l'entendre.

Nous verrons au chapitre 6 qui est le chapitre de la multiplication des pains, qu'il y a une sorte de refrain : « et je le ressusciterai au dernier jour ». D'avance j'indique que cela signifie « je suis en train de le ressusciter dans ce dernier jour dans lequel nous sommes ». En effet le septième jour c'est le dernier jour où Dieu cesse la déposition des semences et s'ouvre le moment de la croissance qui est celui de toute l'histoire humaine. Comme je l'ai déjà dit, nous sommes dans le septième jour, ce dernier jour qui n'est pas à attendre comme quelque chose qui serait absent.[10]

Par ailleurs ma traduction elle-même se justifie par le fait que le futur qui est employé ici n'est pas à entendre comme un futur car en hébreu aussi bien que dans le grec archaïque, les verbes n'ont pas des temps mais des aspects qui sont l'accompli et l'inaccompli[11]. Ce futur correspond donc à un inaccompli, mais un inaccompli qui est déjà là en partie.

Le Nouveau Testament est dans une pensée de l'accomplir alors que nous, nous vivons sur une pensée du faire avec cette idée qu'on ne peut faire que ce qui n'est pas, alors que justement on ne peut accomplir que ce qui est. Autrement dit la différence n'est pas entre une prévision et une réalisation mais entre une semence et sa fructification, ce thème-là est basique dans l'ensemble du Nouveau Testament.

Jean est reconnu comme étant l'évangéliste de "l'eschatologie réalisée"[12], mais cette expression n'est pas très bonne, ce sont les exégètes qui disent ça. C'est déjà bien d'avoir aperçu quelque chose de ce genre.

Notre texte à la fois nous ouvre des perspectives sur la foi, la foi qui est éveil, guérison, résurrection, tous ces mots qui disent la même chose : la foi n'est pas une doctrine qui cause là-dessus, la foi est l'avènement même de cela, le venir de Jésus, le descendre de Jésus qui est d'ailleurs la même chose que sa remontée. En effet descendre et monter disent la même chose, ça signifie occuper de façon vive la distance.

Il faut méditer sur la distance et sur la différence. Dis-tance, se tenir de part et d'autre ; dif-férence, se porter de part et l'autre. C'est cela qui donne qu'il y ait espace, et c'est cela qui donne qu'il y ait temps. Cependant nous savons qu'il y a espace et espace, il y a temps et temps : le temps de l'Évangile n'est pas celui de notre temps, et l'espace de l'Évangile n'est pas celui de notre espace. C'est pourquoi tout de suite après, au chapitre 5, nous allons rencontrer le terme de "transférer" : « Qui entend ma parole et croit en celui qui m'a envoyé a la vie éternelle, il ne vient pas en jugement mais il a été transféré de la mort à la vie » (v. 24)

 

3) Réponses à des questions.

a) Foi et vision.

► J'ai une question à propos du verset 48 : « Si vous ne voyez signes et prodiges, vous ne croirez pas » on a l'impression que c'est un reproche.

J-M M : La phrase est assez ambiguë c'est-à-dire que c'est une phrase dont il faut essayer de deviner la tonalité car la tonalité n'est pas inscrite dans un texte. Tu y entends quelque chose comme un reproche et ce n'est peut-être pas totalement faux. En effet la phrase ne s'adresse pas ici à la démarche de l'homme en question, c'est un principe général qui se trouve tout au long de l'évangile de Jean, à savoir la critique du “voir pour croire” : ce n'est pas voir qui donne de croire, ce n'est pas la vue des signes qui donne la foi. Les signes sont très importants chez Jean, mais ils n'ont pas du tout la signification et la fonction qu'ils ont dans l'usage qu'on leur prête.

b) La foi comme semence de vision.

► Vous dites que la guérison est accomplie à l'heure de la foi, mais on ne la connait qu'à la fin. Comment penser le rapport des deux ?

J-M M : La foi est "semence de vision" c'est-à-dire que la foi est la vision-même mais sur mode séminal et donc sur mode non-développé. C'est tout l'intérêt du rapport entre semence et fruit que de ne plus permettre d'opposer les choses de la même manière.

La semence et le fruit c'est le même ce qui veut dire, par exemple, qu'un bon arbre ne produit pas de mauvais fruits, et qu'un figuier ne produit pas du raisin. Donc la semence qu'est la foi et la vision finale sont le même, cependant c'est autre et autre, selon un état de développement qui est précisément la croissance.

Au niveau séminal, croire à la résurrection ça ne veut pas dire « je crois que Jésus est mort et ressuscité ». Séminalement ça ne dit rien du tout, c'est muet mais c'est présent.

Rencontre avec Jésus, Guerison du fils du centurion► Est-ce que c'est la même chose dans les Synoptiques où le centurion vient trouver Jésus et lui demande de guérir son serviteur[13], et à la fin du récit Jésus loue sa foi alors qu'il n'a pas parlé de mort et de résurrection ?

J-M M : Mais bien sûr. Dans les Synoptiques, pour la foi il n'est pas question explicitement de la résurrection. Seulement, il faut bien voir aussi que la résurrection n'est pas présente simplement quand elle est déclarée sous le terme de résurrection. Elle est là quand elle me ressuscite si peu que ce soit, séminalement même.

Et comme je l'ai dit, il y a en tout homme semence de résurrection puisque le Père a donné au Fils d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité. Dieu donne non seulement la semence mais il donne aussi l'accomplissement.

C'est en toutes lettres en 1 Cor 15, 37-38 : « Ce que tu sèmes, ça n'est pas le corps à venir, mais une graine nue, comme par exemple de blé ou de quelque autre chose semblable et le Dieu lui donne le corps selon qu'il l'a voulu » ; donner le corps c'est faire venir à croissance puisqu'ici "corps" est en rapport avec "semence", et non pas en rapport avec "âme". J'ai traduit « selon qu'il l'a voulu », et souvent on traduit « Dieu donne le corps qu'il veut » mais ça manque l'essentiel du texte puisque la grande distinction c'est « Dieu est celui qui met en œuvre en vous et le vouloir et le faire » (Ph 2, 13).

En 1 Cor 15 "selon qu'il l'a voulu" désigne le moment séminal, la semence est bien égalée au vouloir. Le vouloir est donc le moment séminal et correspond à tous ces moments qui sont caractérisés par Paul comme étant « avant le lancement du monde » en Ep 1, 4, ce qui mérite réflexion car "avant" est un mot du temps, et donc si je dis « avant le lancement du monde » il faut que le mot "avant" n'ait pas le même sens que celui qu'il porte quand il est un mot du temps.[14]

Et ceci correspond à la double activité de Dieu en Gn 1 : pendant les six jours c'est l'activité de déposer les semences qui est appelée aussi le vouloir ; au septième jour cette activité cesse et commence l'œuvre de la croissance.

►  Le mot de Paul « avant le lancement du monde » est très éclairant.

J-M M : Oui, mais il faut bien voir que ce que dit Paul correspond au problème du temps tel que traité par Jean : l'eschaton vient, et c'est maintenant, c'est-à-dire que c'est toujours à-venir et cependant c'est maintenant.

c) Questions de simultanéité.

   ●   Simultanéité de la parole et de la guérison.

Guérison du fils de l'officier royalD'ailleurs ce texte vient à la suite de l'épisode de la Samaritaine, et c'est une suite à plusieurs titres. En particulier parce qu'il commente la simultanéité de la parole et de la guérison : l'enfant est guéri à l'heure où… Autrement dit celui qui croit est immédiatement au moment de la guérison. Ensuite le chemin qu'il fait est de rejoindre ce qu'il sait déjà par la foi, c'est pourquoi il s'enquiert de l'heure, et «il connut que c'était à l'heure même où Jésus avait dit.. » C'est le point décisif que cette simultanéité de la parole et de l'accomplissement.

Autrement dit la parole est semence, et l'événement est l'accomplissement de cette semence. Or comme il est dit à la fin du récit de la Samaritaine, semeur et moissonneur sont le même c'est-à-dire que semence et fruit sont simultanés, ils sont de cette unité qui est l'intimité de deux, autrement dit une unité qui concerne au cœur d'elle-même, pour être possible comme unité, une dualité. C'est la différence entre la semence et le fruit qui sont le même, mais qui sont "autre et autre" : « Le semeur se réjouit en même temps (homou) que le moissonneur, car en ceci la parole est vraie : “autre le semeur, autre le moissonneur” » (Jn 4, 36-37).Donc ici la parole, ensuite le chemin, puis la confirmation : la vue de ce que l'enfant vit, ça c'est l'accomplissement mais il est déjà contenu dans le moment séminal, dans le moment de l'écoute de la parole.

Pour le fils le texte dit clairement que la guérison est contenue dans la parole, et le père, lui, a un chemin à accomplir pour que cela se confirme et s'accomplisse pleinement, mais c'est un accomplissement de quelque chose qui est déjà là, qu'il sait déjà puisqu'il se met en marche : il le sait assez pour que cela le meuve à aller.

   ●   Simultanéité de ténèbre et lumière.

► Tu dis que l'eschaton n'est pas au bout du temps, que c'est à chaque instant qu'on ressuscite. Et pourtant, autour de nous, on voit des tas de cadavres !

J-M M : Ça c'est la thématique qu'on trouve en 1 Jn 2, 8 : « Je vous écris une disposition nouvelle … à savoir que la ténèbre est en train de passer et que la lumière véridique déjà luit » c'est-à-dire que la situation de l'homme est d'être dans un espace mêlé. La résurrection est présente mais pas pleinement accomplie, donc ceci ne permet pas de rêver à des messianismes futurs comme cela a été fait abondamment au cours de l'histoire, ça ne permet pas non plus de remettre à plus tard le travail à faire, ça ne permet pas non plus de dire « Souffrez maintenant, vous irez mieux plus tard ». Et dans cette réflexion-là il y a une critique radicale de notre idée de temps et de notre idée d'histoire.

► C'est énorme et pas évident à penser !

J-M M : C'est énorme, et je vous dirais même que je ne le pense pas. Je veux dire par là que je balbutie. Mais ce qui est très important c'est d'apercevoir qu'il y a lieu à balbutiements, à essayer de balbutier. Les choses que je dis ici ne sont pas des remarques curieuses à ajouter les unes aux autres, c'est véritablement une invitation à habiter autrement le texte.



[1] Au cours de l'année 2011-2012 à Saint-Bernard-de-Montparnasse, J-M Martin a pris comme thème "Le mot croire en saint Jean",  à raison d'une réunion d'une heure tous les quinze jours. (cf  Qui est Jean-Marie Martin ?)

[2] Seul le verbe "croire" se trouve dans l'évangile de Jean et pas le substantif "foi", et dans la première lettre de Jean "foi" ne se trouve qu'une seule fois (en 1 Jn 5, 4). Par contre "foi" se trouve abondamment chez saint Paul. Dans ses propos ici J-M Martin ne distingue que rarement les deux.

[4] Le terme Pistis Sophia apparaît dans divers documents, par exemple L’HYPOSTASE DES ARCHONTES (NH II, 4) et c'est le titre d'un traité écrit en grec vers 330, le titre original étant "les rouleaux [livres] du Sauveur", traité où il est question de la descente de la Pistis Sophia.

[5] J-M Martin fait un cycle de 5 conférences sur L'énergie chez saint Jean et saint Paul au Forum 104 dans la transcription paraîtra sur le blog.

[6] Dans la TOB hôra est traduit majoritairement par "heure", mais aussi par "moment", "momentané",  "instant" (ou à l'instant), "saison", "temps".

[9] Le mot "eschatologie" semble dater du XIXe siècle, il est formé de deux mots grecs : eschaton qui signifie "la fin",  "le dernier", et logos qui signifie raison, parole ou discours. Historiquement l'eschatologie désigne la partie de la théologie qui traite des choses dernières, et par extension cela désigne ce qui arrive au dernier jour.

[12] Le terme d'eschatologie réalisée est dû à C H Dodd. « Si nous précisons la pensée de Dodd, disons que chaque événement décisif de Dieu doit être saisi comme s'il était le dernier, car il a toute son importance. Aussi ce n'est pas seulement UN événement même s'il a des conditions de temps et de lieu; Dodd note qu'il est, pour l'homme que cet événement atteint, un événement dans lequel se trouve révélée et accomplie la totalité du dessein de Dieu (...) La trame biblique n'est donc pas une plate succession de faits les uns derrière les autres. (…) De cette vision eschatologique réalisée qui tenait compte des événements décisifs de Pâques, Jeanremonte aux paroles et aux actes de Jésus durant sa vie mortelle. Autrement dit, toute la vie de Jésus est au sens le plus plein, une révélation de sa gloire. Dodd voit donc chez Jean une eschatologie réalisée dès le temps de l'incarnation, entre la naissance et la Croix. » (Maurice Carrez, C H Dodd Pensée biblique et pensée grecque, Foi et vie 1966

[13] La Guérison d'un serviteur d'un centurion se trouve en Mt 8, 5-13 et Lc 7, 1-10. « Le centurion envoya des amis pour lui dire (à Jésus): “Seigneur, ne prends pas tant de peine car je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit. C'est aussi pour cela que je ne me suis pas cru digne d'aller moi-même vers toi. Mais dis un mot, et mon serviteur sera guéri. Car, moi qui suis soumis à des supérieurs, j'ai des soldats sous mes ordres ; et je dis à l'un: Va! et il va; à l'autre: Viens! et il vient ; et à mon serviteur: Fais cela! et il le fait.” Lorsque Jésus entendit ces paroles, il admira le centurion, et, se tournant vers la foule qui le suivait, il dit: “Je vous le dis, même en Israël je n'ai pas trouvé une aussi grande foi”. De retour à la maison, les gens envoyés par le centurion trouvèrent guéri le serviteur qui avait été malade. » (Lc 7, 6-10)