Les chapitres 8 et 9 de la deuxième lettre aux Corinthiens concernent la collecte en faveur de l'Église de Jérusalem faite par différentes Églises du monde grec, et en donnent une justification théologique. Dans ce passage Paul traite plus spécifiquement du don.

Ce commentaire a été fait par Jean-Marie Martin à la fin de l'année où il avait lu le chapitre 6 de saint Jean sur le Pain de vie[1] à Saint-Bernard de Montparnasse (cf. Qui est Jean-Marie Martin ?). Il a pris occasion d'une lecture de la liturgie pour montrer la proximité de ce texte avec ce qui avait été découvert dans Jn 6. Lors de cette rencontre il n'avait devant lui que le texte grec et traduisait "à la volée". Une traduction courante figure à la fin pour ceux qui voudraient lire d'un seul coup.

 

 

 2 Corinthiens 9, 6-12

 

Christ semeur, peintureCe texte concerne une collecte que Paul fait dans les différentes Églises du monde grec pour subvenir aux besoins des Églises de Palestine qui sont dans la plus grande pénurie.

Je vais faire une traduction proche du texte grec.

« 6Celui qui sème chichement moissonnera aussi chichement, mais celui qui sème en bénédiction moissonnera aussi en bénédiction – je traduis par "bénédiction" le mot eulogia, un mot proche de eucharistia. Dans le contexte il connote l'idée d'abondance – 7chacun selon qu'il aura décidé dans son cœur, non par regret ni par contrainte car Dieu aime le donateur joyeux.

8Dieu peut faire découler sur vous (ou "vers vous") – le mot "découler" est un mot de l'abondance ; tout ce qui est écoulement, découlement est très important chez Paul – toutes grâces – c'est-à-dire toutes donations gratuites et gracieuses – en sorte que, ayant tout toujours, tout ce qui est suffisant, vous fassiez découler cela en toute œuvre bonne – nous avons ici un thème tout à fait johannique : l'agapê ne consiste pas en ce que nous aimerions Dieu, mais en ce que Dieu le premier nous aime. En tant que Dieu nous aime, nous pouvons aimer. Ici même chose pour le découlement – 9selon qu'il est écrit : “Il a distribué, il a donné à ceux qui étaient en pénurie, sa justice demeure jusqu'à l'aïon.”

10Celui qui fournit semence au semeur et pain pour la nourriture, fournira et multipliera votre grain et fera croître les fruits de votre justice, 11en tout étant enrichis vers toute simplicité – cela a rapport avec le "donateur joyeux" de tout à l'heure, c'est une question de cœur – et cela mettra en œuvre par nous une eucharistie pour Dieu – que nous donnions met en œuvre une eucharistie ; nous avons dit : eucharistie c'est le sens du don pour qui donne, car le fait qu'il donne met en œuvre une eucharistie, de même pour celui qui reçoit.

12En effet le service de cette liturgie – ne nous trompons pas sur le mot "liturgie" prononcé ici. Le mot de "liturgie" tel que nous l'employons vient d'une pratique connue dans le monde hellénistique et dans beaucoup de cultures, qui consiste à ce que quelqu'un offre en public soit un banquet soit une fête, soit des dépenses plus ou moins somptueuses, donc une œuvre publique, c'est donc à l'initiative de quelqu'un. Bien sûr on ne manque pas de remarquer que ça fonctionne pour asseoir la gloire du donateur. Et c'est ce mot-là qui a été repris pour désigner notre liturgie. Mais ce qui est appelé "liturgie" dans notre texte, c'est le service de la collecte : les Églises du monde grec "offrent une liturgie" pour l'Église des consacrés c'est-à-dire les Églises de Palestine, et il faudrait expliquer pourquoi – ce service non seulement aura pour résultat de subvenir – c'est même beaucoup plus que cela parce que le verbe "subvenir" employé a aussi le sens de remplir, d'accomplir – ce qui est en manque chez les consacrés – c'est-à-dire les Églises de Palestine – mais aussi il découlera à travers beaucoup en faisant eucharistier pour Dieu. »

J'ai lu avec une certaine difficulté parce que c'est un texte compliqué. J'ai voulu garder la proximité des mots, même des mots étranges. Il y a là, je pense, quelque chose qui est très proche de la tonalité fondamentale du chapitre 6 de saint Jean, à propos de deux thèmes singulièrement :

– Il y a d'abord le thème de la donation, du don. La parole, le pain essentiel, le corps ou la chair de l'homme, sont des choses qui n'appartiennent pas au champ du commerce : « Où achèterons-nous des pains ? » Le pain en question, le corps de l'homme, la parole, le pain essentiel sont des choses qui ne s'achètent pas. Il y a là la révélation d'un espace propre qui est l'espace propre du don.

– Et ceci est ensuite contenu dans le mot même d'eucharistie, puisque eucharistier signifie "être reconnaissant" ou "rendre grâce", et c'est corrélatif de "demander". Demander est très grand parce qu'on ne demande que ce qui se donne.

Il faut avoir le sens que quelque chose appartient à la région du don, c'est là une attitude fondamentale, l'attitude eucharistiante, une posture.

En Rm 1, 18 sq Paul veut montrer comment s'introduit le principe de mort et de meurtre dans le monde, et il désigne cela comme une attitude négative des hommes : « ils n'eucharistièrent pas. » Le découlement apparaît ensuite largement dans la suite du texte. Ils furent au monde sur un mode qui est le mode de la prise et non pas sur le mode qui est le mode de l'accueil du don essentiel. Paul marque ensuite les conséquences immédiates de cela : introduction dans un monde de ténèbres, de vacuité (ou de carence) et de folie par opposition à la lumière, à la plénitude, à la sagesse de Dieu. La philosophie du monde hellénistique est largement visée par la critique de Paul dans ce chapitre. Comme je l'ai dit, la première marque de déficience de la pensée de cette philosophie, c'est que c'est une pensée qui n'eucharistie pas, c'est-à-dire qu'elle n'est pas dans l'espace de la reconnaissance et donc du don. C'est une pensée qui se ferme sur elle-même et sur ses prises, sur ses possessions, et à partir de là qui peut indéfiniment tourner.

 

Le petit texte de Rm 9 que je vous ai lu met en évidence ce qu'il en est de donner. Cela ne va pas sans poser des problèmes pour la possibilité de l'aumône, du don, dans le monde qui est le nôtre, ce n'est pas touché car c'est une chose trop énorme, accablante, mais le principe d'ouverture est ici donné. Une autre chose que le texte met en évidence, c'est qu'on pourrait aborder l'eucharistie par le biais de la posture, de l'attitude fondamentale, et non pas directement par celui du sacrement[2].

J'ai indiqué ici deux termes : eucharistie-donation et eucharistie-posture que nous avions touchés lorsque nous avons lu le chapitre 6 de saint Jean.

 

Le mot même de don peut paraître injurieux pour certains, car le fait qu'on nous donne peut être considéré comme inférieur au fait que nous pourrions le gagner. Or ce qui est premier dans le don, c'est la capacité de recevoir. Autrement dit, ce qui est premier dans le don c'est même la demande. C'est pour ça qu'il ne faut surtout pas mépriser les prières de demande.

Et tout ceci devient encore beaucoup plus important si on pense que le don essentiel est le pardon, ce qui n'est pas traité explicitement dans notre texte. Accepter d'être pardonné est une chose très difficile. C'est pour cela qu'il ne faut pas que le don soit pris ici comme une espèce de chose facile et heureuse. Tout le monde est content en général de recevoir des cadeaux, mais ce n'est pas tellement de cela qu'il s'agit ici.

De toute façon nous sommes prévenus de ce qu'il ne faut pas nous fier simplement à la signification que le mot "don" a dans notre langage, c'est Jésus lui-même qui le dit : « Je ne donne pas comme le monde donne. »

 

ANNEXE : Traduction de la Bible Segond.

« 6Sachez-le, celui qui sème peu moissonnera peu, et celui qui sème abondamment moissonnera abondamment. 7Que chacun donne comme il l'a résolu en son cœur, sans tristesse ni contrainte; car Dieu aime celui qui donne avec joie. 8Et Dieu peut vous combler de toutes sortes de grâces, afin que, possédant toujours en toutes choses de quoi satisfaire à tous vos besoins, vous ayez encore en abondance pour toute bonne œuvre, 9selon qu'il est écrit: Il a fait des largesses, il a donné aux indigents; Sa justice subsiste à jamais. 10Celui qui fournit de la semence au semeur, et du pain pour sa nourriture, vous fournira et vous multipliera la semence, et il augmentera les fruits de votre justice. 11Vous serez de la sorte enrichis à tous égards pour toute espèce de libéralités qui, par notre moyen, feront offrir à Dieu des actions de grâces. 12Car le secours de cette assistance non seulement pourvoit aux besoins des saints, mais il est encore une source abondante de nombreuses actions de grâces envers Dieu. » 



[1] Une transcription d'une session qui a eu lieu sur ce chapitre 6 de saint Jean figure sur le blog dans le tag JEAN 6.

[2] Sur le thème de l'Eucharistie, voir les messages du tag Eucharistie, en particulier un extrait de cours à l'Institut Catholique de Paris, Eucharistie : la nourriture ; repas et eucharistie dans les épîtres de Paul, chez Marc et chez Jean qui parle d'attitude eucharistiante.