C'est saint Paul lui-même qui pose la question "Y aurait-il de l'injustice en Dieu ?" dans ce chapitre 9 de l'épître aux Romains, donc au début des chapitres 9-11 où Paul traite des rapports entre Israël et des nations. Dans les versets 7-13 du chapitre 9 Paul a relu à sa manière des épisodes de l'Ancien Testament, et le jeu des citations semblait montrer qu'il y avait de l'injustice en Dieu : c'est lui qui décide que le cadet va supplanter l'aîné avant même qu'ils soient nés… Alors Paul pose l'inévitable question : "Y aurait-il de l'injustice en Dieu ?" et la réponse qu'il donne ensuite semble presque aggraver la chose.

 Dans son commentaire Jean-Marie Martin montre que l'aspect d'injustice présent ici se trouve dans d'autres passages de Paul et que cela se trouve aussi dans les évangiles, il est donc nécessaire de s'affronter à cette question. Dans ce qu'il appelle à la fin "processus méditatif" et non comme "discours théorique", J-M Martin nous propose un chemin.

Cette question de l'aveuglement a déjà été traité dans le message sur les paraboles : Une parole parabolique (cours sur les paraboles professé à partir des paroles énigmatiques de Mc 4, 10-13 et 21-25 ).

Les versets 7-13 de Rm 9 qui précèdent les nôtres ont fait l'objet d'un commentaire qui figure dans le dernier message du blog, commentaire suivi d'une réflexion sur le surgissement du neuf sur l'ancien.

 

 

Rm 9, 14-20

Dieu serait-il injuste ?

Comment entendre la pré-destination ?

 

 

Rm 9, 14-20Rm 9, 14-20 (traduction Bible de Jérusalem)

« 14Qu’est-ce à dire ? Dieu serait-il injuste ? Certes non ! 15Car il dit à Moïse : Je fais miséricorde à qui je fais miséricorde et j’ai pitié de qui j’ai pitié. 16Il n’est donc pas question de l’homme qui veut ou qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde. 17Car l’Écriture dit au Pharaon : Je t’ai suscité à dessein pour montrer en toi ma puissance et pour qu’on célèbre mon nom par toute la terre. 18Ainsi donc il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut.

19Tu vas donc me dire : Qu’a-t-il encore à blâmer ? Qui résiste en effet à sa volonté ? 20Ô homme ! vraiment, qui es-tu pour disputer avec Dieu ? L’œuvre va-t-elle dire à celui qui l’a modelée : Pourquoi m’as-tu faite ainsi ?»

 

Nous continuons la lecture de l'épître aux Romains. Nous en sommes au chapitre 9, verset 14.

Je vous rappelle le contexte.  « 10Non seulement [Sara aura un fils], mais aussi Rébecca qui a conçu du seul Isaac notre père ; 11car alors qu'ils n'étaient pas encore nés, ni n'avaient fait quelque chose de bien ou de mal, afin que demeure la disposition de Dieu, celle qui est selon un libre choix, 12non à partir des œuvres, mais à partir de celui qui appelle – il semble donc que pour Jacob et Ésaü il y ait eu une pré-détermination qui précède leur naissance – il lui (à Rebecca) a été dit : "Le plus grand sera soumis au plus petit", 13selon qu'il est écrit : "J'ai aimé Jacob mais j'ai haï Esaü". – La position de Dieu par rapport à chacun est antécédente à tout acte produit par l'un et par l'autre, elle est donc indépendante de leurs œuvres.

Spontanément nous exigerions que Dieu rétribue chacun par rapport à ses œuvres, or à plusieurs reprises Paul dit que non[1]. Nous avons donc dans notre texte une argumentation qui reprend des thèmes bien connus chez Paul mais qui ne laisse pas de susciter quelques interrogations ! Lui-même va reconnaître qu'il a suscité une difficulté majeure.

14Que dirons-nous donc ? Y a-t-il de l'injustice en Dieu ? – Lorsqu'une question majeure est posée à Paul – et la plupart des questions sont du même ordre car la plupart du temps sa pensée est totalement paradoxale à première écoute et même peu recevable, ou en tout cas comportant d'énormes risques de méprise – dans ce cas-là il commence à dire « Que dirons-nous ? »

Malheureusement ce qui suit aggrave plutôt le problème qu'il ne paraît être une réponse ou une explication, et ceci est totalement étranger à ce que nous pensons de Dieu dans le tenant de notre pensée occidentale. Pourtant cela ne se trouve pas là en passant. Je cite souvent le mot d'Isaïe qui est repris en Jn 12, 40 : « Dieu a aveuglé leurs yeux et alourdi leurs cœurs afin qu'ils ne voient pas de leurs yeux et qu'ils n'intelligent pas de leurs cœurs, de peur qu'ils ne se convertissent et que je les guérisse. »

Voici ce que Paul répond.

Y a-t-il de l'injustice en Dieu ? Pas du tout, – c'est un refus de la conséquence qui est apportée ici : il n'y a pas d'injustice en Dieu, seulement il faut le montrer, et pour cela il convoque l'Écriture – 15car il dit à Moïse : « Je ferai miséricorde à qui je ferai miséricorde, et j'aurai pitié de qui j'ai pitié » – citation d'Ex 33,19 – 16ainsi donc [cela ne dépend] ni de celui qui veut, ni de celui qui court – cela ne dépend pas des efforts de l'homme, il peut toujours courir ! –, mais de Dieu qui fait miséricorde.

 Ici vient un autre recours à l'Écriture – 17Car l'Écriture dit à Pharaon : “Pour cela même je t'ai suscité – ce n'est pas pour toi-même que je t'ai suscité mais c'est pour plus grand – pour que je montre par toi ma puissance et que soit proclamé mon nom dans toute la terre” – citation d'Ex 9,16. L'Écriture de la même chose de Cyrus, le roi des Perses qui n'est pas cité ici mais qui est considéré même comme un oint (un messie) car il a permis aux Judéens qui étaient en captivité à Babylone de retourner chez eux : Dieu s'est servi du bras du Cyrus.

On peut remarquer que dans notre verset Paul ne dit plus "Dieu dit" mais "l'Écriture dit", comme s'il mettait une distance. À la différence de Cyrus qui  a un rôle évidemment positif, Pharaon, lui, a eu, un rôle plutôt négatif vis-à-vis du peuple hébreu, mais ce qui est suggéré c'est que, du fait qu'il a accompli l'Écriture, il n'a pas eu qu'un rôle négatif, une part de lui a été suscitée par Dieu. On retrouve la même chose pour Judas tel que saint Jean le présente : il y a deux "je" en Judas, à savoir celui qui trahit Jésus et celui qui, ce faisant, accomplit l'Écriture, puisque l'Écriture est citée en Jn 13, 18 : « Celui qui mange mon pain lève contre moi le talon » (citation du psaume 41).

18Ainsi donc il fait miséricorde à qui il veut, et il endurcit qui il veut. – Comme je l'ai souvent dit "à qui il veut", cela ne veut pas dire "comme ça lui chante" ! Nous avons souvent l'idée d'un plan de Dieu : il programme des choses et ensuite le programme s'accomplit. À la place de cela, dans le texte évangélique, nous avons la structure du caché au manifesté, ce qui met en question les rapports de temps. La volonté de Dieu est comme une semence[2]. Pour autant, ceci n'efface pas l'impression d'injustice à l'écoute de ce verset.

Jusque-là Paul n'a fait que confirmer sa réponse pas des citations. Maintenant il va reprendre la question dans quelque chose qui, pour notre oreille, n'est pas plus satisfaisant à première écoute, mais qui est le dernier mot de l'Écriture sur ces questions et qui correspond exactement à la réponse que Dieu fait à Job à la fin du livre de Job, où ce qui est en question c'est le problème du mal.

19Tu me diras alors : "De quoi alors se plaint-il ? Qui donc résiste à sa volonté ?"

20Ô homme, qui es-tu donc, toi qui juges Dieu ?

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Nous retrouverions des choses semblables en Rm 11, 7-12 avec la citation que nous avions chez Jean.

Ce qui est dit dans ces textes paraît être impensable si on se réfère à notre idée dominante de Dieu. Or, si on peut tenter d'édulcorer, d'adoucir ces textes, on ne peut les oublier, ils sont trop nombreux. Alors comment les prendre en compte sans nous soumettre hâtivement à ce qui nous paraît être l'impensable ?

En réalité, l'idée occidentale de Dieu et l'idée biblique de Dieu ne répondent pas à la même question, c'est-à-dire ne répondent pas à la même attitude questionnante.

Si on reste à l'attitude questionnante de l'Occident, on ne peut pas entendre ces textes. D'où, chez nous, le soupçon que notre attitude questionnante est viciée de quelque manière et qu'elle manque Dieu. Mais il ne suffit pas de le déclarer, il faut voir en quoi et nous allons essayer de le faire.

Pour autant, il ne faut pas entendre ma réflexion sur un plan éthique, comme si je disais à mon interlocuteur : « Ton attitude questionnante qui refuse l'image de Dieu véhiculée par ces textes est vicieuse ». Il s'agit plutôt d'un présupposé questionnant qui est commun à nous tous et qui n'est pas seulement d'ordre éthique, mais plus radicalement congénital.

L'idée occidentale de Dieu est portée par la question fondamentale de la cause efficiente, c'est-à-dire que Dieu est abordé comme répondant à la question « Qui a fait tout cela ? » Comprenez bien que je ne nie pas que Dieu soit créateur, ce que je dis ici c'est que la pensée de l'Occident aborde Dieu par le biais de la création au sens où nous l'entendons, c'est-à-dire comme justification ou comme réponse à la question du pourquoi, comme si Dieu avait essentiellement à être réponse à une telle question ! Or la question de la cause efficiente prend tout naturellement ensuite la forme de la question de la responsabilité : la question « Qui a fait tout cela ? » se révèle comme ayant en elle des ressources de ressentiment sur le mode de culpabilité : « Qui a fait tout cela ? qu'il se dénonce ! » Encore une fois ce que je dis ne critique pas l'apparente légitimité des questions que nous posons sur l'origine du mal, j'en cherche la source impensée, insoupçonnée, du moins le mode sur lequel nous questionnons. Je dis que cette question est vicieuse parce que issue implicitement du cœur vindicatif, issue du ressentiment, du mauvais cœur, du cœur qui cherche à imputer, du cœur qui cherche à juger.

Nous suggérons donc un passage par une anthropologie, c'est-à-dire un soupçon porté sur la qualité de notre questionnement. Il est remarquable que s'y joue quelque chose comme la volonté de justifier Dieu. La volonté de justifier Dieu c'est prendre en compte la question accusante, la fortifier, c'est aussi ne pas apercevoir que cette volonté de justifier est une tentative d'autojustification c'est-à-dire l'exact contraire du cœur même de l'Évangile qui est qu'il n'y a jamais de justification que par Dieu.

 

Ce recours à la critique du questionnement, elle se trouve à la fin de notre texte où saint Paul fait apparaître en clair notre façon de questionner : « 19Tu me diras alors : “De quoi alors se plaint-il ? Qui donc résiste à sa volonté ?” – et la réponse qu'il donne c'est – 20Ô homme, qui es-tu donc, toi qui juges Dieu ? » À première écoute nous avons l'impression qu'il y a là purement et simplement une espèce de rejet méprisant : « Qui es-tu pour me questionner ainsi ? » Mais ne serait-ce pas plutôt une invitation à la recherche de savoir qui je suis en tant que je questionne ainsi, c'est-à-dire en tant que je me lève pour inculper ? Est-ce que ma question ne serait pas ressentiment, c'est-à-dire aurait parti lié déjà avec le mal sur lequel elle interroge ? Elle n'est sans doute pas alors autant clairement dissoute à nos yeux, cependant un soupçon sérieux est porté sur sa suffisance et sur sa validité de question.

 

Mais alors, quelle idée de Dieu recevoir de l'Écriture ? Faut-il lui attribuer la colère, la haine dont parlent les textes, et l'injustice sur quoi on interroge Paul lui-même (cf. notre verset 14) ? Pas du tout, comme répond Paul, mais l'attitude juste est pour nous si fragile qu'elle ne se répand pas dans une théorie ou un bavardage bien assuré. Elle doit constamment se rattraper de sa conséquence et de sa suffisance, et c'est en cela que les "pas du tout" de Paul ne sont pas là par hasard tout au long de cette épître aux Romains.

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●   La question de la pré-destination.

Ce chapitre 9 pose la question majeure qui est sous-jacente à la totalité de l'épître aux Romains, à savoir la question immense du rapport de la donation et de ce que nous appelons la liberté humaine.

Et si vous lisez la suite du chapitre 9, vous verrez que Paul continue en reprenant la figure classique du potier qui façonne les vases comme il veut. Or dans ces vases il y a des vases honorables (des vases de prix) et des vases de terre qui sont des ustensiles vulgaires. Est-ce que le vase de terre va se rebiffer contre le potier : « Pourquoi m'as-tu fait ainsi ? » ?

Est-ce que ceci est une réponse à la question de la pré-destination ? Non. Cependant c'est sur le chemin de la réponse, puisque ça ouvre au fait qu'il n'y a pas d'autre réponse. Autrement dit, à la question de la pré-destination comme telle, aussi bien que la question du mal comme telle n'a aucune réponse. Et si elle n'a aucune réponse c'est que ça n'est peut-être pas une bonne question.

Il faut bien voir que la question de la pré-destination surgit sur le présupposé qu'un individu est une bonne fois pour toutes défini dans une direction. De plus la pré-destination telle que nous la pensons semble enlever à l'homme sa liberté : c'est Dieu qui veut et non pas l'homme. Or, Dieu est autre que moi, mais son altérité ne se pense pas sur le mode des relations que nous pouvons avoir d'homme à homme. Déjà il faut voir que la pré-destination ne lève pas totalement la culpabilité de l'homme, car nous pouvons quand même conserver le principe de la liberté de l'homme. En effet notre notion de la liberté est grandement insuffisante puisque la liberté n'est pas le choix de faire n'importe quoi. Nous avons une idée de la liberté qui n'est pas à la mesure de l'altérité de l'homme et de Dieu – pour nous c'est "ou bien l'homme ou bien Dieu" alors qu'il faudrait penser que ce serait "d'autant plus l'un que c'est plus l'autre".

On n'est jamais sorti de cette question du "ou bien… ou bien…", faute sans doute de mettre en question la notion de liberté et la notion de pré-destination. En effet, on n'a pas essayé d'apercevoir cet espace qui est un "être-avec" non pensé sur le mode de nos altérités.

Ce serait le sens profond du “Qui es-tu ?” de Paul qui n'est pas simplement dans la tonalité de quelqu'un qui répond « Qui es-tu pour prétendre... ? » mais qui est la question « Qui es-tu ? »

Par ailleurs il est vrai que nous ne savons pas ce qui est ultimement bon et ultimement mauvais à terme. Les épreuves pénibles peuvent être des éléments de chemin qui, à terme, se relisent même par nous-mêmes de façon positive. Ce que nous vivons comme injuste peut s'avérer avoir été profitable pour notre chemin. En tout cas la notion de "meilleur des mondes" est une notion bien périlleuse, aussi périlleuse que son contraire.

Bien entendu il ne s'agit pas de mépriser les douleurs, les douleurs sont les douleurs et l'insupportable est l'insupportable. C'est pourquoi j'insiste sur l'aspect tout à fait positif d'un non-savoir.

Il y a un travail considérable à faire, à savoir faire place dans notre pensée à l'insu. Il est certain que Dieu est fondamentalement insu : « Le Pneuma, tu ne sais ». Et pour moi-même je ne sais pas le point de mon chemin où j'en suis, cela n'est pas donné à mon savoir.

Il y a une autre difficulté à propos de la question de la pré-destination qui provient de notre étrécissement de la notion d'homme et qui entend qu'il y a des individus qui sont d'avance perdus et d'autres d'avance sauvés alors que les mots de condamnation dans l'Évangile sont toujours sur des moments et non sur le tout d'un homme. Par exemple lorsque Jésus appelle Pierre "Satan", bien sûr que Pierre n'est pas Satan définitivement, il est même un très grand saint de l'Église. Lorsque, à des Judéens qui ont commencé à croire en lui mais qui se sont rebiffées à un certain moment et qui lui ont posé des questions inopportunes, il dit « Vous êtes fils du diabolos » oui, mais disant cela il ne juge pas nécessairement la totalité de leur être, il juge leur attitude d'un moment. Il y a une semence de christité en tout homme et nous ne savons pas le moment de la croissance et de l'éclosion de cette semence.

Comme je l'ai dit le Pneuma est essentiellement "ce qui ne se sait pas", c'est-à-dire que ce qui est en question ultimement dans le rapport à Dieu ne se sait pas[3]. Et il y a aussi la question de l'heure : « Tu ne sais ni le jour ni l'heure », et ceci est d'une extrême importance car cela ouvre tout l'espace de l'insu, le bienheureux espace de l'insu. Il suit de là que vous ne savez pas de certitude si vous avez la foi et quand vous avez la foi ; or la foi dit le tout de l'être à Dieu.

Et cette question qui apparaît désolante à première écoute, si elle est prise autrement, est au contraire une ouverture extraordinaire, comme la notion même d'insu. C'est-à-dire que la foi n'est pas que j'aurais une bonne opinion de Dieu, ça, il s'en fout d'ailleurs complètement ! Et cela pose l'Évangile autrement. Bien sûr cette difficile question n'exclue pas que ceux qui pensent entendre quelque chose de Dieu se rassemblent, partagent des paroles, des gestes, se reconnaissent. Mais ça situe l'Ekklêsia dans le monde d'une tout autre façon qu'on ne la voit : il n'y a pas l'Ekklêsia des bons et le reste des gens !

Voilà donc quelques suggestions par rapport à la difficile question de la prédestination. La priorité est Dieu, et cependant cela ne lèse pas la liberté humaine même si cela paraît être pour notre esprit une contradiction. Dans cette brutale contradiction j'ai jeté des coins et il faut taper dessus pour ouvrir la masse de la question. Ce n'est pas fait. Mais faire des fissures sur nos certitudes natives marque que nous ne sommes pas nativement ajustés à ce qui vient, ajustés à la nouveauté christique et ceci est extrêmement précieux.

La parole de Paul est une parole que nous n'entendrons jamais en plénitude et cela présente une difficulté majeure, c'est pourquoi on se garde bien de lire ces textes, or ce sont les plus précieux. « Qui sommes-nous pour pouvoir entendre cela ? »

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   Entendre Rm 11, 7-12 qui concerne les juifs comme nous concernant, nous.

Je veux ajouter une réflexion issue de Rm 11, 7-12 :

« …Ce qu'Israël recherche, cela n'est pas atteint. Par contre l'élection l'a atteint, les autres ont été endurcis, 8selon qu'il est écrit : “Dieu leur a donné un pneuma de torpeur, des yeux pour ne pas voir, des oreilles pour ne pas entendre, jusqu'au jour d'aujourd'hui.”

9Et David dit : "Que leur table devienne un piège, et un filet et un achoppement, et la rétribution pour eux, 10que leurs yeux s'enténèbrent pour ne pas voir, et fais courber leur dos en tout temps".

11Je dis donc : Ont-ils trébuché afin qu'ils tombent ?il s'agit des juifs qui n'ont pas reconnu le Christ – Pas du tout. Par leur chute, le salut est venu aux nations pour qu'elles deviennent leurs émulatrices. – Donc il y a un "trébucher" qui n'est pas "trébucher pour la chute", mais qui est "trébucher pour l'émulation". – 12Mais si leur chute est la richesse de l'univers, et leur échec la richesse des nations, combien plus leur plénitude ! »

Autrement dit les termes des condamnation ne sont pas nécessairement la dernière lecture, il peut y avoir sens, un sens qui ne se révèle pas tout de suite.

À cela, vous pouvez me dire : « Oui, mais en attendant, les juifs sont dans l'enténèbrement.. » Réponse : c'est vous qui lisez ces pages comme des pages historiques, c'est-à-dire des pages qui concernent des moments de collectivités. "Le juif" ici est sans doute "un élément permanent de tout homme", et cela ne décide rien sur des ensembles historico-géographiques.

Autre objection que vous pourriez me faire : « Mais si le multiple mal est là pour avoir sens dans la révélation du bien, est-ce que cela valait la peine ? » À quoi il nous faut dire : nous ne saurions répondre à cette question que si nous savions ce qui attend l'homme.

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   "Processus méditatif" et non comme "discours théorique"

Dernier point que je veux expliquer.

Ce que je viens de dire ici est à entendre comme "processus méditatif" et non comme "discours théorique". En effet, lorsque le terme de toute cette question saint Paul arrive à dire « Ô profondeur de la richesse, de la sagesse et de la gnose de Dieu, comme ses jugements ne peuvent pas être suivis à la trace, et ses chemins ne peuvent être parcourus » (Rm 11, 33). Ce recours à la profondeur évoquée et invoquée – ce recours au mystère – n'intervient qu'au dernier verset du dernier chapitre qui traite de ces choses. C'est tout autre chose que dire hâtivement dès le début que ceci est un mystère. Il y va d'une autre attitude que j'appelle ici un "processus méditatif" qui n'est pas un "discours théorique".

Devant l'épaisseur de la souffrance, le discours théorique que je viens de tenir aurait la légèreté de l'inconscience et pourrait être en outre une invite à l'indifférence. Là encore, la réponse n'est pas dans le discours tenu mais dans le mode d'habiter une réflexion. Et enfin, quand ce discours risque de devenir subitement démobilisant ou auto-justifiant, il faut savoir que le mal n'a pas été pour le Christ matière à discourir, mais matière à pâtir, et à pâtir victorieusement.



[1] C'est le thème constant du salut par la foi (c'est-à-dire par l'écoute, par grâce) et non par les œuvres. « Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu ; il ne vient pas des œuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier.» (Ep 2,8–9)