Ce dossier sur Shigeto Oshida, prêtre dominicain et maître zen, contient des réflexions dont certaines font écho à ce que dit Jean-Marie Martin à qui est dédié le blog La Christité, il montre aussi comment le souhait émis par J-M Martin de la venue de la Christité est déjà en voie de réalisation.

  • Pour lire, télécharger, c'est ici en fichier pdf (avec les deux schémas de la Vème partie mais sans les photos) :   Oshida_sur_blog_La_Christite.

 

Shigeto Oshida (1922-2003) : une parole venue de l'Orient

et fécondée par les traditions chrétienne et bouddhiste

 

plan dossier Oshida●   Présentation du dossier par Christiane Marmèche.

Ce message est publié sur le blog "La Christité" dédié à Jean-Marie Martin (cf Qui est Jean-Marie Martin ?), blog que j'ai créé avec son accord. Pour lui « L'Évangile s'est pensé et vécu d'abord en chrétienté puis il s'est pensé et continue de se penser comme christianisme. Les temps seraient venus qu'il se pensât comme christité, c'est-à-dire comme cette présence non comptée, non calculée, répandue dans les hommes, cette possibilité de bon et de bien, d'ouverture. C'est cela qui est à viser. »  

Il m'a donc paru souhaitable de parler ici[1] de Shigeto Oshida, prêtre dominicain et maître zen, car cette christité me semble déjà en germe en lui-même et dans la communauté de Takamori qui s'est créée autour de lui :

  • comme il le dit parfois, il est "un bouddhiste qui a rencontré le Christ" ;
  • la communauté de Takamori est un lieu où l'autre est accueilli du point de vue de la christité, ce lieu est ouvert à toutes les traditions : « Ne pas choisir ceux qui viennent à nous. Recevoir chacun comme un mystère du Christ. » « Le temps est venu où il nous faut apprendre mutuellement ce qui est précieux à garder de chaque tradition… Ne s’agit-il pas pour tous de se laisser envahir, transformer, convertir par la vie divine ? »

Il y a longtemps que j'ai contact avec la pensée de Oshida, d'abord par le film de Patrice Chagnard "Zen ou le souffle nu" qui est passé au "Jour du Seigneur" en 1985-86, et puis par ce que m'en a dit Bernard Durel un ami dominicain qui est allé au Japon en 1990 dans le cadre des échanges inter-monastiques organisés par le Vatican, et a vécu une semaine dans la communauté de Oshida (voir I-1).

Jai fait une petite initiation à la langue japonaise[2] ce qui m'a permis de comprendre certaines remarques de Oshida sur des termes japonais (gyô en particulier), et de faire des notes explicatives.

J'ai fait le présent message à partir de la traduction anglaise des Enseignements de Oshida, d'un article traduit par Bernard Rérolle (1926-2000), mariste, et de la traduction française paru en 2009 aux Voies de l'Orient (cf Bibliographie). J'ai privilégié les enseignements sur la "parole" car cela rejoint des choses dites par J-M Martin[3]. En plus il y a le schéma du V-1° m'a attirée !

 

●   Shigeto Oshida (押田成人).

Il est né en 1922 à Namamugi, Yokohama, Japon, son père étant bouddhiste de la tradition du zen sôtô et sa mère shintoïste. « Quand j'avais cinq ans, je m'asseyais à côté de mon père lorsqu'il pratiquait le zazen chaque jour. J'ai appris à méditer un peu comme j'ai appris à manger le riz avec des baguettes.» « Zen est une partie constitutive de mon âme et de mon corps depuis ma naissance : approfondir le silence intérieur, se laisser mouvoir par le Souffle de Dieu ».

Il rencontre le Christ et quand il est adulte il demande le baptême. Il devient dominicain et prêtre. Quelques années plus tard, il se noie dans l'océan et évite la mort de justesse, perdant un poumon. La souffrance physique sera sa compagne de route, son maître, dira-t-il. Au pied du mont Fuji, une communauté se crée autour de lui, elle est basée sur la pauvreté, la méditation zen et la vie dans la nature, sur la culture du riz. Oshida est pleinement reconnu quand la conférence des évêques asiatiques se tient dans ce lieu en 1990. Il meurt le 6 novembre 2003.

 

Oshida, ramerQuelques remarques de Oshida :

« La Réalité spirituelle, c'est, dans tous les cas, la vie dans la grotte infiniment profonde de Son Silence, tout en ramant dans nos petits bateaux vers la haute mer en suivant Sa Voix, en nous laissant porter par Son Souffle, tout en disparaissant dans Sa Main. »

« 1 + 1 = 2, pourquoi ? J'en ai douté quand j'étais enfant. Je l'accepte comme une vérité mais ce n'est pas toute la  vérité. 1 + 1 devrait être 1. En effet "un" est l'expression de "tout" : un tout + un autre tout = un 3ème tout. Si 1 + 1 devient 2, voilà la tragédie qui commence avec la domination du calcul des pays avancés ! »[4]

En japonais il n'y a pas la distinction occidentale de l'âme et du corps « Karada (身体) signifie "tout" : mon esprit, mon intelligence, mon corps ; c'est mon existence. Jésus a dit : “Mangez mon corps”, ce n'est pas le corps matériel, mais c'est “ Mangez intégralement mon mystère.” »[5]

Comment entendre le mot "zen" dans la bouche de Oshida ?

« Le zen est la voie vers le Réel, c'est vivre le Réel. Ce n'est pas exclusivement du bouddhisme. Le zazen est le zen pratiqué dans la posture assise, mais le zazen n'est qu'un élément de la vie zen. Et l'école zen qui concentre tous ses efforts sur le zazen n'en a pas le monopole. La pratique du zazen va de pair avec l'étude des textes sacrés. Aussi, selon moi, quand il arrive que quelqu'un utilise le mot "zen", il ne devrait pas le prendre simplement au sens de zazen, ou de quelque chose qui appartient exclusivement à l'école zen du bouddhisme. J'utilise le mot zen toujours dans son sens originel de "dhyâna" ou de "contemplation". »

« En termes chrétiens, le zen est l'état spirituel où l'on est mis en croix avec Jésus en criant “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?”. Cet état spirituel est comme l'eau qui coule dans des zones chaque fois plus profondes, jusque dans des endroits de plus en plus secrets, jusque dans la mort spirituelle elle-même. Nous entrons dans la respiration de Jésus sur la croix »

 

I – Témoignages sur Oshida

 

1) Oshida et l'Ordre dominicain (extrait d'un article sur internet[6]).

Le père Oshida au Japon a fondé une communauté dans un village. Son idée était de mener une vie frugale, avec peu de confort, en cultivant la rizière, et en menant une vie spirituelle communautaire. Oshida raconte un entretien avec son supérieur dominicain, le vicaire canadien du Japon. Il redoutait cet entretien car il savait que son projet n’était pas bien vu.

Oshida rapporte le propos suivant de son supérieur qui tient en trois choses si je me souviens bien : « 1°) Mon frère, je ne comprends pas ce que vous faites ; 2°) je ne vous enverrai aucun frère pour votre projet, mais 3°) continuez ».

Le frère Oshida dit qu’il était sorti de l’entretien en pleurant : il avait touché du doigt, disait-il, la grâce (on dit aussi le charisme) de l’Ordre dominicain.

 

2) Yves de Gentil-Baichis : Le rire du père Oshida (La Croix du 11/09/1992)

Oshida à TakamoriTout à fait déconcertante, l'intervention du P. Oshida mercredi soir au centre Sèvres, à Paris. On avait annoncé une conférence de ce dominicain japonais sur « Religions, foi et dialogue ». On s'attendait à un exposé théologique savant de cet homme situé au carrefour des cultures. On l'imaginait sérieux et concentré, avec ce brin d'austérité que l'on prête aux adeptes du zen.

Surprise ! On vit arriver un petit homme décontracté, parlant avec force mimiques, arpentant l'estrade en tous sens. Il évoquait davantage les paysans japonais que les maîtres de la mystique. D'autant que ses déboires avec le micro l'amenaient à de grands éclats de rire.

En fin de soirée, les auditeurs médusés n'avaient aucune question à poser… Peut-être sentaient-ils que des questions trop cartésiennes seraient impudiques.

Le P. Oshida ne peut renier ses racines. Japonais, il l'est à 100 % avec sa manière de ne pas aborder les questions de front. Il avance par cercles concentriques, en évoquant les rencontres qui l'ont marqué : un bonze bouddhiste, un gourou indien, des religieux catholiques.

Chez le P. Oshida, on sent la double empreinte bouddhiste et chrétienne.

Le premier courant l'a marqué par sa méfiance à l'égard des illusions du monde. Il lui a appris qu'il n'y a pas de frontière entre le sujet et objet et que l'homme n'est pas un individu isolé. Il fait partie d'un tout. L'homme et l'arbre ne sont pas séparés. Si l'homme coupe l'arbre, il se prive d'oxygène et se détruit lui-même.

Du christianisme, il retient un respect immense et très religieux de l'autre. Et aussi cette joie contagieuse qui déclenche son rire.

Les deux courants lui ont appris l'humilité. « La voie des religions, dit-il, c'est de commencer la vie en toute humilité » pour accueillir Dieu ou l'Esprit. Chez le P. Oshida, à un certain degré de profondeur, les traditions peuvent cohabiter sans s'exclure. C'est sans doute la raison de son extraordinaire liberté.

 

3) Fabien Deleclos : "Shimpu Sama", le vénérable père : vivre sa foi chrétienne sans renier sa culture bouddhiste. (La libre Belgique, 22/09/1992)[7].

Oshida en train de saluerDans la foule bariolée des grands pèlerins de la paix réunie à Louvain et Bruxelles pour la 6ème rencontre mondiale des religions (13-15 septembre 1992), Oshida, « Shimpu sama » (Vénérable père), passe pratiquement inaperçu. Pas de turban immaculé ni de large ceinture écarlate, ni d'ample djellaba, pas plus qu'un strict clergyman. Il n'appartient pas non plus à la race des armoires à glace toujours impressionnantes. Au contraire. Tout menu, vêtu, tel un moine, de gris anonyme, Shigeto Oshida, souriant et décontracté, fait plutôt penser à François d'Assise tel qu'on peut se l'imaginer prêchant aux oiseaux.

Le petit homme aux yeux bridés ne figure pas sur la liste des chefs de l'une ou l'autre religion. Mieux que cela, mais sans titre ni responsabilité de type institutionnel, il est auréolé d'une grande réputation d'homme spirituel qui dépasse les frontières humaines des confessions. « J'ai répondu à l'invitation, nous dit-il, pour entretenir, fortifier et prolonger les relations tissées depuis des années avec les spirituels de toutes les religions, au Japon et à travers le monde. » Des relations d'approfondissement et de purification de la foi de chacun, un pèlerinage à la recherche de l'essentiel des diverses traditions. Une remontée vers les sources qui convergent finalement vers la source unique[8]. La voie de la paix.

Évoquant le rassemblement de Louvain et de Bruxelles, le "Vénérable père" précise que « la paix au sens religieux du terme ne se réalise que dans l'approfondissement de nos spiritualités, en se serrant la main l'un l'autre. Et c'est pour cela qu'il est bon de se voir et de se rencontrer pour surmonter aussi la crise de l'humanité engagée dans l'impasse de la civilisation moderne. »

Mais au-delà des mots et des idées, des intentions et des déclarations, le « Shimpu sama » est un excellent témoin de l'incarnation d'une foi dans une culture. Encore faut-il pour cela apprendre, non sans surprise, que, si Shigeto Oshida est japonais – comme son nom l'indique –, qu'il est né de père bouddhiste et de mère shintoïste – ce qui n'a rien d'exceptionnel dans l'empire du Nihon -, rien n'indique d'emblée, par contre, que le "Vénérable père" est non seulement chrétien mais religieux dominicain. Le plus extraordinaire est sans doute que ce disciple de saint Dominique a réussi à vivre intensément sa foi chrétienne sans renier pour autant sa culture bouddhiste. Bien au contraire, puisqu'il a mis, par exemple, la méthode bouddhiste du zazen (« méditation assise » et voie par excellence de l'éveil dans le bouddhisme zen-sôtô) au service de la spiritualité et de la prière chrétiennes. « J'avais cinq ans, dit-il, quand j'ai commencé, avec mon père, à faire des méditations à la manière du zazen, tout comme chez nous, on apprend à manger du riz en employant des baguettes. C'est la même chose. »

C'est d'ailleurs cette méthode de méditation qu'il a apprise il y a trois ans aux évêques catholiques d'Asie réunis en conférence épiscopale et qui ont décidé par la suite de créer, chacun dans leur pays, un centre ouvert à tout homme qui est soucieux d'approfondir sa vie spirituelle. « Trente-six de ces évêques d'Asie, raconte le père Oshida, ont d'ailleurs voulu faire une retraite dans mon ermitage, mais je n'ai pu en accepter que douze, faute de place… Je leur ai expliqué la tradition chrétienne de la prière de Jésus et leur ai appris la technique du zazen, car la perle de Dieu qu'il nous faut chercher ne se trouve pas dans une conférence ni dans la théologie, mais bien dans le silence de Dieu. »

Selon le "Vénérable père", la méthode du zazen, prônée par la tradition orientale, est à la fois le perfectionnement et la simplification d'une voie découverte il y a bien longtemps et qu'utilisaient jadis les ermites et des moines bénédictins. Les douze évêques ont aussi été invités à pratiquer le jeûne complet durant trois jours. « Ils ont tenu 48 heures », ajoute malicieusement le maître spirituel. « Mais l'expérience avait changé l'atmosphère, et tous, après la retraite de huit jours, étaient heureux et épanouis, ayant goûté et expérimenté l'humilité d'une vie simple et pauvre. »

Cette même voie de dépouillement et de libération est pour tout croyant, estime Shigeto Oshida, un moyen d'accéder au centre vital de sa tradition religieuse, à un niveau qui permet de rejoindre aussi l'essentiel fondamental des autres religions.

Le prêtre japonais ne gomme pas pour autant les différences religieuses. Il faut, dit-il, « respecter le fait historique, mais ne pas le transformer en un absolu. Respect aussi de la loi propre à chaque famille religieuse, car elle est une protection pour le croyant. Reste que la loi fondamentale, la loi divine, ne peut être perçue qu'à travers la voix de Dieu qui peut nous aider à discerner un guide spirituel. »

Il ne faudrait surtout pas en conclure que toutes les religions se valent. En effet, explique le père Oshida, « toutes les religions ont leur valeur et leur tradition mystique unique, mais le temps est venu où il nous faut apprendre mutuellement ce qui est précieux à garder dans chaque tradition. La facilité et la multiplicité des contacts nous permettent et nous obligent, aujourd'hui, à regarder la réalité des autres de plus près, à percevoir leur vie réelle et les vraies raisons qui les font vivre et agir, croire et espérer. Même si les chemins sont divers, cela ne signifie pas pour autant que le but ultime soit différent. Ne s'agit-il pas pour tous de se laisser envahir, transformer et convertir par la vie divine ? » Si nos motivations sont vraiment spirituelles et non politico-financières ou autres, enseigne le père Oshida, nous devons marcher ensemble sur la route des profondeurs de la foi qui est celle de la paix.

 

4) Bernard Durel, dominicain, donne des échos de la vie à Takamori[9].

En 1990, j’ai été invité à me joindre à une délégation de moines et moniales occidentaux qui sont allés au Japon, dans le cadre du dialogue intermonastique (DIM). Une délégation de moines et moniales européens séjourne quelques semaines dans des monastères zen, et quelques années plus tard des moines et moniales bouddhistes japonais viennent dans des monastères chrétiens européens.

Il est sûr que sur les quarante jours que j’ai passés au Japon, les heures les plus riches, je les ai vécues chez le père dominicain japonais Shigeto Oshida, dont le prénom chrétien est Vincent. Il était un pont entre la tradition du zen et la tradition chrétienne. Il avait réellement fait la synthèse en lui-même et vivait simultanément, sans rien endommager, les deux traditions. Les journées passées chez lui ont été le sommet de mon voyage, aussi bien du point de vue pratique que de l’enseignement.

Takamori, JaponNous vivions des journées très simples, en silence : les travaux des champs, beaucoup de temps passé à faire zazen, la méditation silencieuse. Même les offices chrétiens, la prière du matin, l’eucharistie en fin d’après-midi, étaient pétris de culture japonaise : simplicité, dépouillement, intensité de la Présence. Ce sont des choses qu’on ne peut pas oublier. C’est très difficile à transmettre, mais je pense que dans ma vie, cette semaine passée chez le père Oshida à l’automne 1990 a constitué un tournant.

On lui demandait : « Comment zen et charité chrétienne sont-ils conciliables ? » Il répondait : « Dites-moi : le fait de manger du riz et celui d'être chrétien sont-ils inconciliables ? Je mange du riz parce que c'est tout à fait naturel et qu'il est convenable que je m'en nourrisse. De même je pratique le zen parce que c'est tout à fait naturel et qu'il est convenable que je m'en nourrisse. Vous n'êtes pas d'accord, peut-être ? Vous me direz que ce sont là deux choses différentes, mais pourquoi ? Distinguons ce qu'il faut distinguer. »

Il ne se situait jamais au plan des choses qui pour nous font débat ou constituent des oppositions inconciliables. Il pensait d’ailleurs que bon nombre d’oppositions, et peut-être même l’opposition entre chrétiens et bouddhistes, étaient des abstractions. Elles se situent dans le mental. C’est cela qu’il refusait. D’ailleurs, une des réflexions qui revenaient souvent, lorsqu’il évoquait la conception occidentale des choses, était celle-ci : « Nous sommes dans la prison de la conscience », (« Prison of consciousness »). Cela revenait de mille façons ! Nous sommes, disait-il, environnés d’abstractions, de choses qui n’existent pas et qui finissent par nous faire peur, nous empêcher de dormir. C’est le grand obstacle.

On ne peut pas vivre sans abstractions, mais bientôt nous ne vivrons plus que dans les abstractions.

Alors il combattait cela avec une pédagogie très zen où le maître déstabilise le disciple pour le faire sortir de la prison de la conscience. On appelle ça « tirer le tapis sous les pieds » ! Jésus lui-même pratiquait cela sans arrêt… Par exemple, aux pharisiens qui lui posent des questions, il dit : « Attendez un instant, je vais vous poser une question, si vous y répondez, je répondrai à la vôtre ! » Cela m’est longtemps apparu puéril, mais c’est cette pédagogie qui fait que la personne tombe assise par terre et doit prendre contact avec le réel…, c’est-à-dire le sol sur lequel elle est assise.

 

5) Timothy Radcliffe : La communauté de Takamori.[10]

Christ tenant le Bouddha, TakamoriPermettez-moi de vous donner un exemple [T. Radcliffe est en train de parler des gestes créateurs qui fondent la communion]. Il s'agit d'une communauté fondée par un dominicain japonais qui s'appelle Oshida. Ce frère se décrit comme un bouddhiste qui a rencontré le Christ. Il a fondé cette communauté comme un lieu de rencontre où des chrétiens et des bouddhistes partagent le silence et la contemplation. Elle est située dans un endroit d'une très grande beauté, derrière le mont Fuji, entouré de bois et de rizières. Oshida y a dressé un petit sanctuaire, avec une statue du Bouddha qui tient sur ses genoux l'enfant Jésus. C'est un symbole de son propre pèlerinage spirituel et de son espérance pour l'avenir. Quelques jours seulement après l'érection du sanctuaire, les habitants des villages proches commencèrent à s'y rendre. Ils laissèrent des fleurs devant la statue ; et c'est ainsi que cet endroit est devenu, pour eux aussi, un petit lieu de prière et de pèlerinage.

Cette fondation veut vaincre les divisions qui séparent l'humanité. Il s'agit de véritables gestes créateurs qui renvoient au Royaume, où, dit saint Paul, le mur de division sera abattu et nous serons unis les uns aux autres, en Dieu.

Chacun de ces gestes est une manière de répéter le geste créateur de Jésus qui prend le pain et le partage comme son corps. Bien sûr, Jésus a fait infiniment plus que simplement poser un geste plein de sens. Il nous a donné son corps. Mais chacun de ces gestes révèle quelque chose de la promesse de la dernière Cène. Tous, nous pourrions trouver des moments dans notre vie où nous avons abattu des barrières.

 

6) Timothy Radcliffe : La troisième patte du poulet[11].

On peut avoir l'impression que parler de Dieu – que ce soit à l'église, au bistrot, ou avec nos amis – est pratiquement impossible. Comment aucun d'entre nous pourrait-il jamais faire passer la trace la plus infime du frémissement en nous de la grâce ? Il n'y a que les plus grands poètes, comme Gerard Manley Hopkins, qui aient la moindre chance de communiquer « la fraîcheur sans prix cachée au cœur des choses ». Cependant la difficulté ne vient pas de ce que nous sommes pour la plupart de médiocres poètes, mais de ce que la culture occidentale tend à avoir une vision réductrice de ce que signifie pour nous l'usage des mots, d'en faire une « factualité plate et sèche ». La plupart des cultures, comme celle de l'antique Israël, savaient la puissance de la parole, et que les mots donnent vie et mort. « Dieu dit “Que la lumière soit”, et la lumière fut. » Nous sommes faits à l'image et ressemblance de Dieu, ce qui veut dire que notre parole ordinaire devrait porter trace de la créativité divine. Nous tendons en Occident à considérer que parler est une façon de faire passer un message d'un cerveau à un autre, de transmettre une information. Mais dire « Je vous aime », est-ce seulement énoncer un fait ?

Cette conception minimaliste des mots est ce que Shigeto Oshida, un dominicain japonais, appelle d'une expression savoureuse « la troisième patte du poulet », le concept abstrait d'une patte de poulet qui n'est ni celle de gauche, ni celle de droite, mais une simple patte de poulet en général. « Quand la patte du poulet se met à marcher toute seule, c'est la catastrophe ! » Le langage devient creux, affirme-t-il, lorsqu'on utilise paresseusement de grands mots abstraits tels que "paix" ou "liberté" sans qu'ils s'enracinent dans le vif de notre vécu. Si nous perdons cette intuition du pouvoir des mots de blesser et de guérir, de créer et de détruire, d'être dynamiques et féconds, de germer dans la réciprocité de nos vies, ne nous étonnons pas qu'il soit si difficile de parler de Dieu, qui est acte pur. (..)

Partager notre foi demande donc que nous soyons touchés par ce qui se passe dans l'Écriture. Avec les paraboles de Jésus, c'est clair en général. Elles ne font pas que communiquer une information, mais sont des moments de grâce. Jésus les raconte pour que, surprenant les gens, elle les ouvre à une nouvelle vision des choses.

 

II – Cinq réflexions brèves de Oshida

 

1) La vie à Takamori Soan (Extrait d'une interview de Oshida[12]).

Quand j’emploie le mot « zen », je ne parle pas seulement de la méditation bouddhiste zen. J’emploie le mot dans son sens original : dhyâna, le terme sanscrit pour le zen. En Chine, on le traduit ch’an, et au Japon zen, il signifie la méditation. Je l’utilise en un sens particulier, le zen est la voie de la Réalité, c’est faire l’expérience de la Réalité et non pas en discuter ! Selon moi, cette réalité est inséparable de la Révélation de Jésus Christ, et je l’explore à travers le zen.

messe à TakamoriTous les matins à cinq heures, nous pratiquons le zazen dans notre petite chapelle qui est bâtie comme une simple maison de campagne japonaise. Les rituels zen sont accomplis dans le zendo, pas dans la chapelle. Nous prenons notre temps pour la liturgie du matin et nous lisons les Écritures très lentement. Les psaumes ne sont pas chantés mais murmurés. Après l’heure du petit déjeuner, nous travaillons en silence jusqu’à l’heure du déjeuner. L’après-midi nous nous reposons un peu, puis nous poursuivons notre travail jusqu’à cinq heures. La messe est célébrée de cette même manière lente et contemplative. Autrefois il y avait un autel dans la chapelle, mais après mon voyage en Inde je l’ai remplacé par un petit bloc en bois. Je voulais être plus proche de la terre et j’ai décidé de m’asseoir sur le sol pour célébrer la messe. Nous avons remplacé la boîte de collecte par un pot en fer où nous faisons brûler des brindilles comme symbole de l’offrande. Après le dîner, nous lisons parfois la Bible de manière contemplative. La journée s’achève avec les prières du soir à huit heures et demie. (…)

[à Takamori Soan] Il y a aussi une fontaine abreuvée par trois sources où je baptise ceux qui le souhaitent. La fontaine représente l’eau qui a coulé du flanc de Jésus sur la Croix – même la nature représente ce mystère ! (…)

La loi et les enseignements de l’Église ne peuvent pas remplacer une véritable vie spirituelle. Aujourd’hui même la méditation au Japon est devenue trop institutionnalisée. Nous devons faire un retour vers la vraie spiritualité, la simplicité du contact avec Dieu dans notre néant. Les vœux (religieux) expriment cela. Nous devons être prêts à mourir de faim dans la rue car nous ne faisons que suivre la main de Jésus. À ce moment-là, nous comprendrons que Dieu offre une aide réelle, matérielle. Je parle d’expérience. À Takamori Soan, bien que nous soyons pauvres, nous n’avons jamais eu à nous débrouiller. Au cours de ma vie, j’ai senti que la Main de Dieu était posée sur nous. L’Église doit donc retourner en Galilée. Le Christ ressuscité a dit : « Je vous verrai en Galilée ».

 

2) Regard-flèche / regard-coupe (K-G Dürckheim), look of the prison /zen look (Oshida).[13]

Lors de conférences Bernard Durel a plusieurs fois parlé de ce que lui avait dit Oshida à propos de deux regards : look of the prison / zen look (qu'Oshida appelait aussi "regard de l'au-delà)". Bernard en parlait en mentionnant aussi ce que lui avait dit Karlfried Graf Dürckheim à propos des deux regards du quotidien : regard-flèche et regard-coupe, et il traitait en quelque sorte les deux à la fois.

●   Regard-flèche et regard-coupe (look of the prison /zen look).

Le regard-flèche part du front entre les deux yeux et va vers l'objet (l'objet du désir), c'est un regard discriminant : je suis dans la rue, je cherche une boulangerie, je passerai à côté de mon meilleur ami sans le voir, tout le reste n’existe pas. Le regard-flèche exclue tous les autres objets en ne les voyant pas.

Par contre le regard-coupe, lui, reçoit (comme la coupe), il n'est plus centré sur un objet. Nous sommes dans le regard-coupe quand le mouvement va en sens inverse : l'univers vient vers moi et je l'accueille. C’est le regard de l’accueil. Et il n’est pas impossible de chercher une boulangerie tout en étant dans le regard-coupe.

Dans la prière traditionnelle, on ferme les yeux pour préserver sa tranquillité, cultiver l’intériorité, et il y a beaucoup de vrai là-dedans, il y a des moments où l’environnement est tellement défavorable... Pourtant, si nous méditons les yeux mi-clos[14], nous apprenons peu à peu à cultiver une intériorité qui n’est pas dirigée contre l’extériorité, ceci au plan du regard et aussi au plan du bruit. On pourrait dire : écartons tous ces bruits, je ne pourrai méditer tant qu’il y aura de la musique à côté… mais non, on accepte : c’est le regard ouvert. C'est le regard de la grande maturité.

La difficulté est de passer du regard-flèche au regard-coupe par le lâcher-prise, de re-trouver le regard d'avant la naissance de ses parents[15] et non le regard écrasé par le poids des héritages ancestraux, afin de voir les choses telles qu'elles sont… éliminer les discriminations (agréable/désagréable, profitable/non-profitable..), sortir de la position d'être intéressé en permanence (de façon consciente ou inconsciente), arrêter de ne voir que ce qu'on veut voir… Aller vers le réel, c'est aller vers l'inconnu, c'est se rendre vulnérable : cet inconnu sera-t-il agréable ? La tendance plus facile consiste à aller vers le connu, le prêt à porter, le prêt à penser.

Le regard-coupe est plus exigeant mais plus fécond. Le Père Oshida va jusqu'à dire : ‘‘Sans ce regard, ce zen-look, aucune charité n’est possible’’. C’est vrai parce que la charité présuppose le regard non discriminant. C’est la phrase du Christ dans Mt 6 : ‘‘Il fait briller son soleil sur les justes et les injustes…’’ Sans une certaine pratique du regard-coupe une authentique charité ne peut se développer. Et à la limite l'œil éveillé qui ne refuse plus rien fonctionne comme une oreille : il écoute les cris du monde, les cris des malheureux.

 

Dans le film "Zen ou le souffle nu", Oshida parle de la façon dont il regarde la fleur : « Quand on voit la fleur, la logique nous dit que la fleur n'est pas moi et que je ne suis pas la fleur. On dit que c'est logique, que c'est absolu ! Mais quand je regarde la fleur, je ne suis pas coupé de fleur, je suis fleur ; fleur et moi c'est là, unis. »[16]

●   Le regard de l'au-delà.

Dans le film Oshida dit aussi : « Par la concentration sur la respiration on se libère de la prison de la conscience, on commence à entrer dans la sensation au niveau de l'être : ni par l'intérieur ni par l'extérieur, au-delà. Dans le bouddhisme zen il y a deux colonnes : la respiration naturelle et le regard vers l'au-delà. Le regard n'est pas fixé sur phénomènes, mais déjà contemplatif ; regard ni extérieur ni intérieur… regard libéré. C'est la liberté où on commence à vivre selon la lumière d'au-delà, selon le souffle du Bouddha. Alors le vide n'est pas le vide, c'est plutôt plénitude de l'autre vie. »

Pour B. Durel c'est regarder les choses et en même temps toujours regarder au-delà. Cela veut dire regarder les objets dans le monde et non pas comme ma propriété. Les objets isolés, on peut les mettre dans des coffres forts… Oshida expliquait aussi comment voir la personne qui est là devant vous – elle a 55 ans, il faut la voir entre le berceau et la tombe : son berceau, c’est-à-dire les choses qui ont pesé sur son enfance ; la tombe parce qu’elle n’est pas encore achevée… D’une façon générale, on peut dire et ce n’est pas une mince affaire, qu’on entre dans ce regard à petits pas. Ce qui est proposé, c’est de sortir de la vision statique des choses pour entrer dans une vision où les choses apparaissent comme fluantes. Dans la vision statique, notre monde est comme une grande étagère où les choses sont posées avec des étiquettes – et quand je dis les choses, disons aussi les personnes, les religions, les traditions, les livres sacrés –, et les choses qui sont au premier étage ne doivent pas se trouver au second… tout est à sa place. On sait ce qu’est un laïc, ce qu’est un religieux, ce qu’est un bouddhiste, un chrétien... Mais ceci est largement illusoire, il s’agit de grilles abstraites qui n’ont rien à voir avec le réel. Oshida le dit dans le film que Patrice Chagnard a fait de lui, à cet endroit où il y a le carré, le triangle, et le cercle : ce sont des figures connues de tout le monde, mais ça n’existe pas dans la nature ! C’est ce qu’il appelle « la troisième patte du poulet ».

 

3) Respirer. (Extrait d'un article de Bernard Durel, la Vie spirituelle n°710, 1994)

Le chemin spirituel, s'il comporte nécessairement des étapes correspondant à une certaine mise en place au plan somatique et psychique (exercices préparatoires divers, thérapie, études) est finalement un chemin dans le souffle (dans les souffles) vers le Souffle. (…)

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer dans cette revue un de ceux qui, en notre temps, a été poussé par l'Esprit à s'engager sur ce chemin. Il s'agit du Père Shigeto Oshida. (…)

Au sujet du Souffle, de l'Esprit, il dit souvent : « Le zen cherche à approfondir le silence intérieur, c'est s'exercer à mourir à soi dans le Verbe de Dieu, à se laisser mouvoir par le souffle de Dieu. Pratiquer le zazen, c'est se laisser séduire par le souffle de Dieu. Si vous ne subissez pas cette séduction, priez pour qu'elle vous soit octroyée, c'est un don ; la prière n'a d'autre but que de supplier le Seigneur de se rendre irrésistible. » (…)

●   Le souffle zen (le souffle de l'homme spirituel)

Lors de sessions de méditation, Oshida développe avant tout deux points : la question du regard (zenlook), qui ne sera pas présentée ici, et le problème du souffle.

« L'homme spirituel est celui qui sait comment respirer en ayant son souffle uni à celui de Dieu. Il y a un état qui peut suggérer ce qu'est cette sorte de souffle, un souffle qui est profond, constant et non agité. Le souffle de la gymnastique occidentale, qui n'engage que la partie supérieure des poumons, n'est pas le vrai souffle ; psychologiquement il est déjà déficient et déformé dès le début. Je ne peux vous montrer aucune pratique, mais je vous recommanderai pour l'instant d'aller nager à la piscine. Après cela, vous verrez que votre ventre sort et rentre ! Le souffle est alors plus naturel, tout le corps est engagé inconsciemment. Le souffle zen (le souffle de l'homme spirituel) c'est quelque chose comme cela, quoique plus prolongé et avec un rythme plus calme. Ce type de souffle, que le corps connaît par lui-même, correspond au tout du regard zen. Le mystère du souffle est étroitement lié au mystère de l'eau (la purification par les souffrances). Le souffle de Dieu et le souffle spirituel seront toujours liés à l'eau. Cette sagesse de vie apparaît très clairement dans la tradition judéo-chrétienne. Sans cette sagesse et avec cette attitude qui nous fait accepter les souffrances avec gratitude au premier mouvement du cœur, la pratique du zen sera abstraite et maladive. »

●   Mantra.

En Orient – avec la pratique du mantra –, comme en Occident – avec la prière de Jésus ou les paroles brèves du Nuage d'inconnaissance, par exemple –, l'exercice du souffle s'accompagne souvent de la répétition d'une parole. (…)

C'est ce que Paul tente d'approcher dans sa lettre aux Romains : « Vous avez reçu un esprit de filiation par qui nous crions “Abba (Père) !” L'Esprit lui-même atteste à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu… L'Esprit vient au secours de notre faiblesse car nous ne savons pas prier comme il faut ; mais l'Esprit lui-même intercède pour nous en des gémissements ineffables. » (Rm 8, 15-16 et 26)

Au bout d'un long moment d'assise silencieuse, le Père Oshida nous invitait certains jours à une sorte de gémissements commun, où tous murmuraient « Abba » au long d'un expir prolongé. «Abba », parole de petit enfant, est au fond la parole dernière, celle qui porte et rassemble toutes les autres, celle qui conduit au silence vivant qui est libéré de tous les mauvais silences, de tout silence de mort.

 

4) Se laisser conduire par le grand souffle (kami-ibuki). (D'après B. Durel)

Chez le père Oshida pas de grands discours, pas de démonstration, mais il y a l'appel à se laisser conduire par le « grand Souffle », l'appel à ce qu'il nommait la "motivation spirituelle". Intrigué par l'emploi fréquent qu'il faisait de ces termes, je lui ai demandé, sur le quai de la gare, à la fin de mon premier séjour, quel mot japonais se cachait derrière cette expression. Kami-ibuki m'a-t-il répondu : kami veut dire dieu ; ibuki (息吹), le souffle, l'haleine.

Un dominicain japonais, le père Miyamoto m'a ensuite confirmé que, comme ruah en hébreu, ibuki c'est aussi bien le souffle que le vent. Ces mots nous introduisent donc au mystère de l'obéissance au Souffle auquel Oshida a conféré une place centrale dans sa vie et dans son enseignement.

 

5) Prologue de Jean traduit par Oshida suivi d'une note [Extrait][17].

Main de Dieu, XIIe sDans le néant (la non-vie) se tient la « main agissante »
[la main qui touche, prend, agit, porte, joue]
La « main qui joue » est depuis toujours face à Dieu
La « main qui joue » est Dieu.

Celle-ci étant la personne qui se tient dans le néant depuis toujours,
face à Dieu
Tout est advenu (s'est levé) grâce à elle.

Parmi tout ce qui est advenu,
il n'y en a pas un seul qui soit advenu
sans cette première « Main qui joue » (porte)

 [...]

Nous tous,
nous avons reçu la plénitude de la vie de cette personne-là.
Nous avons accumulé grâce
sur grâce gratuitement.

Quant à la loi, elle a été donnée par Moïse
mais la vérité et la grâce qui débordent
sans compensation aucune ont surgi par Jésus-Christ.

Il n'y a personne qui ait jamais vu Dieu.
Dieu le fils unique qui se tient dans le sein du Père,
a fait voir (a révélé) celui-ci en détail (à fond)»

Remarque de Oshida faite en français[18]:

“Au commencement était…” est l'expression d'une perspective temporelle et phénoméno-logique, alors qu'ici il s'agit d'une perspective qui transcende nos dimensions (espace-temps). C'est pour cette raison que j'utilise ici le mot mu-shô (néant, non-vie) et le verbe "se tenir" au présent, pour faire apparaître ce lieu qui dépasse complètement nos dimensions temporelles et phénoménologiques.

« Dieu dit : “que la lumière soit”, et la lumière fut ». On utilise généralement l'expression « Dieu dit » en Dieu intervient pour provoquer un événement ou créer des êtres. Ceci n'est pas seulement le fait de l'hébreu. En japonais aussi koto peut signifier le dire et le faire. Toute choses existante se rapporte à une autre existence. Quand il y a rapport, des choses se passent. D'une certaine manière il y a toujours un dire. Et c'est illusoire correspondance sonore entre les deux koto (dire et agir) vient bien à point aux hommes pour (s')expliquer[19].

En japonais on utilise le mot main (te) pour désigner le sujet d'une action : la main qui parle, la main qui écoute… Le mot « ho logos »[20] se rapporte au sujet dont la nature est de dire, il désigne cette personne. Il ne s'agit donc pas de la parole qui dite. La traduction « Au commencement était le verbe » est donc un malentendu de base. Mais ce genre d'expression continue de donner à la culture occidentale une déformation qui l'atteint dans sa source.

« Ho logos » devrait être traduit en japonais par « la main opérante », « la main qui agit » (shi-te)[21]. Plus justement encore, si on se réfère à l'ensemble de l'évangile de Jean, il faudrait traduire shi-te par « le protagoniste » dans le sens utilisé dans le théâtre Nô pour désigner le rôle principal, the leader actor

 

III – Foi et gyô (行, pratique…) [Extrait d'un article de Oshida][22]

 

1) Qu'est-ce que la foi ?

Le mot foi ne désigne pas une simple vertu théologale il désigne encore moins un concept dont la définition en ferait une entité séparée de l'espérance et de la charité. Lorsque saint Paul prononce le mot foi, il ne veut pas parler de l'objet d'une analyse mentale mais de quelque chose que l'on doit goûter (dont on doit faire l'expérience) dans la lumière - ou dans l'obscurité- du mystère.

C'est pendant la dernière Cène que Jésus a révélé ce qui est profondément en lui : « Que votre cœur ne se trouble pas : vous croyez en Dieu, croyez aussi en moi – croire : pisteuô en grec, leha'amin en hébreu – il y a beaucoup de demeures dans la maison de mon Père, quand je serai allé et que je vous aurai préparé une place, à nouveau je viendrai et je vous prendrai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyiez vous aussi. Et du lieu où je vais, vous savez le chemin. » Les disciples cherchaient à comprendre les paroles de Jésus mais ils sentaient que ces paroles contenait quelque chose qui restait au-delà de leur atteinte. En toute sincérité, Thomas a demandé : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas, comment saurions-nous le chemin ? », ce à quoi Jésus a répondu : « Je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne vient au Père que par moi. Si vous me connaissiez, vous connaîtriez aussi mon père. Dès maintenant vous le connaissez et vous l'avez vu. »

Philippe alors intervint : « Seigneur, montre-nous le Père et ça nous suffit ! » Et Jésus répondit :« Voici longtemps que je suis avec vous et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m'a vu a vu le Père : comment peux-tu dire “Montre-nous le Père ?” Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi ? » (Jean 14, 1-10)

attiré par DieuQuand Jésus dit « Crois », il n'appelle pas à créer des idées de Dieu. Pour Jésus, la parole "Crois" n'est pas une parole-idée, c'est une parole-événement. Elle signifie : « Est-ce que tu ne peux pas encore me faire confiance ? » Elle veut dire combien réellement le Dieu visible [Jésus] est en souci de la racine invisible de notre être – notre foi –, notre confiance profonde à l'intérieur de nous, et d'un appel mutuel. La foi est une parole qui jaillit de la réalité d'une étreinte impossible à desserrer : l'étreinte qui joint la main de miséricorde de Dieu et notre main implorant miséricorde - du fond de notre nudité.

L'étreinte de miséricorde s'est réalisée dans la vie des évangélistes. En saint Marc, cette étreinte est exprimée différemment qu'en saint Matthieu. C'est la raison pour laquelle saint Marc ne fait pas mention du Sermon sur la montagne. Au lieu de cela, il rapporte systématiquement plusieurs des paraboles de Jésus concernant la foi. Puis il nous raconte la Tempête sur la mer. Ce n'est pas d'un simple phénomène de tempête qu'il nous parle. Son compte-rendu commence par ces mots de Jésus : « Passons sur l'autre rive. » C'était le soir, d'autres barques les accompagnaient. Une mauvaise bourrasque s'éleva et les vagues venaient se briser sur la barque qui commença à prendre l'eau. Et au milieu de tout cela, avec la poupe de la barque comme oreiller, Jésus dormait profondément. Les disciples finirent par le réveiller en disant : « Maître, tu ne te soucies pas de ce que nous périssons ? » (Mc 4, 35-41). Jésus leur répondit en leur demandant pourquoi ils étaient tellement effrayés et pourquoi ils ne pouvaient pas avoir confiance en lui.

Ce drame continue encore aujourd'hui. Comme les disciples, nous ne comprenons pas les paroles de Jésus, elles sont au-delà de notre compréhension. Et d'ailleurs, un tel drame n'a pas de sens pour ceux qui vivent en sécurité dans la paix superficielle de leur auto-satisfaction intellectuelle.

 

2) La "forme" de la foi.

Notre connaissance est enveloppée d'obscurité. Nous ne voyons pas ce que Dieu voit. La lumière de notre intelligence n'atteint pas la lumière de Dieu. Lorsqu'avec notre propre lumière nous avons l'impression de voir ce qui ne peut être vu, la "forme" de la foi disparaît ; il n'y a là rien d'autre que notre imagination. Et c'est là que commence une tentation qui vient de l'esprit mauvais, l'esprit faux. La foi, elle, commence seulement lorsque notre propre lumière comprend sa propre obscurité.

La foi est un événement : elle est une rencontre entre deux mondes complètement différents. Pour nous, c'est une confiance au-delà notre compréhension, une confiance qui jaillit d'un lieu plus profond que la conscience, plus profond que la compréhension, et qui de là s'écrit en gémissant. « Oui » en direction d'un monde entièrement différent.

Après le récit de la tempête sur la mer, Marc raconte l'expulsion des démons de Gérasa, la femme guérie d'une hémorragie simplement en touchant le vêtement de Jésus, et le retour à la vie de la fille de Jaïre. Telle est sa façon de proclamer la puissance de l'Esprit de Dieu. Après quoi il raconte les réactions des gens de Nazareth, la ville où Jésus habitait : ils étaient étonnés. « Qu'est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée et ces grands miracles qui se font par ses mains ? » Ils n'avaient pas atteint le niveau d'une confiance complète. La foi n'est pas la pure et simple reconnaissance de quelque phénomène merveilleux, et pourtant les gens de Nazareth se sont contentés de cette reconnaissance, en faisant leurs propres observations : « N'est-ce pas là le fils de Marie ? » Ils n'avaient aucun pressentiment de l'urgence d'une crise, ce sens permanent de l'urgence qu'ont  les gens qui vivent l'étreinte de la miséricorde de Dieu.

C'est un démon qui a éprouvé ce sentiment d'urgence et qui a fait publiquement une proclamation de foi : « Jésus de Nazareth, je sais qui tu es : le Saint de Dieu ! » (Mc 1, 24). Après l'appel des quatre – Pierre et André, Jacques et Jean – sur les rives de la mer de Galilée, Marc nous parle de la guérison d'un démoniaque. Le démon, reconnaissant l'état précaire de sa propre existence, s'écria d'une voix forte : « Que nous veux-tu, Jésus de Nazareth ? Es-tu venu pour nous perdre ? » Mais si le démon a pressenti l'urgence, cela n'impliquait pas pour lui la foi, et Jésus le menaça en disant : « Sors de lui ! » (Mc 1, 23-25).

Cela s'est passé de la même manière avec les démons de Gérasa : « Que me veux-tu, Jésus, fils de Dieu très haut ? Je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas ! » (Mc 4, 7). C'est le démon qui nous apprend ce que c'est que l'urgence d'une situation réelle.

Le sentiment d'être sous une urgence provenant d'un autre monde écrase notre orgueil et notre auto-centrage. L'esprit – le souffle à l'intérieur de nous – est oppressé, et notre désir réalise sa propre vacuité. Alors, soudain, tout devient simple ! De cet autre monde nous viennent voix, lumière, force. L'homme qui demeure devant Dieu dans une telle simplicité, les juifs l'appelait "le Juste" (tsadik). Dans cet état d'écrasement et de vacuité, la foi prend "forme". Fondamentalement, c'est précisément la même chose que dans le bouddhisme l'impermanence et l'être passager (mujô).

Pourquoi les dignitaires religieux et les pharisiens n'étaient-ils pas capables de faire confiance à Jésus ? C'est parce qu'ils n'éprouvaient pas ce pressentiment d'urgence. Lorsque les hommes ne méditent pas avec simplicité les lois de Dieu mais commencent à réfléchir sur elles et sont, comme les pharisiens, attachés aux applications concrètes spécifiées par des hommes, lorsqu'ils se justifient eux-mêmes par l'observance de ces lois, sans s'en douter, ils ont commencé à vivre à l'intérieur de la sécurité de leur propre monde - et tout cela au nom de Dieu. La Loi de Dieu est dans leur esprit et non dans leur chair. Ils n'ont pas la moindre idée que la Loi de Dieu n'est rien d'autre qu'"urgence" !

Un ermite, un jour, a demandé à un démon : « Quand vous tentez un ermite, qu'est-ce que vous faites pour commencer ? » Et le démon répondit : « Je le laisse organiser sa vie. » En organisant notre vie à la perfection - en nous donnant un ordre du jour : heure de se lever, de prier, etc. - et en suivant cet ordre du jour à la lettre, nous commençons à nous donner l'illusion que nous sommes en train de servir Dieu. Dans cette paix et cette sécurité superficielle, il n'y a pas de place pour la confiance[23].

Les paroles d'un psaume d'imploration au sujet de la loi de Dieu rendent un son bien différent vraiment (Psaume 118, versets 25, 83 et 120) :

« Mon âme est collée à la poussière, vivifie-moi selon ta parole… »

« Rendu pareil à un outre qu'on enfume, je n'oublie pas tes volontés… »

« De ton effroi tremble ma chair, sous tes jugements je crains… »

Lorsqu'une transparence divine commence à exister dans "le Juste", au moment où s'éteint le bruit des émotions – crainte, contrition, joie –, la respiration profonde de Dieu demeure.

La prière de Catherine de Sienne a un son d'urgence. Elle commençait chacune de ses actions en disant : « Je n'existe pas, et c'est vous qui existez. »

 

3) Gyô (pratiquer) en tant que "se vider de soi-même" (self-emptying)

Qu'est-ce que gyô[24]行 ? C'est yuku (行く), le kanji 行 étant formé de deux éléments :

  • 彳 exprime l'action d'avancer le pied gauche ; 
  • 亍 exprime l'action d'avancer le pied droit. 

Yuku signifie donc « s'avancer vers le lieu où l'on désire aller ». Il est à la racine des mots okonau (行う) et gyôzuru (行ずる) :

  • okonau signifie « faire consciemment des pas concrets en avant. »
  • la conscience (consciousness) est au centre des actions humaines ordinaires. Aller au-delà de la sphère de la conscience - d'une manière ou d'une autre - et se libérer des limitations du comportement conscient ordinaire, cela présente un problème, d'où le mot gyôzuru.

Dans le domaine de la foi, de la tradition ou de l'Écriture, tant que nous restons dans la sphère de la compréhension consciente[25], nous nous situons dans le monde des actions conscientes (okonau), lequel n'a rien à faire avec gyôzuru. Mais si nous touchons le monde invisible – qui est un monde absolument différent de celui d'okonau – nous étreignons la main de Dieu avec toute l'urgence de la confiance. Alors yuku-koto (le fait d'avancer) et okonau-koto (le fait d'agir) deviennent gyô-zuru (le fait de faire le vide).

Là où il y a à la foi, il y a gyô, et avec gyô, c'est la foi. La foi bouddhiste nous conduit à gyô-zuru : par sa foi en Bouddha et par son sens du vide et de l'impermanence (mujô 無常), le bouddhiste est conduit à pratiquer gyô.

mendicitéCe gyô n'est ni une pratique délibérée de notre part, ni quelque chose qu'on fait parce qu'il faut absolument le faire. Il provient de la motivation spirituelle dont Dôgen[26] parle constamment : si nous pratiquons l'assise contemplative en étant ainsi motivés, nous sommes unis au Bouddha[27].

 

[Dans la suite de l'article Oshida dénonce de nouveau les règles que se donnent certaines communautés, puis donne des exemples concrets de pratiques : le sacrifice, la voie de la contemplation (zen), la voie de l'examen de confiance (Bouddhisme de la Terre Pure), la mendicité des moines zen.]

 

IV – Le mystère de la Parole et Réalité

 

Article écrit en japonais par le père Oshida pour le Congrès International de la Mission (IMC) à Manille (Philippines) en décembre 1979. La traduction anglaise est accessible (http://www.dominicos.telcris.com/en/word_reality.htm). Ce qui est mis ici s'inspire de ce qui figure à deux endroits du livre Enseignements de Vincent Shigeto Oshida[28]. Le mot "zen" a chez Oshida plutôt le sens de "contemplation" (cf le 1°), c'est pourquoi figure souvent la double mention : "contemplation (zen)".
Tout ceci est illustré sur le schéma du V, fin du 1° (p. 26 du fichier pdf).

 

« Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la Réalité nue. »

 

Première partie : Réalité et Zen.

Je veux commencer par clarifier le mot zen parce qu'il est trop souvent exclusivement associé au zazen ou à un aspect du bouddhisme. C'est trop restrictif et l'étroitesse qui sous-tend une telle association est due à l'ignorance.

Le mot zen, étymologiquement, vient du sanskrit "dhyâna". Dhyâna est devenu[29] zenna en japonais et, par abréviation, zen. La réalité cernée par le mot zen a pu être quelque peu modifiée en fonction du contexte historique, mais, fondamentalement, elle reste la même.

Le zen est la voie vers le Réel, c'est vivre le Réel. Ce n'est pas exclusivement du bouddhisme.

Le zazen est le zen pratiqué dans la posture assise, mais le zazen n'est qu'un élément de la vie zen. Et l'école zen qui concentre tous ses efforts sur le zazen n'en a pas le monopole. La pratique du zazen va de pair avec l'étude des textes sacrés. Aussi, selon moi, quand il arrive que quelqu'un utilise le mot "zen", il ne devrait pas le prendre simplement au sens de zazen, ou de quelque chose qui appartient exclusivement à l'école zen du bouddhisme.

J'utilise le mot zen toujours dans son sens originel de "dhyâna" ou de "contemplation". La signification de "contemplation" n'est pas toujours évidente, mais il me semble que cela vise la même Réalité que dans le zen. Cette manière d'utiliser le mot "zen" ne m'est pas propre.

Il y a quelques années, quand je reçus la visite d'un des grands guides spirituels du jaïnisme avec ses disciples et quelques grands maîtres du yoga, il proposa, un soir, que nous discutions ensemble des méthodes du "dhyâna". – il s'est servi de ce mot même de dhyâna. J'acceptai la proposition en tant que chrétien, et ce fut moi qui commençai à clarifier ces méthodes. Nous trouvâmes que l'essentiel de ces techniques visant à approfondir le silence et à accroître la liberté dans le détachement des expériences liées aux phénomènes est la même dans son expression extérieure.

C'est à la lumière de la révélation de Jésus-Christ que je veux regarder la Réalité selon le zen. Pour le dire brièvement, je veux centrer ma réflexion sur le mystère de la "Parole", parce que j'y vois la clé fondamentale. Je sens que la recherche sur ce mystère manque véritablement en dépit de son importance extrême.

 

Deuxième partie : Les sphères de la parole.

 

1) La parole-perroquet.

La parole-perroquet en elle-même est mystérieuse et peut inclure tout le mystère de la parole, mais ici je la prends comme représentant la sphère superficielle de la parole. Un perroquet répète mécaniquement des mots qu'il a entendus, sans aucune modification, par assimilation. Alors nous pouvons percevoir tout de suite ces mots, et dans quelles circonstances ils ont répété. C'est vraiment une parole qui flotte simplement comme de la poussière en suspens, sans aucun lien avec une pensée propre ou avec des expériences personnelles. C'est répété inconsciemment. Cette parole peut être « démocratie », « liberté », ou un mot de la Sainte Écriture. C'est une simple répétition dans l'imagination ou par simple sensibilité. C'est quelque chose comme l'ombre d'une parole.

Ce qui est stupéfiant, cependant, c'est que même là, nous pouvons goûter le mystère de la parole.

 

2) Deux visions différentes de la parole.

 

a) La parole noire et blanche.

En lisant ce titre, on pourrait penser aussitôt qu'il est trop poétique, pas logique, pas rationnel. Cette sorte de pensée est précisément ce que je veux toucher ici. On veut toujours être clair délibérément par le moyen de concepts, sans être introduit par séduction à l'intérieur du mystère de la Réalité dans une sorte d'instabilité bénie.

À la base de cette sorte de pensée, il y a une vision de la parole où on la prend comme l'image d'une certaine idée. Je peux simplifier mon propos ici en disant qu'il s'agit de "la vision gréco-romaine de la parole rationnelle". Sous cet aspect, à un mot correspond une seule signification ou bien un faisceau de significations qui peut être réduit à une seule. Malheureusement, cette vision de la parole est devenue presque exclusivement adoptée par les personnes soi-disant civilisées et éduquées dans le monde occidental. Je ne condamne pas cette vision, car elle représente bien un certain aspect du mystère de la parole, mais pas le mystère total de la parole. Du fait de la nature même de ce type de parole, il en résulte des problèmes très sérieux.

Je vais traiter à présent de deux autres aspects de cette parole nommée noire et blanche.

1// La parole abstraite, la troisième patte de poulet.

La patte droite d'un poulet n'est pas la gauche, et vice-versa. Cela est vrai non seulement logiquement, mais aussi c'est un fait. Lorsqu'un paysan parle de la patte d'un poulet, il désigne une patte concrète (la droite ou la gauche, ou les deux pattes[30]), et dans ce cas, il n'y a pas de problème. Mais pour celui qui ne désigne pas un poulet concret, mais ne parle de "patte de poulet" que dans sa tête, un problème arrive : cette patte, conçue intellectuellement, qui peut devenir ou la droite ou la gauche ou les deux pattes, n'est de ce fait, de façon concrète, ni la droite elle-même ni la gauche elle-même, ni les deux pattes. Une telle parole conçue seulement dans l'esprit, je l'appellerai la « troisième patte de poulet ». C'est là ce qui est appelé un concept général, abstrait, ou logique de seconde (et non première) intention.

Dans ce monde de la parole, on aime à exprimer une signification unique (ou des significations similaires) d'un mot : un mot ne peut pas porter des significations contradictoires. Cette sorte de mot est directement rattaché à la conscience égotique, et l'utilisation de tels mots est toujours accompagné d'un sentiment d'auto-satisfaction ou de gratification. Toute justification ou excuse est possible en composant des phrases avec des mots de cette nature. Aussi longtemps qu'une telle combinaison est référée à une lecture de "faits existant dans la vraie Réalité", et tant qu'elle se mêle avec une vision de la réalité comme un tout (qui contient de nombreux éléments contradictoires), elle peut être féconde. Mais une manipulation libre et sans soin de ces mots, sans attention portée à la plénitude de la réalité, peut s'avérer être désastreuse. En d'autres termes, un tel résultat arrive lorsque la troisième patte du poulet "commence à marcher par elle-même". C'est dans ce genre de circonstance que l'on justifie le massacre du peuple juif, ou que l'on autorise certains groupes à conquérir d'autres nations au nom de la promotion d'un "plus grand bienfait", ou en vue de l'amélioration de l'humanité. Pendant plusieurs siècles, des Églises ont condamné de nombreux frères à l'intérieur de la même foi, à cause des expressions différentes par lesquelles leur foi était extérieurement exprimée.

Tous ceux qui parlent de "culte" sans son impact réel, concret, devant un Dieu connu, ou qui parlent de prière sans l'angoisse, les larmes et la détresse intérieure qui l'accompagnent, pourraient être des gens en train de manipuler par la troisième patte du poulet. On devrait prendre soin de n'utiliser que les mots les plus simples dans les situations concrètes. (…) Il faut voir combien, et à quel point, des mots grossièrement interprétés tels ceux de « démocratie », « progrès », et « civilisation », ont provoqué de perturbations et de crimes dans le monde. Je crois que tous les êtres humains devraient réfléchir sérieusement à ce fait.

2// La parole-idée.

Lorsque nous désirons clarifier un aspect de la réalité, notre tendance spontanée est de recourir à des raisonnements. Ces raisonnements sont véhiculés par l'intermédiaire de la parole-idée. Mais s'ils commencent par de simples" paroles-idées" et finissent par de simples "paroles-idées", ce ne sont pas de vrais raisonnements, mais seulement des jeux de l'esprit. Au contraire, une pensée réelle véhicule toujours ce qui, dans la rencontre avec la réalité, est au-delà de la logique. Sans cela, il n'y a pas de contenu dans l'activité de raisonnement. Tant qu'une pensée porte un écho de ce qui est au-delà du raisonnement ou de la logique dans sa rencontre première avec le réel, elle n'est pas étrangère à la vie contemplative (la vie zen).

Lorsque nous commençons à raisonner lors de la rencontre avec une réalité inconnue, si nous raisonnons dans notre propre insécurité – en d'autres mots si nous ne cherchons pas "à satisfaire notre compréhension" –, et si nous endurons[31] cela en toute sincérité en restant dans le sombre tunnel de la recherche et arrivons à un ultime point de désespoir dans ce travail de clarification de la réalité… alors nous sommes préparés d'une façon ou d'une autre pour la rencontre avec la nouvelle réalité qui sortira loin au-delà de l'horizon de cette pensée. Alors, à ce moment-là, même en science, nous rencontrerons la parole-événement. Les scientifiques qui ont contribué aux progrès de la science ont fait l'expérience de cette sorte de processus.

Soumettre le réel à la raison est, en soi, fructueux. Ce qui l'appauvrit, ce n'est pas l'acte de raisonner comme tel, mais le fait que nous avons perdu le sens de ce "mystère". En effet, quand ce processus a lieu ce qui est conçu n'est que la mise en ordre de quelques images nées au sein de notre première rencontre avec la réalité, et une fois conçu, cela devient indépendant. Un concept cependant ne change pas en un autre concept de façon continue. En effet, lors du remplacement d'un concept par un autre, le premier concept doit être digéré, décomposé, et alors il "renaît" dans une nouvelle entité. La tragédie de beaucoup d'intellectuels modernes est qu'ils ont perdu la conscience (awareness) de la mystérieuse entité du concept.

Le raisonnement, même un raisonnement "réel", n'est pas tout le processus de l'acte de penser.

Il y a une autre manière de lire à l'intérieur de la réalité, elle peut toujours être parallèle à l'acte de raisonner : l'intuition. Il ne s'agit pas ici de comparer intuition et raisonnement mais de  s'appliquer à un « regard de plénitude » – lequel continuera à envelopper le raisonnement réel –vers quelque réalité entière. Par exemple, pour lire ce qui est en train d'advenir dans la mystérieuse réalité d'un petit bébé, notre attitude essentielle devrait être ce regard de plénitude. Une telle attitude était commune autrefois, dans un monde de sagesse, mais elle a été rejetée comme puérile et primitive, précisément à cause de la confusion entretenue entre cette sorte d'attitude et de simples intuitions triviales (ce qu'on appelle ainsi). Ce sont des gens de peu de raison qui ont condamné ce monde de sagesse à cause de leur parfaite ignorance.

 

b) La parole-événement[32].

extrait du schéma de Oshida du V-1Lorsqu'un bébé commence à appeler, il crie « A-A ». Personne n'a appris aux bébés à crier ainsi. C'est leur existence même qui, en eux, crie « A-A ». Et lorsqu'ils commencent à appeler leur mère avec insistance pour recevoir ses soins, ils se mettent à crier « Ma-Ma ». Par cette sorte de mot, le bébé s'exprime avec tout ce qu'il est. C'est la parole d'un bébé qui est née au sein du mystérieux engagement de « la Main inconnue et cachée ». De telles paroles sont des paroles réelles pour les orientaux.

En japonais, nous appelons cela koto : ce mot signifie à la fois l'événement et la parole[33]. Il fait percevoir l'écho qui peut naître entre un être unique et un autre, par exemple entre une rose qui se balance doucement dans la lumière du couchant et moi qui me tiens devant elle. Je la reçois et je reconnais qu'il y a koto. Dans ce moment de reconnaissance, la fleur me parle, me dit une parole réelle que j'appelle « parole-événement ».

De même, en chinois, tao signifie à la fois le "parler" et le "chemin concret de vie"[34]. En hébreu, dabar ne fait pas exception, mais dans le cas du peuple juif, ce mot dabar charrie vigoureusement l'image de la Main de Dieu : pendant des siècles, ce peuple a été profondément marqué par l'expérience de recevoir les événements de la Main de Dieu[35].

Cette expérience est ce qui est montré dans le magnifique symbole de l'image d'une large main avec un œil au centre, avec des petites mains ayant chacune un petit œil, ces mains s'accrochant à chaque doigt de la grande main. Cela représente si simplement et si concrètement la vie de ceux qui sont envoyés par Dieu et la vie de Dieu lui-même parmi eux.

Quand un paysan cultive ses champs de riz, il ne court pas à la bibliothèque chaque fois que surviennent des problèmes dans ses champs. Il écoute le riz : c'est le riz qui lui dira si l'eau manque, si l'engrais manque, s'il fait trop froid… Ce sont les faits du riz qui sont paroles. Le riz parle d'une façon globale.

La parole-idée est une traduction de parole-événement permettant le raisonnement. Comme nous l'avons vu, la parole-idée n'est pas la seule parole possible, ni la parole totale. Quand nous utilisons des paroles, ce ne sont pas toujours des paroles-idées.

Si notre parole concerne l'existence globale des êtres, elle va charrier avec elle des significations contradictoires, des paradoxes. Le mot hébreu « hesed », par exemple, signifie, en même temps, « grâce » et « honte (ou pudeur) ». Si, d'une manière ou d'une autre, nous sommes dans la grâce, nous serons en paix au sein de notre existence ; pourtant, dans le même temps, nous entretiendrons, dans notre conscience, un sentiment de pudeur ou de honte envers notre propre existence. Aussi longtemps que cette sorte d'écho de la parole est charrié, même dans la parole-perroquet, la parole n'est pas étrangère à la vie contemplative (la vie zen).

Par elle-même, la parole-événement est une parole indescriptible. Mais il existe quelques possibilités de la transcrire en paroles-idées, même si c'est toujours au prix d'abstractions et de restrictions [voire de contradictions].

La parole de la Sainte Écriture est essentiellement parole-événement. Et nous devons la traiter comme telle. Tant que nous la prendrons comme parole-idée, nous ne serons jamais capables de la pénétrer.

Dans la vie contemplative (la vie zen), nous avons à extirper continuellement toute activité de raisonnement abstrait qui se développe en explication vaine, en autosatisfaction, prétention et conscience du petit moi, à extirper tous les mouvements de l'ego qui apparaissent dans les désirs. Pour accomplir cela la simple activité de concentration est une pratique parmi celles qui existent dans les courants mystiques de l'humanité, en y incluant le christianisme.

Par exemple, dans les premières générations de l'Église, les Pères du désert ont découvert l'importance de se concentrer sur la respiration. Cette découverte a été transmise à travers tout le Moyen Âge jusqu'à maintenant. La Prière de Jésus dans le monachisme de l'Église grecque est l'un de ces pratiques.

La parole de la Sainte Écriture n'est pas du tout étrangère à la méditation contemplative (méditation zen), mais elle y est cependant devenue étrangère parce que nous en traduisons les mots en paroles-idées et les décrivons en paroles-idées. Et cela simplement parce que nous sommes trop habitués à la vision gréco-romaine de la parole que, inconsciemment, la ressentons comme quelque chose d'exclusif.

Un chrétien qui est dans la méditation contemplative (méditation zen) devrait apprendre à recevoir la Parole de la Sainte Écriture avec sa vision propre et selon ses racines. Il devrait apprendre à voir son ego s'effacer grâce à cette Parole, chaque fois qu'il la reçoit. C'est la pratique contemplative (pratique zen) elle-même. La pratique qui consiste à approfondir le silence par des attitudes pénitentielles et celle qui consiste à laisser agir la Parole tranchante de Dieu devraient aller de pair : elles sont comme la main droite et la main gauche.

Si nous avançons dans la contemplation (dans le zen), nous devenons plus sensibles à la parole-événement ; si nous avançons plus loin, la parole-rencontre deviendra plus proche, et finalement nous finirons par goûter parfois la Parole du Christ dans de telles paroles-événements.

●  La parole-rencontre.

Si nous pénétrons dans une sphère encore plus profonde de la Réalité, nous nous trouverons en présence de la parole-rencontre. Là, il n'existe plus de possibilité de transcription en paroles-idées.

Ce sera lorsque nous serons « séduits » par quelque parole mystique qui plonge ses racines dans la Réalité. Cela peut arriver à celui dont le conscient et l'inconscient sont suffisamment purifiés de tout parasite, celui que la transparence de l'être commence à pénétrer. Mais s'il veut avoir cette même expérience, s'il se met à la poursuite de la même parole avec ce but, les mouvements centrés sur la conscience vont reprendre et il va retourner sur le chemin du passé. Ce qui est venu, laissez-le partir. Si c'est parti, laissez-le aller. Et continuez à approfondir le silence. Il devient alors possible de recevoir la visite de ces moments où l'image habituelle des paroles s'efface complètement. Il devient possible de se sentir séduit par l'abîme simple et profond du silence. Cela n'implique pas que l'on quitte ce qui est concret ou bien la parole, mais que l'on quitte la sphère centrée sur la conscience.

Quand quelqu'un sort après s'être enfoncé dans un silence continuel qui va en s'approfondissant, il peut arriver qu'il entende la parole-événement qui lui était restée inconnue jusqu'alors. Une feuille qui tombe (par exemple) se mettra à chanter le mystère du Non-Né.

 Celui qui est capable de fuir l'« odeur » de son ego dans la vie quotidienne, et d'accepter avec gratitude difficultés et adversités jusque dans ses réactions spontanées, celui-là abordera un jour à cette rive où l'on commence à percevoir toutes choses dans une lumière inconnue et exquise. La parole-événement a d'autres caractéristiques que la parole-rencontre, ici il s'agit de la rencontre avec la sphère du Non-Né. Dans cette sphère quelqu'un peut faire l'expérience qu'il « est » vous.

Dans le mystère de la parole-rencontre, il me semble que nous sommes déjà, en quelque sorte, en présence du mystère de la Parole-Dieu, car par la parole-rencontre notre vie change radicalement.

●   La Parole-Dieu.

Continuons donc de pénétrer plus profondément dans la sphère de la parole-événement. Il ne nous est pas possible de mesurer la distance entre nous et la Parole-Dieu. La vie contemplative (vie zen) est une vie de foi, elle est le développement naturel et sans limite d'une vie de foi. Une vie de foi est une entité mystérieuse conçue au sein de la Parole-Dieu, et la Parole-Dieu est infiniment au-delà de notre existence.

Une vie de foi est le mystère d'une "inclusion mutuelle à travers une distance infinie" [ou, si l'on veut, une rencontre par laquelle on accède à la Parole-Dieu à travers une distance infinie]. Il ne faut pas en conclure que la Parole-Dieu est pour nous quelque chose d'abstrait. Au contraire ! Ce qui détermine concrètement notre façon de vivre à travers nos rencontres réelles n'est rien d'autre que la Parole-Dieu.

La Parole-Dieu n'est pas objectivable : notre conscience ne peut en prendre possession. Mais l'engagement dans la foi avec la Parole-Dieu est direct. Si, dans les moments de vraie nécessité, nous avons répondu avec toute notre existence et si, après un temps assez long, nous regardons en arrière vers ce qui est arrivé, nous pouvons « goûter » indirectement la trace de la Parole-Dieu, de la Main de Dieu. Et alors toute notre vie est l'unité qui se fait entre la vie contemplative et la pratique contemplative (la vie zen et la pratique zen).

Cette Parole-Dieu est la seule parole envers laquelle un croyant doive s'engager, puisque nous devons répondre à cette parole. Notre auto-libération, la transformation de notre silence dans le divin silence, c'est ce qui nous est de plus en plus demandé. Même nos péchés seront sentis non seulement comme quelque chose de personnel, mais encore comme les péchés de l'humanité que le Christ a assumés. Alors toute notre vie disparaîtra pour se transformer en la vie de la Parole-Dieu. Dans son sens le plus réel, la vie contemplative (la vie zen) est la vie la plus réelle dans le sein de Dieu le Père, c'est une vie d'union mystérieuse avec la Parole-Dieu, la Main de Dieu.

Quand un bébé commence à appeler, il crie «  A-A ». Dans ce cri, tout le poids de son existence est présent. Quand il crie « Ma-Ma » à sa mère pour réclamer ses soins, c'est toute son existence qu'il lance vers elle. De même, celui qui a des yeux pour voir, verra la Main de Dieu qui le prend tandis qu'il crie de cette façon. Personne ne lui a jamais appris cela. Et nous, nous crions vers Dieu comme un bébé, avec les mêmes voyelles «  A-A », mais avec comme un accent de désespoir : « Abba » [qui signifie "papa" en hébreu].

Quand Jésus fut baptisé, son cri « Abba » fut prononcé de façon prophétique, et Jean le Baptiste entendit la Voix venant du ciel : « Celui-ci, mon Fils bien-aimé ». Et on peut dire que toute la vie de Jésus serait écoulée dans le moment définitif où l'action de crier « Abba » deviendrait absolue, ce moment étant arrivé sur la croix quand il a crié vers son Père : « Pourquoi m'as-tu abandonné ? » Dans ce cri même de « Abba ! », cri absolu, la réponse du Père est déjà accomplie : il ressuscite dans une Vie nouvelle. Et lorsqu'il quitta son corps et son sang en cet instant d'éternel absolu, Jésus nous demanda de manger et de boire cela. Quand il fut ressuscité, il se montra lui-même, il montra la trace des clous dans ses mains et celle de la lance dans son côté.

Ce qui est important pour nous, ce n'est pas d'avoir quelques connaissances religieuses, ni de faire quelques considérations spirituelles, c'est de crier chacun à notre façon devant le Père inconnu « Abba » avec Sa voix, crier au-delà de tous les empêchements, tous les obstacles que sont les désirs ou ce qui concerne l'honneur, au-delà des sentiments de vanité ou de considération de sa propre position. Quand quelqu'un crie vraiment « Abba » dans le sein du Père, dans le « Abba » de Jésus Christ, la Sainte Trinité est là comme vie, selon ce que Jésus lui-même nous enseigne : « Quand vous criez Abba (Père), c'est par l'Esprit de Dieu[36]

Tout engagement envers nos frères, toute parole-événement entre nous, à travers Sa Grâce, est l'écho de cet « Abba ». Nous ne suivrons pas la voie des docteurs de la Parole mais la voie authentique des petits de Jésus.

 

V – Zenna (ou vie contemplative)

 

Article écrit en japonais par le père Oshida pour le Congrès International de la Mission (IMC) à Manille (Philippines) en décembre 1979. Ceci est la traduction française d'une traduction anglaise, elle s'inspire de la traduction parue dans le livre Enseignements de Vincent Shigeto Oshida (p. 20-26), voir la bibliographie à la fin.
Oshida se réfère plusieurs fois à l'étude des différentes paroles (cf IV), et le schéma qui figure à la fin du 1° reprend aussi l'étude du IV.

 

Nous vivons dans une génération intéressante où l'on attend un nouvel horizon du fait de la générosité et de l'ouverture mutuelle qui grandit entre les grands courants spirituels et mystiques de l'humanité. Cependant, malgré la bonne volonté, cela s'accompagne de quelques ombres qui surgissent de l'obscurité et de l'arrogance humaine. Par exemple, aujourd'hui dans le christianisme, il y a une sorte de mode : on cherche à prendre certaines choses au bouddhisme zen et à les intégrer de quelque façon en son sein. Mais ce genre de chose n'aurait de sens que pour qui éprouverait au fond de soi la nécessité d'apprendre la pratique d'une sagesse auprès d'un homme sage appartenant à une autre tradition, ou encore dans le cas d'un bouddhiste zen qui aurait rencontré le Christ lui-même.

La vie spirituelle de chacun est unique en elle-même et ne peut pas facilement être généralisée, de même pour chaque courant spirituel et mystique : son existence et sa tradition sont uniques et ne peuvent pas être facilement généralisés. De même qu'un dialogue authentique entre deux personnes n'est possible que lorsque les deux ont le sens de l'autre et le respect de son mystère, de même il n'y a aucun fruit à attendre d'un contact entre deux courants spirituels s'il manque le respect du mystère de l'autre tradition.

Pour voir la situation clairement, nous regarderons les tendances actuelles qui se manifestent autour de nous :

– du côté du christianisme, existe depuis longtemps la tendance à traiter des choses spirituelles et à en parler avec la parole-idée (je renvoie à un autre de mes articles, "Le mystère de la parole et de la réalité", cf IV), le résultat étant que de nombreuses généralisations et régulations ont pénétré tous les champs de la vie spirituelle et l'ont rendue quelque peu consciente d'elle-même, centrée sur elle-même et abstraite. Et certains, séduits par les courants mystiques orientaux qui s'exprimaient plus directement en paroles-sagesse et vivaient dans un mode concret d'existence avec le sens du mystère, ont sauté dans ces courants, échappant au monde abstrait du concept dans lequel ils avaient l'habitude de vivre, mais sans avoir réellement rencontré le mystère du Christ lui-même.

– du côté du bouddhisme zen au Japon, par exemple, il y a eu tendance à séparer la discipline spirituelle et la vie quotidienne. La vie spirituelle a été orientée vers la quête d'expériences mystiques personnelles comme telles, et on a négligé quelque peu le fait que toute cette vie pourrait devenir la Vie elle-même de l'Autre Monde, le résultat étant que la vie spirituelle [du bouddhisme zen] est devenue elle aussi abstraite à sa façon.

 

On m'a demandé de parler de ma propre expérience du zen et de la manière de l'intégrer à ma propre vie spirituelle chrétienne, mais, comme je l'ai dit précédemment, il n'y a pas de zen qui existe de manière universelle générale.

Oshida en zazenLe "zen" ne saurait signifier seulement l'aspect extérieur de la discipline. Comme je l'ai dit dans l'article mentionné précédemment, j'utiliserai seulement le mot "zen" dans son sens propre et plus large : dhyâna, c'est-à-dire zenna, bien que je l'utiliserai parfois avec cette nuance d'aspect extérieur qui correspond à la vision ordinaire qu'on en a.

Chacun a son zenna, s'il l'a. On pourrait dire de quelque façon qu'il y a un zenna du bouddhiste zen qui lui est propre, et il y a un autre zenna d'une autre personne, et chaque zenna correspond au mystère de sa propre foi.

Je n'ai jamais eu "l'intention" d'intégrer le zenna dans ma vie. Et si je n'ai jamais tenté d'y intégrer le zenna c'est que cela eût été une tentative impossible. Simplement, je suis né dans une famille où le père appartenait au bouddhisme zen, et quelque chose de ce bouddhisme zen était, pour ainsi dire, une partie de mon âme et de mon corps depuis la naissance. Si je peux exprimer ainsi, le Christ a intégré le zen dans Sa vie sans me le faire savoir. Pour parler de manière personnelle, mon maître zen a été ma maladie. Il y eut un moment dans ma longue vie de malade où je fus confronté à la mort dans une profonde insécurité, et où je vis l'orgueil de mon activité apostolique que je croyais sortir d'une pure piété. Depuis lors, j'ai appris à fuir l'odeur de l'ego partout où on la renifle. Tel fut le commencement du zen dans ma vie.

*      *       *

Je ferai mes remarques selon deux points de vue.

1) Le zenna (vie contemplative) comme discipline active et passive.

L'aspect extérieur de la discipline du bouddhisme zen touchant des points essentiels ne montre pas de contradiction avec mon zenna, à savoir la vie contemplative (mais je préfère le mot "zenna" au mot "contemplation" parce que le mot "contemplation" est souvent pris d'une façon trop restrictive). Cependant mon zenna[37] est différent de celui du bouddhisme zen (il y a des prêtres bouddhistes zen qui veulent apprendre mon propre zen, recommencer). Je n'ai pas l'intention de généraliser ma façon de faire, c'est le problème de la vie. S'il y a quelque chose à transmettre, c'est fait par la Main de Dieu[38] au-delà de notre conscience.

Voici les grands traits de ce que je perçois au sujet de la discipline du zenna.

La prière n'est pas un simple engagement oral ou intellectuel, mais c'est un engagement de toute l'existence. Pour que la prière soit bonne et réelle, il devrait y avoir l'humilité du cœur et une certaine apparence physique transparente [c'est-à-dire une bonne position corporelle]. La prière devient meilleure et plus réelle sous de bonnes conditions, à savoir des activités de l'existence portées par le souffle[39] et la profondeur de l'être de chacun. Notre prière discursive habituelle nous conduira toujours vers la sphère de la conscience (consciousness) et de la simple morale, tandis que la prière bonne, réelle, nous gardera dans la sphère de la profondeur, au niveau du mystère du Christ. Le zenna en tant que discipline servira à nous garder là et à approfondir la prière dans la conscience (awareness) [40] profonde.

Pour que la prière soit une prière réelle, trois éléments sont nécessaires :

  1. un approfondissement du silence, le silence de l'awareness (conscience non réflexive),
  2. un élément méditatif, pour éviter que le cœur ne flotte à la surface et pour le garder enraciné dans le silence,
  3. se garder dans une discipline intégrale, afin de réaliser une transparence physique (une bonne position corporelle).

Concernant la méditation zenna, la discipline physique zenna et la recherche zenna, on peut dire des choses semblables. Et j'appellerai zenna cette sorte de réalité intégrale.

Pour la formation de chacun, qu'il soit jeune ou vieux, les éléments suivants sont nécessaires :

aller vers l'Autre rive, Hannyah Shingyô1// La discipline zenna visée comme telle, en toute sérénité : un approfondissement du silence. Nous n'avons pas ce qu'on appelle méditation, mais simplement nous approfondissons notre silence et rendons plus aigu le sens de la Réalité de la profondeur grâce à une certaine concentration et par l'engagement inconnu qui sort de la profondeur : la foi[41]. Toutes les disciplines chrétiennes traditionnelles – vœux ou pratique des vertus… – devraient être présentes. C'est comme amener un bateau à la rame vers la haute mer de la profondeur, en traversant la résistance des vagues. Quand quelqu'un rame réellement pour faire avancer ce bateau pendant de longues années, le bateau disparaît d'abord, puis même le rameur. Ce n'est plus lui-même qui rame. L'Autre Rive commence à être perçue. Le mouvement contraire apparaît en même temps plus visiblement pendant qu'on continue à ramer : le Souffle et la Lumière de la profondeur, quoique notre conscience ne puisse pas en prendre la mesure directement. Dans ce Souffle et cette Lumière, la méditation peut apparaître spontanément mais passivement[42], en même temps que les actes physiques de pénitence apparaîtront spontanément mais passivement. C'est différent de la méditation active ou des actes de pénitence auxquels ont recours les débutants pour commencer à ramer et pousser le bateau dans la mer.

La naissance ou la création de la liturgie véritable se situe dans la même sphère de la méditation passive. Si notre liturgie n'est que ce qui se situe dans la sphère de la méditation active, notre bon avenir n'est pas garanti.

2// L'étude des livres sacrés.

Cette étude peut se poursuivre avec l'approfondissement du silence mentionné plus haut. Quand le Souffle et la Lumière commenceront à souffler et à briller plus visiblement depuis la profondeur, cela deviendra une étude sacrée au sens propre et la rencontre avec la Main (Parole) de Dieu deviendra plus réelle et plus pénétrante. Les travaux des commentateurs actuels de l'Écriture Sainte correspondent habituellement à la sphère de la méditation active.

3// Le zenna dans l'engagement du travail manuel :

Notre sphère physique doit être intégrée dans le silence du zenna. Cet engagement est nécessaire pour l'aptitude à lire dans les situations concrètes et pour une vie spirituelle totale.

Pour la conduite de la discipline zenna, il faudra se souvenir des points suivants :

  1. Assurer la motivation spirituelle réelle de la personne, même si c'est encore à l'état de germe[43].
  2. Faire attention à toute odeur d'orgueil : aussitôt qu'on commence à la flairer, il faut tout arrêter et réfléchir sur ce qui en est la cause.
  3. Nourrir l'équilibre physique et psychologique de notre intégrité. Il y faut l'entraînement du regard et du souffle zenna[44]. Dans la pseudo-spiritualité à la mode aujourd'hui, on peut percevoir un manque dans ce domaine.

Personne ne peut comprendre cela intellectuellement, mais par sa propre prière réelle et par la grâce de Dieu. Tout le monde devrait désirer cela de tout son cœur, car nous sommes tous invités à cela par Dieu et c'est en y goûtant que Jean a dit : « Dieu est amour ».

 

Un schéma pour résumer

Schéma de Oshida

 NB : dans la vie spirituelle concrète d'une personne, la prière ou la méditation active et passive coexistent[45].

 

2) Le zenna comme style de vie.

Quant à mon zenna comme vie, je pourrais dire quelque chose concernant quelques principes que j'ai reçus dans le processus de naissance à un nouveau style de vie. Quand j'ai quitté la vie conventuelle de style occidental avec la permission de mon Supérieur, j'ai commencé à chercher mon identité personnelle en tant qu'homme né dans ce pays avec le poids particulier de son histoire et de sa culture, homme qui a alors rencontré le Christ d'une certaine façon. Mais je n'avais aucune conscience de tout cela, je voulais seulement être moi-même, en toute simplicité.

Je reçus la visite d'un de mes amis qui était prêtre catholique. Il me persuada de dire un mot pour expliquer la raison pour laquelle je vivais ainsi. C'était une année et demie après mon retour au Japon comme prêtre. [Voici en partie ce récit]

Aussitôt rentré au Japon, je tombai malade une fois de plus et fus opéré à Tokyo puis transféré dans un petit hôpital de la préfecture de Nagano pour ma convalescence. Pendant mon séjour là-bas, est née une petite communauté au rythme de la vie quotidienne, et mon nouveau style de vie commença en lien avec cet événement nouveau, après quinze ans de patience, de souffrances et d'attente[46].

J'avais la nostalgie de l'enfant Jésus dans la mangeoire et j'étais porteur d'une vision de Jésus ; mais je n'avais aucun projet, aucune idée précise à réaliser. Ma vie consistait à me rendre présent à chaque moment, à chaque personne, en répondant à leurs besoins immédiats.

Après avoir vécu ainsi pendant plusieurs années, nous avons discerné quelques principes pour une vie de communauté vivante, ouverte, en jetant un regard en arrière sur l'action de la Main de Dieu au cours des années écoulées.

sphères de la communauté

 (La communauté ne prétend pas mener une existence fermée au monde extérieur, mais elle est quelque chose comme une cristallisation d'un courant communautaire plus large : ainsi, le mot "communauté" exprime ici une réalité qui diffère quelque peu de ce qu'on désigne sous le nom de communauté religieuse.)

Ces principes sont les suivants :

1. Ne pas choisir ceux qui viennent à nous. Recevoir chacun comme un mystère du Christ. Quand nous choisissons quelqu'un, c'est nous-mêmes que nous choisissons.

2. Ne rien posséder, même en tant que communauté. S'il est nécessaire d'avoir des possessions, que ce soit un strict minimum.

3. N'établir aucune loi ni aucune règle à l'avance. Le respect, l'amour et la sincérité envers le mystère de chacun doivent être suffisants. Commencer par nous faire absolument confiance les uns aux autres, de sorte qu'aucune règle ou interdiction ne doive être écrite dès le départ.

4. Ne pas faire de plan à long terme. Répondre avec sincérité aux besoins de chaque moment.

En d'autres termes, la communauté du Christ devrait être ouverte à tous les êtres humains et à tous les courants spirituels profonds, et on devrait y chercher la présence et l'intervention réelle du Christ lui-même seul.

La vie zenna (la vie contemplative) consiste à ramer vers la Parole-Dieu, en étant conduit par la Main de Dieu lui-même, et pendant qu'on rame, le signe donné devrait apparaître comme un miracle : la naissance de la koinônia (communion) de Dieu.

Pour être ouverts à toutes les personnes, y compris celles d'autres courants spirituels et mystiques, nous avons été obligés de prendre une certaine forme pure d'approfondissement du silence comme notre pratique commune. Et dans ce mode de vie communautaire, Il nous a donné de nombreuses rencontres.

Cette histoire elle-même, mais sur l'Autre Rive, est la Réalité apocalyptique (c'est-à-dire la Réalité pleinement dévoilée), et c'est zenna.

 

Références et bibliographie

 

1) Livre de Oshida (compilation d'articles), le livre français est en majorité la traduction d'articles du livre anglais, qui est lui-même une traduction d'extraits du livre japonais :

Oshida, maître zen qui a rencontré le ChristEn français. Enseignements de Vincent Shigeto Oshida (1922-2003), un Maître Zen qui a rencontré le Christ, Les Voies de l'Orient, Leuven, 2009 (10 € en 2009). Livre placé sous la responsabilité de Jacques Scheuer avec une préface de Bernard Durel. (Ce qui figure dans le présent fichier au III, IV, V se trouve dans ce livre dans une traduction et une présentation un peu différente).

En anglais. Takamori soan. Teachings of Shigeto Oshida, a zen master, Buenos Aires 2007. Ce livre est composé d'articles traduits par  Milène Wolf et compilés par Claudia Mattiello, avec un prologue de Walter Gardini. L'article "The mystery of the word and Reality " (cf IV) est sur internet http://www.dominicos.telcris.com/en/word_reality.htm (traduction un peu différente)

En japonais[47]. Le vent du Mu souffle dans la prière (Inori no sugata ni mu no kaze ga fuku), éd  Jiyûsha, septembre 1985.

 

2) Interviews d'Oshida et articles sur Oshida qu'on peut trouver sur internet :

– "La lumineuse simplicité de Vincent Shigeto Oshida" par sœur Barbara de Béthanie, article paru dans Le Chemin, n° 106, automne 2015 : http://trilogies.ch/articles/lumineuse-simplicite-de.

– "Vincent Shigeto Oshida" : http://www.spiritualite2000.com/2012/06/vincent-shigeto-oshida/ .

– "Le dominicain Oshida, un bouddhiste qui a rencontré le Christ", Katrin Amell, article paru dans La vie spirituelle, n° 731 (1999) p. 355-368.  C'est le chapitre 6 de la thèse de Katrin Amell parue en livre qu'on trouve sur internet (http://uu.diva-portal.org/smash/get/diva2:169418/FULLTEXT02.pdf): "Contemplation et dialogue: Quelques exemples de dialogue entre spiritualités après le concile Vatican II" (Studia missionalia Upsaliensia, 1998), voir pages 175-186.

 

 

Oshida, Zen ou le soufle nu

3) FILM sur Oshida : Zen ou le souffle nu

En 1985 Patrice Chagnard a fait le film Zen ou le souffle nu qui est passé au Jour du Seigneur" les 29 décembre 1985 (I) et 5 janvier 1986 (II) : Sigheto Oshida converse avec Patrice Chagnard. Les réflexions de Oshida sont exprimées sur un ton extrêmement expressif et sont ponctuées de rires.

On peut voir 5 mn du film surhttp://spinescent.blogspot.fr/2012/08/zen-avec-vincent-oshida.html . Le film complet (69 mn) est paru en DVD, on peut se le procurer avec la revue "La Source" n° 29 (11 € en novembre 2016) : http://www.sources-vivre-relie.org/feuilleter/seul-et-ensemble/15/2.aspx .

 

NB : Une bibliographie plus complète se trouve à la fin du livre Enseignements de Vincent Shigeto Oshida édité par les Voies de l'Orient.



[1] Sur ce blog dédié à Jean-Marie Martin existe un tag : En marge de JMM. Y figurent des textes de Raimon Panikkar, François Cheng, Jean Sulivan… qui n'ont pas connu J-M Martinet dont il n'a pas parlé. Le présent message y figure maintenant.

[2] C'était à l'Institut d'Études Bouddhiques, j'ai transcrit une partie des cours sur le blog Shôbôgenzô, voir http://www.shobogenzo.eu/archives/initiation_au_japonais/index.html, en particulier le 5è cours du 13/01/2014 sur les lectures on et kun. C'est d'ailleurs grâce au blog Shôbôgenzô que j'ai appris à m'occuper d'un blog, Patrick Ferrieux l'auteur du blog me faisant confiance ; et la présentation du blog La Christité vient du blog Shôbôgenzô.

[3] « L'Évangile n'est pas une parole qui s'ajoute ce qu'on sait déjà. C'est une parole qui nous reconduit à une profondeur de nous-mêmes que nous ne connaissons nativement pas. » (J-M Martin)

[4] Oshida a dit cela dans le film "Zen ou le souffle nu". Et : 2 (1 + 1) = 1 cela revient souvent dans la bouche de J-M Martin, voir le cycle de conférences "Plus on est deux, plus on est un" (tag PLUS 2 PLUS 1)

[5] Cette citation est extraite du film. En hébreu non plus il n'y a pas la distinction de l'âme et du corps, voir Les distinctions "corps / âme / esprit" ou "chair / psychê / pneuma" ; la distinction psychique et pneumatique (spirituel).

[7] Article repris dans la revue "Les Voies de l'Orient"  n° 90, mars 2004.

[8] J-M Martin dit la même chose : « Le véritable dialogue se produira peut-être eschatologiquement seulement ! Il se produira lorsque chacun sera, non pas à la superficie de sa tradition, mais au profond de sa source. C'est au profond des sources que les sources entendront le plus divers comme disant le même. Les sources parlent entre elles. La vraie parole est la parole de source à source.» (Qui est Jean-Marie Martin ?)

[9] Extrait de "Entre le coussin et l'autel” article paru dans les Voies de l'Orient n° 71 avril 1999 (http://www.wccm.fr/wp-content/uploads/2016/03/durel.pdf ). Il s'agissait de questions et de réponse, les questions ont été enlevées. La question sur le fait de pouvoir concilier zen et charité chrétienne vient d'un autre article de Bernard Durel : "Qui suis-je ? Identité et éveil à soi", celle de "Entre le coussin et l'autel" était plus courte.

[10] Extrait du livre de Timothy Radcliffe : Que votre joie soit parfaite, Cerf 2002

[11] Extrait du livre de Timothy Radcliffe, Pourquoi aller à l'église ? Cerf 2009

[13] Figurent ici des notes prises par C. Marmèche lors de deux soirées où B. Durel est venu au Centre Regards à Eaubonne dans les années 1996 (le Centre a été dissout en 2002) - elles ont été mélangées et très légèrement retouchées -, et il y a deux ajouts venu du film "Zen ou le souffle nu". Cette partie a été modifiée après relecture par B. Durel.

[14] C'est ce qui se fait en zazen : si on est assis sur un coussin, le regard est simplement posé sur le sol, à un mètre devant soi, sans fixer quoi que ce soit.

[15] Allusion à un kôan zen « Quel était votre visage avant la naissance de vos parents? » qui rejoint des choses dites par J-M Martin.

[16] Voir aussi ce que dit Oshida de la parole de la fleur dans le III 3 § Parole-événement.

[17] Article paru dans la revue des Voies de l'Orient n° 74, janvier 2000 et repris dans le livre Enseignements de Vincent Shigeto Oshida. Oshida a fait lui-même la traduction française.

[18] Il a vécu au Canada et parle français.

[19] En japonais on utilise le même mot pour "expliquer" et "s'expliquer" (même chose pour les autres verbes).

[20] Le Prologue est écrit en grec, et « En arkhei en ho logos » (v. 1) est traduit généralement par « Au commencement était le Verbe (la Parole). »

[21] J-M Martin parle aussi du Christ comme de la main qui tient la totalité (il est le main-tenant). Par exemple lors de la lecture de Col 1, 15-16 : « Premier-né de toute création (ktiséôs) – chez Paul ktisis c'est toute l'humanité –16car en lui la totalité a été créée dans les cieux et sur la terre… »La totalité a été créée en lui, il est le lieu porteur, le lieu-tenant, il est le main-tenant dans les deux sens du terme, il est le maintenant du monde.» (Session sur le Prologue).

[22] G (行) se traduit couramment par "la (ou les) pratique(s)", "pratiquer" mais Oshida parle des pratiques qui tournent autour de "se vider soi-même" et dénonce les autres.

[23] D'après B. Durel ("Entre le coussin et l'autel"), Oshida modifiait souvent l'horaire de la vie quotidienne dans la communauté de Takamori.

[24] G (行) est souvent traduit par "pratiquer, la pratique, les pratiques" puisque pour les kanjis japonais il n'y a pas de distinction entre verbe et substantif, singulier et pluriel. Il faut savoir qu'en japonais le même kanji peut être prononcé de plusieurs façons : la "lecture on" est une lecture phonétique, la "lecture kun" est une lecture explicative parce qu'on a converti les mêmes caractères en mots japonais : la lecture on de 行 c'est gyô, et il y a plusieurs lectures kun : iku, yuku, okonau ( en japonais le "u" se prononce "ou", "au" se prononce "a ou").

[25] Les anglais ont deux mots pour la "conscience", consciousness est la conscience discriminante ordinaire, voir le schéma à la fin du V-1° (p. 26 du fichier pdf).

[26] Maître Dôgen (1200-1253) est le fondateur du zen sôtô. Il a écrit en particulier le Shôbôgenzô qui est un recueil non chronologique d'une centaine de ses enseignements (cf www.shobogenzo.eu )

[27] Comme le dit Ama Samy : « Quand nous prenons la posture de Bouddha en zazen (l'assise contemplative) nous sommes déjà Bouddha. Nous nous asseyons donc en zazen non pas pour atteindre la nature de Bouddha, mais pour exprimer notre nature de Bouddha. » (Cœur zen, esprit zen : les enseignements du maître zen Ama Samy, éd. Sully 2010). Ama Samy, prêtre jésuite, est le seul maître zen reconnu d'origine indienne.

[28] Enseignements de Vincent Shigeto Oshida. : Réalité et zen p .16 et "Sphères de la parole" p. 35-40

[29] En fait dhyâna est d'abord devenu channa (prononcer tchanna) en chinois, puis par abréviation chan.

[30] En japonais il n'y a pas de différence entre singulier et pluriel pour les mots.

[31] J-M Martin utilise le même mot endurer : « Ce que je dis est rempli d'énigmes et je pose plus de questions que je n'en résous. Heureusement ! Pourquoi ? Parce que justement je commençais par dire tout à l'heure qu'entendre c'était attendre. Qui n'a pas d'endurance n'entendra jamais rien ! Et singulièrement, endurer l'énigme est la plus haute attitude de l'homme. On devrait pouvoir dire qu'entendre ne devrait pas se conjuguer au passé composé : j’ai entendu ne devrait pas avoir de sens, car, en particulier pour ce qui concerne les choses essentielles, j'ai toujours à entendre, et si je prétends avoir entendu en plénitude, soyez sûrs que je n'entends pas. Mais bien sûr que quelque chose s'entend.» (Extrait d'une rencontre sur la Prière)

[32] Le paragraphe sur la fleur vient d'un autre article de Oshida.

[33] « Dans le monde antique japonais, la langue et le monde ne faisaient qu’un. La langue n’était pas réduite à de simples signes, des média sans substance comme on la présente souvent aujourd’hui, mais elle était quelque chose d’intimement liée au monde, aux hommes et aux choses. Elle était considérée comme quelque chose de vivant. Dans cette représentation, le monde était composé des mono et des koto. Les mono, «choses », sont des existences constantes dans le temps alors que les koto, «événements », se produisent dans les relations entre les hommes ou entre l’homme et les choses et cela d’une façon temporelle. Les hommes antiques pensaient que les koto se manifestaient soit sous la forme de paroles (言 ), soit sous la forme de faits (事 ). Et ces deux koto se confondaient parce que pour les Japonais de l’époque antique, ce sont les deux faces d’un même événement. Ils pensaient que, de ce fait, les paroles prononcées exerçaient une force sur le monde. » (D'après Akira Terada, L’évolution des idées sur la langue dans le Japon ancien, http://www.persee.fr/doc/hel_0750-8069_2009_num_31_2_3124 ).

[34] « François Cheng raconte un dialogue avec Lacan… Lacan était surpris qu'en chinois Tao signifie à la fois "chemin" et le parler ou l'énonciation. Il cherchait à comprendre par quel glissement s'était produite cette polysémie. Étudiant diverses interprétations étymologiques, ils sont parvenus à l'image du paysan, le laboureur chinois de l'antiquité qui ouvre un chemin sur la terre en traçant un sillon dans son champ. Ouvrir ce sillon, c'est sa manière de faire, et sa manière de faire est sa manière d'expliquer, de parler. » (Patrick LANDMAN et Andre MICHELS, Les limites du corps, le corps comme limite)

[35] Dans un polycopié de 1993 intitulé "Le corps, demeure de la Parole", frère Pierre du Monastère de l'épiphanie cite Rabbi Nahman de Braslav (1772-1811) : « D'une manière générale, le point commun à toutes les prophéties est qu'elles dévoilent que : dans l'Histoire, à l'intérieur de l'événement il y a la main de Dieu. », et le frère ajoute : « cette Parole de Dieu qui habite en nous c'est la façon dont Dieu nous tend la main […] La main de Dieu c'est le dit de Dieu qui résonne à l'intérieur de la création. Sa Parole qui résonne depuis notre roc d'être. »

[36] « Vous avez reçu un Esprit de filiation  dans lequel nous crions : Abba! Père! » (Rm 8, 15)

[37] « Quand il s'agit des aspects méthodiques du zazen, Oshida conçoit la manière de prier chez les Pères du désert et ce qu'on appelle la prière de Jésus dans la tradition hésychaste comme “le zazen du christianisme”. Selon lui, on a trouvé, dans les archives de monastères bénédictins au Portugal, des documents qui montrent que la tradition des Pères du désert était vivante dans ces monastères jusqu'à la fin du Moyen Âge. On retrouve dans cette tradition les mêmes principes que dans le zazen en ce qui concerne la présence dans la respiration, la libération des pensées discursives et le niveau profond de la conscience. Mais les Pères du désert n'avaient pas assez de connaissances sur les éléments physiques de la position assise, et leurs instructions sur celle-ci ne sont pas suffisantes. Ce que le zazen peut apporter à cette ancienne forme de la prière chrétienne, c'est une position assise adéquate ; mais le zazen n'est pas quelque chose de nouveau, il permet une rencontre avec un silence et une mystique qui ont existé longtemps dans le christianisme mais qui se sont perdus au moins dans l'Église catholique, dit Oshida. Dans son enseignement, Oshida applique le zen d'une manière libre et indépendante. Parmi les points essentiels de cet enseignement, on retrouve le point anthropologique sur la respiration considérée comme un exercice spirituel, “respirer avec Dieu”, et le point théologique selon lequel, dans sa profondeur, l'homme est habité par la lumière de Dieu qui l'illumine quand il se concentre en silence sur la respiration. La proximité avec la tradition spirituelle de la prière de Jésus est évidente sur ces deux points. » (Katrin Amell, o. p. la Vie Spirituelle, 731, juin 1999)

[38] En japonais on utilise le mot "main" pour désigner le sujet d'une action (voir note du II-3°).

[39] La respiration peut elle-même devenir prière. Oshida appelle cela "respirer avec Dieu".

[40] Awareness se distingue de consciousness qui est la conscience réflexive, observatrice, attentive au processus en cours. L’awareness exclue la "prise de conscience", le retour sur expérience. J-M Martin parle en ce sens de l'expérience de Dieu qu'il nomme "l'insu" : «  Le pneuma [l'Esprit Saint et autres] est insu, il n'est pas dans le champ de notre conscience. Il n'est pas en-dessous comme de l'inconscient, parce que l'insu n'est pas l'inconscient. L'inconscient, c'est autre chose. L'inconscient, d'ailleurs, dépend du conscient, il fait partie du conscient quand j'oppose le conscient au pneumatique. Inconscient et conscient s'entre-appartiennent. Il y a passage d'un seuil lorsque l'on va de cet ensemble conscient-inconscient (c'est-à-dire la conscience humaine au sens banal du terme) au pneumatique. L'insu n'a pas sa réflexio completa, c'est-à-dire que la connaissance que nous avons de Dieu n'est pas une connaissance pleinement accomplie. Nous sommes jetés en avant de notre avoir-à-être qui est de connaître Dieu comme il nous connaît. Nous sommes jetés en avant, ce qui ouvre cette autre dimension qui est aussi une dimension d'expérience, mais, dans son titre propre, une expérience d'attente.»

[41] Sur le mot "foi" voir le III.

[42] « Le zen purifie l'attention et lave le regard, ... alors le voile du temple se déchire et quelle grâce d'entrevoir le Christ partout présent. Car, pour Shigeto, cette réalité que le zen dévoile est inséparable de la révélation de Jésus-Christ. Ce moine japonais touche ses disciples par son être-là, cette Vie qu'il laisse jaillir. Et si on le presse de répondre à des questions sur la pratique, il énonce simplement qu'« Il faut renoncer au désir de recevoir un enseignement. La Voie, c'est la vie. Le zen n'est pas quelque chose de spécial, c'est la vie dans la réalité, dans la nudité, la réalité de la nudité. » Shigeto propose néanmoins quelques pistes comme la répétition du mot « Abba » au rythme de la respiration. » (Katrin Amell, opus cité) Note : Abba signifie "papa" en hébreu.

[43] « Voici quelques points de l'enseignement du père Shigeto Oshida (…) Au sujet du souffle, de l'Esprit, il dit souvent : « Le zen cherche à approfondir le silence intérieur, c'est s'exercer à mourir à soi dans le Verbe de Dieu, à se laisser mouvoir par le souffle de Dieu. Pratiquer le zazen, c'est se laisser séduire par le souffle de Dieu. Si vous ne subissez pas cette séduction, prier pour qu'elle vous soit octroyée, c'est un don ; la prière n'a d'autre but que de supplier le Seigneur de se rendre irrésistible. » (B. Durel, Les Voies de l'Orient n° 57)

[44] Sur le regard voir le II – 2°. Voici un autre conseil de Oshida : « Concernant l'approfondissement du silence dans votre vie quotidienne, permettez-moi quelques petites suggestions : gardez le regard vers le lointain, le regard de celui qui conduit une voiture : il n'est pas limité par quelque point matériel comme cela se produit pour le regard ordinaire, mais il est toujours conscient du Tout, tout en prêtant attention à un point. Consacrez régulièrement un peu de temps à l'approfondissement du silence, par exemple une fois le matin et une fois le soir, en vous servant parfois de “Abba” pendant l'assise. Souvenez-vous parfois dans la vie quotidienne de cette manière d'être, simplement en disant “Abba”. » (Oshida). Bernard Durel raconte ce qui se passait à Takamori : « Au bout d'un long moment d'assise silencieuse, le père Oshida nous invitait certains jours à une sorte de gémissement commun où  tous murmuraient « Abba » au long d'un expir prolongé. « Abba », parole de petit enfant, et au fond la parole dernière, celle qui porte et rassemble toutes les autres, celle qui conduit au silence vivant qui est libéré de tous les mauvais silences, de tous les silences de mort » (B. Durel, Voies de l'Orient n° 57)

[45] La question passivité/activité a été évoquée par B. Durel en seshin : « Ce matin-là, Bernard Durel évoque certains aspects de l’enseignement du Père Oshida, en particulier la question cruciale de savoir comment doit être harmonisé le couple activité/passivité. Car, pour tout méditant, le temps vient immanquablement où, ayant épuisé la vertu du seul effort personnel, il est appelé à porter davantage attention aux dons reçus (lesquels parfois sont des épreuves). Afin de resituer cette question dans une perspective plus familière à des esprits occidentaux, Bernard Durel cite l’injonction bien connue de l’Évangile : « Frappez et l’on vous ouvrira. Demandez et vous recevrez. » Ici, dit-il, l’action est affirmée comme hautement nécessaire, mais elle consiste à demander avec foi et humilité plutôt qu’à forcer la porte. » (Extrait de  http://temporel.fr/Un-sesshin-anime-par-le-Frere )

[46] L'histoire de cette communauté est racontée dans http://www.spiritualite2000.com/2012/06/vincent-shigeto-oshida/ .

[47] Peut-être y a-t-il des liens vers les textes japonais en bas de http://www.dominicos.telcris.com/ine.oshida.htm .