Voici des extraits du week-end animé par Jean-Marie Martin en 1998 à Versailles sur Jn 8, 1-11, "La femme adultère". Certaines choses ont été regroupées mais en majorité le I est extrait de la 1ère séance du samedi après-midi (à la 2ème séance le tableau de Nicolas Poussin a été regardé, puis il a été question de condamnation et de jugement) ; le II vient du dimanche matin ; le III est extrait de la 2ème séance du dimanche après-midi. Ce qui a été dit le dimanche matin a déjà été publié plus largement dans : "L'Exégèse de l'âme", les figures féminines en st Jean.

 

Jean 8, 1-11 : La femme adultère

 

 

Nous allons habiter un tout petit espace de saint Jean : onze versets. Nous verrons cependant que ces versets ouvrent sur beaucoup de choses et surtout sur des choses importantes. À quelles questions ce texte répond-il ? En effet, il est évident que si ce texte concernait simplement les actes d'une femme adultère, nous ne serions pas tous nécessairement concernés par lui ! Nous allons commencer par faire une lecture calquée sur le grec, puis nous prendrons un temps pour réagir d'humeur, librement. C'est à partir de là qu'ensuite nous essaierons de dégager les questions qui peuvent se proposer à nous.

Le chapitre 7 se passait à Jérusalem lors de la fête des tentes, ensuite le texte poursuit « ils se rendirent chacun dans sa propre maison » et c'est ici que commence le chapitre 8.

 

Femme adultère, Nicholas Papas, icône« 1Jésus alla vers le mont des Oliviers. 2Puis de bon matin il retourna (il alla de nouveau) vers le Temple et tout le peuple venait à lui. Et s'étant assis, il les enseignait[1].

3Or les scribes et les pharisiens amènent une femme surprise en adultère et l'ayant placée au milieu 4ils disent : “Didascale (maître) cette femme a été surprise en flagrant délit d'adultère. 5Or dans notre loi Moïse a prescrit de lapider de telles [femmes]. Toi donc, que dis-tu ?” 6Ils disaient cela pour le tenter (l'éprouver) afin d'avoir quelque chose pour pouvoir l'accuser. Mais Jésus se penchant en bas, de son doigt écrivait sur la terre. 7Comme ils persistaient à l'interroger, il se leva et leur dit : “Que celui qui est d'entre vous sans péché le premier lui jette une pierre.” 8Et de nouveau s'étant penché il écrivait sur la terre. 9Ceux qui l'avaient entendu sortirent l'un après l'autre, en commençant par les plus âgés. Et Jésus resta seul, et la femme qui était au milieu. 10S'étant levé, Jésus lui dit : “Femme, où sont-ils ceux qui t'ont accusée ? Personne ne t'a condamnée ?” 11Elle dit : “Personne, Seigneur”. Jésus lui dit : “Moi non plus je ne te condamne pas. Va, et à partir de maintenant ne pèche plus”. »

 

Ce texte, je ne l'ai encore jamais commenté depuis 30 ans que je promène saint Jean partout. C'est que, dans l'édition que j'avais, ce passage était mis simplement en petits caractères. En effet, pendant très longtemps certains ont pensé que ce passage n'était pas authentiquement johannique et qu'il était plutôt lucanien. Il aurait figuré à un moment dans l'évangile de Luc[2] puis aurait été repris par quelqu'un pour le mettre dans l'évangile de Jean, ceci étant corroboré par le fait qu'on y trouve des expressions de type lucanien : ainsi "de bon matin" orthrou est le mot grec employé par Luc alors que saint Jean lui emploie prôia, et ici c'est orthrou comme chez Luc. De fait, il y a une série de termes de ce genre, mais il y a aussi des termes profondément johanniques comme par exemple « Ils disaient ceci pour le tenter afin de pouvoir l'accuser ». On a cela en Jean 6 : « Jésus dit à Philippe : "Où achèterons-nous des pains pour qu'ils mangent ?" 6Il dit ceci pour le tenter car lui savait ce qu'il allait faire. ».

 

I – Première approche du texte

 

La lecture que j'ai faite est proche sans doute de celle que vous avez dans vos traductions, je ne pense pas qu'il y ait des difficultés de ce point de vue. Donc c'est à vous de faire l'espace de notre échange en donnant des propositions, des questions par rapport à ce texte.

   ●   L'intention des scribes et pharisiens (v. 6).

► J'ai l'impression qu'en posant au Christ leur question, ils veulent peut-être l'éprouver, mais au fond ils veulent aussi essayer de surmonter un malaise personnel : ils s'adressent à lui comme à quelqu'un qui est inspiré de Dieu.

J-M M : Je pense que ce n'est pas tout à fait cela. Il y a deux mots importants qui notent leur intention :

– le premier mot c'est péirazeïn qui veut dire "tenter" ou "mettre à l'épreuve", on trouve les deux termes dans les traductions en français : « Ils disaient cela pour le tenter» ;

– L'autre mot c'est accuser (katêgoreïn) : « Ils disaient cela pour le tenter afin d'avoir quelque chose pour pouvoir l'accuser, c'est-à-dire pour avoir un chef d'inculpation » (v. 6), et à la fin : « où sont-ils ceux qui t'ont accusée (katêgoroï) ?»  (v. 10). Par exemple Pilate demande aux gens qui amènent Jésus : « Quelle katêgoria avez-vous contre cet homme ? » (Jn 18, 29), c'est-à-dire : vous me l'apportez ici avec quel chef d'inculpation ? C'est donc un vocabulaire de l'accusation et de la condamnation, un vocabulaire juridique.

   ●   Comment déjouer leur piège ?

Ce petit passage rentre dans toute une série de textes qui sont beaucoup plus fréquents dans les Synoptiques que chez saint Jean. Ce sont tous les textes où Jésus déjoue un piège, déjoue une ruse. Leur question n'est pas du tout innocente, comme pour s'informer ou pour que quelque sage leur dise quelque chose de nouveau. Leur question est pour le prendre puisque, ou bien il dit « Il ne faut pas la lapider » et alors il est condamné à mort, ou bien il dit de la lapider… mais justement il ne peut pas le dire. C'est donc pour le prendre, pour le saisir.

Nous avons un grand nombre d'exemples de cela. De mémoire je pense au passage qui se trouve en Luc 20, 19-25, c'est une des scènes où on essaie de le prendre au piège. On lui demande s'il faut payer l'impôt à César. Si Jésus dit "Non", il sera facile de soulever contre lui l'occupant, et s'il dit "Oui" il est contre les zélotes c'est-à-dire les résistants… Il est donc de toute façon pris. Or c'est un trait salomonien du sage que de savoir déjouer les pièges, et tout piège est déjoué par une réponse qui comporte de l'humour. L'humour ne fait pas fureur dans le Nouveau Testament, mais là c'est ce que nous avons car Jésus répond : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », et ici il n'enseigne pas le double pouvoir civil de César et spirituel de ceux qui représentent Dieu. Cette phrase a été utilisée largement ainsi, cela à bon titre en un sens dans notre histoire d'Occident pour le discernement du pouvoir politique et du pouvoir spirituel, puis ensuite pour la séparation des pouvoirs. Mais Jésus ici n'a pas cautionné un pouvoir civil même si le Moyen Âge l'a pensé, et peut-être même déjà le IVe siècle, au moment où il y a un rapport nouveau entre l'empereur et l'Évangile, les chrétiens. La signification de la phrase tient uniquement dans le ton : « Rendez à César ce qui est à César, c'est votre affaire, ce qui importe ce que vous rendiez à Dieu ce qui est à Dieu », voilà le sens. C'est une forme qui est donc tout entière dans la tonalité.

Je vous donne un autre exemple qui est beaucoup plus tardif, c'est le mot de Luther que tous les catholiques ont répété pendant des siècles pour montrer la perversion de Luther : « Pèche fortement mais croit plus fortement encore (pecca fortiter, sed crede fortius) ». Je peux entendre ceci comme deux invitations : une invitation à pécher, et puis ensuite l'invitation à croire. Mais le sens est le suivant : « Même si tu pèches fortement, ce qui importe c'est que tu croies plus fortement encore » et c'est exactement la pensée de Paul. On a donc plusieurs exemples dans lesquels il faut bien entendre la tonalité.

La question qui a été posée nous permet de lire toute une série de scènes où les Judéens s'avancent pour piéger Jésus et où il s'en sort d'une façon salomonienne, une espèce de jugement astucieux mais qui n'est pas un jugement, et qui permet de ne pas répondre. En effet Jésus ne leur répond pas et ceci est un thème très important : dans tout l'évangile de Jean Jésus ne répond qu'à une question sincère, il ne répond jamais à une question pour prendre. Une question pour chercher, il y répond, mais une question pour prendre, il n'y répond pas.

Ceci est très important pour caractériser un des traits essentiels de la parole de Jésus.

   ●   Comment entendre une parole de jugement ?

► Dans le texte on trouve tout un jeu de postures : Jésus se baisse, il reste silencieux, après il se relève et il parle, il se rebaisse et reste très silencieux puis tout le monde s'en va, et ensuite il se lève : « Mais Jésus se penchant en bas, de son doigt écrivait sur la terre. 7Comme ils persistaient à l'interroger, il se leva et leur dit : “Que celui qui est d'entre vous sans péché le premier lui jette une pierre.” 8Et de nouveau s'étant penché il écrivait sur la terre. 9Ceux qui l'avaient entendu sortirent l'un après l'autre… 10S'étant levé… »

J-M M : Ça, c'est assez intéressant. Et qu'est-ce qui est entendu de la réponse de Jésus par les scribes et les pharisiens ?

► Qu'il a une autorité pour juger.

J-M M : Donc ils se sentent accusés. Or c'est là un point capital : se sentir accuser est sans doute une excellente chose, mais ça peut être la meilleure et la pire des choses. En effet la Samaritaine aussi se sent accusée quand il lui dit : « "Va, appelle ton mari et viens ici". La femme répond et dit : "Je n'ai pas de mari". Jésus lui dit : "Tu dis bien, que tu n'as pas de mari car tu as eu cinq maris, celui que tu as maintenant n'est pas ton mari, en cela tu dis vrai."» (Jn 4, 16-18). Là aussi c'est une accusation, mais toute la différence est en ceci que la Samaritaine accueille l'accusation apparente dans une tonalité de libération alors que eux l'entendent dans une tonalité de crise, de peur : tous, ils s'en vont.

Ici il y a donc une certaine différence qui est très importante. Je ne pensais pas qu'on arriverait à dire ça d'aussi bonne heure parce que c'est très central dans le texte. Là encore il s'agit de savoir en quoi consiste la parole du Christ, non pas ce qu'elle dit mais sa qualité de parole, sa tonalité de parole. Or ceci est très lié à l'écoute, c'est-à-dire qu'il y a le moment où la parole parle, mais où la bonne écoute n'est pas donnée avec la parole, et il y a des moments où la parole parle et où la bonne écoute est donnée avec la parole.

► L'écoute est toujours de l'ordre du don ?

J-M M : Tout à fait : « Personne ne peut venir vers moi si le Père qui m'a envoyé ne le tire » (Jn 6, 44). On pourrait à première écoute traduire cela comme une injustice. C'est même tout le problème de la prédestination. Ça ouvre un problème limite important qu'il faudrait voir, mais de bonne manière et en son temps.

La même parole est libérante ou condamnante en fonction de l'écoute.

► Moi je ne suis pas d'accord avec ce que vous dites, vous simplifiez trop. Je ne suis pas d'accord avec la bonne écoute ou la mauvaise écoute, ils entendent très bien parfois.

Jésus et la femme adultère, Nicolas Poussin, 1653J-M M : Non, ils n'entendent pas. Ils n'entendent pas d'autant plus que la parole ici, n'est pas faite pour qu'ils entendent, et ceci est un des traits de notre évangile, nous reviendrons là-dessus.

Au chapitre 12 cette question est explicitement traitée : « Ce n'est pas moi qui juge, c'est la parole que j'ai dite »[3]. Donc la parole juge, mais comment juge-t-elle ? Et juste avant il est dit que le Christ n'est pas venu pour juger. Voyez tout ce problème. Nous en parlerons après la pause[4], pour l'instant nous ne faisons qu'esquisser la problématique.

Essayons d'entendre ce qui se dit là. C'est la même parole qui est révélatrice de la non-écoute de l'interlocuteur ou de sa bonne écoute. Du reste la parole du Christ ne dit rien, elle réveille, révèle le cœur de qui est en état d'être révélé ou réveillé. C'est une parole qui manifeste le cœur c'est-à-dire l'état du cœur du tel personnage à tel moment[5].

Pour autant il n'y a pas des perdus et des sauvés, ce n'est pas le problème. Jamais il ne s'agit dans ces choses de la totalité d'une destinée, il s'agit de la parole en tant qu'elle résonne dans ce moment-là, un moment dans lequel jouent à la fois la capacité d'accueil et la capacité de refus d'une même parole fondamentale.

► Moi je trouve qu'ici ils entendent très bien : « Que celui qui n'a pas péché lui jette la première pierre » (v. 7), ils ont très bien entendu.

J-M M : Ils ont entendu qu'ils étaient concernés et en plus ils ont d'une certaine manière acquiescé à cela, mais pas acquiescé de la façon qui reçoit la parole comme libérante. C'est en cela qu'est précisément la différence. La Samaritaine, elle, était tout heureuse, toute joyeuse : « Venez voir celui qui m'a dit tout ce que j'ai fait », ce qui se comprend très bien parce que ça lui a permis de n'être pas dans le déni de ce qu'elle est. L'aveu, la reconnaissance est de toute première importance, mais pas n'importe quelle reconnaissance, pas celle qui ouvre sur le dépit, sur la fuite.

► Mais ici, pour la femme, quand il lui dit « Ne pèche plus » on peut entendre ça comme l'inverse de la libération. On sait bien que c'est impossible, elle aussi doit le savoir et Jésus aussi. C'est impossible : « Ne pèche plus » ! Quand je lis ce texte je m'arrête avant !

J-M M : Voilà un point très important. Et aujourd'hui je crois que le « Ne pèche plus » est une parole qui est plutôt mal entendue. Nous reviendrons sur ce point.

   ●   « Moi non plus je ne te condamne pas » (v. 11)

Jésus et la femme adultère, berna Lopez► Dans ce que Jésus dit il y a un mot énorme qui est sous-entendu et qui n'est dit nulle part, c'est le mot "pardon". « Je ne te condamne pas » ça veut dire « je te pardonne » et, évidemment ne pèche plus puisque tu es pardonnée.

J-M M : En effet nous n'avons qu'une affirmation négative qui est « Moi non plus je ne te condamne pas », et ce « moi non plus » est assez étrange. En effet il nous a expliqué qu'ils ne la condamnent pas puisqu'ils s'en vont. Ce n'est pas le cas de Jésus, mais en disant « moi non plus » c'est comme s'il se mettait sur leur rang.

Que veut dire cela ? Est-ce une litote ? par exemple on dit « je ne te hais pas » pour dire « je t'aime », c'est une façon ouverte par la négative d'affirmer quelque chose. Est-ce qu'on va entendre ici que « Je ne te condamne pas » signifie le pardon ?

On y reviendra, mais c'est toujours un peu inquiétant de s'en tirer par une figure de style, il y a une raison plus profonde, et parler de figure de style c'est un aveu pour dire que les choses ne rentrent pas dans la façon usuelle de parler…

► La loi de Moïse n'a pas été révoquée par Jésus, c'est peut-être par rapport à elle qu'elle n'est pas condamnée.

J-M M : Mais Jésus n'a rien à faire de la loi de Moïse au sens où elle est entendue par les scribes et les pharisiens.

► Il ne l'abroge pas puisqu'il dit qu'il n'y changera pas un iota…

J-M M : Jésus ne touche pas à l'Écriture, mais ce qu'il abolit c'est cette Écriture entendue au sens d'une loi, à savoir une interdiction qui fait que toute transgression est suivie d'une condamnation, donc le principe même de ce que veut dire le mot "loi" en grec. Même les Dix Commandements ne sont pas dans l'Évangile ! Ça ne touche pas simplement les lois sacrificielles, car cette distinction n'existe pas dans le Nouveau Testament. La loi morale n'est plus la même dans la bouche de Jésus et dans l'oreille ou dans la bouche de ses contemporains qui lisent la Loi. La loi est dénoncée, c'est le b-a-ba de la pensée de Paul.

Dans notre texte il n'est pas explicitement question de cela, sinon que très précisément Jésus ne répond pas à la question que tu poses parce que justement la question que tu poses avec un bon cœur est la question posée de mauvais cœur par eux : “Es-tu contre la loi de Moïse ?” Or, à la question posée sous cette forme-là, Jésus ne répond pas.

   ●   Il se baisse et écrit sur la terre, cela deux fois.

Jésus et la femme adultère, Pierre BRUEGEL l'ancien; 1565► C'est vrai que Jésus ne répond pas à la question mais malgré tout il trace des signes. Cela se réfère peut-être à cette loi de Moïse dont il est question et qui est une loi écrite. Il y a donc tout de même ce geste d'écrire sur la terre.

J-M M : Tout à fait. Rien que par mode apéritif, je vous signale qu'il y a quelques manuscrits, très peu nombreux qui, après « il écrivait sur la terre » ajoutent hénos hékastou autôn tas hamartias : « il écrivait sur la terre les péchés de chacun d'entre eux ». C'est sans doute un commentaire fait après coup, mais cela se trouve dans certains manuscrits.

Il y a des quantités énormes de manuscrits du Nouveau Testament, et toutes les variantes des familles de manuscrits sont mises en note dans les éditions critiques du texte grec. Elles ne sont pas retenues dans le texte et sont considérées comme des tentatives d'explication.

Il est peu probable que nous retenions cette variante, bien que… Il y a une thématique judéo-chrétienne des tables de vie[6] : les noms de chacun sont inscrits sur les tablettes de vie pour ne pas être inscrites sur les tablettes de la mort. Ce thème des tablettes aura beaucoup d'importance surtout dans les nombreuses apocalypses qui existent à cette époque-là, pas seulement l'Apocalypse de Jean[7].

    ●   Pourquoi écrit-il par terre deux fois de suite, la 1ère fois avec le doigt ?

► Mais est-ce que ce n'est pas une évaluation de la loi écrite, ce qu'il écrit sur la terre ? C'est bon pour disparaître, il y a quelque chose d'impermanent dans ce qui est écrit sur la terre.

J-M M : Je ne suis pas sûr que ce soit le sens. Il faut chercher. Personne n'a de réponse. J'ai vaguement consulté ce que disent des collègues, car de temps en temps je regarde en douce ce qu'ils disent quand je ne sais pas. Eh bien, ils ne savent pas non plus ! Cependant il y a un chemin de réflexion qui peut être intéressant, c'est de se demander où, chez saint Jean, il y a la marque explicite de se pencher en bas ou en haut – en effet ces mots, se penchant (katô kupsas), se levant (anakupsas) sont des mots à préfixe : katô (en bas) ; ana à propos de se relever –, où est-ce qu'on trouve ça chez saint Jean ?

► Au lavement des pieds.

J-M M : Absolument. Quelle est la validité de cette référence au lavement des pieds ? C'est une belle question.

► C'est une question de pardon.

J-M M : C'est même plus que cela en ce sens que le pardon en tant que le pardon est le nom pour l'essence même de la christité.

Et quel est le lieu de l'évangile de Jean où Jésus a déjà à faire avec la terre ?

► La guérison de l'aveugle-né.

J-M M : Oui : « Il cracha par terre et fit de la boue avec sa salive. Puis il appliqua cette boue sur les yeux [de l'aveugle]. » (Jn 9, 6)

► Dans le fait qu'il écrivait sur la terre, je voyais un rapport avec le re-modeler, le recréer.

J-M M : Ça peut aller dans cette direction-là, d'autant plus qu'il y a une reprise de la Loi, mais alors la Loi n'est plus la Loi au sens des juifs contemporains de Jésus – tous ces mots il faut les prendre situés dans un moment. D'ailleurs le doigt a à voir avec l'Écriture et le geste de Jésus écrivant sur la terre est l'indication d'une reprise de la Loi.

Jésus et femme adultère, cathédrale St-Samson, Dol-de-Bretagne 35► C'est le doigt de Dieu ?

J-M M : Tout à fait[8].

D'autre part la Loi a à voir avec le "deux fois" : les deux tables de la Loi ont été écrites deux fois[9] ; il y a eu la Loi écrite puis la Loi orale (la Loi sur la bouche)[10], la Loi ancienne puis la Loi nouvelle, etc. Et le double mouvement de Jésus (il se baisse deux fois pour écrire sur la terre) peut avoir un rapport de sens avec ce "double" qui est entendu dans la Loi.

Faisant cela nous avons commémoré une réponse qui n'est pas dans le texte, nous avons essayé de méditer le s'abaisser et le se relever à partir de la symbolique de la terre chez saint Jean. Il faut le moins possible inventer et le plus possible trouver des échos dans Jean : lire Jean à partir de Jean. Peut-être que cela ne nous conduit pas à une réponse unique, définitive par rapport à la question qui est posée, mais au moins cela nous introduit dans les possibilités du texte.

   ●   La femme adultère.

épisode de la femme adultèreIl y a une chose importante que vous n'avez pas encore soulevée.

► Nous n'avons pas parlé du mot "adultère", et nous n'avons pas dit que le personnage principal était cette femme. Mais pourquoi peut-on parler d'adultère alors qu'elle est seule ?

J-M M : Il y a bien une mention de l'adultère et il y a aussi la mention de la femme. C'est une chose très importante et c'est à partir de son nom « la femme adultère » qu'on désigne habituellement ce passage. Je ne dis pas que c'est forcément une bonne désignation, et cependant nous n'en avions jusqu'ici rien dit. Donc, d'une part il faut voir ce que peut vouloir signifier l'adultère en question, et puis comment cela s'inscrit éventuellement dans la symbolique féminine de saint Jean.

Il y a en effet cette chose très étrange que cette femme est apparemment le personnage principal, or il est posé là, on parle sur elle mais elle ne dit rien, la seule chose qu'elle soit amenée à dire à la fin c'est : « Personne, Monsieur ». C'est tout. Qu'est-ce que ça signifie ?

Il y a donc tout un réseau de sens autour des mots femme et adultère. Nous avons là deux choses qui nous occuperont demain matin alors que la deuxième séance de cette après-midi tournera plutôt autour de l'idée : juger, condamner ou ne pas condamner.

Notez bien que pour demain matin il y a la féminité et l'adultère qui sont deux thèmes différents, qui ont un certain rapport ici. Mais évidemment ce sera l'adultère comme nom premier de l'idolâtrie, c'est-à-dire comme le refus de Dieu, et non pas l'adultère bourgeois au sens du XIXe siècle ou d'autres types d'adultère. En effet ce qui est premièrement en question dans le texte ce n'est pas le cas éventuel d'un vice contraire à une vertu spéciale déterminée, c'est beaucoup plus ample. Et c'est pour cela que, de toute façon, ce texte nous concerne profondément.

   ●   Dernière remarques.

Pour le temps qui nous reste avant la séance suivante, avez-vous d'autres remarques ?

► Je m'aperçois pour la première fois que le texte de la femme adultère est une confrontation parce que Jésus entre dans le temple, le peuple est autour de lui pour écouter la parole, et ils viennent le faire causer en amenant cette femme. Est-ce un contexte important ?

J-M M : Oui, c'est la question de la situation des chapitres 7 et 8 qui sont des chapitres de crise où se trouvent rassemblées par saint Jean, dans la proximité du Temple, les critiques qui s'adressent au Christ. La suite du texte a d'ailleurs à voir avec notre épisode même si ça n'apparaît pas. Du verset 31 jusqu'à la fin vous avez un des plus beaux textes que je connaisse, un texte d'une dureté incroyable, c'est le dialogue de Jésus avec les scribes qui est le summum de l'altercation. Par ailleurs ce texte est très précieux parce qu'il donne des indications pour entendre un grand nombre de mots importants dans le texte de Jean.

► Ils lui disent « Maître » et elle lui dit « Seigneur »…

J-M M : Le mot maître (didascale) est employé à plusieurs reprises dans l'évangile de Jean, généralement plutôt sous sa forme hébraïque "rabbi" : ainsi Nicodème dit à Jésus « Rabbi, nous savons que tu es didascale ». Ici ça rentre dans leur feinte : ils veulent prendre le maître au piège.

Quant à elle, elle lui dit « Seigneur » et là c'est toute l'ambiguïté du mot seigneur (kurios) dans notre Écriture : le mot désigne Dieu, mais c'est aussi une façon de dire "monsieur". Seulement le mot est soigneusement retenu par la communauté johannique qui, quand elle lit, s'assimile d'une certaine façon à la femme adultère qui dit « Kurios », et professe en vérité Jésus comme Seigneur. C'est une dimension de nos textes sur laquelle il faudrait revenir. Qu'est-ce que lire un texte comme cela ? Est-ce s'informer sur un épisode qui jadis a eu lieu ou est-ce tout autre chose ? Est-ce que le parcours du texte est un cheminement et une initiation du lecteur ? Qu'est-ce que cela change sur le sens de "lire" quand il s'agit de lire un texte comme celui-ci ?

► À propos du « Moi non plus je ne te condamne pas », je me suis demandé si cela ne concerne pas « le Père et moi » : je ne te condamne pas parce que le Père ne t'a pas condamnée.

J-M M : Ceci est un thème profondément johannique, néanmoins dans notre passage immédiat, il n'y a rien qui invite à cela. Pour le fond tu as totalement raison, c'est bien dans l'esprit, mais est-ce qu'on peut le tirer du texte, ce n'est pas sûr.[11]

Nous serons amenés à dire que la raison pour laquelle scribes et pharisiens ne la condamnent pas n'est pas la même que celle pour laquelle Jésus, lui, ne la condamne pas. Il ne faut pas oublier la façon habile, sapientielle, dont Jésus répond sans répondre, ne répond pas finalement, et néanmoins, dans sa non-réponse, quelque chose se dit pour ceux-là qui savent entendre.

 

II – Le thème de la femme adultère dans la Bible

 

Nous nous interrogerons maintenant à propos de la figure de la femme (et éventuellement de la femme pécheresse) dans l'ensemble de l'évangile de Jean. Mais auparavant il faut savoir que le thème de la femme (et éventuellement de la femme pécheresse) joue un grand rôle dans ce que nous appelons l'Ancien Testament et également dans sa reprise dans le Nouveau Testament. Ceci nous aidera à dé-sectorialiser la problématique de l'adultère.

   ●   Le rapport homme/femme dans la Bible.

Ce thème, c'est-à-dire le rapport de l'homme et de la femme d'abord, et puis de l'homme et de la femme infidèle, c'est dans l'Ancien Testament une des façons de dire le rapport de Dieu et de la communauté d'Israël. Les textes sur ce sujet sont nombreux.

 Il ne s'agit donc pas de l'adultère en tant que quelque chose de sectoriel. Très probablement une signification première de l'adultère et de la prostitution, c'est l'idolâtrie, donc le refus de Dieu. En effet le peuple avait tendance, constamment, à aller vers les Baal (le mot Baal signifie à la fois maître et mari) et non pas vers son propre Seigneur, vers son véritable mari, il avait tendance à ne pas garder l'alliance[12].

   ●   L'épisode de la femme adultère.

Dans l'épisode de la femme adultère (Jn 8, 1-11), il s'agit d'une femme, et d'une femme prise en flagrant délit d'adultère. Et le péché en question c'est le péché de n'être pas dans la fidélité de l'écoute. Quand il est dit aux accusateurs que « le premier qui est sans péché jette le premier une pierre » cela ne veut pas dire : « celui qui n'a pas été adultère ou prostitué », car le péché est pris ici dans sa grande dimension. Ici les accusateurs viennent non pas pour écouter une parole mais pour prendre au piège, il ne faut pas oublier ce contexte. Ils sont récusés par Jésus, pas nécessairement  parce qu'ils sont adultères, mais parce qu'ils continuent à s'accrocher à une parole écrite (celle de Moïse) pour s'auto-justifier.

Les textes sur la figure de la femme pécheresse sont nombreux dans le Nouveau Testament je ne prends qu'un exemple chez Paul, celui de Ep 5  : « 25Vous les hommes, aimez vos femmes selon que le Christ a aimé l'Ekklêsia– c'est-à-dire l'humanité convoquée – et s'est livré lui-même pour elle, 26en sorte qu'il la consacre, l'ayant purifiée dans un bain d'eau accompagné de parole, 27en sorte qu'il fasse se tenir devant lui l'Ekklêsia glorieuse n'ayant ni tache ni ride ni quelque chose de ce genre mais qu'elle soit consacrée et sans défaut. 28Ainsi les hommes doivent aimer leurs femmes comme leurs propres corps. Celui qui aime sa femme s'aime soi-même ; 29en effet personne jamais n'a haï sa propre chair ne s'est jamais haï soi-mêmemais il la nourrit et la soigne, selon que le Christ l'a fait de l'Ekklêsia 30car nous sommes membres de son corps. " 31Pour cela l'homme quittera son père et sa mère et s'accolera à sa femme, et ils seront les deux pour être une seule chair." – c'est une citation de Genèse 2, 24 – 32Ce mystêrion – ce secret recélé dans l'Écriture que je viens de citer – est grand – il prend sa dimension de grandeur – quand je le dis du Christ et de l'Ekklêsia…».[13]

Le thème de l'union de l'homme et de la femme est annoncé dès le début de la Genèse. Il  est médité dans l'Ancien Testament à propos du rapport de Dieu et d'Israël infidèle. Et il passe, à propos du rapport du Christ et de l'humanité convoquée (l'Ekklêsia), dans une situation qui suppose que cette épousaille eschatologique nécessite un retournement de la femme, c'est-à-dire un retournement de l'humanité, une purification ; donc cela suppose que l'humanité soit, dans sa facticité[14], adultérée par rapport à son époux.

   ●   Les figures féminines en saint Jean (Extrait)[15]

Il y a deux autres épisodes féminins dans l'évangile de Jean, ils concernent la Samaritaine et Marie de Magdala.

La Samaritaine prend d'abord Jésus pour un Judéen, ce qu'il n'est pas, elle le prend ensuite pour le Prophète c'est-à-dire Moïse, le prophète qu'attendent les Samaritains, et elle pense ensuite qu'il est peut-être le Christos, c'est-à-dire le Roi-Messie qu'attendent les Judéens ; et finalement elle le confesse comme sauveur du monde, ce qui est son nom propre, Yeshoua. C'est un processus avec des étapes comme il y a des étapes dans la recherche de Marie de Magdala, Et cette structure "par étapes" paraît être une structure essentiellement féminine, alors que par opposition Jean (le disciple que Jésus aimait c'est-à-dire le disciple par excellence) est le symbole de la masculinité en ce que « il vit et il crut » quand il entre dans le tombeau. Il ne voit rien du tout d'ailleurs, c'est pourquoi il court vite, c'est-à-dire qu'il n'y a pas de distance entre l’arkhê et l’eskhaton. Le chemin qui va de l’arkhê à l’eskhaton est de la plus grande proximité, c'est pour cela qu'il est le disciple par excellence.

Par ailleurs chez saint Jean la femme a un aspect collectif, ce qui d'ailleurs déborde saint Jean parce que les villes ont souvent des noms féminins et, par exemple, quand elles sont représentées par une allégorie, elles ont des figures féminines. D'ailleurs la ville a valeur de mère pour la totalité de ceux qui sont considérés comme ses enfants. La langue, d'une certaine manière, est féminine, même dans notre langue : nous parlons de "langue maternelle". Et père et mère, ce n'est pas simplement sexuel.

   ●   La femme adultère, figure de Jésus passif à la Passion.

Jésus et la femme adultère, basilique San Angelo, Capoue, XIe► Moi je reste sur ma faim avec la femme adultère, car la scène occupe presque tout un chapitre mais elle dit exactement deux mots. La scène se déroule autour d'elle, donc c'est à son propos, mais je n'arrive pas en lisant le texte à retrouver les éléments de ce que représente une figure féminine pour saint Jean.

J-M M : Oui effectivement. Ce côté passif et silencieux qui est mis en évidence, à la différence de la grande loquacité de la Samaritaine, à la différence de la grande activité chercheuse de Marie de Magdala, cependant a son sens. C'est même quelque chose d'essentiel au texte. Je ne dis pas que c'est à mettre en rapport de façon explicite d'un point de vue littéral, mais je vois là un rapport d'identification qui se fait de Jésus à la femme adultère dans ce moment de tentation dont il est dit que Jésus « se taisait » (devant Pilate, donc devant celui qui le juge : Jn 19, 9-10). Vous avez là une sorte d'anticipation de cet aspect passif, et donc qui relève d'une certaine façon de la symbolique du pâtir ; le pâtir qui a lieu dans les chapitres 18 et 19 relève de quelque chose de féminin, c'est le moment où le Christ est vraiment l'humanité. Il est l'unité de l'humanité bien sûr, mais parce qu'il s'est fait humanité sacrificiellement. Je trouve la question très pertinente.

   ●   Les deux traits de la symbolique féminine.

Nous n'avons pas dit que les figures féminines étaient toutes pareilles, nous avons essayé de détecter des traits.

  • Et parmi les deux traits que nous avons évoqués comme faisant partie de la symbolique féminine, il y a un trait qui apparaît particulièrement avec la femme adultère, même s'il n'est pas inscrit comme tel dans le texte : c'est celui de la collectivité. En effet c'est Israël qui était adultère, donc c'est l'humanité qui est adultère. De par la force de la thématique on peut y lire cette dimension-là.
  • L'autre trait du cheminement "par étapes" est la dimension de progression. Il n'est pas explicite non plus à cause de ce silence, et c'est peut-être justement dans les étapes de la passion du Christ qu'on trouve cette dimension.

Vous voyez très bien que le Christ joue sur les deux tableaux : il est la masculinité (ou l'époux) de l'humanité, mais précisément il en est la plénitude parce qu'il se vide ; autrement dit la kénose (la vacuité) de la passion met Jésus, dirions-nous, du côté de l'humanité, et il est donc le logos (ou la lumière) devenu chair (cf Jn 1, 14). "Chair" désigne la forme de l'humanité, et la désigne de façon sacrificielle. La phrase du Prologue « Le logos est devenu chair » ne doit pas être lue selon une théorie de l'incarnation car ici le mot de chair désigne la chair assumée sacrificiellement[16]. Mais le mot sacrifice, je le mets entre parenthèses car il ne suffit pas pour rendre compte de ces choses, c'est un mot très compromis aujourd'hui.

 

III – Comment bien entendre le verset 11 ?

 

Nous revenons maintenant sur les choses que nous avons gardées en suspens : « Moi non plus je ne te condamne pas » et « Va, et à partir de maintenant ne pèche plus ».

   ●   « Je ne te condamne pas ».

Donc d'abord « Je ne te condamne pas ». Ceci peut paraître simplement négatif, mais nous sommes ici dans un discours d'une extrême sobriété. En un certain sens il y a comme deux intérêts dans ce discours : il y a ce qui concerne la déconvenue de ceux qui voulaient prendre Jésus au piège, c'est une chose qui est mise assez longuement en évidence, et puis il y a l'enjeu du débat : cette femme, là, au milieu, silencieuse, et à son sujet justement, il y a une extrême sobriété. Je vous avouerai que, pour ma part, ce serait une indication d'authenticité johannique, mais comme on ne sait pas qui est Jean, ça n'a pas trop d'importance. En effet, quand on est un peu habitué aux apocryphes, on s'aperçoit qu'en général ils en font beaucoup, tout est merveilleux, alors que là, c'est au contraire traité en retrait. Je crois qu'il faut entendre cette simplicité.

Alors « Je ne te condamne pas ». Pour cette femme, l'enjeu c'est de savoir si elle est condamnée ou non, si elle va recevoir une pierre ou non[17]. Le « je ne te condamne pas » sonne évidemment comme une prodigieuse libération. C'est l'indication de cela.

   ●   « Moi non plus je ne te condamne pas »

Mais il y a le « Moi non plus ». Certains d'entre vous ont suggéré que cela voulait dire : « le Père et moi non plus », j'avais dit que ceci ne semble pas suggéré par le contexte immédiat[18].

Le contexte suggère : « eux ne te condamnent pas et moi non plus », mais cela comporte quelque chose d'un peu bâtard car la raison pour laquelle Jésus ne condamne pas n'est pas celle pour laquelle scribes et pharisiens ne l'ont pas condamnée, ce n'est pas dans le même registre.

Et peut-être que votre suggestion à propos du Père a un sens dans le contexte pour autant que ce qui est en jeu c'est la parole de Dieu c'est-à-dire l'Écriture, à savoir ce qu'a écrit Moïse (puisqu'il est censé avoir écrit le Pentateuque) : Moïse est parole de Dieu et il dit de jeter des pierres. Mais en disant « Je ne te condamne pas » Jésus fait une lecture de l'Écriture, c'est-à-dire du Père, qui est à rebours de la lecture faite habituellement, donc qui est une reprise de l'Écriture en profondeur. À la fois ça suppose une relecture et une contestation, pas simplement des accusateurs, mais de Moïse, c'est-à-dire de ce qui est réputé être la parole du Père. La réflexion qui a été faite m'a donné des idées mais tout ceci reste une suggestion de lecture. Je n'ai pas une réponse définitive, et le « moi non plus » pose effectivement question, nous avons essayé des issues de sens, des propositions, des sentiers de sens, c'est à vous aussi de voir s'ils tiennent, s'ils sont susceptibles d'être marchés plus loin.

► Juste avant il est dit une chose qui m'interroge : « Où sont-ils ? ». Le "où" indique peut-être qu'ils ne sont pas dans le même lieu, dans la même référence.

J-M M : Ils étaient bien nativement dans la référence à l'Écriture, mais effectivement ça peut être que cette lecture ne peut plus tenir en fonction de la question qui a été posée. Oui.

 ► Est-ce que ce que vous dites à propos de l'interprétation de Jésus a sens même sans le piège qui lui a été tendu ?

J-M M : Le Christ est celui qui accomplit l'Écriture : il accomplit c'est-à-dire qu'il y met fin d'une certaine manière. « Je ne suis pas venu pour abolir mais pour accomplir » (Mt 5) mais accomplir détruit, abolit la phase où la chose n'était pas accomplie.

   ●   « Va » (v. 11)

Jésus et la femme adultere, icôneL'autre chose c'est le « va » qui est un mot bien évangélique, et peut-être nous n'avons pas noté suffisamment qu'au début on a le verbe "amener" : « les scribes et les pharisiens amènent une femme surprise en flagrant délit » et à la fin Jésus lui dit « Va », c'est-à-dire qu'il lui ouvre un chemin de liberté, liberté en ce sens qu'elle est libérée de la loi comme servitude, de la loi comme chantage. Toute loi est chantage : « Tu feras ou alors… »

   ●   « À partir de maintenant, ne pèche plus »

Ensuite intervient cette phrase : « et à partir de maintenant, ne pèche plus ». C'est une phrase bien johannique, puisque Jésus dit au paralytique : « Ne pèche plus de peur qu'il ne t'arrive des choses pires » (Jn 5, 14).

Cette parole nous l'entendons dans une tonalité de retour de la loi, et donc de retour du chantage, de retour de la menace. Nous sommes tentés de l'entendre de cette façon, c'est pourquoi elle nous fait problème puisque la sanction se laisse entendre dans la phrase parallèle à propos du paralytique. Nous sommes fondés à dresser l'oreille, à nous demander s'il y a bien une dissolution de la Loi comme loi qui reconduit tout d'un coup à une autre loi. Il faut dire que ce n'est pas possible et nous poser la question : quelle est la différence entre la parole de loi et la parole christique ?

  • La parole de loi est une parole qui dit « tu dois » ;
  • la parole christique est une parole qui donne de vouloir, et même qui donne de faire[19].

C'est pourquoi, sous cet aspect, la femme qui est ici ne peut plus pécher, nous le savons par la qualité de la parole : c'est une parole qui donne. Or nous ne savons pas faire la différence couramment entre une parole qui dit "tu dois" et une parole qui donne. C'est pourquoi il est mortel que nous entendions toujours la parole de l'Écriture comme une parole qui dit le devoir – ceci est finement examiné par saint Paul –, car cela nous laisse dans l'espace de la menace donc de la peur. Or telle n'est pas la qualité d'espace de la parole, ceci est dit explicitement chez saint Jean : « Il n'y a pas de crainte dans l'agapê ; mais l’agapê accomplie jette dehors la crainte, car la crainte implique un châtiment – autrement dit elle est déjà elle-même un châtiment – et celui qui craint n'est pas pleinement accompli dans l'agapê.» (1 Jn 4, 18) [20]. Or ceci est une parole d'agapê accomplie, donc je suis fondé à penser qu'elle exclut la peur, donc la menace.

Évidemment, jamais nous n'entendons sans doute la parole dans sa véritable tonalité. C'est pourquoi il y a quelque chose de la peur qui persiste de façon réluctante en nous. Mais ce n'est pas en confondant la parole christique avec une parole de loi, en réintroduisant une nouvelle loi plus ajustée ou plus intériorisée, ce n'est pas par ce genre de travaux et d'efforts que nous nous nous approchons de la Parole qui reste évidemment loin de nous alors qu'elle est proche, comme le dit saint Paul dans le mot que nous avons entendu à la messe : « La parole est près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, elle est la parole que nous confessons » (Rm 10, 5).

Il faut que nous nous habituions à entendre une parole hors du champ de la menace, hors du champ de ce qui induit la peur. Ce n'est pas apparemment le chemin qui a été privilégié dans la prédication chrétienne où la peur a été considérée comme ayant une sorte de vertu salvifique. Et d'autre part, la parole de loi tend à revenir à la mesure aussi où on prêche le droit et le devoir. Je l'ai déjà dit, quand on a prêché les droits et les devoirs, qu'il s'agisse des devoirs conjugaux ou les droits de l'homme, on n'a pas encore commencé à ouvrir la bouche de l'Évangile. Néanmoins il ne faut pas être trop négatif par rapport à tout cet ensemble parce que, d'une part cela rentre dans le champ du possible en ce qu'il y a des stratégies de moindre mal, et que d'autre part l'Église a dû suppléer à ce que la culture ne faisait pas : l'Église a eu sous ce rapport des tâches d'agapê, de soin, a participé à la construction de la culture, c'était peut-être une tâche nécessaire, mais ce n'était pas sa tâche essentielle. Je ne peux pas en juger, voyez-vous, mais ce que je sais c'est qu'il faut mettre en évidence que ce n'est pas l'essence de la parole christique que d'être une éthique.

   ●   L'idolâtrie : adultère par rapport à Dieu.

► Comment alors est-ce qu'on peut entendre le « Ne pèche plus » ?

J-M M : Le péché en question ici, le péché essentiel, n'est pas cette adultère en tant que sectorielle. Ce n'est pas cela qui est en débat. La question n'est pas de savoir si demain cette femme va reprendre sa place sur le trottoir si elle est prostituée ! La question n'est pas là.

La parole de Jésus la sort de l'espace dans lequel Dieu est adverse, ou, pour dire cela dans un autre langage, la parole de Jésus ne la laisse pas dans l'espace de l'idolâtrie. En effet c'est sans doute une des significations premières de l'adultère en question ici : il s'agit de l'adultère par rapport à Dieu. Ceci est profondément ancré dans la situation du peuple, lorsqu'il avait tendance à aller constamment vers les Baal et non pas vers son seul Seigneur, à ne pas garder l'alliance.

Le péché en question est donc le péché de n'être pas dans la fidélité de l'écoute. Quand il est dit aux accusateurs : « le premier qui est sans péché lui jette le premier une pierre », ça ne veut pas dire "celui qui n'a pas été adultère ou prostitué". Le péché est pris ici dans sa dimension grande[21].

► Est-ce qu'ils entendent vraiment le sens de la question ? est-ce qu'ils partent parce qu'ils n'ont pas écouté ou pour une autre raison ?

J-M M : De toute façon ils se sentent accusés. Ils entendent que la parole les récuse et ils savent que d'une certaine façon c'est fondé, mais néanmoins ils ne reçoivent pas cela dans un contexte d'aveu qui ouvre au pardon. Je reviens sur ce que j'ai déjà dit. Il y a trois façons de recevoir une accusation qui semble fondée[22] :

  • le déni : « Non, Monsieur »[23];
  • l'acquiescement mortifiant, ce qui est le cas ici, c'est ce que j'appelle souvent le "dépit" : il ne peut être que générateur de ressentiment[24];
  • l'acquiescement libérant, comme cela a été le cas pour la Samaritaine. Elle n'est pas dans le dépit puisqu'elle dit de façon toute joyeuse : « Venez voir, il y a quelqu'un qui m'a dit ce que j'ai fait », elle l'a entendu dans la tonalité du pardon.

Je vais citer une autre phrase qui se trouve dans la guérison de l'aveugle-né : « Je suis venu pour ce jugement que les aveugles voient et que les voyants deviennent aveugles » (Jn 9). Voilà une phrase remarquable qu'il faut entendre : les aveugles, ceux qui se reconnaissent aveugles, à ceux-là il peut être donné de voir parce qu'ils ne sont pas crispés sur leur prétention à voir, ils sont ouverts à recevoir ; tandis que les voyants, c'est-à-dire les soi-disant voyants, ceux qui ont la certitude d'avoir la vérité et donc de voir, pour eux il est avéré qu'ils sont véritablement aveugles, ils ne sont pas changeables. Et dans ce texte, ce qui est en question, c'est justement la non réception d'une parole par déni : « Non, je ne suis pas aveugle, non moi je sais ».

► C'est comme ça que j'entends « Va, ne pèche plus » : elle était dans la zone où elle était adultère (ou aveugle), où elle ne connaissait pas le péché finalement, et il l'a fait entrer dans la zone du péché donc du sauvable. Est-ce possible ?

J-M M : Effectivement. Peut-être qu'elle le savait sans l'avouer, sans le reconnaître. En elle ce n'était pas nécessairement de l'ordre du déni. On lit dans certains textes culturels que la prostituée s'essuie la bouche et dit « Je n'ai pas péché », ce qui est magnifique ! Ici ce qui est intéressant c'est que, dans la parole christique, il y a l'ouverture à la capacité de reconnaître son péché et par là, pour la femme, d'être ouverte radicalement au pardon.

► Et pour les scribes et les pharisiens ?

J-M M : Ce qui est premier en eux c'est ce pourquoi ils sont venus, c'est-à-dire le refus. Ce refus les empêche d'entendre de façon acquiesçante. À chaque fois qu'on vient prendre Jésus, il s'échappe – par exemple dans le chapitre où il dit que son heure n'est pas encore venue, il n'est pas pris –, jusqu'au moment où il se donne à prendre. De même ici, ils viennent non pas pour écouter une parole, mais pour prendre au piège, il ne faut pas oublier ce contexte. Donc après tout, ils entendent ce qu'ils attendaient d'entendre, c'est-à-dire qu'ils sont récusés par Jésus. Mais d'être récusés par Jésus ne fait pas qu'ils se sentent nécessairement adultères, parce que par exemple la parole de Moïse est plus forte que la parole de Jésus, et donc ils continuent à s'accrocher à une parole écrite pour s'auto-justifier. Sans doute ils s'auto-justifient. Il ne faut pas faire de psychologie mais on peut conjecturer dans leur départ :

  • ou bien qu'ils sont dans le dépit d'avoir été déjoués par une réponse qui ne leur permet pas de laisser Jésus dans le piège, ils ont perdu la partie, ils s'en vont ;
  • ou bien qu'ils ont entendu qu'il y avait une condamnation de la part de Jésus, mais devant cette condamnation ils peuvent présenter un déni puisqu'ici rien ne leur prouve que la parole de Jésus est plus forte que la parole de Dieu,
  • ou bien qu'ils se sentent effectivement quelques peu dénoncés mais pas de manière à ce que cela suscite en eux l'espace du pardon, l'espace de l'acquiescement positif.

Ce qui est important, c'est de situer ce texte dans l'ensemble des textes mettant en scène une volonté de prise de Jésus qui est dénouée par une sagesse astucieuse. Il ne faut jamais oublier cela comme structure du texte. Faire la psychologie des personnages c'est un peu hors champ. Et j'ai énuméré simplement le champ des possibles devant la parole de pardon, ils sont tous attestés à un endroit ou à un autre de l'Écriture : 1° le déni ; 2° la reconnaissance dépitante ; 3° l'aveu qui ouvre le pardon, la reconnaissance heureuse. Entendre de façon heureuse une parole qui est apparemment une parole d'accusation, c'est cela essentiellement le pardon.

Il faudrait faire un tableau des attitudes qui sont attestées et contribuent à caractériser la nature de la parole christique. En effet la parole est toujours présentée comme une parole qui révèle des possibilités du cœur, qui parle au cœur. C'est pour cela que Jésus peut ne pas répondre à quelqu'un qui atteste un cœur fermé, et c'est ce qu'il fait habituellement : ou il ne répond pas, ou au contraire il dit la chose de façon encore plus inaudible. Par exemple au chapitre 6 du Pain de vie, ce qui fait difficulté c'est « Le pain que je donnerai c'est ma chair pour la vie du monde ». C'est là qu'interviennent des récriminations, d'abord les récriminations des Judéens, puis les difficultés des disciples qui se posent des questions mais sous une autre modalité. Dans le deuxième cas il répond, mais dans le premier cas il ne répond pas : il réitère quatre fois de suite ce qu'il vient de dire en aggravant à chaque fois, d'abord en remplaçant "manger" par "mastiquer", ensuite en ajoutant le sang à boire à la chair à manger, etc.. C'est-à-dire qu'il y a une accumulation qui, au fond, rend compte de l'incrédulité grandissante de l'auditeur, révèle cette incrédulité. Autrement dit, plus une parole est entendue par une part de nous-mêmes et plus cela suscite un rejet en nous-mêmes. Il faut être très attentif à cela.

► Est-ce qu'on peut dire que lorsqu'on entend ce texte, on est tous les personnages à la fois : à la fois les scribes et la femme qui est libérée ?

J-M M : Tout à fait. Voilà un bon principe général pour la lecture de tout épisode de l'Évangile : nous ne sommes pas un personnage étranger à l'épisode, mais nous ne sommes jamais non plus un des personnages. L'épisode donne le cheminement qui nous permet de déchiffrer des aspects de nous-même en fonction des déplacements, des qualités d'espace, des paroles, des touchers, des dires, de ce qui se passe, de ce qui bouge dans le texte. C'est le déchiffrement d'un mouvement de notre être, de notre être-au-monde. Notamment le récit de la Passion[25] est configuré pour que nous sachions discerner ce qu'il y a de Judas, de Pierre, de Pilate, éventuellement de christique, en nous. Cela rejoint un peu ce par quoi nous avions commencé, à savoir que lire n'est pas acquérir un certain nombre de propositions repérables qui soient un lieu judiciaire de notre savoir, mais lire c'est essentiellement se mettre dans un mouvement de passage, un mouvement pascal, un mouvement où quelque chose se passe. Lire l'Évangile nous déchiffre.

► Est-ce qu'on peut dire que ça nous juge ?

J-M M : Ça nous juge, mais en fait ça nous discerne, et si c'est entendu de bonnes manières ça nous donne de vivre : « Cette parole et écrite pour que vous l'entendiez et que l'entendant, vous viviez. » (D'après Jn 20, 31). Ça ne veut pas dire : que vous l'entendiez pour en vivre, mais que vous viviez du fait de l'entendre, car c'est entendre cette parole dans sa vérité qui me donne de vivre de la vie nouvelle. C'est une parole qui est à garder : « si vous demeurez dans ma parole… » Lire ce n'est pas s'informer, ce n'est pas recueillir ou construire une doctrine, Lire c'est habiter. Le mot demeurer a le double sens d'habiter et de persister. Il s'agit donc d'habiter la parole, étant entendu que, quand ce n'est pas une parole native, notre façon de demeurer c'est d'y entrer et d'en sortir, et de constamment y revenir. « Si vous demeurez dans ma parole, vous serez véritablement mes disciples, vous connaitrez la vérité, et la vérité vous libèrera » (Jn 8, 31-32).

► Vous disiez qu'il y a la progression de l'incrédulité au chapitre 6, c'est chez autrui mais c'est aussi à l'intérieur de nous-mêmes ?

J-M M : Ça peut être en autrui, mais c'est premièrement en nous-même.

► Ça ne nous laisse pas en paix !

J-M M : Ce n'est pas fait pour ! D'une certaine manière ça apporte de la paix quand on sait que la paix n'est pas l'inquiétude béate, que la paix est quelque chose qui n'est jamais accompli, que la parole nous donne toujours de pouvoir accomplir et d'accomplir. Autrement dit c'est le dépassement du meurtre. Nous sommes déchirés et c'est une chose qui n'est pas guérie, simplement cette déchirure entre ce qui entend et ce qui résiste, c'est la condition même d'une progression.

► J'ai entendu justement qu'il y avait une progression dans le conflit qui devenait de plus en plus important, c'est-à-dire que plus j'entends et plus je vais avoir de difficultés...

J-M M : C'est bien possible. Autrement dit, il est très important de bien voir que ce qui ainsi persiste, c'est précisément le principe de surdité ou d'exclusion. Alors qu'il y a un moment – peut-être eschatologique, peut-être donné provisoirement à certains moments de la vie –, où l'exclusion s'exclut, ou bien est exclue. L'exclusion croissante peut être précisément d'autant plus croissante qu'elle est dehors, qu'elle n'est plus intime. Ça c'est possible.

Il faut voir une chose à laquelle nous ne faisons pas attention, c'est que, dans ces textes, il y a aussi un autre mode d'opposition ou d'extériorité agressive qui s'exprime, c'est le mode de la persécution, et pas simplement la persécution de Jésus. Pour lui on assiste à la croissance de l'opposition jusqu'à l'achèvement, puisque ça va de la critique pinailleuse des rabbins jusqu'à la mise à mort. Mais il est fait allusion aussi à la situation des premiers chrétiens par rapport à certains milieux juifs contemporains, c'est une situation de persécution qui joue un rôle positif. Alors il ne s'agit pas de jouer aux va-t-en-guerre, mais il y a des sérénités qui sont mortelles pour l'Église, et il y a des situations de crises qui sont des conditions de vie – Tertullien le dit déjà –, et ça ne veut pas dire que nous serions fondés à souhaiter la persécution !

Je suis sensible à la question que vous posez parce que ça a l'air d'introduire un mouvement indéfini. Il ne faut peut-être pas prendre l'expression que j'ai dite ici dans un sens de croissance géométrique !

► Il y a toujours deux espaces en chacun : l'espace de l'exclusion et l'espace de l'accueil. Dans le texte est-ce que le Temple n'est pas le lieu intermédiaire où se situe la traversée entre les deux régions ?

J-M M : Il y a quelque chose comme cela mais qui a la signification profonde de ce que veut dire le Temple puisque le Temple, c'est Jésus[26] : Jésus est le lieu critique, il est le lieu du débat et du passage.



[1] S'étant assis (kathisas), il enseignait : geste du maître assis en chaire pour enseigner.

[2] Dans une série de 13 manuscrits, la série f13 plus le ms 1346, on trouve le récit à la jointure de Lc 21- Lc 22.

[3] « Et si quelqu'un entend mes paroles et ne les garde pas, moi, je ne le juge pas, car je ne suis pas venu juger le monde mais sauver le monde(c'est-à-dire sauver les siens qui sont dans le monde). Qui me rejette et ne reçoit pas mes paroles (rhêmata) a son juge : le logos (le dit) que j'ai parlé (élalêsa) – le dit se déploie dans des paroles– commence à le juger au dernier jour. » (Jn 12, 47-48)

[4] Passage non transcrit de la 2ème séance qui a concerné le tableau de N. Poussin et la question du jugement.

[6] Saint Augustin en parle comme une des interprétations possibles à propos de la femme adultère : « Le Seigneur, dans la réponse qu'il leur fait, restera fidèle à la justice, sans s'écarter de sa douceur habituelle : « Mais Jésus, se baissant, écrivait du doigt sur la terre. » Il signifiait ainsi que le nom de ces hommes ne serait pas écrit dans le ciel, où ses disciples devaient se réjouir de voir leurs noms écrits ; ou bien, il voulait montrer que c'est en s'humiliant (comme l'indiquait l'action de se baisser), qu'il opérait des miracles sur la terre ; ou bien enfin, il voulait enseigner que le temps était venu d'écrire la loi, non plus sur une pierre stérile, mais sur une terre qui pourrait produire des fruits.» (Dans La chaine d'or de Saint Thomas d'Aquin).

[7] Dans l'AT : en Ex 32, 32 on a l'intercession de Moïse après l'épisode du veau d'or : « Moïse se retourna vers le Seigneur et dit : “Je t'en prie, Seigneur ; ce peuple a commis un grand péché et ils se sont fait des dieux d'or. Et maintenant, si tu ôtes leur péché, ôte-le sinon efface-moi de ton livre que tu as écrit » (Traduction  de la Bible d'Alexandrie) ; en Ps 68, 29 et Is 4, 3 on a l'expression "livre des vivants" ;  en Dn 12, 1, « En ce temps se lèvera Michel…. Ce sera un temps d'angoisse … En ce temps-là, ton peuple échappera : tous ceux qui se trouveront inscrits dans le Livre » ; mais en Jr 17, 13 : «Ceux qui se détournent de moi seront inscrits sur la terre, car ils ont abandonné la source d’eau vive qu’est le Seigneur.». Dans le NT, en Luc 10, 20 : « Réjouissez-vous car vos noms sont inscrits dans les cieux. », et en Ap 3, 5 et 13, 8 il est question du "livre de vie de l'Agneau égorgé". Cela se trouve aussi dans le livre d'Hénoch et le livre des Jubilés, et dans des textes découverts à Qumran. Les tablettes célestes apparaissent dans des documents babyloniens du IIe - IIIe s avant JC sous la forme de "tablettes de la destinée", elles avaient un rôle dans le rituel du Nouvel An.

[8] D'après le livre de l'Exode seules les premières tables données à Moïse étaient écrites du doigt de Dieu : « Ayant achevé de parler avec Moïse sur le mont Sinaï, il lui donna les deux tablettes du témoignage, tables écrites du doigt de Dieu » (Ex 31, 18), puis « 1Le Seigneur dit à Moïse : « Taille-toi deux tables de pierre, comme les premières ; j’écrirai sur ces tables les paroles qui étaient sur les premières tables que tu as brisées » (…) 27Le Seigneur dit à Moïse : « Inscris ces paroles car c’est sur la base de ces paroles que je conclus avec toi une alliance, ainsi qu’avec Israël. » 28Il fut donc là avec le Seigneur, quarante jours et quarante nuits. Il ne mangea pas de pain, il ne but pas d’eau. Et il écrivit sur les tables les paroles de l’alliance, les dix paroles. » (Ex 34)

[9] Voir note précédente

[10] À côté de la Loi écrite, les pharisiens postulaient l'existence d'une Loi orale, en en faisait remonter l'origine à Moïse, qui l'aurait reçue pendant ses différentes retraites sur le mont Sinaï. Elle aurait consisté en interprétations détaillées des préceptes du Pentateuque, pour en fixer les modalités d'application. Cette 2ème Loi aurait été transmise de bouche à bouche.

[11] Ceci sera repris au III.

[12] Les Baal étaient des dieux adorés par les habitants du pays de Canaan ... Baal était souvent associé à Achéra, une déesse de la fécondité. On trouve cette critique du peuple d'Israël en particulier dans Osée 2, 4-25 où l'enjeu est de savoir qui donne la fertilité en Israël, et où YHWH est montré comme le véritable époux d'Israël : « Je la châtierai pour les jours où elle encensait les Baals, où elle se paraît de ses anneaux et de ses colliers, allait après ses amants…» (v. 13). En Ezéchiel 16 toute l’histoire de Jérusalem est racontée, Israël étant comparée à une femme adultère par rapport à Dieu: « 38Je te jugerai comme on juge les femmes adultères et celles qui versent le sang, et je ferai de toi une victime ensanglantée par la fureur et la jalousie. 39Je te livrerai entre leurs mains. Ils démoliront tes centres de prostitution et abattront tes estrades. Ils te dépouilleront de tes habits, prendront les bijoux qui composaient ta parure et te laisseront nue, entièrement nue. 40Ils exciteront la foule contre toi, ils te lapideront et te transperceront à coups d’épée. »

[14] Facticité : caractère de ce qui est factice, de ce qui est élaboré par l'esprit, produit par la civilisation, la vie sociale (Dictionnaire Larousse). « Nous ne sommes pas un champ dans lequel rien ne serait d'avance écrit, une page blanche, nous sommes toujours "en prise avec", et même nous ne prenons connaissance de ce que veut dire "je" que dans cet être aux prises. C'est ce que les phénoménologues appellent facticité.  L'homme est toujours déjà dans une situation dans laquelle il est partie prenante et dans laquelle il est affecté, soit dans le sentiment effectif d'être, soit dans le fait d'être atteint par. La facticité est à déconstruire, et par là se révèle un sens nouveau de l'être-au-monde qui permet de relire même cette facticité. ». (J-M Martin).

[17] La Loi parle de l'adultère en Dt 22, 22-27 et Lv 20,10. Dans le Nouveau Testament on peut remarquer que Jésus accusé de blasphème, fut menacé de lapidation mais sera condamné à mourir par les Romains, donc en  croix. Etienne sera le premier martyr chrétien à subir la peine traditionnelle par lapidation.

[18] Voir la fin du I.

[19] « Dieu est celui qui met en œuvre en vous et le vouloir et le faire » (Ph 2, 13). Ceci est expliqué longuement, en Rm 7, 7-25. La distinction du "je" qui veut et du "je" qui fait. Les différents sens du mot loi chez Paul..

[20] Le péché se pense essentiellement comme le meurtre et c'est ainsi qu'il a rapport immédiat au sang. Or la mort est pensée à partir du fratricide chez Jean (cf  La fraternité revisitée. Relectures du rapport Caïn-Abel (Gn 4) en 1 Jn 3 et Jn 13). Le libre espace de parole, le libre espace d'être devant qui constitue l'agapê fraternelle constitue en même temps l'attitude filiale. D'être pardonné et d'être fils, c'est le même. D'être fils c'est à nouveau pouvoir parler au Père, pouvoir dire "Père" ; C'est à nouveau être à l'aise, c'est-à-dire fils, c'est-à-dire enfant.

[21] Chez Jean le péché n'est jamais une transgression ou un sentiment de culpabilité. Le mot de péché, chez nous, est traité dans ces deux registres, celui de la transgression de la loi  ou celui du sentiment de culpabilité. Encore une fois, nous entendons à partir de nos ressources qui sont le droit, d'une part, et la psychologie, d'autre part. Ce sont les lieux les plus usuels de notre écoute. Or le mot de péché ne parle pas dans ces régions-là. Il ne désigne même pas premièrement une action humaine. Le péché désigne le Satan, c'est son nom propre. Il y a des participations à ce péché qui peuvent être appelées parfois transgressions, mais c'est pensé à partir d'autre chose que de la transgression.

[22]«  L'aveu christique est un aveu heureux. Le bon aveu n'est pas dans le déni ni dans le dépit, mais dans la lumière du pardon. Autrement dit, convaincre quelqu'un d'être coupable autrement que dans la lumière du pardon ne fait que redoubler sa culpabilité en ajoutant la nôtre. Donc la prédication moraliste est à l'inverse du sens authentique de péché et de pardon dans l'Évangile. » (J-M Martin)

[23] « Le déni, c'est prétendre qu'il n'y a pas lieu à pardon. (…) Tant que le déni est là, il est irrémissible, cependant je peux prier pour que le déni s'en aille, que le déni soit défait. Donc sous ce rapport-là, même dans le cas du déni, ce n'est pas ce pour quoi je ne peux pas prier. Le déni effectivement, de par sa nature même, interdit toute rémission : c'est que je n'en veux pas, je ne peux pas reconnaître que j'en ai besoin, donc je suis plein, je ne peux pas être empli d'autre chose, je ne peux pas recevoir. » (J-M Martin, session Connaître et aimer, 1JEAN ch X, 5°)

[24]Après avoir délivré la femme de la violence des accusateurs, Jésus devient lui-même l’objet de cette violence car les pharisiens exaspérés « ramassèrent alors des pierres pour les lui jeter » (Jn 8, 59).