En 2003-2004, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard-de-Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du Notre Père à la lumière de saint Jean, c'est-à-dire qu'il a recherché dans l'évangile de saint Jean des éclats ou des échos du Notre Père. À plusieurs reprises la grande prière de Jésus qui se trouve en Jn 17 a été évoquée, nous avons fait une synthèse  de choses qui ont été dites à cette occasion tout en ajoutant des extraits d'autres rencontres.

 

 

Chapitre XI

Le Notre Père à la lumière de Jn 17, 1-19

 

 

Nous avons projeté de voir comment l'expression « Tire-nous du mauvais » chez Matthieu (« délivre-nous du mal » dans la liturgie) se trouve chez Jean, dans un lieu qui nous permet de revoir quasiment l'ensemble du Notre Père. Il s'agit du chapitre 17, la grande prière du Christ. Cette lecture termine notre méditation sur les éclats du Notre Père en saint Jean dans la mesure où le chapitre 17 est le Notre Père johannique.

 

I – Éclats du Notre Père en Jn 17

 

 

Jn 17, Prière du Christa) Le verset 1 équivalent du début du Notre Père.

La prière commence par : « Levant les yeux vers le ciel, Jésus dit : “Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils ce qui est que le Fils te glorifie”».

– « Levant les yeux au ciel il dit : "Père" », c'est « Notre Père qui es aux cieux ».

–  Et nous avons vu[1] que « Glorifie ton Fils »,  c'est la même chose que « glorifie tom nom » (Jn 12, 28) et nous verrons que glorifié, c'est la même chose que "consacré". Nous retrouvons donc ici le « que ton nom soit sanctifié » du Notre Père que nous avons traduit par « que ton nom soit consacré ».

Dans ce verset 1 nous avons donc l'équivalent du début du Notre Père.

b) Le verbe donner, cœur de Jn 17 et source du Notre Père.

 Et puis culmine le verbe donner, qui se trouve 17 fois dans ce chapitre 17, à tel point qu'il est plus important que les sujets et les compléments parce que ça donne à tout crin : les sujets changent, les compléments directs et indirects changent –  qui donne et donne quoi, et à qui c'est donné – ça change, mais le verbe donner ressort.

«  2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité en sorte que à tous ceux que tu lui as donné il (le Fils) leur donne vie éternelle… 4… j'ai accompli l'œuvre que tu m'as donnée de faire6 J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu m'as donnés d'entre le monde. Ils étaient tiens, et tu me les as donnés... 7tous ceux que tu m'as donnés sont près de toi, 8Car les paroles que tu m'as données, je les leur ai données, 9Moi, je prie… pour ceux que tu m'as donnés, puisqu'ils sont tiens 10Tous ceux qui sont miens sont tiens et les tiens sont les miens … garde-les en ton nom que tu m'as donné … je les ai gardés en ton nom que tu m'as donné14je leur ai donné ta parole22Et la gloire que tu m'as donnée moi je leur ai donnée... 24Père ceux que tu m'as donnés je veux que, là où je suis, eux aussi soient avec moi, qu'ils voient ma gloire que tu m'as donnée. »

Il faudrait apprendre ça aussi, à lire un texte par une fonction, non pas simplement syntaxique, mais parataxique, c'est-à-dire que la force de la présence d'un mot à côté d'autres mots joue une fonction dans le poème – c'est très important – qui n'est pas liée à la signification syntaxique des rapports.

Donc la notion de don et de donner est tout à fait décisive dans ce chapitre, et c'est le mot qui culmine au cœur du Notre Père : « Donne-nous notre pain». Ce donne-nous, en tant qu'il s'agit du pain, a été médité par Jean au chapitre 6 dans le discours sur le pain de la vie, où ce qui est mis en évidence c'est que le pain, essentiellement, ça se donne. Si Jésus tentait Philippe en lui disant : "où achèterons-nous des pains," c'était pour révéler en lui sa question implicite et préparer la place pour une conversion qui lui permettra de comprendre que "le pain que je donnerai, c'est moi-même pour la vie du monde." "Que je donnerai…" : le verbe donner, à propos du pain, culmine au cœur du chapitre 6. Nous le retrouvons ici dans une fréquence insolite mais remarquable pour cette raison.

 

c) Les quatre occurrences du verbe garder en Jn 17.

 

●   « Garde-les du mauvais. » (v. 15) et "Délivre-nous du mal".

Et la raison pour laquelle nous avons suggéré une lecture des versets 9 à 19, c'est que nous y trouvons la dernière demande du Notre Père « Tire-nous du mauvais » (= « délivre-nous du mal »), sous la forme : « garde-les du mauvais » (v. 15). C'est donc un autre écho du Notre Père qui se trouve également dans notre chapitre 17. C'est un verbe qui revient lui aussi plusieurs fois : le Christ garde les hommes, les hommes gardent la parole.

« 6Ils étaient tiens, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole  11Garde-les dans ton nom que tu m'as donné… 12Quand j'étais avec eux, je les gardais dans ton nom que tu m'as donné…  15Garde-les du mauvais »

●   Le verbe garder en Jn 17.

Le verbe garder (têrein) signifie tenir en garde, avoir en garde. C'est un mot important parce qu'il s'emploie couramment dans l'expression "garder les commandements". Or nous traduisons aussitôt par "mettre en pratique", ce qui est la meilleure façon de n'être pas du tout à ce qui est en cause dans ce mot ! Ce verbe a un rapport étroit avec la sauve-garde, autrement dit avec le salut.

 

d) Les thèmes de la présence quadriforme.

●   En Jn 14, 15-16.

Le thème de la garde fait signe vers la présence du Ressuscité aux siens. Nous avons dans ce chapitre, au fond, la reprise des thèmes essentiels énoncés au début du chapitre 14 qui sont les noms de la présence quadriforme ou tétramorphe.

En effet les disciples sont dans la peur à cause de l'annonce du départ de Jésus. La réponse est : “je vais” (vers le Père), ce qui veut dire : “je viens et je suis présent dans ma dimension de résurrection”. Et où se manifeste cette présence de Résurrection ? « Si vous m'aimez, vous garderez mes commandements (ma parole), je prierai le Père et il vous enverra un autre paraclet (le pneuma).» (Jn 14, 15-16). Laissons tomber les sujets et les compléments, gardons les verbes mais sous forme de substantifs, et cela donne :

agapê, garde de la parole, prière, présence du pneuma.

Voilà les quatre noms qui disent la présence du Ressuscité dans sa communauté et dans l'humanité.

Pour arriver à l'énoncé des quatre thèmes il y a tout un travail à accomplir sur les versets 15-16, travail que nous avons fait, je ne reviens pas là-dessus[2].

Et nous avons vu que c'était un élément de structuration des chapitres 14 à 17, c'est-à-dire qu'un des thèmes est traité et développé mais les trois autres sont rappelés, puis un autre des quatre est traité et les trois autres sont seulement rappelés.

●   En Jean 17.

On retrouve quelque chose de semblable dans le chapitre 17 avec un thème principal (la prière), les trois autres étant présents :

– Il a la coloration particulière que donne la mise en évidence du thème de la prière puisque ce chapitre 17 est la grande prière du Fils adressée au Père. Elle accomplit le « Je prierai le Père » de Jn 14, 16. C'est une prière de demande, et le verbe erôtaô (prier, demander) lui-même y figure trois fois :

« 9Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde15Je ne prie pas que tu les enlèves du monde, mais pour que tu les gardes du mauvais… 20Je ne prie pas seulement pour eux, mais aussi pour ceux qui croient en moi à travers leur parole. »

– Par ailleurs, nous venons de voir l'importance du verbe garder. Or il se trouve quatre fois dans le chapitre,donc le thème de la garde y figure.

– Et enfin l'agapê est mentionnée, trois fois par le verbe aimer (agapan) et une dernière fois par le mot agapê lui-même :

« 23En sorte que le monde connaisse que toi tu m'as envoyé, et que tu les as aimés selon que tu m'as aimé.  24tu m'as aimé avant le lancement du monde… 26Je leur ai fait connaître ton nom et je le ferai connaître en sorte que l'agapê dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux. »

Le pneuma n'est pas nommé mais nous verrons[3] qu'il y est quand même.

e) Le thème du Nom.

Pour bien comprendre le chapitre 17, il faut donc savoir qu'il est dans le mouvement  du thème quadriforme dont je viens de parler, il faut se rappeler aussi qu'il a à voir avec le Notre Père et que, du même coup, certains autres termes, qui sont des termes très fondamentaux, sont réintroduits.

Que ton Nom soit consacréPar exemple le thème du Nom[4], lui, vient du Notre Père. Le Nom : c'est une chose extrêmement précieuse parce que c'est probablement ce qu'il y a de plus archaïque dans le discours chrétien et cela nous est tout à fait étranger. C'est plus archaïque que Logos, plus archaïque que Fils de Dieu. Tout le monde sait que le nom, ça doit s'entendre selon l'hébreu et non pas selon l'usage que nous faisons de ce mot. Chez nous le nom est une étiquette qui est ajouté alors que dans la Bible le nom dit l'essence.

Nous disons « dans le nom du Père et du Fils et du saint Esprit » et pas au nom de, parce que ce n'est pas l'idée de substitution qui est ici. J'ai déjà dit le parallèle qu'il y a entre le nom et le lieu puisque le Nom et le Lieu sont des noms de Dieu dans le judaïsme contemporain, alors que ces mots, chez nous, servent à dire la substitution : au nom de ou au lieu de, et demandent à être pensés avec beaucoup de soin.

« Dans ton nom que tu m'as donné.» (v. 11 et 12). Le Nom, c'est l'unité du Père, du Fils et de l'Esprit, mais c'est le Père qui donne le Nom au Fils. Le Père donne le Nom et donc le Fils peut être appelé le Nom. Quand Jésus dit : « Père, glorifie ton Fils », c'est la même chose que quand il dit, au chapitre 12 : « Père, glorifie ton Nom. » Jésus est le Nom. Le Nom est au fond l'unité, une de ces unités qui ne nous sont pas familières.

Ce que je vais dire est à prendre analogiquement, mais il faut bien entendre que le nom est l'unité de la famille. Le Père est celui «d'où toute patria (descendance) est nommée » (Ep 3, 15). Donc nous avons ici à faire à une unité qui est essentiellement et d'abord une unité de relation et non pas un sujet isolé. Une unité de relation. Vous apercevez cela ?  C'est décisif !

f) Le thème de la consécration (de la sanctification).

Dans le Notre Père le Nom a à voir avec la consécration : « Que ton nom soit consacré (sanctifié) », et le thème de la consécration se trouve également dans notre chapitre 17. Le mot sacré (ou consacré) est employé pour "tu", pour "je", et pour "ils" :

« 11Père sacré, garde-les...19 Et pour eux je me consacre moi-même en sorte qu'ils soient eux aussi consacrés dans la vérité. »

Bien entendu nous insistons sur le fait que nous ne pouvons pas penser ce qui est en question ici à partir de notre notion de sacré.

 

II – Lecture suivie de Jn 17, 1-19

 

« 1Après avoir ainsi parlé, Jésus leva les yeux au ciel et dit: «Père, l'heure est venue, glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie 2et que, selon le pouvoir sur toute chair que tu lui as donné, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés. 3Or la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ. 4Je t'ai glorifié sur la terre, j'ai achevé l'œuvre que tu m'as donné à faire. 5Et maintenant, Père, glorifie-moi auprès de toi de cette gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde fût.

6J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, tu me les as donnés et ils ont observé ta parole. 7Ils savent maintenant que tout ce que tu m'as donné vient de toi, 8que les paroles que je leur ai données sont celles que tu m'as données. Ils les ont reçues, ils ont véritablement connu que je suis sorti de toi, et ils ont cru que tu m'as envoyé.

9Je prie pour eux, je ne prie pas pour le monde, mais pour ceux que tu m'as donnés: ils sont à toi, 10et tout ce qui est à moi est à toi comme tout ce qui est à toi est à moi, et j'ai été glorifié en eux. 11Désormais je ne suis plus dans le monde; eux restent dans le monde, tandis que moi je vais à toi.

Père saint, garde-les en ton nom que tu m'as donné, pour qu'ils soient un comme nous sommes un. 12Lorsque j'étais avec eux, je les gardais en ton nom que tu m'as donné: je les ai protégés et aucun d'eux ne s'est perdu sinon le fils de perdition, en sorte que l'Écriture soit accomplie. 13Maintenant je vais à toi et je dis ces paroles dans le monde pour qu'ils aient en eux ma joie dans sa plénitude. 14Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme je ne suis pas du monde. 15Je ne te demande pas de les ôter du monde, mais de les garder du Mauvais. 16Ils ne sont pas du monde comme je ne suis pas du monde. 17Consacre-les par la vérité: ta parole est vérité. 18Comme tu m'as envoyé dans le monde je les envoie dans le monde. 19Et pour eux je me consacre moi-même, afin qu'ils soient eux aussi consacrés par la vérité. » (TOB)

Il est très difficile de lire ce chapitre parce qu'il y a un apparent désordre, il y a des mots qui ne sont pas familiers, il y a des mots qui reviennent. On ne voit pas très bien la marche. Elle peut être montrée mais, à première écoute, on ne la voit pas. Donc nous allons essayer, moins de nous attarder sur tel ou tel mot que d'en apercevoir la fréquence.

 

1) Jn 17, 1-8.

Nous avons déjà lu le début à bien des reprises[5].

a) Versets 1-5.

« 1Jésus, levant les yeux au ciel, dit : Père « Notre Père qui es aux cieux. » Il s'adresse au Père : c'est le jet du regard, de la parole, le jet de la prière vers le Père. Nous avons dit que c'est ce que Jésus dit et que c'est aussi ce qu'il fait : « Je vais vers le Père », et c'est aussi fondamentalement ce qu'il est puisque dès l'origine, il est le Logos tourné, la parole adressée au Père. Il est, il dit, il fait, il est le Notre Père substantiel.

L'heure est venue, – d'entrée nous avons le terme d'heure. Chez saint Jean l'heure désigne l'aller au Père qui est la même chose que venir aux siens. En d'autres termes ce qui est développé ici n'est pas que le Christ nous quitte ; quand le Christ va au Père, c'est précisément qu'il vient vers nous – glorifie ton Filsc'est la demande de résurrection puisque glorifier signifie ressusciter  – ce qui est que le Fils te glorifie La gloire en question, ici, c'est la théophanie, qui est la manifestation simultanée de Jésus et du Père. La gloire c'est la présence, et il est très important que la glorification du Fils soit pensée comme sa présence aux hommes : « Il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais le Paraklêtos (le Pneuma, ma présence de résurrection) ne viendra pas auprès de vous. »

Jn 17 prière du Christ, prière des hommes2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute l'humanité (exousian pasês sarkos) en sorte que, à tous ceux[6] que tu lui as donnés, il leur donne vie éternelle.Donc c'est la demande de résurrection pour lui mais aussi pour tous ceux que le Père lui a donnés : « Et il lui a remis dans les mains la totalité de l'humanité. » Il est l'accomplissement (exousia) de tout homme (pasês sarkos, de toute chair).

3Et c'est ceci la vie éternelle : qu'ils te connaissent toi, le seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus Christ.nous avons dit que l'insu est extrêmement important, mais la connaissance qui n'est pas un savoir est l'essence même de la vie. Vivre c'est connaître, connaître l'insu ignoré comme Père mais connu par le Fils.

4Moi je t'ai glorifié sur terre en accomplissant l'œuvre que tu m'as donné de faire non pas à faire mais : que tu m'as donné que je fasse.

5Et maintenant glorifie-moi, toi, Père, de la gloire (la doxa, la présence) que j'ai eue auprès de toi avant que le monde soit. – On a un apparent retour qui n'est pas un retour stérile, qui est un retour où se manifeste à la fois l'identité et la différence de la semence et du fruit.

Dans cette prière, il y a à la fois ce qui est fait et ce qui est à faire, ce qui est fait et ce qui est demandé. « Père, glorifie-moi » ici, et « J'ai été glorifié »  (v. 10). Ceci ne touche pas simplement les quelques mots que nous sommes en train de considérer. En effet la circularité de cette prière est présentée ici comme : « glorifie-moi de la gloire que j'ai eue auprès de toi avant que le monde fût », donc par l'annonce de cet apparent retour de la gloire que le Christ avait dans l'arkhê, mais il faut voir que le thème de la gloire qui se trouve en ce début de chapitre se trouve également à la fin. Nous avons souvent, chez Jean, cette structure d'une tête qui boucle : il y a d'abord ce qu'on pourrait appeler une descente, puis une remontée. Vous avez une structure de la sorte pour beaucoup de chapitres. J'ouvre des voies, je suggère des choses. Tout cela est à méditer.

 « Glorifie-moi de la gloire que j'ai eue auprès de toi avant que le monde fût » : la boucle est bouclée, qu'est-ce que ça change ? Il est très important pour répondre à cette question de bien voir que c'est la même gloire, mais en tant qu'elle rassemble en elle tous ceux que le Père lui a donnés, dont il est chargé. Autrement dit l'humanité, du point de vue eschatologique, est incluse dans la gloire éternelle, celle-ci étant déployée dans sa dimension de "pour l'humanité". Pour nous qui sommes orientés, et même orientés de façon irréversible, c'est la question de la distance entre l'arkhê (avant que le monde fût) et l'eskhaton (l'accomplissement) : cette distance se manifeste en ce que désormais nous sommes comptés dans cette gloire, et c'est pourquoi le texte insiste sur la charge du Christ : « selon que tu lui as donné la charge de l'accomplissement de toute l'humanité. »

●   Mouvement du texte.

Dans le texte nous avons donc quelque chose qui, d'un certain point de vue, s'arrête. Entre-temps des mots ont était prononcés sans recevoir leur nécessité ou leur explication. Ces mots sont très précieux parce qu'ils sont l'indice de quelque chose qui va être repris. On va recommencer un circuit qui sera fondamentalement le même, mais dans lequel une modulation peut être jouée, en ce sens que la tonalité qui est contenue dans le verbe donner va à la fois recevoir un éclairage, et porter la lumière de ce qui est déjà dit dans le verbe donner.

b) Versets 6-8.

Au verset 6 se fait une reprise explicative. En effet il y a un mot qui fait accrochage avec ce qui précède. Nous avons lu « je t'ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre » et au verset 6 nous commençons par « j'ai manifesté ton nom aux hommes ». Nous sommes dans une reprise de quelque chose qui était d'une certaine façon en attente : ce qui se disait dans la détermination de la "glorification" se dit maintenant dans le terme de la "manifestation".

Ce qui va dominer ici est donc ouvert par le verbe "manifester" qui, en soi, ne dit pas autre chose que le verbe "glorifier" en ce sens qu'il s'agit de faire venir en présence. Mais le mot de manifester et le vocabulaire qui suit a une connotation qui relève davantage du vocabulaire du "connaître" qui était déjà indiqué auparavant : « c'est ceci la vie éternelle qu'ils te connaissent » (v. 3). Nous aurons ici deux occurrences du verbe connaître.

« 6J'ai manifesté ton nom aux hommes que tu m'as donnés, [les tirant] hors du monde. – Nous savions déjà que les hommes étaient donnés, il est indiqué ici pour la première fois qu'ils sont donnés "du monde". Le mot de monde va avoir une grande importance répartitrice dans ce qui va suivre.

Ils étaient tiens et tu me les as donnés– voici qu'intervient un aspect que nous allons à nouveau rencontrer aux versets 9-10 : le tien, le mien.

Et ils ont gardé ta parole – le nom, ici sous la forme de logos (parole), ils l'ont gardé. Commence ici une série de verbes qui sont des verbes de réception, des verbes qui disent l'attitude des hommes : ici c'est « ils ont gardé » et juste après c'est « ils ont connu », tout cela c'est l'accomplissement de l'œuvre. Le mot de "garder", ici "garder ta parole", est sûrement un des mots majeurs de ce chapitre. Nous en avons déjà parlé. Nous le retrouverons aux versets 11 et 12.

7Maintenant ils ont connu que tout ce (panta hosa) que tu m'as donné est d'auprès de toi – on passe constamment du pan au panta, du singulier au pluriel, parfois c'est au masculin et parfois au neutre. Il y a tous les cas de figure sans différence de sens. Ici il s'agit donc de "tous ceux que tu m'as donnés"

La connaissance va maintenant s'orienter sur quelque chose qui était déjà dit dans ce texte à propos du rapport du Père et du Fils, cette fois c'est sous le mode de "sortir de" (je suis sorti de toi), sous le mode de "envoyer" (tu m'as envoyé) et sous le mode de "donner" (les paroles que tu m'as données). Le mot "donner" est ce qui recèlera la plus haute notation de ce qu'il en est de l'unité du Père et du Fils. C'est toujours un commentaire de "Glorifie-moi ce qui est que je te glorifie », cette entre-appartenance qui, par le biais du verbe donner, est constitutive du Père et du Fils.

8puisque les paroles que tu m'as données, je les leur ai données et eux les reçurent – le verbe recevoir est le verbe le plus fondamental pour dire l'aspect de réception. C'est le mot qui se trouve dans le Prologue de Jean : « à ceux qui l'ont reçu », c'est un mot qui est synonyme de croire – et ils connurent véritablement que je suis sorti de toi et ils crurent que tu m'as envoyé. »

On a donc plusieurs verbes de réception : garder, connaître, recevoir, croire qui disent la même chose. Je crois qu'il n'y a pas de  différence non plus au niveau de leurs compléments d'objet direct. Autrement dit ce discours déploie diverses modalités de la même chose.

 

2) Jn 17, 9-19.

a) Versets 9-10. Prière pour ceux que le Père lui a donnés.

« 9Je prie pour eux ». On a le verbe erôtaô (demander, prier), il s'agit d'une prière de demande. Eux, ici, c'est probablement les Douze, mais la signification des Douze est une signification d'universel comme cela va se déployer ensuite au verset 20 : « Ce n'est pas seulement pour eux que je demande, mais aussi pour tous ceux qui, par leur parole, croiront… ». Donc « Je demande pour eux » est à mettre en rapport avec « ce n'est pas seulement pour eux » à partir du verset 20.

Mais c'est d'abord mis en opposition avec autre chose : « je ne prie pas pour le monde ».  Le monde, ici, est à prendre au sens johannique rigoureux, c'est-à-dire, comme cela sera précisé dans le passage, pour ce qui est du monde. Car la différence va se faire clairement dans notre passage sur être dans le monde et être du monde : être du monde, c'est relever du principe ou du prince de ce monde, c'est-à-dire du prince de la mort et du meurtre.

Pourquoi « je ne demande pas pour le monde » ? La raison est simple. C'est que le meurtre n'est pas convertible. Le meurtrier peut être convertible, le meurtre, non. Il s'agit du principe même du meurtre. De même, je peux ressusciter quelqu'un qui est mort, je ne peux pas ressusciter la mort.

mais pour ceux que tu m'as donnés. »Nous avons ici une structure qui se trouve à plusieurs reprises dans ce passage : dire une chose, puis dire une autre chose (qui ici est le négatif de la première), et enfin redire d'une autre façon la première chose. « Je demande pour eux… pas pour le monde… mais pour ceux que tu m'as donnés. » C'est assez intéressant à considérer parce que ce n'est pas toujours de la structure de Jean mais c'est particulièrement insistant dans ce chapitre.

Ici intervient donc le mot donner qui ouvre le rapport de donation et donc de propre qui vient aussitôt après.

puisqu'ils sont tiens ». Les miens, les tiens, voilà un langage que nous allons retrouver abondamment dans tout ce chapitre, ce qui correspond aussi aux propres, à mes propres : « il est venu vers ses propres (ta idia) » (Jn 1, 11). Cette problématique est surtout présente dans le chapitre 10, le chapitre du berger : « 3il appelle ses propres brebis par leur nom … elles savent sa voix….12Le salarié, celui qui n'est pas berger, de qui les brebis ne sont pas les propres… »  Nous avons à faire à une sorte d'appartenance, de propriété, non pas au sens habituel, mais au sens de ce qui appartient en propre.

Le thème du propre est très important parce qu'il y va, au fond, de la compréhension des hommes, y compris des multiples : comment est leur propre et comment sont-ils un, et en quoi consiste cette unité, c'est toute la question.

Nous n'avons pas, même au point de vue culturel, dans notre arsenal réflexif  (notre outillage), de quoi correspondre déjà à ce qu'on peut percevoir dans ce qui structure l'écriture de cette page et du Nouveau Testament. Donc il y a ici un premier décalage qui serait très important à accomplir, sans compter que la chose qui est dite ici était sans doute aussi obscure pour les auditeurs même de l'époque. Autrement dit, la difficulté n'est pas seulement une difficulté de distance culturelle, mais aussi une difficulté propre à ce qui est en jeu ou en question dans cette affaire.

10Et tout le mien est tien, et le tien, mien (tout ce qui est à moi est à toi, et ce qui est à toi est à moi) – En grec c'est les miens (ou les tiens) au neutre pluriel, qui se traduit par un singulier neutre en français. À travers ces adjectifs ou pronoms possessifs, l'identité des miens et des tiens dit à la fois la différence et aussi la mêmeté du Père et du Fils. Mais il faut que nous mettions de côté ici les réponses que nous avons d'avance par la théologie classique sur la différence du Père et du Fils, différence de personnes et identité de nature. Il faut écarter cela qui est légitime en fonction de certaines questions posées par l'Occident mais qui n'a pas été écrit dans la structuration de ce que nous tentons de lire qui est beaucoup essentiel,  beaucoup plus profond.

…et je suis glorifié[7] en eux.»Ce terme de glorifié qui ouvrait le chapitre désigne ici de fait ce qu'on appelle par ailleurs la résurrection, c'est-à-dire le dévoilement de la dimension propre, de l'identité propre de Jésus qui se manifeste dans la résurrection. C'est la manifestation du Fils comme Fils et donc du Père comme Père, et c'est la manifestation du nom, car, s'il est écrit ici : « glorifie ton Fils », au chapitre 12, dans la même situation de prière par rapport à l'heure et à l'œuvre, Jésus dit : « glorifie ton nom. » C'est le même, le Fils et le nom. Le thème du nom est très important[8] et c'est pour nous une pierre de touche. Si nous avançons quelque peu dans l'intelligence de ce que signifie en monde sémitique le nom, nous aurons fait un grand pas pour pénétrer quelque peu dans ce discours, dans cette page.

On a le mot glorifier (doxazô): le mot de gloire désigne la présence de Dieu, la présence claire. Dans le mot doxa (gloire) il y a la signification d'apparaître dans une certaine clarté. Derrière tout cela, il y a toute la thématique de la kavod (gloire en hébreu), de la manifestation dans la nuée lumineuse, donc c'est le thème de l'Esprit. On le sait, mais il faut le redire toujours : nous sommes très loin de l'usage banal du mot de gloire tel qu'il est employé dans notre discours[9].

 « Je suis glorifié » est l'accomplissement de la demande initiale « Père glorifie ton fils », mais la phrase est assez étonnante : « Je suis glorifié en eux » c'est-à-dire « entre eux et au cœur d'eux », il y a toujours une hésitation chez les exégètes, mais il ne faut pas hésiter, c'est les deux et du même coup, et ça signifie « je suis ressuscité en eux » : la résurrection a lieu entre eux et en eux. C'est là le lieu de la résurrection. De même au chapitre 1 il est dit qu'« Il a habité en nous » (Jn 1, 14) c'est-à-dire en nous et au milieu de nous, les deux parce que le dedans et le dehors ne sont pas ce qu'on pense.

« Je suis glorifié en eux » :il s'agit du pneuma. Le corps de résurrection est même explicitement constitué par cette présence pneumatique, cette présence du corps spirituel qui est "la présence en eux".

b) Verset 11a. Le thème du monde.

« 11Et je ne suis plus dans le monde et eux sont dans le monde et moi, je viens vers toi. » Nous avons l'opposition entre Jésus et ceux-ci, si bien que ce qu'il en est de Jésus se dit de deux façons : "Je ne suis plus dans le monde" et "je vais vers toi", et c'est la même chose ; et cela s'oppose à la situation de ceux-ci : "eux sont dans le monde". Nous retrouvons la construction en trois termes signalée plus haut :

    A : Je ne suis plus dans le monde,

            B : "et eux sont dans le monde,

    A' : je vais vers toi.

C'est très important, ça prépare une distinction qui sera tout à fait décisive entre être dans le monde et être du monde. Ce qui est du monde n'est pas susceptible d'être sauf. L'humanité, à savoir "les miens qui sont dans le monde", c'est à elle que le salut est annoncé.

c) Verset 11b. Les thèmes du sacré, de la garde, du nom et de l'unité.

« Père sacré (Pater hagié)… – le mot sacré sonne ici mais il ne régit rien tout de suite. Il sonne déjà pour annoncer ce qui sera développé dans les versets 17-19 qui sont, eux, régis par le terme de "consécration" (qui a pour racine le sacré), mot qui se retrouve explicitement trois fois dans ces trois versets. Nous notons l'indication qui est faite : c'est une note brièvement entendue et qui ne régit pas pour l'instant le développement, mais qui laisse le développement à venir en attente. Le mot sacré estimportant pour nous parce qu'il y va de « que ton nom soit consacré » (« que ton nom soit sanctifié » comme nous disons). Que signifie la consécration du nom ? La même chose que la résurrection du Fils…

Le mot de sacré, ici, il faut le retenir, car le sacré néo-testamentaire se pense à partir de la résurrection, qui est le lieu du sacré. La consécration du nom, la glorification du Christ, tout celatient ensemble et ne concerne jamais Jésus seul mais très précisément Jésus en tant qu'il est à charge de la totalité de l'humanité.

   Les thèmes de la garde et du Nom.

Garde-les dans ton nom que tu m'as donné...Voilà le thème de la garde[10]. La garde était déjà indiquée au verset 6 : « ils ont gardé ta parole ». Ici ce ne sont plus les hommes qui gardent, le sujet et le complément changent et Jésus demande au Père de les garder, de les garder dans le nom, ici "dans ton nom". Comme le Fils est le nom du Père, ça peut être « Garde-les en moi », mais peu importe.

Le nom, ici – nous avons déjà approché cette question – le nom désigne l'unité de la patria, c'est-à-dire du père et de sa descendance, du père et de sa semence, de ceux qui portent le même nom. Le mot "nom" désigne ici une unité profonde, une unité qui ne correspond pas du tout à ce que nous appelons un nom qui est toujours rapporté de l'extérieur, ajouté à quelque chose qui existe déjà. Le nom c'est le plus intime de l'être et ce plus intime de l'être est un appel, aux deux sens du mot "appel" : un appel qui appelle quelqu'un de ce nom-là et qui, en même temps, le hèle, l'appelle, donc au double sens du verbe appeler : s'appeler Jean-Marie et appeler : « Jean-Marie »[11]. Mon nom propre désigne mon identité propre, et comme dans ma plus profonde identité je suis relationnel et que le nom me donne de pouvoir être appelé : mon nom propre est aussi le nom de "mon ouverture à".

« Garde-les dans ton nom que tu m'as donné (hô dedôkas moï). » Cette phrase n'est pas correcte en grec et n'est pas dans tous les manuscrits : hô dedôkas moï peut concerner « ceux que tu m'as donné » – « garde en ton nom ceux que tu m'as donnés » – ou bien « le nom que tu m'as donné ». Ici c'est « le nom que tu m'as donné » : le Père donne le nom, et c'est de là qu'il est Père. Il donne le nom, il ne le garde pas. Et la restitution du nom, c'est cette circulation que nous avons déjà évoquée et qui constitue le rapport de l'unité et des multiples. C'est une unité qui n'est pas inerte, mais ceci reste à voir.

 Nous avons passé de nombreuses séances sur le nom à propos de « Que ton nom soit sanctifié. » Bien sûr, cela n'a pas le sens que cela a chez nous. 

●   Le thème de l'unité.

Jn 17 la relation Père FilsEn sorte qu'ils soient un comme nous (selon nous). » Nous connaissons l'expression « pour être un », nous l'avons rencontrée à de multiples reprises. Par exemple : « en sorte que les enfants de Dieu dispersés (ta dieskorpisména, les déchirés) il les rassemble pour être un  » (Jn 11, 52), où ce qui est en question c'est le rapport des multiples et de l'un.

Qu'ils soient un          comme nous sommes un

Le rapport du Père et du Fils est un rapport de deux et il y a un rapport entre l'unité du Père et du Fils et l'unité des hommes. C'est la chose la plus étrange, la plus précieuse, la plus extraordinaire, la plus inouïe. C'est la chose à méditer. C'est une des équivalences du "comme au ciel aussi sur la terre" (notre "sur la terre comme au ciel"), qui appartient au Notre Père.

 « Pour qu'ils soient un comme le Père et moi nous sommes un » c'est bien à partir de la toute première unité, que se pense l'unité. Et très précisément, la plus haute unité est l'unité de ce qui est deux. Cette unité de ce qui est deux est une question qui occupe tout ce chapitre, tout l'évangile de Jean – son souci est de montrer que « le Père et moi, nous sommes un » tout au long. Quelle est la signification de cela ? C'est de faire en sorte que l'unité qui est d'abord pensée comme quelque chose de clos et de monos dans le mauvais sens du terme, soit ensuite pensée comme étant essentiellement l'agapê. Voilà la plus profonde unité et c'est elle qui porte les termes. Ce ne sont pas des termes qui existent et qui, ensuite se rabibochent. C'est l'unité qui porte le deux. Et toute la question, ensuite, sera d'apercevoir que, non seulement ceci concerne le rapport du Père et du Fils, mais encore le rapport de Dieu et de la totalité de l'humanité. « Qu'ils soient un comme (selon que) toi et moi nous sommes un. » Ceci est inouï. On arrive au thème johannique qui est le thème des nombreux, des multiples, autrement dit du Monogénês par opposition aux multiples, aux tekna, aux enfants de Dieu qui sont essentiellement les dispersés ou les réconciliés, le Monogénês étant le Fils unifiant la totalité de l'humanité.

On pourrait d'ailleurs se demander en quel sens dans notre culture l'humanité est une ? Là encore, nous avons à notre disposition simplement deux possibilités : un terme abstrait, l'humanité, qui dit l'essence abstraite, qui se trouve vérifié de façon commune chez tous, le concept d'humanité ; ou alors, l'addition des individus qui fait un total. Est-ce de cela qu'il s'agit ? Ni l'un, ni l'autre. Et comment est-ce que cette unité doit être entendue ?

d) Verset 12. La garde des hommes et la perte de la perdition.

«12Quand j'étais avec eux, je les ai gardés (étêroun) dans ton nom que tu m'as donné, et je les ai protégés (éphulaxa) on trouve ici les deux verbes qui signifient "garder" : le premier, têreïn est le plus important, c'est celui qu'on traduit souvent par "mettre en pratique" ou "observer" ce qui est totalement aberrant puisque garder la parole ne veut pas dire la mettre en pratique. Il n'y a pas de distinction entre pratique et autre chose. Garder la parole, c'est garder la parole, être en garde de la parole, c'est essentiellement cela.  Et le deuxième, phulasseïn (garder, préserver) concerne le berger : phulax (le gardien) a donné le mot prophylaxie.

De même que dans « je leur ai révélé ton nom », ici, "je" suivi du passé, fait allusion à ce qui a été vécu avec les disciples.

Et aucun d'entre eux n'a péri – nous trouvons ici un thème fréquent : « De tous ceux que tu m'as donnés dans la main, je n'en ai perdu aucun » (Jn 19, 9). Cela va avec le fait que le Christ a "l'exousia de toute chair", c'est-à-dire la charge de la totalité de l'humanité, comme il le dit au verset 2 de notre chapitre. On a aussi l'expression : « nul ne peut les ravir (harpazeïn) de la main du Père » (Jn 10, 29). Voilà un ensemble d'expressions qu'il faudrait recenser en regardant à chaque fois les contextes dans lesquels ils se trouvent.

Jésus au milieu du cercle des Douze, zodiaque sinon le fils de la perdition en sorte que l'Écriture soit accomplie. » Nous sommes ici probablement dans la perspective, premièrement, des Douze, donc allusion est faite ici à Judas[12]. Seulement ce thème des Douze n'est pas utilisable dans des perspectives ecclésiologiques hâtives. De lui-même il indique la totalité à cause des douze tribus d'Israël et aussi de la signification fondamentale du chiffre 12 qui est une excellente distribution du cercle[13] comme il apparaît dans toutes les cultures.

Mais ce serait un peu sot de dire : le Christ prie d'abord pour les apôtres et donc pour les évêques, et puis ensuite il prie pour ceux qui croiront par eux c'est-à-dire les fidèles de son époque, et puis les fidèles d'aujourd'hui. On entend des choses de ce genre parfois.

Le "fils de la perdition", ici, c'est très précisément la manifestation de la perdition comme perdition[14]. Nous disions du monde comme monde qu'il n'est pas sauvable (en entendant le mot "monde" au sens johannique), de même la perdition comme perdition n'est pas sauvable.

En Jn 8 Jésus indique que ce qui est de la semence du diabolos ne peut produire que des fruits de diabolos, et que ce qui est de la semence christique ne peut produire que des fruits de consécration ou de sainteté : « Le Fils ne peut rien faire qu'il ne voie faire au Père, et vous, vous ne pouvez rien faire d'autre que de me mettre à mort puisque votre père est meurtrier ap'arkhês (principiellement et par origine). » (d'après Jn 8, 38-44). Il faut constamment le repérer et constamment essayer d'entendre cela.

acclamation, Berna Lopeze)  Verset 13. Le thème de la joie.

« 13Mais maintenant, je viens vers toi et je dis ces choses dans le monde pour qu'ils aient ma joie parfaitement accomplie en eux-mêmes. » Il y a des thèmes que nous avons rencontrés, aussi bien le thème du dire par avance, que le thème du pneuma qui, ensuite, conduira les hommes à la totalité de la vérité.

La joie est un des noms de la résurrection, et le thème de la joie intervient à plusieurs reprises dans les chapitres 14 à 17, je ne l'ai pas commémoré comme un des thèmes fondamentaux[15] mais comme la tonalité fondamentale. Le rapport de la joie et de la tristesse – la tristesse de la mort du Christ, la joie de la résurrection – est traité en Jn 16, 16-32 à propos de l'heure de la femme[16].

f)  Versets 14-16. « Être dans le monde » et « être du monde ».

« 14Je leur ai donné ta parole et le monde les a haïs puisqu'ils ne sont pas du monde selon que moi je ne suis pas du mondeNous revenons sur l'opposition par rapport au monde et c'est le moment où se précise de façon claire la distinction que j'ai énoncée par avance entre être dans le monde et être du monde. Ce verset traite à la fois de la situation pré-pascale des apôtres et de la persécution de la première communauté chrétienne par les Judéens dont on a un écho après la guérison de l'aveugle-né : «Les Judéens étaient convenus que si quelqu'un reconnaissait Jésus pour le Christ, il serait exclu de la synagogue » (Jn 9, 22). La persécution est en similitude de la posture de Jésus : ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront aussi, c'est un thème déjà développé au cours du chapitre 15.

15Je ne demande pas que tu les tires du monde mais que tu les gardes du mauvaisils doivent être gardés du mauvais, de même que dans le Notre Père nous disons « tire-nous du mauvais » (délivre-nous du mal). – 16Ils ne sont pas du monde comme, moi-même, je ne suis pas du monde. » Ce verset reprend la distinction énoncée au verset 14 : être dans le monde n’est pas être du monde. « Être dans » a deux sens : être en son propre ce qui signifie l’Esprit est en nous ; être dans le monde, un lieu qui n’est pas son propre, c’est être en exil. Or comme le dit Jean, « nous avons été transférés de la mort à la vie », de ce monde au monde christique.

g) Versets 17-19. Le thème de la consécration.

Le verset 17 a été annoncé au verset 11 dans l'expression : « Père sacré… ».

« 17Consacre-les dans la vérité. Ta parole est vérité. 18Selon que tu m'as envoyé vers le monde, moi aussi je les envoie vers le monde 19et je me consacre moi-même pour eux en sorte que, eux aussi, soient consacrés en vérité. »

Qu'est-ce que ce terme de sacré vient faire ici ? De quoi s'agit-il ? Pourquoi est-ce que je ne me contente pas de sanctifie-les, comme on traduit habituellement, comme aussi dans « Que ton nom soit sanctifié » que j'ai traduit « Que ton nom soit consacré » ? Parce que la sainteté, bien qu'elle soit théologale, est néanmoins toujours énoncée dans le langage de l'éthique, et du coup elle en subit des carences.

Quand saint Thomas d'Aquin, pour expliquer l'étymologie du mot sacramentum, dit : « sacrum, id est sanctum (sacré c'est-à-dire saint) », il est tout à fait fondé à le faire parce que les deux termes latins ont à peu près la même signification fondamentale. Seulement nous héritons de cela que le saint a été ensuite médité dans le langage de l'éthique, dans le langage des vertus. Et il y a là, dans cette moralisation, une grande déperdition de la vigueur de ce que peut signifier le terme de sacré.

Le terme de sacré lui-même n'est pas à entendre à partir de la psychologie du sacré ni à partir de la sociologie du rite, il ne s'agit pas de cela. Il s'agit de prendre acte du fait que le mot de sacré désigne quelque chose qui n'a pas de sens dans notre discours. La chose la plus précieuse pour ouvrir une méditation sur le sacré, c'est de mesurer l'ignorance radicale que nous avons de ce mot là, son absence dans la constitution de notre organisation de pensée. Il est de longue date employé ou bien de façon romantisée ou bien de façon psychologisée, alors qu'il ne désigne rien de cela originellement, bien sûr. D'autre part, je serais très réticent devant une tentative de tenter une définition du sacré qui soit valable pour toutes les sources partout et toujours comme on le fait couramment ; très réticent également envers une phénoménologie du sacré. Il faut essayer d'entendre le mot "sacré" à partir de l'Évangile et puis le mot "sacré" à partir d'une autre source[17].

Ce qui est clair ici, c'est que le sacré a part avec ce qui est le cœur de l'annonce évangélique. Tout le sacré est dans l'ordre d'une certaine proximité par rapport à ce que désigne le mot de résurrection. « Que ton nom soit glorifié » et « que ton nom soit consacré » sont des choses qui se touchent.

●   Le pneuma de consécration (l'Esprit Saint).

Esprit Saint et consécration des hommesDe même le mot pneuma est un mot divulgué et légitimement, puisque chez les stoïciens, il est partout. Mais quand il s'agit de pneuma au sens évangélique, de quoi s'agit-il ? Il s'agit précisément du "pneuma de celui qui ressuscite Jésus d'entre les morts". Là, il y a référence ferme, ce n'est pas vaguement spirituel, c'est pneumatique au sens scripturaire. Et c'est en rapport, précisément, avec la résurrection puisque c'est en rapport avec l'essence même de l'annonce évangélique. « Déterminé fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts dans un pneuma de consécration.» (Rm 1, 4) Ressuscité et Fils de Dieu, c'est la même chose. Autrement dit, l'expression Fils de Dieu prend sa vigueur authentique dans l'Évangile à partir de l'événement de résurrection. Tous les mots, tout est subordonné à mort-résurrection : mort-résurrection du vocabulaire, mort-résurrection de Jésus, mort-résurrection des hommes.

 « Dans un pneuma de consécration » : La résurrection, toujours, est l'œuvre du pneuma. D'éveiller, de réveiller ou de ressusciter ou de faire remettre debout, de faire lever quoi que ce soit, c'est l'œuvre du pneuma qui culmine dans la résurrection.

C'est un pneuma de consécration. En effet, consacré signifie oint, oint de pneuma. Le pneuma est la plénitude de ce qui est en compact dans le Christ et qui est répandu et qui emplit… Répandre, emplir, habiter sont des verbes du pneuma, qui désignent précisément à ce moment-là la qualité de la région du pneuma.

La région du pneuma c'est le royaume, ou c'est la vérité – pneuma, royaume, vérité, ce sont des synonymes, chez Jean – ça dit un lieu. Le pneuma dit un lieu, l'emplissement d'un lieu, l'habitation d'un lieu. Un lieu n'est lieu que d'être habité. « Où faut-il adorer ? » demande la Samaritaine (d'après Jn 4, 20). « 21Les véritables adorateurs adoreront le Père en pneuma et vérité » c'est-à-dire « dans le pneuma qui est vérité ». Le pneuma est toujours le pneuma de la vérité chez Jean, c'est-à-dire le pneuma qui est vérité.

●   Nouvelle lecture des versets 17-19.

« 17Consacre-les consacrer c'est oindre, oindre de pneuma – dans la véritéc'est-à-dire dans le pneuma, comme nous venons de le voir.

J'ai dit que le pneuma est la vérité, et maintenant on trouve : « Ta parole (ton logos) est vérité ». Ah bon ? Mais justement, en cela Esprit (pneuma) et Fils (Logos) sont le même. Il faudrait re-méditer le rapport du deux (ou du trois) et de l'un dans la Trinité.

envoi en mission, Kieffer« 18De même que tu m'as envoyé vers le monde, moi je les envoie vers le monde. »  Les envoyer vers le monde, c'est les envoyer à la mort, parce que le monde est régi par le Prince de ce monde.

« 19Et c'est pour eux que je me consacre moi-même Je me consacre, c'est-à-dire j'accomplis mort-résurrection puisque le sacré se pense à partir de mort-résurrection.  J'accomplis ce sacré moi-même – pour qu'ils soient, eux aussi, consacrés dans la vérité. » Il y a donc un rapport entre la résurrection de Jésus et la consécration des siens.

En effet tout ceci est énoncé dans la demande de glorification, l'autre mot… mais tous ces mots, à force de se frotter les uns aux autres, s'imprègnent. « 1Glorifie ton Fils, ce qui est que le Fils te glorifie, 2selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute chair (toute l'humanité) en sorte que, à tous ceux que tu lui as donnés, il leur donne vie éternelle. » La résurrection demandée par le Christ est-elle une résurrection qui concernerait simplement Jésus lui-même ? Le "je" qui prie ici, le "je" christique, le "je" de résurrection est le grand "Je". Quel est le rapport du grand "Je" christique et de ce que nous appelons "je" ? C'est une question que nous avons touchée et qui sera un des chemins pour la question de l'un et des multiples, du Monos et des tekna (les enfants)[18].



[3] Il est question du pneuma à la fin du commentaire du verset 10, il est question de la demande du pneuma dans le commentaire des versets 15-16, et il est question du pneuma de consécration (Esprit Saint) dans le commentaire du verset 17.

[4] Au chapitre IV nous avons vu que la mention du nom intervient aux versets 6, 11-12 et 26. Cf Chapitre IV. Soit consacré ton nom (Que ton nom soit sanctifié).

[5] Les versets 1-3 ont déjà été commentés au Chapitre IV. Soit consacré ton nom (Que ton nom soit sanctifié) Une partie de ce qui a été dit n'est pas repris ici.

[6] En fait dans le grec on a "pan ho" (tout ce) au neutre, c'est ce qui vient d'être appelé "toute chair", autrement dit c'est toute l'humanité. (D'après J-M Martin à Saint-Jean-de-Sixt en 2008)

[7] J-M Martin traduit au présent alors que le verbe est au parfait en grec car ça indique un état qui dure.

[8] À la fin du Chapitre IV. Soit consacré ton nom (Que ton nom soit sanctifié), il y a un extrait de l'Évangile de la vérité qui traite du thème du Nom, on y voit pointer le thème de la fragmentation du Nom dont J-M Martin parle souvent.

[10] À la fin du I il est montré que les chapitres 14-17 de saint Jean sont régis par le thème quadriforme : agapê, garde de la parole, prière, don du pneuma.

[11] Ici J-M Martin a rappelé le déploiement du dire en Gn 1 : voir, séparer, appeler qu'il avait déjà commenté. Cf  au II 2° a) du Chapitre IV. Soit consacré ton nom (Que ton nom soit sanctifié). Cela est traité plus longuement dans Le déploiement de la parole en Gn 1. Dire, voir, séparer, appeler ; lumière, ténèbre, jour.

[12] La figure de Judas ne se réduit pas à cela car chez Judas, il y a "Je" et "je". D'après Jn 13, le "Je" de Judas accomplit l’Écriture (« Celui qui mange mon pain a tourné le talon contre moi » v. 18), comme ici « sinon le fils de la perdition en sorte que l'Écriture soit accomplie. » Or accomplir  l’Écriture c'est plutôt bien. Cf La question de Satan. Les différentes facettes de la figure de Judas.

[13] En particulier le cercle du zodiaque.

[14] En hébreu "fils de" signifie "manifestation de", comme dans l'expression "fils de colère" en Ep 2, 3.

[15] Allusion aux quatre thèmes qui apparaissent en Jn 14, 15-16 et qui régissent l'ensemble des chapitres 14-16 de saint Jean. Voir vers la fin du I.

[17] J-M Martin a fait toute une session sur Le sacré dans l'Évangile (tag SACRÉ)

[18] C'est le thème de l'année suivante.