Les premiers versets du psaume 110 sont souvent cités dans le Nouveau Testament. Comment comprendre ces citations ? Que veulent dire les titres de "seigneur", "fils de Dieu", "ressuscité"... ? C'est ce que Jean-Marie Martin a abordé dans un cours de théologie à l'Institut Catholique de Paris en convoquant de nombreux textes du Nouveau Testament et des premiers écrits chrétiens (saint Justin, Théodote...). Cela rentre dans le cadre des relectures de l'Ancien Testament (tag relecture de l'A T) mais aussi de la christologie (tag Christ-Jésus).

 

Extrait du cours de J-M Martin à l'ICP en 1972-73[1]

Relectures du Psaume 110, 1-4

 

L'Évangile est tout entier « selon les Écritures » et il est toujours intéressant de se demander à quelle Écriture les expressions sont puisées.

Nous allons regarder le début du psaume 110 (109)[2] qui est très souvent cité chez Paul, dans les Synoptiques, dans les Actes des apôtres. C'est un lieu de méditation christologique, il fournit le vocabulaire à ce qui est vécu par le Christ, il est très important pour plusieurs raisons.

« 1Le seigneur a dit à mon seigneur – il y a donc deux seigneurs : le Fils et le Père – assieds-toi à ma droite – ceci sert à dire l'égalité du seigneur au seigneur, ils sont de même rang ; cela dit donc le retour du Christ à la plénitude : il retourne là où il est descendu pour remonter l'humanité avec lui et en lui. Cette expression est dans notre Credo (il est assis à la droite de Dieu) et c'est de ce psaume que cela vient – jusqu'à ce que je place tes ennemis escabeau de tes pieds – c’est-à-dire que l'ennemi dernier, l'ennemi ultime c'est la mort, et il a mis la mort à mort, ce qui est une façon de dire la résurrection. Ce psaume est une référence majeure chez saint Paul pour dire la résurrection.

« 3Je t'ai engendré – ici nous allons trouver la notion de fils – du sein avant l'éveil de la lumière. 4… Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melkisédeq – ceci sera surtout utilisé par l'épître aux Hébreux.

Vous avez là des mots fondamentaux de la christologie paulinienne et de la christologie néotestamentaire, qu'il nous faut examiner et qui ont en commun d'être recueillis dans ce psaume. La christologie est ainsi conçue comme une lecture spirituelle du psaume 110.

 

1) « Le seigneur a dit à mon seigneur ».

D'abord kurios (seigneur) : « le Seigneur a dit à mon seigneur ».

●   « Jésus est seigneur » : profession initiale de la foi

Nous savons que la formule peut-être la plus fréquente de la profession originelle de foi c'est : « Jésus est seigneur».[3]

Par exemple nous lisions dans Ph 2 : « afin que tout genou, dans les célestes, et les terrestres et les infernaux, fléchisse et que toute langue confesse – c'est l'ex-homologèse de la langue – que Jésus-Christ est seigneur ».

Nous avons dit que le premier mot du christianisme, c'est « Jésus est ressuscité » et c'est la même chose que « Jésus est seigneur » d'après le fameux passage 1 Cor 12, 3 : « Personne ne peut dire Jésus est seigneur sinon dans l'Esprit Saint…»

●   Première citation explicite de « le seigneur a dit à mon seigneur » en Ac 2, 34-36.

Nous trouvons en outre une citation explicite de « le Seigneur a dit à mon seigneur » dans le premier discours de Pierre (Ac 2, 34-36) :

« Car David n'est point monté au ciel, mais il dit lui-même : “Le seigneur a dit à mon seigneur : Assieds-toi à ma droite, jusqu'à ce que je place tes ennemis escabeau de tes pieds” ; que toute la maison d'Israël connaisse clairement que Dieu l'a fait, lui, kurios (seigneur) et christos (christ, messie), ce Jésus que vous avez crucifié. »

Allusion à l'aspect royal de l'onction : le mot christos signifie "oint", et ici c'est par référence à l'onction royale. Cela est dit du Christ parce qu'être fait seigneur signifie ici "être monté aux cieux" (v. 34) et paece que ce n'est pas David qui est monté (anebê)[4] vers les cieux.

●   L' "exaltation au-dessus de" en Ph 2, 9-11.

Cela nous ramène à l'expression que nous avons rencontrée en premier lieu dans Ph 2, 9 qui était le terme d' "exaltation au-dessus de": Dieu l'a sur-exalté (exalté au-dessus de toutes choses), huper-hupsôsen.

Le terme de ressuscité, le terme d'exalté, le terme de seigneur, disent la même chose et c'est pourquoi la résurrection elle-même est décrite comme intronisation royale de Jésus[5].

Et cette description, c'est justement celle qui se trouve dans Ph 2 : « 9il l'a exalté au-dessus de toutes choses et il lui a donné gracieusement le nom qui est au-dessus (huper) de tout nom – le nom de kurios (seigneur)  – 10ce qui est que (hina) – hina signifie en général "afin que" mais ici il ne fait qu'exprimer la même chose, c'est-à-dire qu'il donne le contenu  –  tout genou fléchisse des célestes, des terrestres et des infra-terrestres – c'est-à-dire qu'il soit au-dessus de tout, la totalité étant exprimée dans les trois étages du céleste, du terrestre et de l'infra-terrestre. C'est l'intronisation au-dessus des cieux, donc la seigneurie – 11et que toute langue confesse que Jésus est kurios (seigneur) pour la gloire du Dieu Père –  la gloire du Père, c'est le Christ; c'est donc « pour qu'il soit la gloire » c'est-à-dire qu'il réalise l'image, l'image dont il était question au premier verset de notre péricope de Ph 2 : « 6Lui [le Christ] qui, existant en forme de Dieu… », c'est-à-dire "existant en image de Dieu" puisque chez saint Paul le mot morphê a la même signification que le mot éikôn (image).

●   Le langage apocalyptique utilisé pour parler de la résurrection.

Ce que nous voulons dire ici, c'est que cela ne nous gêne pas que la résurrection soit un fait historique, nous le reconnaissons volontiers. Si nous manifestons une certaine réticence à ce sujet, ce n'est pas que nous émettions un doute sur cette question, mais c'est parce qu'être un fait historique n'est pas suffisant… cela les premiers chrétiens le savent très bien, eux qui expriment ce qui est en cause dans la résurrection du Christ à travers ce langage apocalyptique, ce langage du dévoilement de la signification intérieure de la résurrection.

●   Autre citation explicite de ce verset du psaume 110 en Lc 20, 42-44.

On pourrait relever d'autres citations explicites de ce verset du psaume 110, par exemple une citation assez intéressante en Lc 20, 42-44. C'est lors d'une altercation entre Jésus et les juifs ; et Jésus leur dit :

« Comment disent-ils que le Christ est fils de David puisque David lui-même dit dans le livre des psaumes : “Le seigneur a dit à mon seigneur : assieds-toi à ma droite jusqu'à ce que je place tes ennemis escabeau de tes pieds” ; donc David l'appelle kurios (seigneur), comment est-il donc son fils ?»

Vous voyez ce genre d'argumentation rabbinique : « de qui cela est-il dit ? » Nous autres, occidentaux, nous posons la question : « qu'est-ce que ? » Il nous faudrait apprendre à poser d'autres questions : « d'où ? » ou « de qui est dit ce psaume ? » ou « à quoi se réfère, se rapporte ce texte ?» Ici donc il se rapporte au Christ. Pourquoi ? parce qu'il ne peut pas se rapporter à David puisque c'est David qui parle et qu'il l'appelle son seigneur.

Ce genre de raisonnement, qui n'est pas un raisonnement dans notre sens à nous, c'est un genre d'exposé de type rabbinique. Les historiens qui historicisent pensent que probablement ce dialogue entre Jésus et les juifs n'a pas eu lieu. Mais il est aussi intéressant pour nous de penser que c'est un dialogue entre les juifs et les premiers chrétiens qui est ainsi mis dans la bouche de Jésus, autrement dit un discours entre juifs et Église naissante, pour montrer que les premiers chrétiens entendent de Jésus la seigneurie annoncée dans le psaume messianique.

 

2) Le « Assieds-toi à ma droite » et la notion d'exaltation (hupsosis).

Trinité, grandes heures Anne de

Voyons maintenant l'expression « Assieds-toi à ma droite », une expression courante de l'exaltation du Christ qui est passé dans notre Credo : « il est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu… ».

Nous retrouverons donc là surtout le terme de hupsosis (élevation, exaltation) ou un mot équivalent que nous avons rencontré dans Ph 2 et qui se trouve explicitement dans Ac 2, 33 « Tê dexia tou théou hupsôthéis (élevé à la droite de Dieu) », les deux choses sont ici mêlées.

Nous avons à nouveau là exemple d'une donnée qui n'est réductible ni à un fait, ni à un titre. Pas à un fait : bien sûr, comment voulez-vous que ce soit un fait qu'il soit assis à la droite ! Or le discours qui dit qu'il est ressuscité et le discours qui dit qu'il est assis à droite est un discours homogène ; c'est nous qui disons que dans le premier cas c'est historique, et que dans le second ça ne l'est pas. Nous mettons arbitrairement dans le discours des distinctions qui ne sont pas postulées par l'intérieur du discours. Dans les deux cas nous ne disons pas que le discours est moins qu'historique, mais nous disons qu'il est plus qu'historique, c'est-à-dire que dans tous les cas cela correspond à un symbole psychique fondamental.

Que la notion d'hupsôsis (d'exaltation) ne soit pas réductible à un fait, cela serait déjà suffisamment prouvé par l'application constante de cette notion à des faits différents.

– Quelquefois hupsôsis désigne la résurrection elle-même. Par exemple en Jn 12, 32 hupsôsis désigne la Croix : « quand j'aurai été élevé (hupsôthô) de terre, je tirerai tout à moi » et saint Jean ajoute : « il dit cela, signifiant la façon dont il allait mourir ». La croix victorieuse est le lieu où Jean pense la notion d'hupsôsis qui n'est donc pas réductible à l'une ou l'autre anecdote.

– Ailleurs la notion d'hupsôsis sera commentée à propos de l'Ascension comme épisode distinct de la résurrection[6]. Vous savez que du reste l'Ascension est inégalement située dans les traditions canoniques ou extra-canoniques primitives. Parfois elle est pensée comme ayant lieu au jour de la résurrection même (chez saint Jean[7]), parfois elle est décrite comme ayant lieu au 40ème jour (chez saint Luc, d'après Ac 1, 3); parfois elle est décrite comme ayant lieu plusieurs années après la mort du Christ (chez les valentiniens, mais ce sont des traces d'une doctrine plus ancienne[8]). Et si l'on essaie de penser ce qu'il y a derrière la notion d'Ascension, vous verrez bien que ces différences n'ont aucune importance.

L'Ascension comme telle est retenue par Luc comme l'apparition dernière : c'est une des apparitions qui a la fonction d'être dernière.

Le récit de l'Ascension utilisera aussi cette notion d'exaltation, de montée au ciel : « Or, comme il les bénissait, il se sépara d’eux et fut emporté au ciel.» (Lc 24, 51) ; « Il fut élevé pendant qu'ils le regardaient, et une nuée le déroba à leurs yeux.  » (Ac 1, 9).

Ascension, évangéliaire d'Egbert, 10e s

On doit même dire que progressivement la notion d'élévation tendra à se confondre avec l'épisode de l'Ascension. On voit cela par exemple déjà chez saint Justin, au début du IIe siècle, dans son Dialogue avec Tryphon le juif :

« Pour que la question soit plus claire, vous citerai-je encore d'autres paroles prononcées par le bienheureux David, d'où vous comprendrez que le Christ est également appelé Seigneur par le Saint Esprit prophétique, et que le Seigneur Père de l'univers l'a fait monter (anagonta) de la terre et asseoir à sa droite jusqu'à ce qu'il fasse de ses ennemis l'escabeau de ses pieds. Et c'est ce qui arrive depuis que notre Seigneur Jésus-Christ a été enlevé (anélêphthê) au ciel après être ressuscité des morts » (ch 32, n° 3)[9].

Par ailleurs on trouve une autre mention dans la première épître de Pierre :

« Christ aussi a souffert… mais il a été rendu à la vie par l'Esprit. 19C'est alors aussi qu'il est allé faire une proclamation aux esprits en prison, 20ceux-là mêmes qui avaient été rebelles autrefois, lorsque la patience de Dieu se prolongeait à l'époque de Noé, pendant la construction de l'arche…. Il (Dieu) nous sauve à travers la résurrection de Jésus-Christ 22qui est monté au ciel, a reçu la soumission des anges, des autorités et des puissances et se trouve à la droite de Dieu. » (1 P 3,18-22).

Ici la remontée à la droite de Dieu correspond à la descente aux enfers, en effet "les enfers" c'est la partie inférieure de la terre et ça n'a rien à voir avec ce qu'on appellera "l'enfer". Ça peut être considéré comme le shéol, un peu comme l'Hadès des Grecs, c'est-à-dire ce lieu souterrain où sont censés attendre les morts, dans une vie obscure[10].

L'exaltation (l'élévation) est donc mentionnée et pour la résurrection et pour l'ascension :

  • Chez Justin l'ascension du Christ est ici décrite comme une exaltation, une remontée à partir de la terre,
  • alors que dans d'autres textes la résurrection est décrite comme une exaltation à partir des lieux inférieurs – cela au point de vue de l'imagerie –: il est relevé des enfers[11], relevé de la mort, relevé des lieux inférieurs.

Vous avez donc une notion fondamentale originelle qui est exprimée par le terme d'exaltation (ou d'élévation), qui se trouve également diversement exprimée à l'occasion de la résurrection elle-même, à l'occasion de la mort sur la croix, à l'occasion de l'Ascension, etc. et là, c'est vraiment un lieu de réflexion.

Autrement dit, nous avons certainement détecté là un symbole extrêmement fondamental, parce que c'est le lieu originel de la symbolique spatiale du discours chrétien des premiers temps. Or nous n'avons pas du tout une représentation cosmique semblable à celle-ci de nos jours. Et pourtant si cette exaltation – qui est dans la symbolique du haut et du bas –, on la prend, non pas comme le décalque de la représentation apprise (qui peut varier aussi), mais comme un symbole humain fondamental qui subsiste à un certain niveau même quand on est cosmonaute, c'est-à-dire si, dans la zone de symbolisation psychique, on la prend comme support d'un dévoilement, une expression dévoilante de ce qu'est le kurios (le seigneur), il y a là fort à réfléchir.

Au cours de cette année nous allons, plus sérieusement que cela, examiner ce qu'est le langage symbolique originel et le prendre avec extrême rigueur, non pas pour en parler au niveau où on croit l'entendre et où il ne correspond plus au sens courant, mais pour l'entendre d'abord dans le cœur de ce qu'il est. Il faut découvrir le lieu pur de ce symbole.

Ceci est d'autant plus important que la notion si courante de "ciel" relève de la même région symbolique. Nous imaginons bien que dans la catéchèse vous êtes constamment aux prises avec cette idée de ciel et que vous vous battez contre cela[12]. Or c'est une chose dont il ne faut pas faire le procès hâtivement, il faut prendre cela très au sérieux, non pas pour redire nécessairement le mot de ciel[13]. Mais là, nous anticipons. Comme ce sont nos premières rencontres, nous prenons occasion de tout texte ou de tout prétexte pour dégager des préoccupations que nous retrouverons et aussi pour signifier de quelle manière nous les aborderons.

C'était donc le début : « Le seigneur a dit à mon seigneur : “Assieds-toi à ma droite… ” »

 

3) « Jusqu'à ce que je place tes ennemis escabeau de tes pieds[14]».

Nous avons déjà vu que cette formule du verset 1 était reprise en Ac 2, 34-36, enLc 20, 42-44 et chez saint Justin, on la trouve aussi chez saint Paul.

●   Lecture de 1 Cor 15, 25-28.[15]

Icône de la Résurrection, Bulgarie, XVIIe

Nous dirons simplement que l'expression « sous les pieds » se rencontre dans 1 Cor 15 dans une citation couplée avec le psaume 8, verset 7 : « Tu lui as donné la domination sur ce que tes mains ont fait, tu as tout mis sous ses pieds ». La subordination entendue en langage de conflit et de victoire est ainsi exprimée.

« 25Car il faut que lui règnedonc ici il s'agit du royaume du Christ. Rappelez-vous ce que veut dire régner : c'est être le prince ou le principe qualifiant d'un espace, ce qui détermine la qualité d'un espace, c'est-à-dire d'un mode de vie ; et en même temps ça correspond à une qualité de vie autre – jusqu'à ce qu'il place tous les ennemis sous ses pieds – c'est la citation du psaume 110.

Vous avez ici le thème du combat et de la victoire qui est récurrent chez Jean aussi, particulièrement dans sa première lettre : on ne l'aperçoit pas, mais il y est. N'oubliez pas qu'il s'agit de la victoire où l'ennemi c'est la mort et le prince (ou le principe) de la mort. C'est pourquoi dans les versets précédents il est fait mention des principes adverses comme arkhê, puissances, forces.

26Le dernier ennemi réfutéle dernier mis à mort – la mort quand c'est puisé aux psaumes, les ennemis ne sont pas dans la reprise qui peut en être faite spirituellement. Christiquement l'ennemi c'est la mort, c'est le meurtre, c'est le mal – 27car il a subordonné (hupotaxen) la totalité sous ses piedscitation du psaume 8Quand il dit que la totalité a été subordonnée, il est évident que c'est à l'exclusion de celui qui se subordonne la totalité – c'est le Père.28 Quand donc la totalité lui sera subordonnée, alors lui-même le Fils sera subordonné à celui qui lui a subordonné la totalité, afin que Dieu soit tout (complètement) en tous. » Vous avez ici le verbe hupotaxeïn (placer dessous, subordonner) verbe majeur chez saint Paul. Sa syntaxe, son écriture est une hypotaxe, c'est-à-dire la mise dans un ordre, la symbolique du dessus et du dessous. Vous ne pouvez pas ouvrir une page de Paul qu'il n'y ait quelque chose de cette écriture-là.

●   Lecture de Ep 1, 20-22.

Voici un autre passage de Paul, dans le premier chapitre de l'épître aux Éphésiens où on retrouve "il l'a fait asseoir à sa droite", et "il a tout placé sous ses pieds".

À propos des croyants Paul parle de « la force de la puissance (de Dieu)  20qu'il a mise en œuvre dans le Christ en le ressuscitant des morts, en le faisant asseoir à sa droite dans les lieux célestes –  la résurrection qui est essentiellement dévoilement de Dieu, est aussi mise en œuvre de l'activité par quoi nous croyons. En d'autres termes, croire découle de l'énergie même de la résurrection du Christ. Autrement dit le dévoilement est simultanément activité : faire voir (faire savoir) le salut est en même temps l'acte de sauver –21au dessus de toute principauté, autorité, puissance et seigneurie et de tout nom pouvant être nommé – vous avez ici une allusion à des hiérarchies de puissances plus ou moins cosmiques qui sont connues à l'époque –  non seulement dans cet aïôn mais encore dans l'aïôn qui vient – ici mention est faite de la distinction qui est peut-être la plus fondamentale dans l'Évangile, celle qui existe entre ce monde-ci et le monde qui vient[16]. Ce sont deux mondes, mais aussi deux règnes : dans ce monde nous sommes aliénés au prince de la mort et du meurtre ; mais le règne du prince de ce monde est détruit par la victoire annoncée de la résurrection, s'ouvre un espace nouveau, l'espace de Dieu, le royaume de Dieu –, 22et il a placé (hupétaxen) toutes choses sous ses pieds (hupo autou tous podas)  – en général je le traduis hupotaxis par subordination, et c'est ce qu'on traduit par soumission (« femmes soyez soumises au mari »). C'est un mot qui va jusqu'à dire le rapport du Christ au Père : il est totalement "subordonné" au Père.

 

4) « Je t'ai engendré… » : fils de Dieu, seigneur, ressuscité disent le même.

« De mon sein je t'ai engendré avant la parution de la lumière. » Ce qui est en cause ici, c'est le thème de la filiation. Autrement dit, nous allons avancer dans la compréhension de l'expression "fils de Dieu". Comme dans le cas de l'hypotaxe qui donnait lieu à un amalgame entre plusieurs sens en 1 Cor 15, ici aussi l'amalgame se fait généralement avec le psaume 2 verset 7 : « Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré ». À ce sujet nous voulons marquer deux choses.

D'abord la convertibilité de l'expression "fils de Dieu" et de l'expression "ressuscité".

Déjà saint Paul dit explicitement que dire « Jésus est seigneur » c'est la même chose que de dire « Jésus est ressuscité » : « Si tu confesses dans ta bouche que Jésus est seigneur et si tu crois dans ton cœur que Dieu l'a ressuscité des morts, alors tu seras sauvé » (Rm 10, 9). Ici Paul dit deux fois la même chose : confesser et croire c'est la même chose ; la bouche et le cœur c'est le même ; seigneur et ressuscité c'est la même chose.

Donc "seigneur" dit la même chose que "ressuscité". Il nous faut maintenant voir que ces désignations aspectuelles atteignent également l'expression de "fils de Dieu".

 

a) Fils de Dieu signifie Ressuscité : Rm 1, 1-4 ; Ac 13, 32-37 ; Lc 20, 36.

Nous avons déjà noté que Seigneur disait la même chose que Ressuscité. Il nous faut maintenant voir que ces désignations aspectuelles atteignent aussi l'expression de fils de Dieu.

■    Un premier texte : Rm 1, 1-4[17]

« Paul… mis à part pour l'Évangile de Dieu qu'il a annoncé d'avance par ses prophètes dans les Écritures saintes au sujet de son fils devenu de la semence de David selon la chair 4déterminé Fils de Dieu en puissance – l'expression "en puissance" désigne l'intervention de Dieu – selon le pneuma (esprit) de consécration (pneuma hagiôsunês) à partir de la résurrection d'entre les morts… » Cette phrase-là je la cite très souvent mais quand on la trouve dans son lieu, c'est intéressant.

Voilà un texte qui prête à deux mauvaises interprétations que nous allons commémorer. La première serait celle-ci : avant la résurrection, Jésus était simplement un homme et il a été fait fils de Dieu par la résurrection. C'est une mauvaise interprétation à laquelle le texte semble se prêter si on le lit avec les catégories que nous avons dans l'esprit.

Une seconde mauvaise interprétation qui se trouve encore de nos jours, consiste à trouver dans ce texte des traces de la christologie de Chalcédoine, c'est-à-dire la mention des deux natures en Christ (nature humaine, nature divine)[18] : en lui il y a "la chair" selon laquelle il est de la semence de David, et il y a "l'esprit" selon lequel on entend qu'il est "fils de Dieu" au sens de la divinité. Or notre texte ne dit rien de cela. Nous aurons occasion de repréciser ce point davantage lorsque nous étudierons la notion d'incarnation. Mais dès maintenant nous vous signalons qu'il faut traduire attentivement le kata sarka (selon la chair) et kata pneuma (selon l'esprit). La chair et l'esprit ne sont pas ici deux éléments qui composent ou qui s'unissent pour composer le Christ, un peu comme une certaine lecture de Chalcédoine laisse entendre que c'est l'union de la nature humaine et de la nature divine qui fait le Christ : il n'est pas question de cela ici. Il ne s'agit pas de deux éléments, mais il s'agit de deux regards, de deux aspects.

Que signifie sarx (chair) chez saint Paul ? Nous ne voulons pas faire un cours complet sur les significations très difficiles et multiples de ce mot, mais en général, chez saint Paul, quand il est opposé à pneuma, sarx désigne une façon pécheresse ou une façon "adamique" (au sens d'Adam de Gn 3) de voir.

Chair et pneuma (esprit, souffle…) ne sont pas deux éléments qui composent l'homme – a fortiori le Christ –, mais deux principes opposés :

  • la chair désigne la faiblesse humaine, ce qui, de l'homme, va à la mort ; et le mot asthénéia (faiblesse) accompagne souvent le mot "chair" chez saint Paul ;
  • le pneuma est l'esprit de résurrection, l'esprit de la nouveauté christique.

Les deux s'opposent[19]. Donc le Christ est de la semence de David à la façon adamique de voir, et il est fils de Dieu selon le pneuma de consécration, c'est-à-dire selon la foi. Et cela vous permet de lire le texte de façon très différente :

  • il est de la descendance de David au regard de la chair (au regard de l'humanité faible);
  • il est Fils de Dieu au regard du pneuma.

Donc jusqu'ici nous n'avons fait que vous aider à lire ce texte en refusant deux mauvaises lectures. Ce qui nous importe cependant, c'est de retenir que Paul dit bien que le Christ est « déterminé fils de Dieu de par la résurrection ». Comme nous savons maintenant que le mot résurrection ne désigne pas simplement un moment ou un acte ou un fait[20], cela ne veut pas dire qu'il était auparavant simplement un homme. Notre texte de Ph 2 doit ici nous rendre grand service pour l'intelligence de ce texte[21].

Voilà donc le premier texte qui nous indique que dans l'esprit de Paul il y a rapport étroit entre la notion de résurrection et la notion de filiation.

■  Deuxième texte Ac 13, 32-37.

Ce deuxième texte est celui du discours de saint Paul dans la synagogue d'Antioche de Pisidie, discours qui est rapporté dans les Actes des apôtres.

« Nous vous annonçons une bonne nouvelle : Dieu a pleinement accompli sa promesse faite aux pères, pour nous les enfants quand il a ressuscité Jésus comme il est écrit dans le psaume 2 : “Tu es mon fils, moi aujourd'hui je t'engendre”le verbe "ressusciter" et le verbe "engendrer" ici désignent le même. Et vous voyez que cela se fait à travers une citation du psaume 2, psaume qui est fréquemment amalgamé avec la citation du psaume 110 : « De mon sein je t'ai engendré avant la parution de la lumière. »

Et saint Paul continue : « 34Qu'il l'ait ressuscité des morts, de telle sorte qu'il ne retournera pas à la corruption, c'est ce qu'il a déclaré, en disant (…) – on a une citation du psaume 16 – Tu ne laisseras pas ton Saint voir la corruption. 36Or – et là nous avons un exemple de discussion entre juifs et premiers chrétiens pour savoir de qui est dit le psaume[22] David, après avoir en son temps servi au dessein de Dieu, est mort, a été réuni à ses pères – c'est une citation explicite de 1 Rois – et a vu la corruption 37Mais celui que Dieu a ressuscité n'a pas vu la corruption – c'est donc lui qui est le Christ. »

Voilà un texte extrêmement précieux pour nous permettre de détecter ce qui est dans l'esprit de Paul lorsqu'il emploie l'expression de "fils de Dieu".

■    Troisième texte : Lc 20, 36.

Nous pourrions ajouter à cela un texte qui n'est pas directement un texte christologique mais un texte sur la résurrection. Il s'agit de ces discussions entre Jésus et les juifs ou, dans le cas présent, des saducéens puisque ce sont les adversaires de la résurrection, et ils lui posent le cas de cet homme qui a eu successivement sept femmes.

« 33Cette femme, à la résurrection, duquel d’entre eux sera-t-elle la femme, puisque les sept l’ont eue pour femme ? » 34Jésus leur dit : « Ceux qui appartiennent à ce monde-ci prennent femme ou mari ; 35mais ceux qui ont été jugés dignes d’avoir part au monde à venir et à la résurrection des morts ne prennent ni femme ni mari, 36c’est qu’ils ne peuvent plus mourir, car ils sont pareils aux anges : ils sont fils de Dieu puisqu’ils sont fils de la résurrection. »

Ce qui nous intéresse ici dans la réponse du Christ, c'est ce qui marque la situation de la résurrection : ni on n'épouse ni on est épousé, et on ne peut plus mourir puisqu'on est égal aux anges. Tout cela ne dit rien encore parce que nous ignorons complètement ce que peut signifier le mot "ange" dans le langage de l'époque[23].

Mais voilà ce qui nous intéresse : « ils sont fils de Dieu étant fils de la résurrection. » Vous le voyez, ce texte n'est pas christologique, mais il est tout de même très intéressant pour voir ce qui est impliquée dans la dénomination, même mise au pluriel, de fils de Dieu.

Nous vous signalons en passant que la recherche que nous faisons en ce moment, ce filon que nous suivons, n'est pas exclusif. Bien d'autres recherches sur l'expression "fils de Dieu" existent, en particulier sur les rapports entre la notion de messie et celle de fils de Dieu etc. mais que cela ne nous empêche pas de tenir notre filon, de le poursuivre.

b) Proclamation de la filiation lors des trois grandes épiphanies.

Ce que nous avons voulu marquer en premier, à l'aide des trois textes, c'est la convertibilité de l'expression "fils de Dieu" et de l'expression "ressuscité". En second lieu nous voudrions marquer le rapport de la résurrection et des autres épiphanies de la gloire. Autrement dit, ce que nous essayons de faire en ce moment, ce n'est pas tellement la détection d'un moment (ou de moments) de la résurrection, que la détection de ce que nous pourrions appeler très approximativement "la zone de la gloire" dans le Christ.

Nous trouverons un certain nombre d'épisodes de la vie du Christ dit prêtent à détection, à dévoilement, qui prêtent à épiphanie de cette gloire (doxa), le mot "épiphanie" étant ici pris au sens large de "manifestation"[24]. Il ne faut pas entendre que la gloire advient au Christ ce jour-là comme dans un moment anecdotique, comme si elle lui avait manqué auparavant ; nous avons déjà remarqué cela à propos de la résurrection et c'est très important pour expliquer le texte de Romains 1 que nous lisions plus haut. De même ici.

En réalité ce qui a été détecté de la gloire du Christ dans la résurrection est spontanément reversé à la vie mortelle de Jésus conformément au mouvement qui a été esquissé en Ph 2 et qui donne le sens des évangiles par rapport à l'Évangile. Et cela nous allons le préciser maintenant à propos de la gloire en général et particulièrement à propos de la filiation.

En effet cette gloire, qui est aussi celle du Christ pendant sa vie mortelle, s'exprime cependant à travers quelques supports privilégiés. Et on trouvera rapidement groupées dans la patristique qui suive immédiatement l'âge apostolique, les trois principales épiphanies glorieuses. Par exemple dans les Extraits de Théodote, numéros 4 et 5[25].

« À cause de sa grande humilité, le Seigneur n'est pas apparu comme un ange, mais comme un homme. Et lorsque, sur la Montagne, il est apparu à ses apôtres, dans la gloire, ce n'est pas à cause de lui-même qu'il a agi en se manifestant ainsi, mais à cause de l'Église. » (N° 4)

« 1Comment se fait-il donc qu'ils ne furent pas effrayés en apercevant la vision lumineuse et qu'ils « tombèrent sur le sol en entendant la Voix » ? C'est que les oreilles sont plus difficiles à persuader que les yeux, et la voix inattendue frappe davantage. Il est vrai que Jean le Baptiste, en entendant la Voix, n'a pas été effrayé : c'est qu'il a entendu dans le pneuma (l'esprit) qui est accoutumé à une telle voix… 5Et encore : la Voix sur la Montagne arriva aux élus déjà initiés ; c'est pourquoi ils furent frappés par le témoignage donné à l'objet de leur foi ; tandis que la Voix sur le Fleuve était pour ceux qui allaient croire : c'est pourquoi cette voix fut négligée par eux asservis qu'ils étaient aux directives des docteurs de la loi. » (N° 5)

Les Extraits de Théodote sont un carnet de notes de Clément d'Alexandrie, beaucoup de ces notes concernent le valentinisme, mais un certain nombre relèvent aussi d'une certaine lecture qu'on pense judéo-chrétienne traditionnelle, appartenant à ce que l'on peut considérer comme la disdascalie, cette sorte d'enseignement à partir des Écritures qui est une des formes de la pensée chrétienne dans les premiers siècles et qui n'a rien d'équivalent de nos jours.

Ces trois épiphanies ce sont :

  • la Résurrection ;
  • l'épiphanie sur la montagne que nous appelons aussi Transfiguration ;
  • et l'épiphanie sur le fleuve que nous appelons le Baptême de Jésus.

Jamais aucun de ces épisodes n'est considéré comme un fait divers mais toujours comme le lieu d'expression de la résurrection.

Notez que naguère la fête liturgique que l'on appelait Épiphanie n'était pas simplement ou même essentiellement la fête des rois mages, et qu'elle comportait dans son ensemble trois choses : le Baptême, le miracle de Cana où Jésus manifeste sa gloire, et l'épiphanie aux gentils à travers les mages venus d'Orient[26]. Le mot épiphanie retenait tout cela, et nous le prenons ici dans un sens évidemment plus originel.

Transfiguration

Il serait intéressant de marquer comment ces épiphanies de la gloire s'expriment dans les différents cas à travers un langage de type apocalyptique : dans certains cas les vêtements sont blancs, notamment dans la Transfiguration, il y a toujours la voix qui vient du ciel, il y a les anges dans le cas de l'apparition du Ressuscité[27] ; enfin il y a tout ce qu'on considère actuellement comme l'imagerie – mais ceci c'est une façon extérieure de voir les choses – disons comme une symbolique de type apocalyptique.

Le rappel de ce que nous venons de faire n'est qu'un aspect de la question, car ce qui nous intéresse précisément, c'est de voir qu'à chacune de ces épiphanies de la gloire correspond une proclamation de la filiation.

  • pour la Résurrection nous avons vu que saint Paul dit : « Tu es mon fils, aujourd'hui je t'engendre » en Ac 13 d'après le psaume 2 ;
  • lors de la Transfiguration, le Père dit : « Celui-ci est mon fils, écoutez-le » ;
  • pour le Baptême, vous irez voir en Matthieu 3, 17 et Marc 1, 11 : « Tu es mon fils, le bien-aimé, en qui je me complais. »[28]

Ce qui nous importe ici c'est de relever l'attestation « celui-ci est mon fils ».

Nous vous signalons en outre des textes que vous n'irez peut-être pas voir parce qu'ils ne sont pas dans les lieux immédiatement parallèles.

D'abord la deuxième lettre de Pierre : «Car il reçut de Dieu le Père honneur et gloire quand la voix venue de la splendeur magnifique de Dieu lui dit : “Celui-ci est mon Fils bien-aimé, celui qu'il m'a plu de choisir”. Et cette voix, nous-mêmes nous l'avons entendue venant du ciel quand nous étions avec lui sur la montagne sainte. » (2 Pi 1, 17-18). Ici il est fait explicitement allusion à l'épiphanie sur la montagne, c'est-à-dire à la Transfiguration. C'est ici aussi que l'amalgame entre Baptême et Transfiguration se vérifie : ce n'est pas « Celui-ci est mon fils, écoutez-le » cité à la Transfiguration, mais « C'est mon fils en qui je me complais » qui est plus généralement cité à propos du Baptême.

De même, un autre texte qu'il faudrait lire - mais nous y reviendrons - c'est le Prologue de saint Jean qui traite du Baptême du Christ. Pour ce Prologue il faudrait refaire exactement ce que nous avons fait pour Ph 2. Vous vous rappelez que Ph 2 se prête à être mal lu comme la transcription du discours chrétien banal : « il était en forme de Dieu ; cependant il s'est anéanti, et puis il est mort, ensuite il est ressuscité et remonté. » On est tenté de lire le début de l'évangile de Jean de la même manière, c'est-à-dire d'une manière plate : « avant le temps était le Logos (le Verbe, la Parole) auprès du Père – toute la spéculation trinitaire se situe là –  par lui tout a été fait – la création – les siens ne l'ont pas reçu mais fut un homme envoyé de Dieu, Jean (le Baptiste) qui l'annonçait ; et enfin le Verbe s'est fait chair. » C'est bien cela l'histoire du discours chrétien moyen. Or sous cette forme-là ce discours n'est pas du tout convaincant.

Il faut prendre les choses à l'envers. En réalité saint Jean ici médite sur le Baptême de Jésus, ce qui explique d'ailleurs le rôle que joue Jean-Baptiste dans cet ensemble… Souvent on entend ce texte d'abord dans les hauteurs de la philosophie créationniste, et puis tout à coup : « il y eut un homme appelé Jean » : suivant qu'on a le vertige ou qu'on ne l'a pas, on s'émerveille de ce saut dans l'histoire ou au contraire on souffre de cette incohérence structurelle de la pensée. Mais il n'y a rien de tout cela, Jean médite sur le Baptême d'abord !

Et dans ce Prologue :

  • il est fait mention de la lumière à propos de la Parole : « la vie était la lumière des hommes… » (Jn 1, 4). Or il est assez intéressant de remarquer que dans bien des récits non canoniques du Baptême - comme L'Évangile aux Ébionites - il est constamment fait mention d'une lumière qui apparaît sur le Jourdain : « Quand Jésus sortit de l'eau, les cieux s'ouvrirent et il vit l'Esprit Saint descendre sur lui et entrer en lui. Une voix vint du ciel disant : “Tu es mon fils bien-aimé en qui je me suis complu”. Et à nouveau : “Je t'ai engendré aujourd'hui”. Et alors une grande lumière illumina le lieu. » [29]
  • et il est fait mention du fils : « nous avons contemplé sa gloire, gloire comme du Monogenês (Fils un) d'auprès du Père » (Jn 1, 14).

Tous ces termes sont ici l'expression par Jean de sa méditation sur l'expérience du Baptême du Christ comme manifestation de la gloire.

D'autre part, toute expérience chrétienne, et notamment toute expérience de la gloire, a tendance à être lue dans le langage de la Genèse, et le récit de ce que nous appelons la création est déjà lui-même comme l'expression archétypique de toute manifestation de Dieu. Lorsque nous étudierons la question de la protologie[30], nous retrouverons : la mention de la parole créatrice (qui est la parole de Dieu « Lumière soit »), la mention de la lumière, la mention de la vie à travers le pneuma vivificateur qui était sur les eaux, etc. Dans le Prologue il y a donc l'expression de l'expérience johannique à travers le langage ontologique de la Genèse.

Ceci est un peu une prélibation. Nous étudierons attentivement ce chapitre 1 de saint Jean, du moins les vingt premiers versets. Mais il est bon de le situer ici, précisément à propos de la notion du Baptême comme manifestation de la gloire et par suite manifestation du Monogène c'est-à-dire du Fils un et unifiant de Dieu.[31]

On pourrait d'ailleurs remarquer, mais nous n'allons pas le faire ici, comment ces trois épisodes sont toujours étroitement liés, étroitement mêlés. Par exemple on lit chez Saint Justin, un père du début du IIe siècle, dans le récit du Baptême (Dialogue avec Tryphon,  88, 8), la citation « Tu es mon fils, aujourd'hui je t'ai engendré » ;  dans le texte de Paul que nous avons lu (Ac 13) elle était réservée à la résurrection[32].

Tout cela pour montrer qu'il y a une unité de lecture entre les trois grandes épiphanies, et c'est très important. Lorsqu'on s'approche d'un texte pour l'entendre, il est très important de ne pas lui imposer des unités de lecture, de ne pas déterminer arbitrairement des péricopes ou des thèmes, des schèmes à partir de quoi on l'interroge, mais de le laisser s'épanouir selon sa propre unité. Nous avons déjà vu que se dégageait spontanément à la lecture de Paul la distinction entre l'Évangile et les évangiles[33] : c'est une distinction importante qui n'est pas la distinction entre le fait et l'interprétation, c'est autre chose. De même ici se dégage une certaine unité qui donne sens au mot résurrection, au mot gloire, au mot fils etc.

Notez d'ailleurs que pour faire cela, la connaissance de la littérature chrétienne non canonique qui suit immédiatement les Écritures est très importante. Elle demande aussi à être sévèrement, attentivement critiquée parce que tout n'est pas parole d'Évangile. Mais très souvent ces premiers auteurs chrétiens suscitent une attention à une certaine unité de lecture, attention que nous n'aurions pas sinon.

Voilà donc ce que nous avons voulu dire à propos en particulier de la notion de fils de Dieu. Nous savons bien que cette étude-là n'est pas complète, mais nous n'avons pas pour but de faire des études complètes, nous avons à suivre un chemin qui s'ouvre, et c'est ce que nous avons fait.

 

5) « Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melkisédeq ».

Dans le psaume 110 il y a un autre lieu christologique : « Tu es prêtre pour l'éternité selon l'ordre de Melkisédeq ».

Jésus est prêtre, mais il n'a jamais été "un" prêtre.

Liturgie de Melquisedek

Ce qui est dit dans le psaume 110 est très important. C'est surtout repris dans l'épître aux Hébreux où il est dit que Jésus n'est pas prêtre selon l'ordre d'Aaron, mais qu'il est prêtre selon l'ordre de Melkisédeq donc en un sens plus originel :

« Ce n'est pas le Christ qui s'est attribué à soi-même la gloire de devenir grand prêtre, mais il l'a reçue de celui qui lui a dit : Tu es mon fils, moi, aujourd'hui, je t'ai engendré ; comme il dit encore ailleurs : Tu es prêtre pour l'éternité, selon l'ordre de Melchisédech. » (He 5, 5-6, Traduction Bible de Jérusalem)

Melkisédeq est un personnage étrange qui apparaît avec Abraham dans la Genèse. Il était roi de Salem (qui deviendra Jérusalem) et prêtre[34]. Il y a des méditations sur ce sujet.

Pour poursuivre l'étude de ce verset il faudrait lire attentivement l'épître aux Hébreux. Nous allons simplement faire une remarque.

À son tour l'expression "prêtre" à propos du Christ ne dit pas autre chose que ce que dit "ressuscité" ou "seigneur". Chez nous évidemment la notion sociologique de prêtre et la notion sociologique de roi sont des choses très diverses, et elles furent peut-être diverses en Israël. Mais ça n'a aucune importance, l'histoire d'Israël n'a rien à faire ici ; l'une comme l'autre sont prises également comme support du même, comme mode d'expression de la même réalité qui est la résurrection. Prêtre ou roi disent la même chose ou visent la même chose, cette chose unique, "la" chose du christianisme.

Alors déjà se découvre dans notre esprit une certaine façon de comprendre le discours chrétien, non pas comme une série de concepts enfilés selon une logique formelle ou selon une dialectique, mais chaque expression est un symbole du même, de la même réalité, autrement dit est un lieu d'approche, est une trace de cette réalité inouïe qu'est la résurrection. Cela est très important pour comprendre le premier discours chrétien. Et il en est beaucoup qui prêtent des systèmes ou des théories à Paul, à tel autre… qui sont simplement hors de question, cela est anachronique. Là nous avons affaire à un type de pensée qui est sans rapport avec celui qui est spontanément le nôtre. Et cela il faut tenter de le découvrir.

Nous le répétons, cela peut paraître très contraignant parce que cela nous éloigne des sentiers fréquentés de notre discours, mais en réalité c'est cela qui nous rapproche de la réalité du Christ et qui libère nos possibilités de discours et nos possibilités d'invention de discours. Ce qui est en cause dans une approche du Christ en christologie n'est pas la constitution d'un système, mais une méditation sur le Christ à travers les symboles fondamentaux qui l'expriment dans le discours originel.

Nous devons dire, et nous le redirons encore à plusieurs reprises, qu'il vous faut être patients ; nous nous rendons très bien compte que le chemin dans lequel nous nous sommes engagés est un chemin difficile et que vous ne voyez pas très bien comment ce que nous disons résonne dans vos propres questions ou par rapport aux choses que vous avez apprises sur le christianisme. Soyez tranquilles, nous y viendrons, mais il faut ce moment d'écoute difficile.



[1] Ce chapitre est publié sur le blog La Christité dédié à J-M Martin, les notes ont été ajoutées par C. Marmèche. Comme toujours le problème des majuscules à mettre ou non reste entier, et varie suivant les passages !

[2] Ce psaume est pris ici dans la version grecque de la Septante. Il est appelé en latin Dixit Dominus.

[3] « Kurios (seigneur) est une des désignations essentielles avec Fils de Dieu et Christ qui sont des mots de l'Ancien Testament repris de sens à la lumière de la Résurrection : Jésus est seigneur au titre de la résurrection. Mais cette dérivation est complexe parce que le mot Adonaï (mon Seigneur) est le mot que les juifs prononcent à la place du tétragramme imprononçable YHWH lorsqu'ils lisent la Bible, donc Seigneur serait plutôt attribué au Dieu Père. En fait pour tous les chrétiens des IIe et IIIe siècles, le Seigneur en tant qu'il se manifeste fragmentairement dans l'Ancien Testament par les paroles des prophètes ou par les apparitions de l'ange du Seigneur, c'est le Christ (cf  La christo-théologie de saint Justin). Cela leur permet très curieusement de combiner l'idée du Dieu immuable, invisible avec le Dieu de la Bible qui se promène dans le jardin où là c'est le Fils qui est le Seigneur. » (J-M Martin, Extrait de la session sur le CREDO)

[4] C'est le verbe anabainô

[6] On a le verbe élever (épairô) en Lc 24, 50 et Ac 1, 9. Pour parler de l'Ascension, le terme hupsosis se trouve chez saint Justin comme J-M Martin le dit après.

[7] Chez saint Jean Résurrection, Ascension et Pentecôte ont lieu à la croix.

[8] Antonio Orbe parle de "18 mois" dans Introduction à la théologie des IIe-IIIe siècle, tome 2, p. 1341 : « que l'ascension ait eu lieu le jour même de la résurrection, après 40 jours ou au bout de 18 mois – selon une estimation assez répandue –, le mystère ne change pas. Elle fait toujours suite à la résurrection de Jésus, en guise de complément, et le plus souvent les deux mystères constituent un tout. »

[9] Traduction de Philippe Bobichon, Fribourg 2003. Dans une note P. Bobichon précise que les trois premiers versets du psaume 110 (109) sont mentionnés plusieurs fois par saint Justin. Pour le Dialogue avec Tryphon c'est en 36, 5 ; 56, 14 ; 83, 1-3 ; 127, 5.

[10] Le lieu de séjour des morts est communément représenté comme un monstre vorace pressé d'engloutir les humains. Dans une Ode de Salomon, les abîmes demandent à avaler le Christ. Et le Baptême du Christ est vu comme une descente aux enfers au cours de laquelle le Christ anéantit la mort au lieu d'être retenu par elle.

[11] C'est dans le Credo, celui du Symbole des Apôtres, qu'on a la mention : « a été enseveli, est descendu aux enfers… ». L'icône de la Résurrection représente en général la descente du Christ aux enfers. Assez souvent le Christ arrache Adam et Êve à la mort, prison dont il piétine les portes brisées.

[12] Que veut dire par exemple "elle est montée au ciel" à propos d'une personne décédée ?

[13] J-M Martin, au lieu de ciel proposera d'autres mots comme insu (Commentaires multiples sur l'insu : Dieu comme insu ; l'insu de nous-mêmes, de Judas, du texte... et Jésus dans tout ça  ) ou creux : au lieu de "Notre Père qui es aux cieux" dire "Notre Père qui est au creux" (NOTRE PÈRE. Chapitre VI. Soit ta volonté comme au ciel de même aussi sur terre).

[14] Les trônes de l'époque étaient hauts, il y avait des marches pour y monter, ainsi les rois pouvaient poser leur pied sur la nuque de leurs ennemis vaincus (Josué 10, 24 ; 1Rois 5, 17).

[15] La méditation sur 1 Cor 15, 25- 28 ne fait pas partie du cours à l'ICP (J-M Martin avait lu 1 Cor 15 dans le cours précédent), elle vient de 1 Corinthiens 15 : la résurrection en question qui est un autre cours à l'ICP ; la méditation sur Ep 1, elle, vient de Epître aux Éphésiens chapitre 1. Deux moments : "délibération en Dieu" et "résurrection". Gisement de vocabulaire.

[18] « La christologie définie à Chalcédoine n'est pas mauvaise en soi, mais elle est mauvaise par rapport à la lecture de Paul et à ce qui structure sa pensée. Elle est la réponse à une question que pose l'Occident. Et quand l'Occident pose la question « Qu'est-ce que ? », on doit répondre que le Christ a deux natures.» (J-M Martin). un message paraîtra prochainement sur le mot "nature" et ses inconvénients.

[20] Que la résurrection ne soit pas un moment ou un fait, J-M Martin en a traité dans un cours précédent. Cela est repris au 4° b : "Proclamation de la filiation lors des trois grandes épiphanies".

[21] Voir ce qui en est dit ici dans le 1°, ou dans Ph 2, 6-11 : Vide et plénitude, kénose et exaltation .

[22] C'est le même genre de situation qu'en Lc 20, 42-44.

[24] Épi-phanie : de épi- « sur » et phaïneïn « se manifester, paraître ». Comme le dit Emmanuel Luhumbu Shodu dans La mémoire des origines chrétiennes selon Justin Martyr (p. 144) à propos du Baptême : « Pour Justin martyr, Jésus n'avait nul besoin d'une onction qui le consacrerait Messie, mais d'une onction qui le manifesterait à tous comme Messie. Cette fonction avait une fonction sotériologique : le Christ est confirmé comme Sauveur par le Baptême. Il ne s'agit pas simplement de la présence du Christ parmi les hommes. Le terme phanêrosis (manifestation) signifie plus qu'une théophanie. Il indique que la dignité messianique de Jésus est rendue à tous manifeste par l'onction de Jean. »

[25] La traduction est celle de  François Sagnard, Collection Sources chrétiennes. La Voix dit la même chose à la Transfiguration et au Baptême : « Celui-ci est mon fils, écoutez-le » ou « Tu es mon fils bien-aimé »

[27] Allusion ici à l'apparition aux femmes, en particulier à Marie-Madeleine en Jn 20.

[28] En Luc 3, 22 on a la citation du psaume 2 comme en Ac 13, c'est une variante qu'on retrouve chez saint Justin, voir plus loin.

[29] C'est une citation faite par Jean Daniélou: Théologie du judéo-christianisme p. 253 (Desclée 1953). Ceci est traité dans un autre cours de J-M Martin à l'ICP : Le Baptême de Jésus. Marc 1, 9-13 et parallèles. Symboliques développées dans les premiers siècles. Réflexions pastorales.

[30] C'est la partie du cours qui traite des origines car prôtos signifie "premier" et logos, parole

[31] Dans la session sur le Prologue ce qui est dit ici est plus développé (tag JEAN-PROLOGUE).

[32] En Luc 3, 22, lors du Baptême, on a cette même expression.

[33] L'Évangile au singulier ce n'est pas un des quatre petits livres que nous appelons évangiles, c'est la première annonce : évangelion, belle annonce. Voir 1 Cor 15, 1-11: L'Évangile au singulier..

[34] Le pain et le vin de l'Eucharistie sont en référence à Melkisédeq : « Melkisédeq, roi de Salem, apporta du pain et du vin ; il était prêtre du Très-Haut. Il prononça cette bénédiction : "Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut qui créa le ciel et la terre, et béni soit le Dieu Très-Haut qui a livré tes ennemis entre tes mains". Et Abram lui donna la dîme de tout. » (Gn 14, 18-20).