En 2001-2002, dans le cadre des soirées de l'Arbre à Saint-Bernard de Montparnasse, Jean-Marie Martin a fait une étude du "Je christique" – c'est-à-dire le "Je" de la dimension ressuscitée de Jésus – en se référant à saint Jean, à saint Paul et aux premiers lecteurs de l'évangile de Jean que sont les gnostiques valentiniens.

Le thème de l'Un et des multiples a été présenté au chapitre V, il a été illustré par Jn 15 (parabole de la vigne). Ici J-M Martin revient sur ce thème et l'illustre par la lecture d'extraits de Jn 10 (le bon Berger et les brebis dispersées).

 

Chapitre VIII

 

Le Je christique et les dispersés

 

Jn 10 : le bon berger et les brebis 

 

 

 

I – Le thème des dispersés-démembrés en st Jean

 

a) Jn 16, 32-33. Le thème de l'un et des multiples dispersés.

J'avais annoncé qu'un thème que nous avons souvent effleuré serait pris aujourd'hui comme point de départ de nos lectures et de nos réflexions : le thème des enfants de Dieu dispersés ou démembrés ou déchirés (les dieskorpisména). C'est le troisième des thèmes que nous avions retenus[1] pour méditer cette question de je, tu, il, ils, nous des évangélistes.

● Jn 16, 32-33.

En lisant le chapitre 15 la dernière fois, nous avions dit que les chapitres 14 à 16 constituaient un tout du discours de Jésus avant son arrestation, avant sa mort. Je vais retenir ici ce qui en fait la fin pour en faire le début de notre recherche.

« Voici que vient l'heure, et elle est définitivement venue, que vous serez dispersés chacun vers votre propre et vous me laisserez seul. Et je ne suis pas seul puisque le Père est avec moi. Je vous ai dit ces choses pour que, en moi, vous ayez la paix» (Jn 16, 32-33).

Le mot qui me pousse à lire ce verset est le mot skorpisthêté : « vous serez dispersés (démembrés) chacun vers son propre, et vous me laisserez seul ».

  • Il faut dire d'abord que le "propre" ici est le mauvais propre. En général, to idion (le propre) chez Jean, dit quelque chose de positif.
  • Et le monos, ici : « vous me laisserez seul », est le mauvais monos, c'est-à-dire : vous m'abandonnerez à la solitude. Ce n'est pas le monos du Monogénês. Il faut nous habituer à entendre les mots fondamentaux chez Jean à chaque fois dans leur bon registre. Nous avions déjà remarqué un usage négatif du mot monos : « Si le grain tombé en terre ne meurt, il reste seul (à sa solitude) » (Jn 12, 24).

Le mauvais pluriel, ici la multiplicité des propres, est la même chose que le déchirement. Je n'ai pas encore trouvé le bon mot pour dire ce dieskorpisména, parce qu'en français dispersion qui vient de dispergere (répandre ça et là) n'est pas négatif, c'est même un mot qui vaudrait pour un autre mot très positif qui est diaspora. Le verbe skorpizeïn employé ici a même racine que notre mot scorpion et skorpio désignait, pense-t-on, un instrument de torture qui démembrait, déchirait les chairs ; c'est du moins ce qu'on peut lire dans le Chantraine, le dictionnaire étymologique du grec.

Comme nous sommes ici dans une problématique où il est question à la fois de l'unité et du multiple, le démembrement dont parle saint Jean est à penser par exemple comme le démembrement d'un troupeau de brebis où le démembrement de l'unité du troupeau serait en même temps le déchirement de chacune des brebis, car cela va ensemble.

b) Penser l'unité de l'humanité à partir du Je christique, Fils de l'Homme.

Nous sommes toujours dans cette tentative d'entendre l'unité de l'humanité (de l'homme) autrement que sur le mode d'une addition de "je" ou sur le mode d'une abstraction qui en dit l'essence au sens classique du terme.

Nous avons essayé de penser l'unité de l'humanité dans le "Je christique", et ce qui est en question ici est la nomination de Fils de l'homme. Jésus est Fils de l'homme, c'est l'une de ses dénominations, c'est-à-dire qu'il est la manifestation de l'Homme, de l'homme dans sa dimension de résurrection, qui est en même temps, je le dis par avance, une dimension de réconciliation des dispersés.

 Ceci constitue un point qui ferait la jonction entre deux zones :

  • la zone des « Je suis »[2], des multiples, qui est une zone éminemment verbale, puisque le Logos est une de ces premières dénominations, et pour nous, dans le commun, c'est la zone de la langue, du langage, qui est plus réelle que ce que nous appelons le réel ;
  • au-dessus de cette zone il y a ce que nous avons étudié comme rapport de ce Je de Résurrection – qui n'est pas à penser sur le mode de nos "je" usuels – et du "Tu" adressé au Père. Je rappelle que nous avons dit que le "tu" précède le "je", en ce sens que c'est d'entendre "tu" qui donne que je sois "je" et que je dise "je".

Nous avons ici simultanément la question très difficile du rapport entre "Je" et "Tu", et puis la question des dénominations de ce "Je".

● Le rapport "je" / "tu" et le rapport singulier / pluriel.

Les dénominations sont des termes abstraits. "Je" et "tu", comme nous disons, c'est toujours singulier. Mais comment pensons-nous le singulier ? Dès l'instant où je dis : "le je" et "le tu", voici que je tends à rabattre "je" et "tu" sur la zone des "je".

Du point de vue de l'histoire de la pensée occidentale, c'est tout à fait capital : nous nageons dans l'ignorance de cette situation, mais cette ignorance n'est pas n'importe quelle ignorance, du fait que nous héritons d'un certain nombre de données sur ce sujet qui rendent probablement difficile l'accès à la question qui nous préoccupe tout au long de cette année.

En fait nous avons la première dyade : "je" et "tu", et le multiple "Je" qui a précisément à voir avec la dimension du pneuma, puisque l'ensemble des « Je suis »[3] constitue le Plérôme, c'est-à-dire la plénitude ; or pneuma et plénitude c'est la même chose. Puis nous avons nativement  l'expérience de cette zone qui est celle du singulier et des multiples.

● Le multiple du déchirement et le multiple de la réconciliation.

Le multiple, nous le vivons dans le déchirement. Et justement, la dénomination de fils de l'Homme[4], cette manifestation de l'Homme, a pour caractéristique d'ouvrir la question d'un singulier et d'un pluriel : les multiples. Et nous trouvons ici ce que nous avons aperçu comme premier mode d'être pluriel dans la figure de la fratrie[5] : Abel, Caïn, le meurtre, la jalousie, la rivalité, etc. Et c'est cela que nous connaissons. Nous disons "je" non pas du tout d'une façon neutre, mais dans le champ de cette donnée.

 Nous sommes nativement dispersés et ceci n'est pas de l'éthique. Ce serait de l'éthique si, par exemple, je supposais qu'il y eût ontologiquement un pluriel des hommes qui soit non qualifié en bien ou en mal, et que j'aie une autre zone de réflexion : comment les hommes, dans leur pluralité, peuvent-ils faire pour être bien ensemble ? Telle est la façon dont la question de de l'être est traitée en ontologie, et c'est ce que nous faisons implicitement à la suite de notre grammaire : un pluriel, ce n'est ni bon ni mauvais, c'est un pluriel, et ensuite seulement nous nous posons la question d'un bon pluriel… Cela ne peut avoir lieu que dans une culture qui promeut d'abord une ontologie, une philosophie première, et enfin une éthique. Et la solution n'est pas de renverser cela et de mettre l'éthique en haut, car la problématique reste la même. La solution est d'essayer de penser en deçà d'une distinction entre ontologie et éthique.

Si bien que dans nos textes il n'y aura que deux modes d'être pluriel : le mode de l'exclusion (ou du meurtre) et le mode de la réconciliation. Il n'y a pas de mode neutre.

● Quelques lieux johanniques qui traitent du démembrement.

Je reprends notre texte. Le surgissement de ce verbe : « vous serez démembrés (skorpisthêté) » (Jn 16, 32)… n'est pas une invention proprement johannique. En effet, nous trouvons exactement ce qui est dit ici chez Matthieu, chez Marc.

À titre d'exemple : « Jésus leur dit : “Tous, vous serez scandalisés à cause de moi dans cette nuit. Il est écrit : "Je frapperai le berger et les brebis du troupeau seront dispersées (diaskorpisthêsontai)"» (Mc 14, 27). Nous avons ici skorpizeïn, ce verbe du démembrement. C'est d'ailleurs une citation du prophète Zacharie. Donc Jean, au terme du chapitre 16, énonce la même idée.

Cette idée sera chez lui ressaisie et retraitée dans des lieux majeurs. D'abord au chapitre 10, à propos du berger où nous retrouvons le verbe skorpizeïn. Et c'est surtout à la fin du chapitre 11 après la Résurrection de Lazare, dans le conseil que donne Caïphe quand il voit que tout le monde s'en va suivre Jésus : « Vous n'y connaissez rien, 50ne calculez-vous pas qu'il vous est bon qu'un seul homme meure pour le peupleet que toute la nation ne soit pas détruite – dans "un seul homme" c'est monos dans le bon sens, mais Caïphe ne le sait pas. Et Jean traduit un peu plus loin – 52mais non pour la nation seulement, mais pour que les enfants de Dieu  les dieskorpisména soient rassemblés (sunagagê) pour être un », l'unité apparaît à ce moment-là.

Par parenthèse, le verbe sunageïn (rassembler) est un mot que nous avions rencontré au chapitre 15, mais qui justement était pris en mauvaise part dans la parabole de la vigne : rassembler les sarments morts pour les jeter dans le feu et qu'ils brûlent. Je reviens ici sur la nécessité d'apprécier dans quelle tonalité, dans quel sens, positif ou négatif, tel ou tel mot de Jean est employé.

c) Retour à Jn 16, 32.

La  proclamation qui ouvre le verset 32 du chapitre 16 est tout à fait décisive : « Voici que l'heure vient –venir est un trait de l'heure, et venir en étant toujours déjà venu est précisément un trait décisif de cette heure – et elle est venue – c'est un parfait, en grec, qui indique donc un état définitivement venu – vous serez démembrés, chacun vers son propre – son mauvais propre – et vous me laisserez seul – mais c'est une solitude qui ne dit pas la vérité du Christ, car il ajoute – et je ne suis pas seul puisque le Père est avec moi ». Autrement dit le monos du Monogénês ne peut pas être pensé sur le mode de notre monos solitaire.

Et ceci nous fait revenir au rapport de "je" et "tu". Que la première dyade soit précisément en langage de "je" et "tu", nous avons dit que cela fondait ultimement l'invocation, donc la prière, comme essence de toute parole. En outre nous retrouvons également dans le grand chapitre 17, chapitre de la prière, cette idée que l'unité des pluriels a à voir avec leur mode de se dire "tu", puisque « Qu'ils soient un comme (le Père et moi) nous (sommes un)» (Jn 17, 11).

 

II – Extraits de Jn 10, chapitre du bon berger

 

Je disais que ceci nous invite au chapitre 10, chapitre du bon pasteur comme on dit, du beau berger. C'est un long chapitre, nous en prenons connaissance de façon un peu glosée. Ce chapitre comporte trois moments.

1) Grandes lignes des versets 1-18.

● Versets 1-10 : « Je suis la porte » ; distinction d'avec le voleur.

le voleur n'entre pas par la porteIl y a le premier moment que nous ne lirons pas aujourd'hui. C'est le moment où Jésus dit : « je suis la porte de la bergerie », et en cela il se distingue du voleur qui n'entre pas par la porte. Il dira ensuite « je suis le pasteur ».

Voilà une série d'affirmations un peu hiéroglyphiques qui, pour notre imaginaire, ne nous laissent pas paisibles dans notre façon d'entendre. En réalité, il faut méditer comment ces mots ne sont pas à entendre au niveau premier de l'imaginaire dans leur incompossibilité, leur contradiction, mais au niveau, à chaque fois, de leur intelligibilité.

La porte est ce par quoi on est introduit, et j'avais dit, lorsque nous avions étudié le thème majeur de la maison (oïkos), que la porte était aussi, dans des cultures anciennes, le nom de la demeure, par exemple la Sublime Porte, parce qu'une maison est essentiellement caractérisée par le pouvoir d'y entrer et le pouvoir d'en sortir. Une maison n'est pas un emboîtement ou une prison. La porte est le nom même de la maison en ce que la maison désigne la liberté. Elles entrent et elles sortent, c'est ce qui est dit dans notre chapitre 10 à propos des brebis.

● Versets 11-18. « Je suis le bon berger » ; distinction d'avec le salarié.

Le deuxième moment est celui où Jésus dit : « Je suis le bon berger». Dans le premier moment nous avionsune situation d'invasion ou de brigandage, c'est-à-dire d'investissement indu de la demeure. Ici le berger sera opposé non plus au violent mais au mercenaire, au salarié. Le bon berger se distingue du mercenaire et du salarié, de la même manière que l'essentiel de la foi chrétienne, en tant que don, se distingue de la violence, du complexe droit et devoir, du salaire, de l'échange juste. Nous avons rencontré ce thème à bien des reprises. Il est essentiel chez Paul où il se trouve sous d'autres dénominations.

 

2) Versets 11-18 : lecture commentée de ce deuxième moment.

« 11Je suis le bon berger: le bon berger se dessaisit de sa vie pour ses brebis. 12Le mercenaire, qui n'est pas vraiment un berger et à qui les brebis n'appartiennent pas, voit-il venir le loup, il abandonne les brebis et prend la fuite; et le loup s'en empare et les disperse. 13C'est qu'il est mercenaire et que peu lui importent les brebis. 14Je suis le bon berger, je connais mes brebis et mes brebis me connaissent, 15comme mon Père me connaît et que je connais mon Père; et je me dessaisis de ma vie pour les brebis. 16J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cet enclos et celles-là aussi, il faut que je les mène; elles écouteront ma voix et il y aura un seul troupeau et un seul berger. 17Le Père m'aime parce que je me dessaisis de ma vie pour la reprendre ensuite. 18Personne ne me l'enlève mais je m'en dessaisis de moi-même; j'ai le pouvoir de m'en dessaisir et j'ai le pouvoir de la reprendre: tel est le commandement que j'ai reçu de mon Père». (TOB)

● Verset 11. Le thème du don.

« 11Je suis le bon berger ; le bon berger se caractérise en ce qu'il pose sa psychê pour les brebis». "Poser sa psychê" est une expression que nous avons déjà rencontrée. On traduit en général par  "donner sa vie", mais il faut éviter le mot de vie, car le terme employé ici n'est pas zoê qui désigne chez Jean la vie éternelle. Éventuellement on peut dire "donner son être". "Poser sa psychê" c'est se donner soi-même pour les brebis. Nous avons ici le thème du don : se déposer (tithêmi) est un verbe basique chez Jean.

Ce thème-là ouvrirait sur la dimension paradoxale qui fait que le bon berger est celui qui est appelé par le Baptiste : l'agneau de Dieu. Normalement, ce sont les brebis qui donnent leur vie et permettent au berger de vivre. Ici, c'est le berger qui donne que vivent les brebis.

Là encore vous avez peut-être l'impression d'une espèce d'incohérence imaginale.  Dans les "Je suis", vous aviez la porte et le berger, et maintenant c'est l'agneau ! Mais tout cela est signifiant. Il faut peut-être éprouver cette gêne, parce qu'elle relève de notre mode de cohérence, même dans le domaine de l'imaginaire.  C'est ce qui nous rend quasi impossible la lecture de l'Apocalypse parce que c'est une écriture quasi "hiéroglyphique". Mais nous ne sommes pas du tout habitués à cela car pour nous les métaphores ne se tiennent pas en cohérence. Or, si je vais en profondeur dans chacune (porte, berger…), c'est là que je trouve la véritable cohérence du texte.

     ● Parenthèse : agneau de Dieu et Fils.

Dans « Voici l'agneau de Dieu » nous avons une des dénominations du Christ, et je rappelle qu'elle est le même que « Tu es mon fils ». En effet dans la scène inaugurale de l'Évangile, qui contient tout l'Évangile, le ciel s'ouvre à la terre et ils se parlent. Or la voix du ciel dit : « Celui-ci est mon fils que j'aime », et le Baptiste, qui est la voix de la terre comme il l'affirme en Jn 3, 31 dit en écho : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde ». Pour nous, aucun rapport entre ces deux choses, à première écoute. Or cela doit avoir rapport pour Jean, parce que toute vérité se tient dans le témoignage de deux, à condition que les deux disent le même. Ceci est de la structure même de la vérité chez Jean, c'est une citation du Deutéronome[6]dans votre loi il est écrit que le témoignage de deux hommes est vrai » Jn 8, 17) reprise par Jean  comme fondement même de l'idée de vérité.

Une question est alors ouverte : quel rapport entre « Tu es mon fils » et « Celui-ci est l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » ? Ils disent la même chose parce qu'il est le Fils en tant précisément qu'il est l'unité unifiante qui lève le meurtre, c'est-à-dire qui invertit le sens de la symbolique du sang – puisque le meurtre est essentiellement le sang répandu par violence – et dont le sens est inverti par la libre donation.

Vous avez ici tout un réseau de consonances symboliques que j'énonce de façon rapide, sommaire. Par ailleurs, on pourrait montrer, on l'a déjà tenté il y a quelques années, de voir le rapport qui existe entre Fils et levée du péché[7]. Il est évident que, chez Jean, cela dit la même chose. Mais pour nous, il peut se passer des années avant que cela dise la même chose, ce qui ne nous empêche pas de repérer que, pour lui, ça se passe comme ça. Et je pense que déjà on peut faire un peu plus...

Donc tout ceci à propos de : « Il dépose son être pour ses brebis ».

● Verset 12. Différence entre salarié et bon berger.

« 12Le salarié, qui n'est pas le berger et dont les brebis ne sont pas les propres – ce sont les propres du bon berger, et "propres" ici est pris dans un sens positif – le salarié voit le loup venir – là, nous allons avoir une scène de carnage, c'est-à-dire de démembrement, de déchirement à la fois des éléments du troupeau qui s'enfuient chacun là où les conduit leur peur propre, et de déchirement aussi à l'intérieur d'eux-mêmes –  et il laisse seules (aphiêsin) les brebis – c'est le même verbe que le laisser seul vu en Jn 16, 32, mais inversé quant au rôle de chacun – et fuit, et le loup les saisit (harpazei) et les déchire (skorpizei) On connaît le deuxième verbe, le premier est aussi très intéressant : harpazeïn, c'est saisir avec violence. C'est un mot qui existe une seule fois sous forme de substantif chez Paul, harpagmon (la proie) : « Il n'a pas jugé prenable (harpagmon) d'être égal à Dieu » (Ph 2, 6). Ce n'est pas prenable puisque c'est de l'ordre de la donation : il ne prend pas, donc il se vide de cela. Et c'est parce qu'il se vide qu'il peut être empli : « C'est pourquoi Dieu lui a donné le nom…» (Ph 2, 9), le "Je secret". Tout le monde connaît ce texte.

… Parce qu'il (ce berger) est salarié et n'a pas le souci (mélei) de ses brebis.» Le souci des brebis est un thème qui nous ouvrirait vers d'autres thèmes que nous avons déjà recensés, en particulier, le thème des mains : « Le Père lui a donné la totalité dans les mains » (Jn 13, 3), les mains soigneuses, des mains du soin, du souci, de la cure. Et« il n'en a perdu aucun » (d'après Jn 18, 9). Il y a au moins six références à ce thème, sans compter le « selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de toute chair », c'est-à-dire de "la totalité de l'humanité", qui se trouve au début du chapitre 17, et qui est une variante dans la formulation de la même thématique.

● Le Je christique et le thème du soin.

Je rappelle ici un point que nous avons aperçu également, mais que nous n'avions pas illustré : le Je christique n'a pas de sens dans l'imaginaire d'un individu. Le Je christique n'a le sens que d'un "je" référé au "tu", c'est-à-dire de la relation au Père, mais aussi du soin de la totalité des multiples, ces deux choses sont constamment liées pour désigner Jésus. Je pourrais donner dix exemples, et entre autres, au début du chapitre 17 : « Père, glorifie le Fils, ce qui est que le Fils te glorifie –donc la mutuelle glorification qui est une présentification – selon que tu lui as donné d'être l'accomplissement de la totalité de l'humanité ».  

De même, au début du chapitre 18 qui suit, on vient arrêter Jésus. Comme ils s'approchent il leur demande : « 4Qui cherchez-vous ? »[8], et ils répliquent : « 5Jésus de Nazareth ». Il leur dit : « Égô eimi », qui adouble sens chez Jean : « C'est moi » et « Je suis » qui est le nom  même de Dieu, YHWH[9]. On a donc ici une théophanie de Jésus. En effet, ils reculent et tombent à terre. « Égô eimi » a donc une validité de manifestation de son être qui l'identifie à ce qu'est Dieu. « 7De nouveau (palin) donc il les questionna :Qui cherchez-vous ?” Ils dirent : “Jésus de Nazareth”. Jésus répondit – nous avons vu qu'à la première question, la réponse était son identification avec le Père, et ici il répond : “8Je vous ai dit que c'est moi. Si donc vous me cherchez, laissez ceux-ci aller”. En sorte que fût accomplie la parole qu'il avait dite : “de ceux que tu m'as donnés, je n'en ai perdu aucun" ». Nous avons donc à la fois, dans la même scène, l'être identifié au Père et l'être soucieux de ceux que le Père lui a remis entre les mains.

Et nous avons au verset 7 un trait d'écriture propre à Jean : quand Jean dit « de nouveau (palin) », il s'agit d'une seconde interprétation d'une même donnée. De même quand Jean dit : le lendemain, il s'agit d'une reprise qui a un rapport intime avec la scène du jour.

Je suis le bon pasteur● Versets 14-15a. Le thème du connaître.

« 14Je suis le bon berger et je connais les miens et les miens me connaissent ta éma (les miens) au neutre c'est la même chose que "les propres". Nous sommes les propres du Père, mais le Père nous a donnés au Christ en lui donnant d'être l'accomplissement de notre être. Il est l'accomplissement (exousia) de notre être. La caractéristique première, ici, est donnée par le verbe connaître, et un connaître réciproque.

C'est là une autre chose qui me préoccupe en ce moment : l'appartenance à la région du connaître est plus décisive et plus importante que la différence entre être connu et connaître. Autrement dit l'être connu est ce qui me donne déjà, d'une certaine manière, de connaître. Bien sûr ce n'est pas connaître au sens psychologique du terme, pas au sens de la conscience. Par exemple saint Jean dit dans sa première lettre : « À ceci nous connaissons que nous l'avons connu…»(1 Jn 2, 3). Il faut donc connaître qu'on connaît ! Le premier mode de connaître, c'est d'être connu que nous le sachions ou non, et c'est ça notre première appartenance à la zone du connaître.

Donc nous appartenons à la zone du connaître, et l'être connu est le pré-sentiment du connaître. Par exemple entendre "tu" donne que je dise "je" : « Tu es mon fils » donne que je puisse dire « Père ». Pour autant il ne s'agit pas d'un ordre chronologique successif, mais très précisément du rapport structurel dans lequel ces mots qui disent des questions essentielles demandent à être pensés.

15selon que le Père me connaît, moi aussi je connais le Père. – Ce n'est pas seulement  de même quede même. L'ordre est bon. J'entends que je suis connu et, pour autant, je connais. L'articulation de l'actif et du passif, comme on dit dans nos langues, a ici une importance, mais une importance seconde à l'intérieur de ce qui est premier, et qui est, non pas la fonction syntaxique du mot, mais l'appartenance sémantique au connaître. La chose essentielle dans l'Évangile est d'entendre quelque chose, articulé ou non en mots, qui soit l'égal de : « je t'ai connu ». Mon connaître c'est d'être connu, et l'être connu est le moment retenu de l'avoir à connaître, le moment retenu du connaître, retenu à l'eschatologie. Nous reverrons cela à propos du verset 27, au début du troisième moment.

.. Et je pose mon être pour les brebis. » Nouvelle occurrence de ce thème apparu au verset 11 et qui revient ensuite comme thème principal des versets 17-18.

● Versets 15b-16. Le thème du rassemblement.

« 16J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie et il me faut les rassembler (agageïn) – à nouveau ce terme, agageïn, qui se trouvait dans la prophétie de Caïphe au chapitre 11 : « 52pour que les enfants de Dieu, les dispersés, soient rassemblés (synagagê) pour être un. »

 ... Elles entendront ma voix et elles deviendront un seul troupeau, un seul berger. » Entendre est décisif dans tout ce chapitre. Nous savons que c'est le mot initial : entendre et entendre la voix. La voix (phonê) est autre chose sans doute que logos ou rhêma, c'est-à-dire les différentes façons de dire la parole. Néanmoins, il ne faut pas penser que la voix soit quelque chose d'inférieur par rapport au logos, comme c'est le cas dans notre langue où le logos dit la chose intelligible et la voix dit le support sensible. Cette répartition est post-platonicienne : il y a la région du sensible et la région de l'intelligible. Cela se trouve chez les Pères de l'Église parce qu'ils sont dépendants de l'écoute médio-platonicienne.

Pour méditer la signification de la voix, il faudrait méditer l'expression, fréquente chez les auteurs du IIe siècle, qui est : ekphonêsis tou onomatos (l'énonciation du nom). L'ekphonêsis est en même temps la multiplication en éléments de l'unité du nom indicible. Les différentes dénominations du je sont des lieux de cette ekphonêsis tou onomatos[10].

● Versets 17-18a. La psychê donnée d'avance.

« 17C'est pourquoi le Père m'aime, pour cela que je pose ma psychê en sorte qu'en retour (palin) je la reçoive – on a ici palin “à nouveau”, c'est-à-dire que s'abandonner est la condition même, ou l'autre face, ou l'avers, le revers de se recevoir : mon être (ma psychê) est de me recevoir du Père.

18Personne ne me la lève (ne me l'enlève) mais c'est moi qui la dépose de moi-même. – Donc c'est une donation et non pas une prise violente. Nous avons médité cela. Jésus dit : « personne ne prend ma psychê ». Or, si : on la lui prend. Mais c'est une méprise, parce qu'elle est donnée d'avance, donc elle n'est plus prenable. Et que ce soit une méprise est attesté par le fait de la résurrection, le fait qu'elle n'est pas véritablement prise. Ce n'est pas une mort pour la mort. Nous trouvons ici des échos multiples de choses déjà dites, mais qui prennent une coloration dans un chemin déterminé, qui est celui de notre lecture d'aujourd'hui.

► Ce verset reste pour moi assez inaudible…

J-M M : Tout se joue en ceci : « Ma psychê (mon être) personne ne l'enlève, je la dépose de moi-même  », c'est-à-dire que le don se trouve au lieu du meurtre (car le Christ est mis à mort), mais le meurtre se trouve retourné parce que le sang ainsi donné devient imprenable, imprenable puisque donné. Le berger donne sa vie pour ses brebis alors que normalement ce sont les brebis qui nourrissent le berger ; et c'est à ce moment-là qu'il y a la notion de retournement, c'est-à-dire de ce qui rend caduc le meurtre constitutif de notre natif, de l'ancien monde, de nous qui sommes nativement sur la figure du fratricide, sous la figure de Caïn et Abel. Et ce qui est en question ici c'est la mort du Christ dans sa qualité de résurrection, c'est-à-dire que ce qui franchit la mort franchit aussi le meurtre car la première figure de la mort est un meurtre et même un fratricide.

● Versets 18b. Le mandat du Christ.

J'ai pouvoir de la déposer et pouvoir de la recevoir à nouveau – “j'ai” : lui a cette capacité. Pourquoi ? Le texte le dit – J'ai reçu cette disposition d'auprès de mon Père. »

Le Père m'aime parce que je fais sa disposition. On trouve cela en Jn 14, 15-17 dans le quadruple thème qui fait l'unité des chapitres 14 à 16 :

Si vous m'aimez,
vous garderez mes dispositions
et je prierai le Père
et il vous donnera un autre paraclet, le pneuma»

C'est là qu'on a les quatre noms de la présence : agapê, garde de la parole (ou des dispositions), prière, don du pneuma[11].

► Moi je n'ai pas le mot "disposition" dans ma traduction.

J-M M : Le mot entolê que je traduis par "disposition" est traduit d'habitude par "commandement", mais ce terme n'est pas pertinent ici[12]. La disposition est ce qui est donné de faire alors que le commandement est ce qui est donné à faire.

« J'ai reçu cette disposition d'auprès de mon Père» : « c'est le Père qui me donne comme vocation et fonction insigne de poser et déposer ma psychê pour autrui. » En cela le Christ n'est pas imitable au sens plein du terme, et ceci ne doit pas s'entendre psychologiquement.

Nous avons la structure de base ici : le fait que la résurrection n'est pas quelque chose qui arrive à Jésus après coup : « Il a été bien docile, il a accepté la mort, alors en récompense, je vais le ressusciter ». Pas du tout, la résurrection est contenue dans son mode de mourir.

L'acquiescement à la mort est déjà la liberté de la résurrection. Sa mort est donc une mort pour la vie et non pas une mort de servitude. Son mode de mourir n'est pas notre mode usuel de mourir. Nous pouvons tenter d'acquiescer – pour autant que cela nous est possible – à la mort ; c'est une chose très difficile, toujours un peu incertaine. La possibilité d'acquiescer à notre propre mort n'est pas entièrement dans notre main. Cependant on peut aller vers cela. Mais premièrement, sans doute, nous n'y parviendrons jamais, et d'autre part, cela ferait de nous un homme éminemment vertueux, pas le sauveur du monde.

Il est le sauveur du monde parce qu'il lui est donné d'être celui de l'humanité qui peut accomplir cette mort pour la vie. Les individus que nous sommes n'ont pas dans leur individualité la capacité d'accomplir pleinement cette mort pour la vie.

 

3) Versets 27-30 : lecture commentée du troisième moment.

parabole du bon bergerLe troisième moment de ce chapitre est au verset 27[13].

« 27Les brebis entendent ma voix – Jésus a dit aux Judéens : « Vous ne croyez pas » (v. 26) et par contre, ici il dit que« les brebis entendent ». Ceci fortifie notre idée que le verbe croire doit s'entendre, précisément, à partir du verbe entendre. Entendre est le premier moment de la foi. Entendre la voix (phonê), c'est-à-dire entendre l'appel (la klêsis). Nous avons déjà fait ce rapport-là – et je les connais et elles me suivent.» "Entendre la voix" est le premier départ du disciple, "suivre" est la gestuelle du disciple.

« Je les connais. » Nous retrouvons le verbe connaître que nous avons vu aux versets 14-15. Ce verbe chez Jean dit le moment pleinement accompli de la foi. C'est un verbe qui ne supporte pas de sens dépréciatif, c'est toujours au sens plein, avec cette particularité déjà signalée que l'essentiel du connaître est d'être connu, et c'est ce qui est dit ici : « Je les connais ». Et l'accomplissement de l'être connu, c'est de connaître. Il y a un rapport pas simplement actif / passif, comme nous dirions dans les catégories qui nous occupent. Il y a un rapport de continuité dans la signification, la sémantique même du verbe connaître qui fait que le principe même du connaître c'est d'être connu. Je ne connaîtrai jamais au sens authentique que ce qui me connaît. Nous avons ici l'équivalent. Autrement dit, notre être véritable, c'est notre être connu. Mais notre être connu devance en nous chronologiquement de beaucoup l'accomplissement de notre être, puisque l'accomplissement de notre être, c'est de connaître, de connaître celui qui nous connaît. Ça va ?

« 28Et je leur donne vie éternelle et elles ne périront jamais, et personne ne les arrachera (harpazeï) de ma main – on retrouve le thème du souci du berger pour ses brebis : « je n'en ai perdu aucun »  29Le Père qui me les a données est plus grand que tout – plus fort que toute force de prise et personne ne peut arracher (harpazeïn) de la main du Père. 30Le Père et moi nous sommes un". »

 

Le mot de la fin.

Voilà un premier déploiement d'expressions dans la direction du même thème. Ce déploiement a fait appel souvent à des choses déjà aperçues puisque, souvent, j'ai dit : « nous avons déjà entendu cela ». L'intérêt ici était de les entendre à neuf, dans la suite de leur présentation. Car, même si nous en avions entendu quelque peu, il ne faut pas oublier que ce n'est jamais les éléments qui éclairent, mais c'est le mouvement même de lecture qui est susceptible de donner sens à ce que nous avions peut-être déjà aperçu ou cru entendre.

Je n'ai pas été complet sur le Monogénês, les dispersés, les déchirés. Des lieux d'émergence de ces thèmes se trouvent ailleurs chez Jean, mais j'ai essayé qu'on entende, par rapport à une tonalité une, des développements qui ont été soit déjà aperçus soit trouvés en chemin.



[1] J-M Martin se réfère ici à ce qu'il a dit au I a) du chapitre VI.

[2] Tout ce que dit ici J-M Martin est à entendre en référence à ce qu'il présente comme le Plérôme des valentiniens qui contient les multiples dénominations du Christ (Monogène, Logos, Homme…) dont certaines sont celles des « Je suis » : « Je suis la vérité », « Je suis la vie »… Voir le I du chapitre V ou les messages du tag gnose valentinienne.

[3] Voir note précédente.

[4] Voir l'avant  dernière note. Dans le Plérôme il y a la dénomination "Homme" qui correspond donc au titre de "fils de l'Homme".

[6] Dt 17, 6 et 19, 15.

[7] Par exemple J-M Martin confirme cela par la lecture de 1 Jn 2, 12-14. « Lever les péchés » / « être fils »  le II 3) a) de Prologue de Jean. Chapitre V : Le Baptême de Jésus et la figure du Baptiste

[8] Quand on étudie le thème de la recherche, on voit que « Jésus de Nazareth »est la mauvaise réponse à « Qui cherchez-vous ? » Cf.  dans  JEAN 18-19. La Passion. Introduction de la session et chapitre I : Jean 18, 1-11, l'arrestation  § "Verset 4b-5a : la question initiatique et la mauvaise réponse".

[10] Cf. chapitre V, en particulier le § 2) du I.

[12] « Il est clair que, chez Jean, entolê ne se laisse pas traduire par précepte, mandement ou mandat pas plus que par commandement. Le mot "disposition" traduit littéralement entolê. Nous sommes conduits à cela du fait que le vocabulaire du droit et du devoir est un vocabulaire récusé par le Nouveau Testament comme disant notre rapport constitutif à Dieu. Parfois il est vrai que le mot entolê, quand il est dans la bouche des Judéens qui s'opposent à Jésus, peut être traduit par précepte car c'est ainsi qu'ils l'entendent. » (J-M. Martin, Versailles février 1998).

[13] Comme ce passage a été abordé rapidement, des ajouts venant d'une séance sur le Monogène en novembre 2003 ont été mis en commentaires du verset 27.