Jean-Marie Martin a animé un cycle de cinq rencontres sur le thème de l'énergie. Les deux premières séances ont surtout été consacrées à saint Paul, le tout étant rassemblé dans le chapitre I. Le passage à saint Jean s'est opéré tout naturellement puisqu'en 1 Cor 2, 4 le mot dunamis (puissance) est l'équivalent du mot pneuma (esprit, souffle…). La troisième séance a été consacré au pneuma, c'est ce qui se trouve ici.

Comme le mot pneuma est souvent traduit par "esprit", mot on ne peut plus flou, J-M Martin a d'abord donné les repères pour entendre le mot "esprit" selon le Nouveau Testament. Ensuite il a listé différentes symboliques du pneuma en donnant les références textuelles. En effet, en soi un élément comme l'eau n'est symbole du pneuma que référé à un lieu, à un épisode conformément à la manière hébraïque de penser et conformément à la pensée des premiers chrétiens qui ont fait les testimonia, ces recueils de textes de l'AT sur l'eau, sur le bois... qu'ils mettaient en lien avec la parution de Jésus.

Un autre message reprend en grande partie ce qui est dit au II et le III en l'enrichissant d'extraits d'autres sessions : Symboliques du pneuma (Esprit-Saint et autres) : eau, souffle, amour, connaissance, onction, parfum.... Il vient sur le blog juste après ce cycle sur l'énergie.

 

 

Chapitre II

Le pneuma chez saint Jean

 

Nous voici au milieu de notre parcours[1]. Dans la première partie nous avons examiné surtout le terme d'énergie en particulier chez saint Paul. Nous allons passer au terme de pneuma (esprit).

●   L'équivalence des mots pneuma et dunamis (puissance).

Ce qui permet formellement ce passage, c'est un mot comme celui que nous lisions chez Paul : « Mon discours et mon annonce, ce n'est pas dans les discours persuasifs de la sophie – de la philosophie – mais dans une monstration de "pneuma et dunamis" » (1 Cor 2, 4)[2]. Dunamis (puissance) et énergéia nous savons que c'est la même chose, et c'est lié ici au terme de pneuma ; et ceci dit le propre du discours évangélique. « Dans une monstration de pneuma qui est dunamis » : cette identité nous permet de passer au terme de pneuma lui-même.

Seulement le terme de pneuma est en lui-même un terme immense. Nous aurions pu poursuivre dans saint Paul de façon très fructueuse, mais puisqu'il est annoncé que nous allons essayer de l'entendre à partir de saint Jean, c'est dans saint Jean que je vais le prendre.

Je vais essayer de montrer combien est complexe et multiple la question du pneuma, pour préparer une lecture plus attentive de quelques textes de Jean dans nos deux dernières séances.

 

I – Deux points de repère

 

Je vais d'abord donner quelques points de repère avant de faire une espèce de conspectus[3] des régions symboliques du pneuma.

a) Le pneuma se pense à partir de la résurrection.

La source de toute lecture de l'Évangile à propos de n'importe quel thème est toujours la même, c'est la première parole de l'Évangile : « Jésus est mort et ressuscité ». Ceci est au cœur du Credo, et nous avons déjà trouvé celui-ci chez saint Paul : « Je vous fais connaître, frères, l'Évangile que je vous ai annoncé et que vous avez reçu, dans lequel vous vous tenez. […] Je vous ai livré en premier ce que j'ai reçu, à savoir que Christos est mort pour nos péchés, selon les Écritures, qu'il a été enseveli et qu'il est ressuscité le troisième jour, selon les Écritures.» (1 Cor 15, 1-4). Il y a tout ici, il y a la mort / résurrection comme n'étant pas un épisode singulier mais comme concernant la totalité de l'humanité : « pour nos péchés » est une formulation qui ne sonne pas très bien à notre oreille mais elle signifie que la mort et la résurrection christiques ont à voir avec ce qu'il en est de la vie humaine en général.

La chose est attestée à la fois par les Écritures (l'Ancien Testament) et par « et il s'est donné à voir à nous » (v.5) que Paul fait suivre de l'énumération d'un certain nombre de témoins de la résurrection. Il y a à la fois le contenu,  l'avènement, le mode d'expression fondamentale, la base première de l'Évangile. Et s'il y a ça, il y a tout l'Évangile ; s'il n'y a pas ça, la foi est vide et c'est saint Paul qui le dit : « Si Jésus n'est pas ressuscité la foi est vide » (1 Cor 15, 14), il n'y a rien. C'est ce à partir de quoi tout se repense, y compris l'existence de Dieu et la création. Il faut que nous apprenions à penser la création non pas comme un préalable sur Dieu qui aurait fait un monde dans lequel ensuite il y aurait eu la résurrection ; pas du tout. La création se pense à partir de la résurrection contrairement à ce qui s'est développé dans la théologie occidentale. Donc il faut recentrer cela.

Qu'est-ce que c'est que cette résurrection sinon l'énergie extrême, c'est-à-dire la force de vie extrême ? La vie, quand Jean emploie le mot zôê, désigne toujours la vie de résurrection ; et ce que nous appelons couramment la vie, l'Évangile l'appelle plutôt la mort c'est-à-dire la vie mortelle. Tandis que la nouveauté de vie, ou la vie de résurrection, c'est zôê (la vie).

Or cette profession de foi se trouve assortie très souvent d'une référence à l'Esprit. Le Pneuma (l'Esprit) est la vigueur de la résurrection. L'expression courante, c'est « le Pneuma de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts » (Rm 8, 11). Quand vous parlez de spiritualité, quand je ne sais pas ce dont vous parlez, je fais recours à moi-même : pour moi je sais que je n'emploie pas le mot spiritualité autrement qu'en référence à l'Esprit de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts. Je ne dis pas que d'autres ne peuvent pas le penser autrement, mais l'attestation que je ne suis pas dans le vague et que j'en parle référentiellement à l'Évangile, c'est une phrase comme celle-là.

Venue de l'Esprit Saint sur l'humanitéL'équivalent se trouve dans l'incipit de la lettre aux Romains : Paul se dit serviteur de « Jésus fils de David d'un point de vue charnel » (d'après le verset 3), mais « fils de Dieu de par la résurrection d'entre les morts selon un pneuma de consécration (selon l'Esprit Saint) » (v.4)[4]. "Pneuma de consécration" correspond à "Pneuma Hagion" qu'on traduit en général par "Esprit Saint" : Pneuma c'est l'Esprit ; et traduire hagion par "saint" moralise l'expression. La notion de sacré est une notion qui serait très importante à approcher, mais à approcher non pas de façon générale ou comme ayant validité pour tout ce que les historiens, les phénoménologues, les sociologues du sacré peuvent bien dire, mais du dedans, de la proximité d'une tradition.

Donc « selon un pneuma de consécration ». Autrement dit, toute donation de vie nouvelle est extension de la résurrection du Christ, de la christité. Par là je donne un repère qui permet de ne pas s'égarer dans les multiples sens. Je ne l'impose pas mais je dis que si je veux entendre Pneuma dans l'écriture du Nouveau Testament, c'est cela le lieu référentiel.

●   Le mot œuvre (ergon) chez Jean.

Ce point de repère étant posé, comment entendre le mot ergon (œuvre) et ses rapports avec le mot énergie ?

Le mot œuvre ici est le mot johannique ; et le mot énergie nous l'avons trouvé abondamment chez Paul, beaucoup plus que je ne pensais – une fois qu'on a le regard occupé par un mot on le trouve à toutes les lignes sous plusieurs formes. Pour Paul la parole de Dieu est une parole œuvrante, ce n'est pas une parole qui disserte sur quelque chose, c'est une parole qui donne ce qu'elle dit. Ce n'est pas une parole de loi, ce qui est la grande thèse de Paul : ce n'est pas une parole qui dit "Tu dois", mais c'est une parole qui, d'être entendue dans son plein, donne que je fasse. Chez Jean c'est l'œuvre, ergon qui est la racine de énergéia.

Jésus dit souvent chez saint Jean « mon œuvre ». Qu'est-ce qu'il désigne par là ? Deux choses qui n'en sont qu'une :

  • « Mon œuvre » signifie ma mort-résurrection et c'est la même chose que « mon heure ». L'heure c'est le moment de l'accomplissement plénier de mon avoir à être ; mon heure accomplie et c'est aussi mon œuvre.
  • « Mon œuvre » c'est, dans d'autres contextes, que je sauve toute l'humanité : « De tous ceux que tu m'as remis entre les mains, je n'en ai perdu aucun »(Jn 18,9). Et c'est la même chose.

Ceci peut nous paraître énigmatique : quel rapport y a-t-il entre le fait que Jésus meure et ressuscite et puis le salut de l'humanité ? Ce n'est véritablement pas évident et cependant c'est cela qui est à méditer.

Donc nous restons chez Jean avec quelque chose qui n'est pas étranger à l'énergéia mais sous la forme de l'ergon (de l'œuvre).

b) Le spirituel (ou le pneumatique) se distingue du psychique.

Nous avons vu que la parole de Dieu est une parole œuvrante. Or l'Évangile est parole de Dieu pour nous.

Qu'est-ce que c'est que l'Évangile ? L'Évangile ça vient, je ne l'apporte pas avec moi à ma naissance. Et le verbe venir peut être dit sous d'autres formes, par exemple "descendre", vous avez différents verbes d'allure pour cela. L'Évangile ça vient et donc ça se reçoit. C'est un avènement (ou un événement), ce n'est pas un fait, car un fait n'est pas un événement, c'est donc un venir ; et, corrélatif : ça se reçoit. Or ce qui vient est une nouveauté radicale : le terme kainotês est lié au terme de pneuma.

En Rm 7, 6 nous avons l'expression « en kainotêti pneumatos » : « dans la nouveauté du pneuma », ou « la nouveauté qui est pneuma », ou « le pneuma qui est nouveauté », c'est-à-dire que c'est nouveau par rapport à tout notre natif. Mais faites bien attention, je ne dis pas « par rapport à notre nature » car le concept nature n'est pas un concept biblique, c'est un concept de notre philosophie occidentale. Il a sa signification en son lieu, mais si nous lisons la Bible, il faut la lire bibliquement et non pas occidentalement.

Nous n'avons pas les ressources pour recevoir le pneuma. Alors, si le pneuma vient, il se donne, mais il m'est donné aussi la capacité de le recevoir, c'est-à-dire qu'il faut que s'ouvre en moi une capacité nouvelle de réception.

●   Le pneuma d'après le dialogue avec Nicodème (Jn 3).

Le vent de l'Esprit Saint et l'Eglise universelleDans le dialogue avec Nicodème nous avons la phrase : « Le pneuma, tu ne sais ni d'où il vient, ni où il va » (Jn 3, 8). Ceci est très important parce que chez saint Jean, d'où je viens et où je vais est identifiant ; donc ça veut dire : « tu ne sais pas qui il est ou quel il est ». C'est identifiant puisque « d'où je viens » ou « de qui je suis le fils » c'est la même chose ; et aussi « où je vais » ce sont des procédures identifiantes qui ne font pas partie de notre façon d'identifier les individus, quoiqu'il en reste des traces dans notre carte d'identité, puisque notre identité se définit aussi par le nom du père (ou de la mère) et le lieu d'origine (d'où je viens) ; « où je vais » ce n'est pas trop sur notre carte d'identité, mais pour saint Jean, d'où je viens c'est là où je vais.

Nous sommes par rapport à cela dans une ignorance native qu'il faut reconnaître, et qui est, en plus, une bienheureuse ignorance, car dans le passage auquel je fais allusion, Jésus est en train de rabrouer Nicodème qui arrive tout faraud en disant : « Nous savons que tu es rabbi car personne ne peut faire les signes que tu fais etc. » (v.2) et le discours va se terminer par ce que dit Jésus : « Tu es rabbi d'Israël et tu ne sais pas ces choses » (v.16), autrement dit : découvrir un non-savoir ici n'est pas décevant.

Or j'ai un rapport à cela : « Tu entends sa voix » (v.8). En langage théologique technique, ça veut dire que c'est la foi qui recueille la parole de Dieu. Seulement la foi c'est quelque chose qui m'est donné, ce n'est pas quelque chose que je me fabrique, et ce n'est pas quelque chose que j'ai par naissance, la foi est un don. Donc il m'est donné ce qui vient, et en plus la capacité de recevoir ce qui vient.

« Ce qui vient » : c'est un avènement, mais un avènement annoncé, donc c'est une parole. Le mot Évangile (Evangelion) au singulier, dans son sens tout premier, signifie l'avènement annoncé ou l'annonce elle-même de l'avènement (la parole annonçante ou la chose annoncée par la parole). D'où cette idée que cela vient en premier par l'écoute, par l'entendre : l'événement lui-même me vient par l'écoute : « Tu entends sa voix ». Mais, comme nous l’avons vu, "ce qui vient" peut être signifié par un autre verbe d’allure, comme descendre, et, ce qui est très intéressant, c'est que ça ne descend pas simplement, ça descend et ça monte[5].

« Ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma » (v.8)  poursuit le texte, c'est-à-dire que le Pneuma qui est le Pneuma de christité est un pneuma en nous : il y a de la christité en nous ; non pas dans mon natif, mais dans mon identité la plus profonde que j'ignore. « Ainsi en est-il de tout ce qui est né du pneuma » c'est-à-dire « tu ne sais la christité qui es en toi », mais ce toi-là n'est pas le moi dont j'ai conscience, c'est un moi qui est dans le « tu ne sais », c'est une capacité de recevoir qui est donnée et qui n'est pas de l'ordre du savoir (pour autant que savoir soit une prise).

●   Distinguer spirituel et psychique (psyché et pneuma). [6]

Ce pneuma de christité est au plus profond de moi-même, plus profond que la profondeur de mon moi psychique. Cette profondeur-là par ailleurs n'est pas à confondre avec la profondeur de la psychologie des profondeurs. Je veux dire que c'est plus profond et autre que le conscientiel qui inclut l'inconscient. Nous arrivons ici à une signification du mot pneuma qui est de toute première importance et qui se fait par une distinction d'avec un autre mot : distinguer le spirituel (ou le pneumatique) et le psychique.

Les mots auxquels se rapportent un autre mot sont de première importance pour éveiller le sens du mot sur lequel je m'enquiers, soit que ces mots disent le contraire, soit qu'ils disent le synonyme (la proximité). Un mot tout seul n'est rien, il ne commence à avoir sens que dès l'instant où il est mis en rapport (ou en proximité) avec un autre mot, en articulation à un autre mot. C'est pourquoi nous n'allons pas faire un vocabulaire biblique du mot pneuma comme si ce mot pouvait être considéré une bonne fois pour toutes en lui-même. Nous ne pouvons l'entendre que dans un tissu, dans une texture, dans une textualité, c'est-à-dire dans un texte. Nous n'allons pas passer notre temps à causer sur le pneuma, nous allons essayer de l'entendre dans les textures dans lesquels ce mot se prononce.

Nous avons à notre disposition un vocabulaire très complexe, très incertain, pour dire ce qu'il en est de l'homme : il y a le cœur, l'âme, le corps, la chair… mais aussi la cogitation, la pensée, l'intellect… Il n'y a nulle part une anthropologie qui ait une rigueur définitive, même pas à l'intérieur du Nouveau Testament ; ce qui veut dire que chacun des mots qui sont usités doivent être à chaque fois ré-entendus dans le contexte.

Nous avons ici une distinction très courante chez nous, c'est le corporel et le spirituel, une distinction binaire. C'est la distinction de Descartes : c'est le corps (c'est-à-dire la substance étendue) et le spirituel (ou le cogitatif). Ce n'est pas la même chose que le pneuma dont nous essayons de parler, ce n'est pas la même chose que la psyché des psychologues.

Cette distinction binaire n'existe pratiquement pas dans le Nouveau Testament sous cette forme. Nous, nous aimons distinguer le corporel (ou l'organique, tout ce qui relève de la connaissance humaine que la médecine peut fournir, ou bien la science naturelle) et puis éventuellement une âme (qui est aussi bien appelée esprit) ou le psychisme. C'est notre distinction de base.

Si je n'entends pas : ou bien j'ai un problème acoustique, ou bien j'ai un problème psychologique ; et pour ça il y a des acousticiens et des psys. Les distinctions les plus fondamentales ne se vérifient pas simplement dans le discours, elles se vérifient dans la répartition des tâches dans la structure de la société. Du même coup se trouvent télescopés le spirituel et le psychique : c'est la même chose. La grande tendance dans le monde moderne – je ne dis pas que c'est la vôtre – la grande tendance dans le monde moderne c'est de distinguer le psychique et le corporel. Il faudrait même ajouter que ce n'est pas tellement une distinction qui sera tenue jusqu'au bout, car les neurosciences veulent intégrer la totalité de ce que vous appelez l'esprit – l'esprit, c'est-à-dire la mens (qui est un mot latin). Nous avons une structure héritée, confuse sur ce sujet.

Il y a un ami de Nietzsche, Erwin Rodhe, un érudit, qui a écrit un gros livre qui s'intitule "Psyché" : plein d'érudition sur l'étude du mot psyché depuis l'antiquité ; c'est énorme, ça bouge, ça n'est jamais constant, ce n'est jamais dans un même ensemble.

 

II –Méditer les symboliques du Pneuma

 

J'ai essayé de noter les différentes directions  dans lesquelles on peut essayer de méditer la complexe symbolique du Pneuma, c'est dans le désordre.   

1) Références des symboles (eau, feu, sang, souffle, odeur, colombe).

a) Symbolique des éléments : eau, feu (sang), air (souffle). Celle de l'odeur.

En premier, on pourrait regarder du côté de la symbolique des éléments. Si vous ouvrez le Dictionnaire rabbinique de Jastrow, au mot rouah qui est une façon hébraïque de dire pneuma, vous trouvez : eau, feu, air.

1//   Le pneuma est dans la symbolique de l'eau :

fleuve de vie coulant du RessuscitéIl y a surtout une affirmation explicite en Jn 7, à la fête de Soukkot : « 37Dans le dernier jour qui est le grand jour de la fête, Jésus se tint debout et cria disant : “Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et boive. 38Celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture, des fleuves d'eau vivante couleront de son sein.[7] » Et Jean fait l'exégèse : « 39Il parlait du Pneuma que devraient recevoir ceux qui croiraient en lui– et il ajoute – car il n'y avait pas encore de Pneuma – pas de pneuma dévoilé, manifesté – car Jésus n'avait pas encore été glorifié (c'est-à-dire ressuscité) ». La Résurrection est la manifestation et le déploiement du Pneuma sur l'humanité. Vous avez là un lieu sourciel (c'est le cas de le dire), un lieu fondamental.

On a cela aussi en Jn 3, 5 : « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma » ; "eau et pneuma" est un hendiadys, il s'agit de naître« de cette eau-là qui est pneuma ».

●   Par ailleurs l'eau qui est pneuma se distingue d'autres eaux[8]:

–  Il faut bien entendre la phrase de Jean Baptiste qui dit « Moi je baptise dans l'eau, mais lui (Jésus) baptise dans le pneuma » (Mc 1, 8); cela signifie  que Jésus « baptise dans cette autre eau-là qui est le pneuma ».

– En Jn 4, Jésus donne « l'eau de la vie » à la Samaritaine. Cette eau que lui donne Jésus, eau de la vie nouvelle, se distingue de l'eau de son puits qui est le puits de Jacob, c'est-à-dire l'eau de la parole ancienne qui l'a abreuvée et nourrie jusqu'ici.

–  En Jn 5 l'eau de la piscine de Bethesda guérit, mais guérit peu et mal, elle se distingue de cette autre eau qui est la parole de Jésus qui guérit, cette autre eau est donc le pneuma, car, comme le dit Jésus : « mes paroles sont pneuma et sont vie » (Jn 6, 63).

La symbolique de l'eau est constante ; ça ruisselle d'eau chez Jean à toutes les pages.

2//  Le pneuma est dans la symbolique du feu (et du sang) :

C'est le feu de la Pentecôte où le Pneuma descend sous forme de langues de feu[9].

Le pneuma est aussi dans la symbolique du sang, nous le verrons dans la lecture de 1 Jn 5 : « 6Il est Celui qui vient par eau et sang, Jésus Christos … 7Car trois sont les témoignants, 8le pneuma et l'eau et le sang, et les trois sont un seul » où eau = sang = pneuma. Or le sang désigne parmi les éléments classiques l'équivalent du feu ; il y a un texte du IIe siècle où j'ai trouvé cela : aïma hôs pur tupomenon (le sang comme marqué de la symbolique du feu)[10].

3//   Le pneuma dans la symbolique de l'air : c'est le vent, le souffle[11].

Le mot grec de pneuma est traduit couramment par esprit, souffle, vent[12]. C'est aussi bien l'air du vent que l'air de la respiration donc le souffle. Le souffle est peut-être la signification la plus fondamentale : principe d'animation, principe de vie. Le propre du pneuma c'est la respiration, comme le mot l'indique : le souffle, c'est-à-dire l'expir et l'inspir. L'inspir est le pneuma totalement retenu dans le Christ, et l'expir est le moment où le pneuma se répand et se diffuse sur la totalité de l'humanité.

►►►  Ces éléments-là (le feu, l'air, l'eau) ont pour caractéristique d'être des fluides (des liquides) et il manque la terre – puisque vous savez qu'il y a quatre éléments – la terre justement qui est le symbole de ce qui ne coule pas, du stable, du solide et du froid. Il y a d'ailleurs une symbolique de la tactilité qui est très archaïque.

4//  Le pneuma est dans la symbolique de l'odeur.

Par ailleurs ces éléments sont véhicules de qualité et singulièrement d'odeur. La symbolique de l'odeur a à voir avec le pneuma par exemple lors de l'onction de Jésus par Marie de Béthanie : « Et la demeure fut emplie de l'odeur du parfum » (Jn 12, 3), c'est la profession de la Résurrection, voilà ce qu'il faut entendre. Et tous les petits mots de Jean sont significatifs de ce qui est grand.

En particulier l'eau véhicule l'odeur, c'est la notion d'excipient. Le pneuma est excipient c'est-à-dire que de fait il reçoit tous les noms et toutes les formes et toutes les couleurs.

b) Les verbes du pneuma.

Les verbes du pneuma sont donner et répandre (ou verser), habiter, emplir…  Emplir et répandre ont rapport avec l'écoulement, avec le liquide en tout cas, donc avec la diffusion, ce sont des verbes du ruissellement et de l'emplissement:

verser : « L'amour de Dieu est versé dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné » (Rm 5, 5) dit Paul.

emplir : « Le Pneuma du Seigneur emplit l'orbe des terres » (Sg 1, 7) – l'orbe c'est le cercle du monde et ceci rejoint le pneuma stoïcien ; « Il emplit la demeure dans laquelle ils étaient assemblés » (Ac 2, 2) ça c'est à la Pentecôte ; « Étienne empli de pneuma » (Ac 7, 55). « Le ciel et la terre sont remplis de ta gloire » (dans le Sanctus, cf Is 6, 3) : la gloire est un autre nom du Pneuma. Donc tout ce qui est de la manifestation et de l'accomplissement de ce qui est secrètement dans le Dieu insu l'est, d'une certaine façon, au titre du Pneuma. Donc à toutes les dimensions, à tous les étages le Pneuma emplit.

répandre : On a vu précédemment le lieu le plus sourciel sur l'écoulement du Pneuma : « De son sein couleront des fleuves d'eau vive. […] Il dit cela du Pneuma… » (Jn 7, 38-39) L'eau coule du Christ comme, selon Ézéchiel, les fleuves d'eau coulaient du Temple, ou comme l'eau coulait du rocher frappé par Moïse lors de l'Exode. Et cette eau est assimilée au Pneuma qui ruisselle et se répand. En Jean, 19, 34, du corps crucifié de Jésus coulent "eau et sang" ; et il faut rappeler que le Temple, pour Jean, c'est le corps du Christ (Jn 2, 21).

donner : Dieu « ne donne pas le Pneuma avec mesure. » (Jn 3, 34)Le verbe donner, de façon explicite, a pour complément direct le Pneuma. Ce rapport est éminent car le Pneuma est essentiellement ce qui est donné, et le Pneuma est le nom de la région dans laquelle règne, non pas la violence, non pas le droit et le devoir, mais le don. « Le Pneuma n'est pas donné avec mesure », le mot mesure ici est pris dans le sens négatif :ce qui n'est pas bien mesuré mais est mesuré chichement. Car nous sommes dans une thématique de ce qui surabonde et cette surabondance est de l'ordre de la gratuité, ce n'est pas "ce que doit", c'est au-delà de "ce que doit". Ainsi l'éminence du don c'est le pardon.

c) Eau, sang et pneuma en 1 Jn 5. La colombe au Baptême[13].

Il y a surtout, dans la première lettre de Jean au chapitre 5, l'énumération de l'eau, du sang et du souffle : « 6Celui-là est celui qui est venu par eau et sang, Jésus Christos, non pas dans l'eau seulement, mais dans l'eau et dans le sang ; et le Pneuma est le témoignant. […] 7Car trois sont les témoignants : 8Le Pneuma et l'eau et le sang, et les trois sont vers un ». Ils sont trois mais ils sont un et c'est un passage magnifique. On aura occasion d'y revenir car il récapitule parfaitement la symbolique johannique de ces éléments. Référence y est faite au Baptême du Christ et à la Croix du Christ où de son côté coulent eau et sang et où il rend le pneuma (le souffle)[14].

Baptême de Jésus dans les flots du Jourdain► Tu as dit que le Pneuma est du côté du liquide, mais au Baptême l'Esprit descend comme une colombe, et la colombe c'est corporel. Le souffle est aussi un terme du corps.

J-M M : La colombe est effectivement un des symboles du Pneuma (de l'Esprit) et d'ailleurs tous les termes réputés abstraits ont une origine corporelle. Au catéchisme on disait que Dieu était un "pur esprit" par opposition au corporel ou au concret, ceci pour utiliser des répartitions qui ne sont pas très fameuses mais qui sont dans notre usage.

Au Baptême, le pneuma descend donc sous forme d'une colombe et repose sur Jésus. Il oint Jésus et donc le manifeste comme Christos, c'est-à-dire comme Messie Roi oint, imprégné, enduit de pneuma.

d) Le pneuma du médio-stoïcisme ; la rouah de la Bible hébraïque.

Le pneuma c'est le souffle, depuis la signification médicale chez Hippocrate, un souffle qui est compris ensuite de manière différente même chez les philosophes contemporains de l'avènement de nos évangiles : dans le médio-stoïcisme, le pneuma est constitutif de l'univers, c'est le principe cohésif et discernant à l'intérieur de la totalité du cosmos.  Il y a même des échos de cela chez saint Paul et chez saint Jean, donc un sens philosophique contemporain qui n'est pas exclu[15].

Ceci pose la question : d'où allons-nous chercher le sens ? Parce qu'il y a là un sens qui est contemporain de l'Évangile, il n'est pas exclu que Paul ait l'oreille aussi parfois pour ce sens-là, mais il y a une autre source qui est la rouah, c'est-à-dire non pas la source philosophie grecque mais la source hébraïque, depuis le deuxième verset de la Genèse : « Et la rouah de Dieu se mouvait au-dessus des eaux (verouah Elohim merahefeth 'al pené hamayim).»

Donc il y a des références de l'Ancien Testament qui sont nombreuses et très importantes dans la constitution de cette notion néotestamentaire de pneuma, mais il y a aussi un discours contemporain. Comment cela joue-t-il ? C'est à appréhender à chaque fois.

D'ailleurs le mot de pneuma est tellement polysémique que saint Justin en plein milieu du IIe siècle (c'est l'un des premiers auteurs chrétiens) dit que le pneuma est panonyme et polymorphe, c'est-à-dire qu'il peut recevoir tous les noms et prendre toutes les formes. Donc on a affaire à quelque chose qui est d'une extrême plasticité, d'une extrême mobilité de sens. C'est à peu près l'égal de notre verbe être : on dit être aussi bien d'un peuplier, d'un scorpion, que de Dieu : « Dieu est » ; « le scorpion est » et ce n'est pas la même chose.

Le pneuma a une sorte de plasticité de ce genre, ce qui fait que la difficulté est très grande pour s'y retrouver. Il faudra que nous apprenions à découvrir des principes de lecture pour entendre chaque fois dans un texte déterminé le sens de ce mot.

 

2) Le pneuma comme espace. Il est "le" Lieu, le Royaume.    

Le mot lieu (topos), a sans doute plus d'importance chez les anciens que la notion d'espace. Je pense même que les anciens n'ont pas la notion d'espace qui apparaît en fait avec la modernité. Et le Lieu, c'est-à-dire le lieu des lieux, vous savez ce que c'est ? C'est le Dieu des dieux, c'est-à-dire qu'en monde sémitique, rabbinique, Ha-maqom (Le Lieu) est un des noms de Dieu, de même que Ha-shem (Le Nom). Le lieu a donc la signification de Dieu lui-même, de la maison du Père ; et la maison du Père, sa demeure, c'est le temple, mais le nouveau temple c'est le Pneuma.

La notion d'espace demanderait à être expliquée car ce n'est pas la notion banale d'espace[16].

Cette notion de lieu et de spaciement, c'est-à-dire de dis-tance ou de dif-férence qui est la condition même de l'unité, c'est quelque chose de très important.

La notion de lieu est en rapport avec la question « Où ? » qui est la question première,  la bonne question chez saint Jean[17].

Si le Christ vous demande : « Que cherches-tu ? », il faut lui répondre par la question « Où ? »  :

  • « Où demeures-tu ? » (Jn 1,38) et « Où l'as-tu posé ? » (Jn 20, 13) sont des questions qui viennent en réponse à la question « Que cherches-tu ? », question qui porte sur la qualité de la recherche.
  • C'est la question aussi de la Samaritaine en Jn 4 : « Où faut-il adorer ? ». C'est une question où ? et c'est une question fondamentale qui signifie : à quoi je me réfère, à quoi je me rapporte, à quoi je me soumets ? Où faut-il adorer : « sur le mont Garizim là où nos pères ont adoré, ou à Jérusalem où vous les Judéens – parce qu'elle le prend pour un Judéen – vous dites qu'il faut adorer ? » (d'après le v.20) ; et la réponse est : ni à Jérusalem, ni à Garizim « 23mais l'heure vient et c'est maintenant, que les véritables adorateurs adoreront le Père en pneuma et vérité » ; « en pneuma et vérité » c'est-à-dire dans le pneuma qui est vérité.

la descente de l'Esprit, WatanabeDonc le pneuma est un lieu ? Non, le pneuma est le lieu, le lieu où il faut adorer. Le lieu a la signification de Dieu lui-même, de la Maison du Père, et la Maison du Père, la demeure, c'est le Temple ; et le nouveau Temple, c'est le Pneuma. Ce n'est pas un lieu repérable par nous puisque, de ce même Pneuma, il est dit « Tu ne sais ». Le pneuma dit l'habitation d'un lieu, le fait de l’emplir. Un lieu n'est lieu qu'habité. Répandre, emplir, habiter sont les verbes du Pneuma qui désignent la qualité de la région du Pneuma, autrement dit du Royaume. Royaume est un des synonymes du terme d'espace.

La symbolique du lieu est de toute première importance. On peut se poser la question profondément, c'est-à-dire : « D'où je suis, qu'est-ce qui me donne lieu d'être ? ». Le lieu comme le temps sont à la dimension même du verbe être, ce sont des choses à méditer.

 

3) La vie de résurrection.

Une autre direction, celle-là je l'ai déjà traitée d'une certaine façon, c'est la vie sous la forme première de la résurrection, car vie et résurrection c'est le même mot chez Jean. Quand Jésus dit en Jn 11, 25 : « Je suis la résurrection et la vie », il dit un hendiadys c'est-à-dire deux fois la même chose, deux mots pour une seule chose : la vie au grand sens du terme c'est la vie de résurrection. Dans l'Évangile, le Pneuma est toujours « le Pneuma de celui qui a ressuscité Jésus d'entre les morts » (Rm 8, 11), c'est-à-dire le pneuma de vie neuve, le souffle de vie neuve, le souffle qui habite la parole, la parole neuve.

Un des traits fondamentaux du Pneuma, c'est d'être zôopoioun c'est-à-dire vivifiant, vivificateur, donateur de vie. C'est quelque chose de constant.

Création d'Adam par le Christ ressuscitéPar exemple Philon d'Alexandrie pose la question de savoir pourquoi Moïse dit que le souffle donné à l'homme en Gn 2, 7 est pnoê alors qu'il connaît le terme de pneuma depuis le deuxième verset de la Genèse (« Le pneuma de Dieu était porté sur les eaux »). « Il a dit souffle léger (pnoê) et non souffle (pneuma), parce qu'il y a une différence : le souffle (pneuma) contient les notions de force, de tension et de puissance ; et le souffle léger est comme une brise et une exhalation paisible et douce. » (Legum Allegoriae I, 42)[18] . Et il fait remarquer que le pneuma est qualifié de « pneuma de Dieu » parce qu'il est le plus vivifiant de tous les éléments et que Dieu est principe de toute vie.

La vivification en question est donation de vie nouvelle et éternelle ; c'est une autre dimension de l'être, une dimension nativement insue (non sue) qui demeure d'une certaine façon insue mais avec laquelle j'ai relation, j'ai écoute (pour reprendre le mot à Nicodème).

 

4) Agapê (amour...).

agapê, le bon berger prend soin des brebisUne autre direction c'est agapê (amour...) : le Pneuma c'est le Pneuma d'amour ; c'est même probablement sous cette forme-là qu'il vient en premier dans la pensée de notre Occident à cause d'une espèce de distinction qui apparaît avec saint Augustin : le Logos (la Parole) est du côté du cognitif (du côté de la connaissance) et le Pneuma est du côté de l'agapê, du sentiment, de l'affectif. Eh bien cette répartition-là est aussi une répartition de l'Occident, elle n'est pas du tout conforme à l'Écriture. Et elle n'existe pas du tout dans l'Évangile.

Nous opposons facilement et parfois de façon systématique la vie et la connaissance, or pour saint Jean « La vie c'est qu'ils te connaissent » : vivre c'est connaître. Cela veut dire que le mot de connaître n'a pas le sens qu'il a chez nous et le mot vivre non plus, puisque chez nous ils sont distincts et qu'ici ils disent le même. C'est une invitation à penser. Aimer c'est connaître, vivre c'est connaître.

L'agapê, il en est abondamment question dans la première lettre de Jean. « Dieu est agapê  » comme « Dieu est Pneuma », vous trouvez les deux phrases. « 8 Celui qui n'aime pas n'a pas connu Dieu, puisque Dieu est agapê » (1Jn 4, 8)[19].

 

5) La connaissance et l'assistance.

Lacinquièmedirection est celle de la connaissance.

a) Pneuma et vérité.

Jean dit : « Le pneuma est vérité » (1Jn 5, 6), mais ici le mot vérité ne dit pas la collection des savoirs vrais au sens où nous savons énoncer un certain nombre de propositions. Le mot vérité dit quelque chose de beaucoup plus fort puisque Jésus lui-même dit : « Je suis la vérité » (Jn 14, 6) d'où aussi une identification du Pneuma avec Jésus.

Comment quelqu'un peut-il dire « Je suis la vérité » ? Et je ne m'en offusque pas au sens où ce serait prétentieux. Ce serait prétentieux par exemple de dire « Je suis le véridique ».

 « Je suis la vérité » : qu'est-ce que ce Je christique ? Ça n'est audible que si on médite sur ce que veut dire je quand le Christ dit je, parce que si un je psychique quelconque que vous rencontrez dans la rue vous dit : « Je suis la vérité » méfiez-vous ! Dans « Je suis la vérité » ce qui est difficile à comprendre, c'est le mot vérité peut-être, mais le plus difficile à comprendre, c'est encore le mot Je.

b) Pneuma de vérité et Paraclet.

L'expression « le Pneuma de la vérité » se trouve abondamment dans les chapitres 14, 15 et 16, les chapitres du grand discours après la Cène, où il prend également le nom de Paraklêtos. Il y a cinq citations qui sont réparties au long de ces chapitres et qui traitent du pneuma sous le nom de "Pneuma de la vérité" et sous le nom de paraklêtos :

Pneuma paraklêtos. Paraclet signifie parole de défense dans le monde grec où le paraclet c'est l'avocat. Chez saint Jean paraclet n'est pas un nom propre puisqu'il désigne le Christ dans la première lettre de Jean (1Jn 2, 1). « Il vous donnera un autre paraclet » (Jn 14) peut se traduire en première approche par : il vous donnera un autre mode d'assistance, le mot assistance comportant l'idée de présence et l'idée d'aide.

Pneuma de la vérité. Nous avons lu en 1 Cor 2, 12 que Dieu nous a donné son pneuma. C'est dans un contexte tel que cela signifie qu'il nous a donné quelque chose de sa pensée, de ce qu'il pense. Il y a la pensée pensante et la pensée pensée : le pneuma a trait à ces deux choses. C'est le dévoilement (la révélation, c'est le même mot) en tant que ce dévoilement est verbal puisque c'est la parole qui donne de voir, donc qui ouvre le champ du visible, dans l'Évangile comme dans la Genèse – « Dieu dit : "Lumière soit". Lumière est. Dieu vit… » : la parole donne la lumière, la lumière donne de voir. « Ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu… » (1 Jn 1) c'est dit dans l'ordre. C'est une constante dans le discours johannique[20].

Et le Pneuma est toujours le Pneuma de la Vérité chez Jean, c'est-à-dire le Pneuma qui est Vérité : Pneuma, Royaume, Vérité sont synonymes chez Jean.

 

6) Le Pneuma comme onction et comme Plérôme.

a) Chrisma (onction), Christos (Oint).

Il y a quelque chose qui va du côté de l'onction : le chrisma. Vous avez sur le chrisma un passage étonnant dans la première lettre de Jean où il ne craint pas de dire : «Mais vous, le chrisma que vous avez reçu de Lui – le chrisma est une onction d'enseignement : le Pneuma lui-même enseigne –  qu'il demeure en vous. Et vous n'avez pas besoin qu'on vous enseigne. » (1Jn 2, 27). Cette phrase est à comprendre au sens universel de tout homme qui reçoit quelque chose de l'Évangile, elle est intégrable par toutes les Églises.

Et le mot christos (messiah en hébreu[21]) signifie oint, du verbe chrieïn (oindre), donc enduit, imprégné. Le Christ est oint du Pneuma, il est oint du souffle, de l'odeur. Dans l'Ancien Testament les prophètes et les prêtres recevaient une onction. Le roi messianique et attendu est un roi oint, ce que le Christ est mais pas au sens d'une onction simplement rituelle.

Onction d'huileL'onction (ou l'imprégnation) est un symbole très fondamental, qu'il s'agisse du champ gestuel (on oint à la confirmation par exemple), ou que cela soit entendu comme la pénétration dévoilante qui est la proximité même de la présence du Pneuma en nous. Le Christos est celui qui est pleinement oint c'est-à-dire que le Verbe de Dieu est oint du Pneuma : le Pneuma descend, repose sur lui et ce Pneuma est répandu, est versé sur. Je reviens toujours sur cette grande gestuelle symbolique.[22]

b) Le Plérôme des dénominations.

Le Fils un (Monogénês) est plein de l'humanité, c'est-à-dire des enfants de Dieu, et plein de cela qui est l'accomplissement, c'est-à-dire des dénominations du Pneuma[23], les deux à la fois.

En effet les premiers lecteurs de Jean au IIe siècle ont mis en rapport des mots masculins et féminins qui se trouvent dans l'évangile de Jean ou dans les lettres de Paul. Il y a des noms essentiels qui se couplent (masculin-féminin) et il y a des noms qui s'engendrent.

●   Les premières dénominations du Plérôme.

  • Zôê (Vie) nom féminin fait couple avec Logos (Verbe, Parole) nom masculin.
  • Alêtheia (Vérité) fait couple avec Monogénês (Fils Un) ;
  • Buthos (Abîme)  fait couple avec Siguê (Silence) qui est féminin en grec.

Le Silence est quelque chose comme la mère de la parole, c'est la garde de ce qui se donne, la retenue de ce qui se déploie. Le silence est donc ce qui est retenu dans les profondeurs de l'insu (Buthos, l'Abîme) et qui se manifeste dans le Fils, le Fils étant la visibilité de l'invisible, l'éikôn tou aoratou, la venue à visibilité et la manifestation de ce qui est secrètement dans le Père.

Vie (zôê) ainsi que grâce et vérité sont trois noms qui se trouvent dans le prologue de Jean. Grâce est un autre nom de Siguê (le Silence), c'est le moment silencieux de la donation, la Vérité en est le dévoilement, la monstration. Silence, Vérité et Vie sont dans un rapport d'engendrement :

Trois couples du Plérôme des dénominations

●   Le couple Christos / Pneuma.

Le mot pneuma lui-même est considéré comme un nom féminin, car il est neutre en grec mais féminin en hébreu (rouah). Ceci joue un rôle dans le premier christianisme où ceux qui parlent grec ont encore à l'oreille quelque chose du langage biblique hébraïque.

Pneuma fait couple avec Christos : Christos est oint (enduit) de Pneuma. Pneuma est l'aspect féminin, c'est-à-dire diffusé du Christos qui est oint en plénitude du Pneuma : dans l'évangile de Jean, Christos et Pneuma sont des mots qui s'entre-appartiennent.

●   Le Plérôme dont "grâce et vérité" est un résumé.

Et la totalité de ces dénominations forme les noms de la plénitude, c'est-à-dire les noms du Pneuma. C'est pourquoi on lit au chapitre 1 de saint Jean : « plein de grâce et vérité » (v.14) qui résume la totalité de ce dont le Monogène (le Fils un) est plein. « Et de sa plénitude nous tous avons reçu » (v.16) : le Plérôma (la plénitude) est un des noms du Pneuma. C'est-à-dire qu'il est plein de toute donation, donc de tous les noms œuvrants de l'Évangile et c'est pourquoi il peut porter tous les noms.

« Et le Logos fut chair, il a demeuré parmi nous et nous avons contemplé sa gloire, gloire comme du Fils un et plein – empli et emplissant – de grâce et vérité » (v.14) : il est plein de la totalité du Pneuma puisque « grâce et vérité » résume les multiples dénominations. C'est cette plénitude qui descend sur le Christ lors du Baptême – car nous sommes déjà dans le Baptême de Jésus au premier chapitre de l'évangile de Jean – et y demeure. Et c'est ce Pneuma qui, à la mort du Christ, est rendu, et la mort-résurrection du Christ découle sur la totalité de l'humanité, autrement dit le Pneuma découle sur l'humanité.

Voilà une structure de pensée qui est belle et qui était bien connue par les premiers auteurs chrétiens du IIe siècle : elle a laissé des traces dans notre Écriture.

c) Correspondance avec d'autres symboliques.

À partir de là, tout circule. L'onction a à voir avec d'autres éléments, par exemple l'huile, l'élément liquide qui est véhicule du Pneuma pour la chrismation. D'ailleurs pour les Anciens connaître c'est être enduit de vérité, la pensée elle-même est une onction : nous sommes enduits de pensée. « Dieu nous a donné de son pneuma » (1Jn 4, 13) c'est-à-dire qu'il nous a enduits de sa présence, de son agapê, de son connaître. Ça a à voir aussi avec le souffle. L'impression, l'onction, l'insufflation.

 

7) Pneuma de consécration. Rapport avec onction et odeur.

Le pneuma a aussi à voir avec un autre aspect qui est celui de sacré (hagion). Par exemple « Consacre-les dans la vérité » est une expression courante chez saint Jean[24] et précisément dans la symbolique de l'onction qui est issue de l'Ancien Testament : on est oint de pneuma en ce sens qu'on reçoit cette vérité qui nous consacre.

 « To Pneuma to hagion » c'est « Le Pneuma de Consécration » et c'est ce que nous traduisons par Esprit Saint. Je ne dis pas que c'est forcément une mauvaise traduction, mais il faudrait laisser place pour quelque chose que nous ne connaissons pas du tout ; or nous ne sommes pas, spécialement dans notre époque, adaptés à entendre ce que voulait dire le mot sacré chez les Anciens. L'usage que nous en faisons est toujours un usage ridicule, dérisoire, insuffisant. Qu'est-ce que le sacral ? C'est quelque chose de très difficile[25].

Donc : « Pneuma de consécration » voilà quelque chose qu'il faut noter même si je ne sais pas encore exactement ce que ça veut dire.

L'important n'est pas de retenir seulement ce que je comprends, mais surtout ce que je n'entends pas, parce que c'est là qu'il y a à trouver. Si je lis pour confirmer ce que je sais déjà, ce n'est vraiment pas la peine. Ce qui est intéressant dans l'Évangile, c'est ce qu'il y a d'énigmatique. Les choses que nous croyons avoir comprises, ce n'est pas la peine, c'est d'ailleurs signe que nous ne les avons pas comprises, pas entendues.

   Odeur de consécration / odeur de corruption.

À nouveau, pour vous montrer la circulation des choses, on peut mettre un rapport entre la consécration et l'odeur par exemple, comme on pourrait mettre un rapport entre la consécration et l'onction. Il y a une expression bien connue : « odeur de sainteté » et il faudrait d'abord dire « odeur de consécration ». Elle s'oppose à l'odeur de corruption, nous avons cela en toutes lettres dans le chapitre 11 à propos de Lazare qui est mort : Jésus veut s'approcher du tombeau, mais la sœur de Lazare lui dit : « Il est de quatre jours, il sent (ozei) déjà » (v.39). À l'époque de Jésus on pensait que la corruption commençait au quatrième jour, c'est d'ailleurs pourquoi il est si important que Jésus soit ressuscité le troisième jour car il a connu la mort mais pas la corruption. Il y a une phrase du Ps 16, 10 : « Tu ne laisseras pas ton consacré connaître la corruption » qui est citée explicitement par Paul dans son discours en Actes 13 verset 35.

L'odeur de corruption, c'est l'odeur de mort accomplie par opposition à l'odeur de vie c'est-à-dire à l'odeur de résurrection. Le contraire de la mort c'est la résurrection.

*            *            *

Il y aurait encore d'autres éléments symboliques. Vous avez seulement ici un aperçu sur la vastitude du champ symbolique dans lequel se meut le terme de pneuma.

C'était donc une séance un peu intermédiaire qui nous fait passer de l'énergéia à l'ergon, de l'énergéia au pneuma. J'ai conscience de ce que tout cela est touffu, confus, non-ordonné mais on ne peut pas mettre de l'ordre dans ces choses, ce serait tout à fait vain. Ce sont des indications pour qu'à chaque fois nous soyons alertés lorsque nous sommes dans la proximité d'un texte : qu'est-ce qui en ressort parmi les multiples possibilités de significations du Pneuma ? Et c'est le contexte, toujours, qui nous le dira. C'est ce genre de recherche que nous allons mener dans les deux séances qui nous restent.

 

III – Approfondissement de quelques thèmes

 

1) Symboliques de l'onction et du parfum (Jn 12, 3 et autres).

Est-ce qu'au chapitre 12 le geste fait par Marie est un geste d'onction christique ?

J-M M : Il y a deux verbes oindre chez saint Jean : chrieïn qui donne les mots Christ (Oint) et christianoï, notre nom de chrétiens, et puis un autre verbe, aléiphô, dans l'onction de Jésus par Marie de Béthanie au chapitre 12 : « êléipsen tous podas jésou ». Donc, la référence à l’onction consécratoire n’est pas immédiate dans le texte du ch 12, d’autant que Marie n’est pas habilitée à « oindre » (un roi, un prophète ou un prêtre). Oindre… C’est essentiellement le Pneuma qui oint.

Marie Madeleine essuie les pieds de Jésus, bréviaire« 3Marie prit alors une livre d'un parfum de nard pur de grand prix ; elle oignit les pieds de Jésus, les essuya avec ses cheveux et la maison fut remplie de l'odeur de ce parfum. »[26]

L'onction faite par Marie n'est pas assimilable à l'onction christique mais plutôt à l'onction du cadavre de Jésus puisque c'est Jésus lui-même qui le dit : ce parfum « elle l'a gardé en vue de mon ensevelissement » (v.7). Cependant la symbolique du parfum qui est liée à la symbolique de l'onction christique ici est très présente, et en particulier on lit la petite phrase : « et la maison fut emplie de l'odeur de myrrhe ». C’est un exemple de petite phrase johannique qu’on peut ressortir du texte et méditer pour elle-même, elle résume l’Évangile. 

Le thème de la maison est très important et le verbe « emplir » est décisif, c’est un verbe du pneuma. En effet c'est une expression qui est semblable à : « le pneuma emplit », « il emplit l'orbe des terres » disait déjà le psaume ; « Il emplit la maison où ils étaient assis » et il emplit le cœur de l'homme : « Étienne empli de pneuma ». Donc il emplit à toutes les dimensions. Cela indique l'idée de fluide, de liquide qui fait partie de la symbolique du pneuma, y compris la symbolique du parfum. Il y a de magnifiques textes du IIe siècle sur la symbolique du parfum.

► Le verbe enduire est proche du verbe oindre ?

J-M M : Oui mais il y a ceci qu'enduire chez nous est réputé superficiel alors que très curieusement, même dans notre langue, l'essence du parfum, c'est l'intériorité même : le parfum est censé pénétrer quand il est apposé, et emplir celui qui le reçoit.

Le parfum est sans doute une des dénominations les plus rares mais aussi les plus précieuses de la semence.

► Ce verbe enduire est à propos de la parabole de l'aveugle de naissance en Jn 9, Jésus crache sur le sol, fait de la boue avec sa salive et "enduit" les yeux de l'aveugle (v.6).

J-M M : Ici c'est le verbe chrieïn (oindre), bien que la signification du geste de Jésus soit tout à fait autre à la mesure où c'est la reprise de Adam de Genèse 2 qui est fait de boue (on dit de poussière, mais c'est de boue). Autrement dit le baptême est la reconnaissance de son aveuglement natif, de sa boue native qui, lavée par les eaux du baptême, donne de voir en vérité. Car l'aveugle de naissance, c'est nous, c'est tous les hommes, nous sommes nés aveugles par rapport à l'essentiel des choses[27].

► Donc la dimension du pneuma, c'est le laver ?

J-M M : Voilà, et là il est dans la symbolique de l'eau.

Pour ce qui est des éléments principaux – parce que vous avez vu que le pneuma se dit vraiment sous toutes les formes, il faut le détecter, le reconnaître comme tel, et ce n'est pas facile parce que, quand n'importe quoi peut signifier n'importe quoi apparemment, on est dans le pur désastre. Or ce n'est pas n'importe quoi ou n'importe comment, il y a une régulation pour la lecture des termes symboliques qui est très rigoureuse et ne permet pas de chanter son petit air, cela s'apprend. Nous, nous ne procédons pas ainsi.

L'Occident n'a pas développé, dans sa lecture de l'Évangile, une lecture correspondant au mode selon lequel c'est écrit parce qu'il avait besoin de l'adapter, mais les adaptations successives ne remplacent pas l'origine. Elles sont signifiantes, elles sont bonnes en général, et elles sont exactes surtout quand elles sont dogmatiques, mais l'exactitude n'est pas la vérité du texte. Il ne faut pas confondre l'exact et le vrai. Le mot vrai a un sens éminent puisque Jésus dit : « Je suis la vérité ». Et qu'est-ce que c'est que la vérité ? Mais « Qu'est-ce que la vérité ? » c'est une question d'occidental et c'est Pilate qui la pose, ce n'est pas la question de l'Évangile, c'est la question du Romain. En Jn 9 c'est la confession de l'état natif boueux qui, lavé par l'eau du baptême ouvre l'œil à un autre espace, à une autre visée.

 

2) Comment percevoir l'Esprit Saint ?

Pentecôte, Evangile de Momik, musée d’Erevan, Matenadaran► L'Esprit Saint, à la Pentecôte est souvent considéré comme une force d'en haut qui descend, donc c'est une force subtile. Je me demande si, pour percevoir cet Esprit Saint, il ne faut pas un certain endormissement des facultés habituelles, comme dans l'Ancien Testament quand l'Esprit tombe sur les prophètes qui sont saisis d'une torpeur ; ou faut-il que soit donnée une faculté particulière pour le percevoir ? Je dirai : est-ce que c'est seulement une phase qui arrive comme ça, faut-il aussi qu'il y ait du changement ?

J-M M : Tout à fait, et ceci est une question très pertinente. Il n'y a pas de proportion entre le Pneuma divin – et pour l'instant je ne précise pas s'il y a une différence entre l'Esprit Saint troisième personne et Dieu comme Esprit – il n'y a pas de proportion entre cela et nos capacités natives d'appréhension (par natives j'entends celles de notre première naissance, de notre naissance à ce monde). C'est en toutes lettres dans saint Jean au chapitre 3, dans le dialogue nocturne avec Nicodème : « Le pneuma, tu ne sais » c'est-à-dire qu'il n'est pas objet de savoir, et il faut bien entendre ce que veut dire savoir chez Jean à ce moment-là. Il n'y a pas de proportion entre le pneuma et nos capacités natives de perception : « Si quelqu'un ne naît pas d'eau et pneuma, il n'entre pas dans le royaume » (Jn 3, 5) c'est-à-dire qu'il ne peut pénétrer dans l'espace de Dieu, pour cela il lui faut naître du Pneuma.

► Vous dites que le Pneuma n'est pas de l'ordre du savoir, alors serait-il de l'ordre de l'expérience ? Saint Paul, sur le chemin de Damas, a reçu l'Esprit avec une brutalité extrêmement forte à un moment où il ne s'y attendait pas. Est-ce qu'il est possible de cultiver cette capacité de réception à l'Esprit ?

J-M M : Ceci se trouve aussi dans le texte du dialogue avec Nicodème : « Tu entends sa voix » : essayer d'entendre ce qui est l'expression même du Pneuma, c'est-à-dire essayer d'entendre l'Écriture.

Par rapport à ce que vous avez dit, j'aimerais dire qu'il y a à la fois une hydrographie et une climatologie du Pneuma, c'est-à-dire qu'il y a des canaux, des cours d'eau qui sont la lecture de l'Écriture, la fréquentation des sacrements etc. et puis il y a aussi des intempéries intempestives, la climatologie, la météorologie : ça peut venir sous forme d'orage brutal, rapide. Ce n'est pas de façon tout à fait gratuite que j'emploie ces métaphores-là, parce qu'un des symboles les plus fondamentaux du Pneuma, c'est l'eau, nous en avons parlé, l'eau est un autre nom du Pneuma.

Il y a des chemins du pneuma, des ruissellements de pneuma, mais il y a aussi des orages, ça tombe et ça peut tomber brutalement.

Par ailleurs vous êtes partis du mot expérience qui est un mot difficile dans le cas présent parce que ce n'est pas une pensée d'ordre conceptuel, mais ce n'est pas à tous égards et dans tous les sens, une expérience. C'est une expérience à certains égards, mais pas telle qu'elle ait en elle son autosuffisance. En effet, quand j'ai fait une expérience au sens banal du terme, j'ai un retour sur mon expérience : à la fois je connais l'objet de l'expérience et mon acte d'expérience. Or là je n'ai pas un retour total sur l'objet. Autrement dit, le mot expérience est utile, il a une signification, mais à condition qu'il soit corrigé pour dire ce qu'il en est. C'est pourquoi Jean utilise des mots mais qui ont besoin tous d'être corrigés.

Le premier équivalent de la foi c'est recevoir, recevoir quelque chose qui vient, le reconnaître comme venant à moi. Seulement je n'en ai pas une expérience au sens absolument rigoureux, c'est une expérience qui me vient par une parole, mais par une parole témoignante : tout cela est fondé sur l'expérience proprement dite de la Résurrection que font les apôtres, qui est du reste une expérience collective et multiple. Elle est collectrice à la mesure où elle n'est pas faite simplement pour eux mais pour rassembler ceux qui, dans leur parole, entendront la parole de la nouveauté christique. Ceci est très important parce que, tous les spirituels le savent, le degré de foi ne se mesure pas au degré de sentiment que j'en ai. Quand je dis : « un homme de grande foi » je ne dis pas grand-chose ; je dis éventuellement : « un homme de grande ferveur », et par ferveur je peux entendre les effets de la foi sur le psychisme quand il y a des retombées psychiques. Mais la foi en elle-même n'est jamais comme telle en son fond pleinement ressentie, et en tout cas elle n'est pas à la mesure de ce que je ressens.

La joie christique peut être soigneusement camouflée dans une vie de peine, être présente mais n'être pas dans le lieu de l'exubérance psychique, ça tous les mystiques le savent. Il ne faut pas confondre les expériences spirituelles telles qu'elles sont ressenties, et la vérité de la foi. Pour autant il faut séparer ces choses mais il faut être prudent. Autrement dit le proprement spirituel n'est pas de l'ordre du psychique même s'il a des retombées dans le meilleur des cas, et ceci même dans les pires cas. Il est très possible qu'il y ait une façon de vivre la douleur ou la souffrance au titre de la foi, non pas dans la joie, mais dans quelque chose qui n'est pas la pure déréliction, le pur abandon. L'expérience de la pure déréliction peut se faire aussi, elle se fait même chez le Christ : « À quoi m'as-tu abandonné ? » (Mc 15, 34). Et on ne peut pas dire qu'il manque de foi.

► Il m'apparaît que c'est quelque chose qui ne nous appartient jamais, qui nous échappe toujours. Chaque fois qu'on veut parler d'une expérience, en fait elle disparaît.

J-M M : C'est-à-dire que la volonté de la retenir la fait fuir. Entendre l'Évangile ce n'est jamais avoir entendu, c'est attendre d'entendre. Avoir, c'est toujours demander et non pas posséder de façon satisfaite[28].

Nous avons fait allusion à l'épisode de Nicodème, c'est un lieu qui me paraît très précieux. Ce qui est mis en question ici justement c'est l'abord de l'Évangile, de ce qui vient, en quoi ça consiste : ce n'est pas contenu dans ce que je sais et il faut que mon prétendu savoir soit débouté, récusé ; il faut que j'aie encore à entendre.

 

3) Les dons (énergies) du Saint Esprit. Un et multiples.

Les sept dons du Saint Esprit ► (Yvon) Les dons du Saint Esprit[29] sont-ils des façons d'être du Saint Esprit, ce sont des entités en soi… ?

J-M M : C'est bien parce que tu poses le problème en bon occidental… et on ne peut pas être plus occidental qu'un Breton, bien sûr !

La notion de dons du Saint Esprit est puisée à l'Ancien Testament à partir duquel on a tiré des listes de choses. Et en général c’est plutôt lié à la question des kharismata (les charismes) dont parle saint Paul, c'est-à-dire des donations particulières à chacun. Seulement saint Thomas d'Aquin a repris cela par lui-même dans un traité, mais il a varié entre ce qu'il en dit dans les Sentences et ce qu'il en dit dans sa Somme théologique par rapport à la question que tu poses.

La question que tu poses c'est : quel est le statut ontologique des dons du Saint Esprit ?

► Disons qu'il y a une énergie fondamentale et des énergies…

J-M M : Ceci est plus intéressant comme question que la question du statut proprement ontologique. Parce que la question que tu poses ici c'est le rapport des kharismata avec le grand kharisma (le grand don) qui est le Pneuma. C'est une question fort intéressante mais qui n'est pas occidentale du tout. C'est la question du rapport du singulier et du multiple, à nouveau, c'est cette même question.

●   Les dons du Saint Esprit dans le langage de la vertu.

Seulement le problème ensuite est venu de ce que tout était pensé dans le langage occidental de la vertu. La vertu est un langage de L'Éthique d'Aristote (la virtus romaine c'est encore autre chose). Le statut ontologique de l'éthique c'est d'être un habitus, c'est-à-dire une aptitude, qui dans le cas présent est une aptitude infuse qui qualifie pour une opération, une faculté de l'anima humaine à opérer, à agir. Voilà le statut ontologique proprement dit de la vertu. Et souvent les dons du Saint Esprit sont considérés comme des noms de vertus, comme des aptitudes humaines à opérer et à agir. C'est cela une vertu.

Heureusement saint Thomas a bien vu que ces dons-là ne rentraient pas dans le champ des vertus éthiques dont parle Aristote. Mais il a gardé le vocabulaire de la vertu, et on a créé la notion de vertu théologale[30] en la distinguant de la vertu morale. Seulement le langage est plus fort que l'intention de celui qui en use, et ça a contribué à moraliser indûment les dons de l'Esprit.

La question en soi ne mérite pas d'être traitée davantage mais il est vrai que nous sommes amenés à poser la question : qu'est-ce que c'est ultimement ? Quel est le statut de quelque chose ?

●   La fragmentation des titres du Christ.

Par exemple on a vu les différents titres du Christ ; vous avez des premiers catalogues où vous trouvez une énumération de ce qu'il est : il est le Père, il est la Sagesse, il est la force, il est le Fils, il est le Saint Esprit…[31] Ah bon ! Alors de bonne heure on a fait cette distinction : les trois (Père, Fils, Saint Esprit) sont à part, et les autres sont des attributs communs à la divinité. Mais le début du IIe siècle ne sait pas encore faire cela.

C'est très intéressant de suivre les premières ébauches de réflexion théologique qui se font au cours du IIe siècle. C'est mon lieu de méditation préférentielle parce que c'est un bon lieu pour voir la différence entre ce qui est advenu dans le discours, et puis ce que ça retient néanmoins du plus proche de l'Évangile que nous n'avons pas gardé.

► Ça pourrait faire un bon thème pour l'an prochain ?

J-M M : Non. Il faut le mettre en œuvre à propos de n'importe quel thème. C'est ce que j'essaie de faire en apprenant une façon d'entendre un texte qui n'est pas écrit sur le mode sur lequel nous pensons et écrivons. Ce travail on peut le faire à propos de l'Esprit Saint, etc.

●   Fragments d'intact.

► Pour revenir aux énergies et à l'énergie (les dons de l'Esprit) tu n'as pas répondu ?

J-M M : Non. La question ici est la question du rapport de la multiplicité et de l'unité. La réponse sera plus énigmatique que la question. Je vais la donner, c'est « fragment d'intact ». Je vous assure que c'est la réponse, mais à première écoute elle est énigmatique, et pourtant c'est une expérience qu'on a facilement.

été au coeur de l'hiver, A Camus, callig Xavier Piton"Fragment d'intact", c'était le titre d'un poème que j'avais ébauché quand j'avais 25 ans, c'est quelque chose de très ancien dans cette perspective. Toutefois lire le poème ne serait pas éclairant parce que le titre n'est pas développé dans le poème. Le poème n'a rien à voir avec notre question.

L'intact, là, c'est la Sologne (mais la Sologne, peu importe). Et la Sologne, qui est traitée selon les quatre saisons ou les quatre éléments (c'est la même chose) est telle, finalement, que cet écartement des quatre laisse intacte la Sologne[32].

●   Voir l'unité secrète.

Ça pourrait faire penser au rapport du rêve et de l'éveil dans l'expérience suivante : vous faites un rêve dans lequel vous tuez et au réveil vous constatez que la personne est vivante ; c'est-à-dire que la voir morte relève d'un manque de voir[33]. Tout ce qui est fragmentaire relève d'un manque de voir, de voir l'unité qui reste secrète sous l'apparente diversité, et même sous l'apparente déchirure.

●   Fragment d'intact dans L'évangile de la vérité.

J'ai trouvé ensuite quelque chose qui ressemble à cette pensée (très ancienne chez moi) dans l'Évangile de la vérité qui est un texte gnostique du premier valentinisme, début du IIe siècle, parce qu'il s'agit du rapport du rêve et de l'éveil. C'est quelque chose qui avait intéressé Jung. L'Évangile de la vérité fait partie du manuscrit copte, trouvé dans la bibliothèque de Nag Hammadi, qui fut acheté par Jung et qui s'appelle le codex Jung. Là je ne peux répondre que de manière allusive à une question aussi infréquentable.

Évangile de la vérité : Parabole des apparitions nocturnes (passage évoqué par J-M Martin).

 

C'est ainsi qu'ils étaient [les hommes] ignorants à l'égard du Père, Lui qu'ils ne voyaient pas... Il y avait beaucoup d'illusions qui les hantaient ... et [elles n'étaient que] de vides absurdités, comme s'ils étaient plongés dans le sommeil et qu'ils étaient envahis par des rêves troublants. Ou bien [il y a] un lieu vers lequel ils s'enfuient, ou bien ils reviennent sans force [d'avoir] poursuivi celui-ci ou celui-là ; ou bien ils frappent quelqu'un, ou bien ils reçoivent eux-mêmes des coups ; ou bien ils tombent des hauteurs, ou bien ils s'envolent dans les airs sans pourtant avoir d'ailes. Parfois encore [c'était comme si] quelqu'un voulait les tuer, bien qu'il n'y ait personne qui les poursuive, ou c'est comme s'ils tuaient eux-mêmes leurs voisins car ils sont souillés de leur sang. [Mais] quand ceux qui traversent tout cela se réveillent, ils ne voient rien, eux qui sont au milieu de toutes ces confusions, parce que ce n'était rien que tout cela.

C'est ainsi qu'ils ont rejeté l'ignorance loin d'eux comme le sommeil auquel ils n’attribuent pas la moindre valeur, pas plus qu'ils ne tiennent ses œuvres pour solides. Mais ils les abandonnent comme un rêve dans la nuit, et la Gnose du Père, ils l'apprécient à la mesure de la lumière. C'est ainsi qu'ont agi tous ceux qui étaient endormis lorsqu'ils étaient ignorants. Et c'est ainsi qu'ils se redressent comme s'ils s'éveillaient. Heureux celui qui s'est retourné sur lui-même et qui s'est éveillé.

(D'après J.E. Ménard, Évangile de Vérité, rétroversion grecque et commentaire, Letouzay § Ané, Paris 1962 p.55-58 ; et p. 29-30 du manuscrit).[34]



[1] Le chapitre I reprenait les deux premières séances du cycle de cinq séances. Ce chapitre II reprend ce que J-M Martin a dit en 2ème partie de la troisième séance, mais de nombreux éléments des échanges sur le pneuma qui ont eu lieu au début de cette séance ou dans les deux séances suivantes ont été intégrés à divers endroits.

[2] Dans cette phrase pneuma et dunamis sont deux et cependant ils ne signifient qu'une chose en vertu du principe qu'on appelle hendiadys, figure de style bien connue même en Occident : dire une chose à travers deux mots. Il n'y a pas que chez Paul que pneuma et dunamis sont équivalents. Ainsi chez Luc dans l'annonce à Marie, on a un hendyadis de phrases : « L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance (dunamis) du Très Haut te couvrira de son ombre » (Lc 1.35), donc « L’Esprit Saint » et « la puissance du Très Haut »  sont équivalentes.

[3] Terme didactique. Tableau donnant un "aperçu général". (Dictionnaire de Français Littré).

[4] Vous avez tout dans cette phrase. Il faudrait voir comment Ressuscité et Fils de Dieu disent la même chose, autrement dit, comment l'expression Fils de Dieu prend sa vigueur authentique dans l'Évangile à partir de l'événement de Résurrection. Tout est subordonné à Mort-Résurrection : mort-résurrection du vocabulaire, mort-résurrection de Jésus. « Selon un pneuma…» : la Résurrection est toujours l'œuvre du Pneuma. Réveiller ou ressusciter, remettre debout, faire lever quoi que ce soit, c'est l'œuvre du Pneuma qui culmine dans la Résurrection. C'est un Pneuma de consécration. En effet, celui qui est consacré est aussi oint de Pneuma. (J-M Martin. dans les rencontres sur le Notre Père).

[6] Un message du blog reprend plusieurs interventions de Jean-Marie Martin sur les différences psyché / pneuma : Les distinctions "corps / âme / esprit" ou "chair / psychê / pneuma" ; la distinction psychique et pneumatique (spirituel).

[7] « On ne sait pas d'où est tirée cette citation ; ce qui est sûr, c'est que Jean reprend ici le cri de la Sagesse de l'Ancien Testament et se rapporte à plusieurs épisodes : le rocher frappé par la baguette de Moïse, d'où coule l'eau ; le temple d'Ézéchiel d'où coule de l'eau depuis les quatre faces du temple ; les quatre fleuves du paradis. Ce sont des thèmes que les Anciens se plaisaient à rapprocher les uns des autres dans la thématique de l'eau. Les testimonia sont des recueils de textes de l'Ancien Testament autour d'un même thème (l'eau, le bois…) et qui sont censés parler symboliquement du Christ. » (J-M Martin, Saint-Jean-de-Sixt, septembre 2008).

[8] Au ch IV - 4° a), l'énumération des 2 sortes d'eau est plus complète. Ceci est repris dans La symbolique de l'eau en saint Jean (la mer, eau des jarres, fleuves d'eau vive, eau-sang-pneuma au Baptême et à la Croix)

[9] Par ailleurs on trouve le feu chez saint Luc en lien avec le pneuma. En effet l'opposition entre le baptême donné par Jean et le baptême à venir qui sera donné par le Christ est celle d'un baptême par l'eau et d'un baptême par le feu et le pneuma : « Moi, je vous baptise avec de l’eau ; mais il vient, celui qui est plus fort que moi (...) Lui vous baptisera dans le Pneuma Sacré (l’Esprit Saint) et le feu. » (Lc 3, 16).

[11] Dans La Messe, yoga du souffle (éd Le Fennec, 1994), John Lagerwey, Directeur d'études à l'EPHE spécialiste du taoïsme, relit la liturgie comme étant le lieu d'échange de souffles, de création du Souffle. Voici des extraits (p. 13-23) : « Yoga veut dire discipline : discipline du corps, respiration contrôlée, circulation du souffle. La liturgie n'est rien d'autre. » « Le mot que l'on traduit par 'esprit' est le même, en hébreu, que le mot pour 'souffle'. Le Saint Esprit est donc plutôt le 'souffle sacré'. C'est le souffle qui est saint par définition car c'est le souffle qui donne la vie : qu'y a-t-il de plus sacré que la vie ? » « Le yoga chrétien consiste à faire circuler le souffle dans le corps du Christ. (…) Nous sommes ensemble le corps du Christ et, d'entrée de jeu, il y a un salut, un échange de salutations. Nous faisons circuler entre nous le souffle même qui est salué et qui fait de nous des prêtres, c'est-à-dire des médias, des lieux de transit du Souffle. “Le Souffle soit avec vous”, dit l'un (car il n'y a qu'un seul Seigneur), “Et avec votre esprit”, répondent les autres. La discipline chrétienne du souffle est scandée par un échange de paroles – de souffles typiquement humains–, qui saluent, chez les uns et chez les autres, ce qui en eux est déjà divin, ce qui les rend dignes de notre respect et de notre amour, à savoir le fait qu'ils soient, de par leur présence en ce lieu, à la fois porteurs et demandeurs de ce même souffle qui va faire de nous un seul corps. Nous saluons donc ce que nous venons demander. (…) La liturgie discipline notre emploi du souffle, l'oriente, le plie à ses fins, à nos fins. Pour que nous soyons tous remplis de l'Esprit, comme au jour de la Pentecôte, comme au jour de la création, comme au jour de notre baptême. » « On oublie ce qui est clair dans d'autres traditions plus cosmologiques, plus mythologiques, moins historiques (…) à savoir que l'un des moyens les plus universels de fécondation spirituelle par le souffle est celui par l'oreille : la Parole. Lorsqu'elle pénètre une oreille réceptive, la parole se fait appel, et de l'appel naît la vocation. »

[12] Pneuma traduit le mot hébreu rouah qui a les mêmes significations. En Jn 3,8 on traduit souvent par « Le vent souffle où il veut.. »,  littéralement c'est « Le pneuma pneï (souffle) où il veut ».

[13] Le symbole de la colombe n'est pas développé ici mais dans Le Baptême de Jésus. Marc 1, 9-13 et parallèles. Symboliques développées dans les premiers siècles. Réflexions pastorales au B – 6°) "Comme une colombe".

[15] Lors d'une des soirées sur le Notre Père, J-M Martin a mis en rapport pneuma, volonté et semence (cf II du Chapitre VI. Soit ta volonté comme au ciel de même aussi sur terre) en ajoutant à la fin : «Vous voyez l'importance qu'il y a à mettre en rapport les trois termes de sperma, de pneuma et de thélêma. Du reste, ce n'est pas inouï. Dans la médecine des premiers siècles, chez Galien ou même dans le stoïcisme, pneuma et sperma (souffle et semence) sont des mots qui s'emploient l'un pour l'autre et vont très bien ensemble. Dans la pensée stoïcienne, pas dans la morale stoïcienne, il y a un certain nombre de rapports structurés avec cela.»

[18] « Moïse dit : "Dieu façonna l'homme en prenant une motte de terre et il insuffla sur sa face un souffle de vie (pnoên zôês) et l'homme fut engendré en âme vivante (psychê zôsa)". Il montre par là très clairement la différence du tout au tout qui existe entre l'homme qui vient d'être façonné ici et celui qui avait été précédemment engendré à l'image de Dieu » (De opificio mundi §134). Citations tirées de l'article de Paul-Hubert Poirier : Pour une histoire de la lecture pneumatologique de Gn 2,7 : Quelques jalons jusqu'à Irénée de Lyon, Revue des études augustiniennes, 40, 1994, p.2-3.

[19] La transcription de la session intitulée "Connaître et aimer dans la 1ère lettre de Jean" figure sur le blog, tag 1JEAN.

[21] Le mot hébreu mashiah (messie) vient du verbe mashah qui signifie passer la main sur quelque chose, d'où oindre. Dans la Septante grecque il a été traduit par Christos, d'où Christ.

[22] « L'onction est faite avec quoi ? Avec le pneuma. Et en effet un des traits fondamentaux du pneuma, aussi bien dans le stoïcisme de l'époque que dans la symbolique juive, c'est d'être ce qui pénètre intégralement tout le corps et, le pénétrant, le tient et donc le maintient aussi. Le pneuma est dedans et autour. Le pneuma est le principe de consistance de quelque chose.» (J-M Martin, Saint-Bernard, mars 2010)

[23] Dans cette partie du Plérôme, les dénominations (y compris le pneuma) ont leurs noms écrits avec une majuscule. Voir les messages du tag  gnose valentinienne. Ici J-M Martin parle des "dénominations du Pneuma", ailleurs il parle des "dénominations du Christ" (tag  gnose valentinienne), mais c'est le même. Quand Jésus dit « il vous est bon que je m'en aille, car si je ne m'en vais, le Paraclet ne viendra pas. » (Jn 16,7) la venue véritable qui est l'autre face de l'absence, est mise au compte du Paraklêtos, de l'Esprit, mais Père, Fils et Esprit ne sont jamais disjoints. L'Esprit est le présentificateur de la dimension ressuscitée de Jésus, donc de la dimension authentique de Jésus.

[24] Par exemple : « Et pour eux je me consacre moi-même en sorte qu'ils soient eux aussi consacrés dans la vérité. » (Jn 17, 19). Le mot vérité ici n'est pas à entendre dans notre sens. Nous appelons vérité l'exactitude ou le correct, mais ici alêthéia (vérité) est la même chose que le dévoilement ou que la révélation.

[25] J-M Martin a fait deux sessions sur le Sacré dans l'Évangile, voir la transcription dans le tag SACRÉ. Au chapitre V plusieurs textes cités ici sont lus : Jn 17, 19 ; 1 Jn 2, 20-27 sur le chrisma…

[29] La liste des 7 dons du Saint Esprit trouve son origine dans le livre d’Isaïe : « Un rejeton sortira de la souche de Jessé, un surgeon poussera de ses racines. Sur lui reposera l’Esprit du Seigneur, esprit de sagesse et d’intelligence, esprit de conseil et de force, esprit de connaissance et de crainte du Seigneur, son inspiration est dans la crainte [piété] du Seigneur » (Isaïe 11,2). La « crainte du Seigneur » citée deux fois a été traduite par la Vulgate latine en « piété filiale » la deuxième fois. Le premier usage de cette liste est attesté par saint Ambroise de Milan à la fin du IVe  siècle.

[30] Les trois vertus théologales sont la foi, l'espérance et la charité. Elles tirent leur origine de 1 Co 13, 13. Voir ce qu'en dit J-M Martin dans Contradictions en 1 Cor 13, 4-13 ? Foi, espérance et charité (agapê) : entendre, attendre, s'entendre .

[32]« C'est ce que j'ai pensé sous beaucoup d'autres formes, à savoir que l'été, par exemple, loin d'être enfui quand c'est l'hiver, est enfoui dans l'hiver. Une chose qui est revenue souvent chez moi.

   Les fragments d'intact, je les ai trouvés déjà dans le démembrement du Nom, c'est-à-dire dans les généalogies des dénominations (cf le Plérôme des dénominations au II - 6° b) de ce chapitre). C'est-à-dire que les auteurs qui parlent de cela distinguent ces dénominations en tant que des noms démembrés, c'est-à-dire en tant que partiels d'une part, en quoi elles sont véritablement fragments. Et puis, il envisage ce qu'il appelle l'égalisation des notions, l'égalisation des éons, c'est-à-dire lorsque chacune est pensée non plus à partir de son départ, mais dans sa plénitude, elles s'égalisent toutes, c'est-à-dire que toutes ces dénominations disent l'indicible unique. C'est un très beau thème développé chez les valentiniens surtout, qui est tout à fait dans la ligne et de Paul et de Jean. On pourrait le montrer de façon précise. » (Extraits de la soirée à St Bernard sur le thème du Monogène, 5 janvier 2005). Voir aussi le tag gnose valentinienne.

[33] « Ce que Jean dit tout au long des textes de la Passion c'est l'impossibilité de tuer celui qui est la vie. En d'autres termes la vie donnée (mais le verbe "donner" reste à voir) n'est pas la vie mise en échec. Voilà ce qui intéresse Jean. Ne vous trompez pas. Les abîmes de ce don, pour inconnus qu'ils nous soient, ne le cèdent en rien à notre expérience de la souffrance dans toute sa vérité. Nous voulons dire qu'une mort pour la vie n'est certainement pas moins douloureuse qu'une mort pour la mort ; il n'est pas question de cela. [J-M Martin dit alors un de ses poèmes :]

Quand le couteau du jour finira d'excorier
ma grande nuit sereine à ses coups dérisoires,
et qu'intacte il verra la nuit se relever
pour reprendre sa course, il lui faudra bien croire
qu'il ne tuait qu'en rêve. Et quand tous nos discours
auront usé leur ongle à la peau du silence,
tous nos vains graffitis paraîtront à leur tour
illisibles aux murs où jouait notre enfance. »         

(Extrait du cours de J-M Martin à l'Institut Catholique de Paris en 1974-75).

[34] Sur internet on trouve la traduction d'Anne Pasquier qui est légèrement différente car J. E. Ménard a tenté une rétroversion en grec http://www.naghammadi.org/traductions/textes/evangile_verite.asp