Dans notre vie usuelle nous nous reposons dans l'énumération de « hier, aujourd'hui, demain » et nous conjuguons nos verbes au passé, au présent, au futur. Or cela ne dit rien de notre temporalité. Qu'en est-il du temps dans les Ecritures ?

Voici un extrait du cours de Jean-Marie Martin à l'Institut Catholique de Paris en 1971-72 (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?). Ce cours a eu lieu il y a plus de quarante ans et maintenant J-M Martin ne formulerait pas toujours les choses de la même façon, mais tout reste d'actualité. Par ailleurs J-M Martin fait référence à des choses dites auparavant ou l'année d'avant (son cours s'étend sur deux années universitaires) ; dans ce cas les notes essaient de renvoyer à d'autres messages du blog.

 

Méditation sur la temporalité

 

Note opportune au moment de Noël

 

Une année s'ouvre et une année se ferme. Voici le temps propice à une méditation sur le temps. D'autres années, en pareille circonstance, nous avons médité sur le vœu (ou le souhait), ou sur le don (le cadeau). À défaut de méditation cette année, nous voulons pourtant vous remercier pour les vœux que vous nous avez exprimés ou collectivement ou personnellement. Et nous voulons vous dire en retour que nous nous appliquons à vous souhaiter que la volonté s'accomplisse, c'est-à-dire que le caché vienne au jour.

Les méditations sur le vœu ou sur le don ont normalement débouché sur la notion de grâce. Cette année, une méditation sur le temps : pourquoi ? Pour faire avancer ce qui s'est déjà présenté comme l'une de nos préoccupations majeures au cours de cette année : histoire et eschatologie[1]. Non pas que nous traiterons aujourd'hui de ces questions, mais nous pensons qu'en méditant sur le temps, d'une certaine manière nous avançons.

 

Dans notre vie, nous nous reposons dans l'énumération de « hier, aujourd'hui, demain » et nous conjuguons nos verbes au passé, au présent, au futur. Nous nous en tenons généralement à ces repères, nécessaires certes et sans doute suffisants pour une certaine zone de notre activité, ces repères que sont les calendriers et les horloges, en réglant même, du moins de façon approchée, ces dernières sur l'horloge solaire. Or cela ne nous dit rien de notre temporalité.

Nous l'avons déjà soupçonné, il faut partir de la naissance et de la mort, et ne pas en partir – nous l'avons déjà soupçonné aussi – comme s'ils étaient des événements datables, ce qui nous ramènerait au calendrier. Il faut partir de la naissance et de la mort comme de ces constants « être-né » et « être-pour-la-mort » qui constituent notre vie. Chacun ne cesse de venir à soi et de partir de soi.

Le temps, c'est la présence de ce qui vient en s'en allant : tout « être-né » est « être pour la mort ». Mais cela ne veut pas dire seulement que tout ce qui est né mourra, mais que la naissance elle-même est mortelle.

Naissance et mort ne sont pas des contraires, ils forment un couple. Sur cette notion de "couple", comme contre-distingué du "contraire", nous donnerons des précisions dans le prochain chapitre.

Donc tel est le temps de notre expérience, d'une expérience cependant qui ne se contente pas de représentation banale.

 

Que dire en ces temps de la naissance de Notre Seigneur ?

 

Nous avons appris que l'idée de filiation ou de naissance de Jésus se dit d'abord pour la résurrection[2], ou pour la gloire cachée dans la vie mortelle, et c'est ce qui s'entrouvre sur la montagne ou sur le fleuve[3] :

  • sur la montagne de la Transfiguration : « Celui-ci est mon fils, écoutez-le. »
  • sur le fleuve du Baptême : « Celui-ci est le fils de ma bienveillance (mon fils bien-aimé). »

 

Puis, comme la première pensée chrétienne nomme dans la résurrection les premières choses, la première ouverture, elle se dit aussi naissance du premier-né. Premier-né quand donc ?

  • Premier-né au Fiat lux : « Que la lumière soit » (Gn 1, 3) ; c'est l'ouverture de la lumière qui est la parole. Et, nous l'avons vu, cela commande le prologue de l'évangile de Jean.
  • Ou bien, c'est la même chose, premier-né dans la délibération « Faisons l'homme comme notre image » (Gn 1, 26).

Nativité, rès Riches Heures du duc de Berry, Musée Condé, ChantillyNotez que la notion de génération éternelle – il est "né du Père avant tous les siècles" – n'intervient pas sous cette forme dans nos Écritures : la génération éternelle du Verbe est une problématique postérieure. On trouvera cependant des choses intéressantes, encore que légèrement décalées par rapport à cette problématique, dans la notion johannique de monogénês c'est-à-dire de "seul-né"[4]. C'est une notion qui est un peu distincte de celle de prôtotokos, premier-né.

Comment en outre entendre la naissance de Jésus : né à Bethléem, né selon la chair, né de la race de David, né d'une femme – comme dit Paul –, né de la Vierge Marie[5] ? Cette naissance dit la même chose, elle dit la gloire de Dieu dans les hauteurs, ce qui est la lecture angélique de l'événement, lecture angélique dont l'homme est le gardien[6]. L'homme est le gardien, et il nous semble un gardien assez distrait ces temps-ci !

 

Ces différentes acceptions de la "naissance" telles qu'on trouve ce mot dans nos Écritures, et qui disent toutes la même chose, impliquent toutes :

  • le couple « kénose et gloire »[7] ;
  • le couple « résurrection et mort » ;
  • le couple « apparition de la gloire et vie mortelle »
  • le couple « naissance virginale – ce que nous disons là est une justification de la naissance virginale précisément – et selon la chair (pauvreté) »

Et toute cette kénose est l'accomplissement du premier-né. Ces choses ne se contredisent pas, elles s'exaltent réciproquement : par exemple kénose et gloire s'exaltent réciproquement, c'est une des définitions du couple.

Mais le temps kénotique de Jésus – qui, en ce sens, est bien un temps mortel – n'est pas cependant un temps de péché. Quand on dit qu'il est « en tout semblable à nous sauf le péché », nous trouvons qu'il est très différent de nous, très différent même pour la notion de mort. En effet, dans une première analyse nous avons vu la jointure étroite de mort et de péché pour ce qui nous concerne[8]. Pour Jésus ce n'est pas le temps du péché, et c'est pourquoi il n'est pas soumis à l'oubli, mais il est présent à la mémoire eucharistique. C'est pour cela. Il est présent à l'anamnesis, à la mémoire eucharistique qui est tout autre chose que la mémoire de l'historien. La Parole est étonnamment présente.

Pour nous, notre naissance à cela c'est, dans le langage de Paul, le baptême[9]. Mais là aussi il faut nous méfier. Ce qu'évoque le mot de "baptême" pour nous ne correspond que de loin à ce que veut dire Paul. Pour lui le baptême n'est que le sacrement de la foi. Autrement dit, pour reprendre un langage qui évite ce risque, notre naissance c'est le "venir chrétien" que nous avons étudié comme foi invoquante[10] et sauvegardante dans l'Esprit du Christ. Ce sont là nos quatre premiers chapitres : foi, invocation, salut, Esprit.

Et cela met en cause l'expérience de la temporalité et celle aussi de l'histoire, cela le met en cause d'une façon qui nous aidera à comprendre le mot "eschatologie".

 

Ce que nous venons de dire, vous pouvez le considérer comme ce que nous appelons une "note opportune", c'est-à-dire une note qui n'est pas commandée directement par le déroulement du cours, mais suggérée par l'opportunité des temps.

 



[1] Le mot eschatologie, du grec eskhatos, « dernier », et logos, « parole », est le discours sur la fin, sur ce qui est dernier.

[4] Le terme "monogène" est souvent traduit par "Fils unique", mais littéralement c'est "seul né" ; Jean-Marie Martin le traduit souvent par "Fils un et unifiant".