Après la sortie de Judas qui suit le lavement des pieds, cinq versets disent des choses essentielles mais pas faciles à entendre. CommeJean-Marie Martin n'a jamais ces cinq versets à la suite mais qu'il a fait allusion à chacun, ce message est composé d'extraits de différentes interventions dont certaines sont déjà transcrites sur le blog La Christité qui lui est dédié. À noter que, plutôt que traduire agapê par amour ou charité, J-M Martin préfère le garder sans le traduire.

 

 

Jean 13, 31-35

Glorification mutuelle du Père et du Fils

 et amour mutuel des hommes

 

Le départ de Judas dans la nuit, James Tissot

« 31Dès que Judas fut sorti, Jésus dit: “Maintenant, le Fils de l'homme a été glorifié, et Dieu a été glorifié par lui; 32Dieu le glorifiera en lui-même, et c'est bientôt qu'il le glorifiera. 33Mes petits enfants, je ne suis plus avec vous que pour peu de temps. Vous me chercherez et comme j'ai dit aux Juifs: "Là où je vais, vous ne pouvez venir", à vous aussi je le dis. 34Je vous donne un commandement nouveau: aimez-vous les uns les autres. Comme je vous ai aimés, aimez-vous les uns les autres. 35A ceci tous vous reconnaîtront pour mes disciples: à l'amour que vous aurez les uns pour les autres” ». (TOB) 

 

1) La sortie de Judas moment de mort et de résurrection pour Jésus.

« 31Quand donc il (Judas) sortit, Jésus dit : “Maintenant a été glorifié le Fils de l'homme et Dieu est glorifié en lui 32et si Dieu est glorifié en lui, aussi Dieu le glorifiera en lui, et aussitôt il le glorifiera. »

●   Jésus sous le titre de Fils de l'Homme.

L'expression “fils de l'homme” apparaît ici dans un contexte de glorification mutuelle du Fils de l'homme et de Dieu Père. Il y a deux choses pour comprendre cette expression :

– l'expression "fils de l'homme" vient du prophète Daniel : « Je regardais dans les visions de la nuit, et voici que sur tes nuées vint comme un Fils d’homme (….) Et il lui fut donné domination, gloire et règne, et tous les peuples, nations et langues le servirent. Sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera jamais détruit. » (Dn 7, 13-14) ;

– "fils de" est une expression qui veut dire "manifestation de", comme le fils est la manifestation de la semence du père. Donc le Fils de l'homme est la manifestation de l'Homme, la manifestation de l'homme primordial qui est aussi la manifestation du Père.

L'expression le Fils de l'homme”dirait plutôt la divinité de Jésus que son humanité : c'est l'Homme qui descend du ciel. Et "Homme" est une des dénominations de Dieu lui-même, ce qui ne veut pas dire du tout que Dieu a la nature humaine. Il n'est pas un homme parmi les hommes, il est l'Homme. Parmi ses différents titres, Jésus est “Homme” de toute éternité, mais pas un homme. De même qu'il est Parole de toute éternité, il n'est pas une parole, un discours. Il est Logos et il est Homme.

●   La glorification comme lieu de la résurrection.

Le mot de gloire ne dit rien de glorieux dans notre sens, il désigne en fait la résurrection, et la désigne dans le langage des Écritures où la gloire c’est la présence, mais la présence identifiée[1]. En effet la résurrection est, essentiellement chez saint Jean, le lieu où s'identifie Jésus : « Père glorifie ton Fils, ce qui est que ton Fils te glorifie », c'est-à-dire : « Présentifie-moi (ou identifie-moi) comme Fils, ce qui est, simultanément, que je t'identifie comme Père » (d'après Jn 17, 1). C'est ce qui est dit ici : « si Dieu est glorifié en lui, aussi Dieu le glorifiera ».

« Maintenant le Fils de l'homme est glorifié, et Dieu est glorifié en lui ». On a là une des affirmations majeures de la résurrection comme manifestation, et comme présentification à la fois du Fils et du Père. Donc c'est un lieu fondamental.

●   Judas l'ami commensal de Jésus. Reprise de la figure de Caïn.[2]

Judas, malgré l'inutilité apparente de son geste, est une des figures majeures pour saint Jean parce que la mort chez l'évangéliste n'est pas simplement ce que nous appelons la mort biologique : elle a lieu chaque fois que Jésus est troublé. Il y a la mort de l'ami qu'est Lazare ; c'est un moment où il est dit que Jésus se trouble (« Jésus, […] frémit dans son esprit et se troubla (étaraxén) en lui-même » Jn 11, 33). Il y a aussi le moment où Jésus annonce la trahison de Judas : « Jésus se troubla (étaraxén) en esprit » (Jn 13, 21).

Et quand Judas sort dehors ; « il était nuit » (v. 30), donc il sort dans la ténèbre ; c'est un moment de mort pour le Christ. La mort est l'ultime rupture, et l'ultime rupture est rupture d'avec le plus proche. Pendant la Passion, Jésus a affaire à des Juifs, à Pilate, à Pierre qui le renie, et puis il a affaire au plus proche qui est ultimement son meurtrier. Ici c'est la rupture peut-être majeure, la rupture du commensal. On connaît la symbolique du repas, le nom de l'eschatologie réunifiante dans le Royaume, c'est d'une importance considérable. De ce fait Judas est traité assez rigoureusement dans nos Écritures et particulièrement par saint Jean.

Saint Jean, au fond, lit dans la figure de Judas à la fois l'ami, le commensal, et sans doute aussi fondamentalement le frère à la mesure où il y va dans cette affaire des figures d'Abel et Caïn telles qu'elles sont reprises dans la première lettre de Jean où il est dit que l'ultime du meurtre, c'est le fratricide[3]. La première mort est un meurtre et c'est un fratricide. La mort du Christ est ce qui retourne cette situation des enchainements de mort et de meurtre. La mort du Christ pour saint Jean crée, ouvre une nouveauté qui est de n'être plus dans ce perpétuel enchainement d'exclusion qui est en même temps auto-exclusion. Or c'est la reprise du rapport fraternel du plus proche qui dit cela.

 

 

Dernier repas, Bouveret, XIXe2) L'annonce du départ de Jésus vers le Père.

« 33Petits-enfants je suis encore un peu avec vous ; vous me chercherez et comme je l'ai dit aux Judéens que là où je vais, vous ne pouvez venir, je le dis aussi à vous maintenant.  »

●   Les différentes formes de cette annonce dans l'évangile de Jean.

Cette annonce n'est pas nouvelle. Comme Jésus le dit ici, elle a été faite aux Judéens, puis aux disciples :

– au chapitre 7 elle a d'abord été faite aux Judéens : « 33Jésus dit donc : encore un peu de temps (mikron kronon) je suis avec vous et je m'en vais vers celui qui m'a envoyé. 34Vous me chercherez et vous ne me trouverez pas. Et où je suis, vous ne pouvez venir. »

–  au chapitre 12 une annonce du départ a été faite aux disciples dans une forme un peu différente : « 35Jésus leur dit : “Encore un peu de temps (mikron kronon) la lumière est avec vous. Marchez tant que vous avez la lumière, de peur que la ténèbre ne vous surprenne ; et celui qui marche dans la ténèbre ne sait pas où il va. »

– dans notre chapitre 13 l'annonce est faite aux disciples : « 33Je suis encore un peu (mikron) avec vous ; vous me chercherez et… là où je vais, vous ne pouvez venir. »

– juste après, l'impossibilité de suivre est redite : « 36Simon Pierre lui dit : “Seigneur, où vas-tu ?” Jésus répondit : “Où je vais, tu ne peux maintenant me suivre, tu me suivras plus tard.” »

– au chapitre 16 l'annonce est faite une dernière fois : « 16Mikron (un peu) et vous ne me constatez plus, et mikron en retour et vous me verrez…. »et quand elle est répétée par les disciples  ils font un ajout : « Qu'est-ce qu'il nous dit : “Mikron et vous ne me constatez plus, et mikron en retour et vous me verrez”, et “je vais vers le Père” ?»

Dans les premiers textes nous avons« un peu de temps», et aux chapitres 13 et 16 c'est « un peu » tout court ; et c'est toujours lié à : « Je vais vers le Père. »

Cette phrase est donc reprise au long de l'évangile de Jean. Elle se trouve dans les Synoptiques sous une forme un peu différente, qui est l'annonce réitérée de ce qu'il faut que le Fils de l'Homme souffre, qu'il ressuscite…, annonce dite du point de vue du Fils de l'Homme, donc de Jésus. Chez saint Jean, c'est dit du point de vue de l'absence creusée par ce départ, c'est médité successivement et à chaque fois un peu plus profond. La plus haute méditation se trouve au chapitre 16[4].

●   L'annonce d'une nouvelle présence en Jn 16, 7.

La phrase majeure, c'est celle-ci : « Moi je vous dis la vérité : Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le paraclet ne viendra pas vers vous. »

« Il vous est bon que je m'en aille », autrement dit c'est une absence, mais une absence qui est la condition même d'une plus authentique présence. Je dis : qui est la condition même ; je pourrais dire mieux : une absence qui est l'autre face d'une présence. C'est ce point-là qui va se décider en Jn 16, 16. La venue véritable qui est l'autre face de l'absence, est mise ici au compte du Paraklêtos qui est ici l'Esprit[5]. Mais n'oublions pas que Père, Fils et Esprit ne sont jamais disjoints. L'Esprit sera le présentificateur de la dimension ressuscitée de Jésus, donc de la dimension authentique de Jésus. Le Père envoie le Fils, ils ne sont jamais disjoints. Le Fils envoie l'Esprit, ils ne sont jamais disjoints.

 

 

La Cène, Ethiopie3) L'annonce de l'amour mutuel.

« 34Je vous donne une disposition[6] (entolé) nouvelle, que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés en sorte que vous vous aimiez les uns les autres. 35 En cela tous connaîtront que vous êtes mes disciples, si vous avez de l'agapê les uns envers les autres. »

Dans un premier temps il faut bien voir que « Aimez-vous les uns les autres » ne signifie pas : « ne soyez pas méchants les uns avec les autres ». Ça signifie : « que votre méchanceté soit dépassée ». La perfection en régime christique, ce n'est pas de ne pas pécher, la perfection c'est de dépasser le péché ; de même que la vie n'est pas de "ne pas mourir", mais de "mourir pour la vie". Ça, c'est tout à fait essentiel.

●   L'annonce de l'amour mutuel est la même chose que l'annonce de la résurrection.

Nous avons dit bien souvent que, si le mot le plus central de l'Évangile est le mot résurrection, il est central comme un point aveugle à partir de quoi tout le reste prend place et sens. Or le mot agapê peut se substituer au mot résurrection. Nous l'avons souvent évoqué à partir de 1 Jn 3 : « Car c'est ceci, l'annonce que vous avez entendue dès l'arkhê – comme principe même – que vous ayez agapê les uns pour les autres ». Tout le monde sait que l'Évangile dit :« Aimez-vous les uns les autres », tout le monde sait que Jésus est mort et ressuscité. Seulement ces paroles ne sont comprises que dans la mesure où résurrection et agapê disent la même chose.

Puisque résurrection et agapê disent le même, ce qui est visé par le mot de résurrection est quelque chose qui est la transgression de la limite qui est la mort, et simultanément le dépassement de la limite qui est le meurtre. Le mot meurtre ici n'est pas l'indication, entre autres, d'un manquement à l'égard de l'agapê. Par exemple le mot haine est un autre mot chez Jean pour dire la même chose que le meurtre, cependant le mot de meurtre est très important parce qu'il ouvre à la symbolique du sang. Ceci est une autre question, celle de la différence entre le sang versé qui est la vie prise aux autres, et le sang  donné : « Ceci est mon sang versé pour…» La différence de la prise et de la donation joue radicalement.

C'est la même chose à propos du mode de mourir : mourir d'une mort subie ou d'une vie donnée. Encore une fois nous pouvons percevoir l'enjeu considérable de mourir en donnant sa vie, mais nous ne pouvons pas nous targuer d'y être. Il ne faudrait peut-être même pas viser de le faire, car ceci n'est pas de notre propre, ceci est précisément du "Je" christique. Et il ne le fait pas à notre place, comme un individu à la place d'un autre individu. Il accomplit cette christité unifiante dans le tréfonds de l'humanité, d'où l'importance du rapport entre l'un et les multiples.

●   L'amour mutuel est un événement et non comme commandement.

Ce mot, agapê, demande donc à être dévoilé, explicité. Nous l'avons souvent dit : l'agapê n'est pas un sentiment ou un commandement au sens strict ni une vertu. L'agapê est un événement : Dieu nous aime. L'agapê ne consiste pas en ce que nous aimerions Dieu, mais comme dit Jean « nous aimons de ce que lui le premier nous a aimés » (1 Jn 4, 19). Autrement dit, il n'y a pas d'un côté un récit anecdotique qui parlerait de la mort du Christ et un récit de type éthique qui parlerait de l'amour et des différents vices. C'est radicalement la même chose.

Cela ne nous étonne pas que ce soit un évènement depuis que nous avons bien mis en évidence que venir est un mot qui dit Dieu lui-même en lui-même ! Venir, advenir, avènement ou événement, tout cela se tient. Tout notre usage habituel des mots a besoin d'être remué.

« Je vous donne une disposition nouvelle, que vous vous aimiez les uns les autres. » L'agapê est donc une disposition (entolê) et il faut refuser de parler de commandement. En effet la parole de Dieu n'est pas une parole qui dit : « tu dois », c'est une parole qui donne que je fasse. Le don est l'essence de l'espace de l'Évangile, espace qui n'est ni un espace de prise violente, ni un espace de droit et de devoir[7]. Or le mot de commandement s'entend chez nous dans un espace de droit ou de devoir. Le mot "disposition" est à entendre comme la donation de notre avoir-à-être, comme ce qui détermine notre être. L'agapê est donc la détermination fondamentale de l'avoir-à-être de l'homme.

●   Quel rapport entre l'agapê des hommes et l'agapê du Christ ?

« Aimez-vous… comme je vous ai aimés »  ce n'est pas : « je l'ai fait, faites-le », ce qui serait rester dans le champ du commandement ou de la loi, alors que le dévoilement plénier en Christ est tout simplement le dévoilement multiple dans les multiples avec une certaine distance.



[1] En hébreu le mot kavod (gloire) comporte l'idée de poids. En grec le mot doxa (gloire) comporte l'idée de clarté. Derrière le mot doxa employé dans le Nouveau Testament il y a la thématique de la kavod, de la manifestation dans une nuée lumineuse, donc le thème de l'Esprit. Sur différents emplois du mot gloire voir Le mot "gloire" chez saint Jean et saint Paul.

[5] Jésus lui-même reçoit le titre de paraclet : « Quand quelqu'un pèche, nous avons un paraclet auprès du Père, Jésus Christ, le juste.» (1 Jn 2, 1)

[6] J-M Martin traduit le mot entolé par "disposition" et non par commandement même si, de fait le mot a ce sens en grec. Il s'en explique rapidement ici. Tout un message figure sur ce choix de traduction : La Bible contient-elle des commandements ? Et sinon comment entendre les mots correspondants ?.

[7] Cf par exemple ce qui en est dit dans Jn 10, 11-18 Le bon berger et les brebis. Le Je christique et les dispersés et dans l'interprétation des dernières demandes du Notre Père Le Notre Père en Mt 6, 9-13, lecture à la lumière de saint Jean et saint Paul.