La symbolique du sang est très présente dans les écrits de saint Jean avec, entre autres, quelques phrases clefs qui sont abordées dans le dossier : « Qui mange ma chair et boit mon sang aura la vie éternelle. » (Jn 6,53) ; « le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché» (1 Jn 1, 7) ; «Car trois sont les témoignants : 8le pneuma (l'Esprit-Souffle) et l'eau et le sang et les trois sont vers un seul » (1 Jn 5, 7). Attention que J-M Martin préfère ne pas traduire le mot "pneuma", même si à pas mal d'endroit on pourrait considérer que c'est l'Esprit-Saint.

Une table des matières avec les références des textes de J-M Martin d'où a été tiré ce qui figure ici se trouve en fin de message.

 

 

Dossier d'extraits de paroles de Jean-Marie Martin

À propos de

 La symbolique du sang chez saint Jean

(Évangile et 1ère lettre)

 

 

I – Le "sang" cité en lien avec la "chair"

 

1) "Ceci… ma chair et mon sang"  plutôt que  "Ceci… mon corps et mon sang".

« Ma chair » est une façon de dire "moi". Ici intervient une autre considération que je ne développe pas maintenant, qui est le rapport des pronoms personnels et des dénominations comme « mon âme », « ma chair », « mon os » : c'est moi-même au travers de ces différentes choses qui ne sont jamais des parties ; le cœur, le pneuma, l'âme non plus. Tous ces mots sont susceptibles de dire l'homme : « Mon âme exalte le Seigneur, mon esprit exulte en Dieu sauveur ». Ce ne sont pas des parties mais des aspects, c'est-à-dire des façons de considérer le tout de l'homme.

Par exemple la chair désigne l'homme sous l'aspect de sa condition faible, fragile (asthénéia), c'est l'homme dans sa condition d'être soumis à la mort et à l'exclusion.

Et dire « la chair et le sang » est une façon d'accentuer encore cette divisibilité au sens de cette mortalité, de cette corruptibilité : nommer à part ce qui normalement est dans une unité, et qui, répandu, indique quelque chose de la faiblesse.

Jésus et ses disciples, Enluminure arménienne

Cette faiblesse que je viens de dire se déploie dans la signification d'être mortel et d'être meurtrier. À ce titre, le mot de "chair", Paul ne l'emploie jamais pour désigner le Christ parce que le Christ n'est pas meurtrier : il est homme “sauf pour le péché”, et en ce sens-là il n'est pas chair. C'est pourquoi, à ce mot de "chair" se substitue le mot de "corps" qui, lui, de par ses différentes significations, n'implique pas l'idée de péché. Saint Paul et les Synoptiques disent à propos du Christ « Ceci est mon corps » alors que probablement, dans le langage araméen qu'il a dû employer, Jésus a dû dire plutôt : « Ceci est ma chair… ceci est mon sang », exprimant ainsi la division dans la mort, puisque l'expression "la chair et le sang" est une indication de l'homme.

 

En hébreu "la chair et le sang", c'est une expression classique pour dire l'homme alors que le mot de corps (gouf), qui existe à la rigueur mais qui est faible en hébreu, ne peut pas être mis en rapport avec le mot de sang. "La chair et le sang" ça a un sens, ça dit l'homme sous son aspect de fragilité, car la fragilité de l'homme réside dans la séparation possible de la chair et du sang comme indication de la mort ou du meurtre.

La même chose se dit lorsqu'on emploie le mot "les sangs" au pluriel : "les sangs" signifient le sang répandu, donc c'est l'indice de la mort. « Ceux qui sont nés non pas des sangs, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l'homme mais qui sont nés de Dieu » (Jn 1), "pas nés des sangs" c'est-à-dire du meurtre.

Le mot de "corps" a été choisi pour se substituer au mot de "chair" en contexte eucharistique. En effet il y a toutes chances que Jésus ait dit « Ceci est ma chair et ceci est mon sang » et non pas « Ceci est mon corps et ceci est mon sang ». […]

Pour une écoute juive "boire le sang" est particulièrement inaudible car boire le sang, y compris le sang d'un animal, est une des prohibitions majeures[1].

 

2) "La chair et le sang" en 1 Cor 15, 50.

« Je déclare ceci, frères, que la chair et le sang ne peut hériter le Royaume de Dieu ni la corruption hériter de l'incorruptibilité.» (1 Cor 15, 50)

La chair et le sang, c'est une façon de dire la faiblesse humaine, car la faiblesse humaine se manifeste par le sang répandu, donc par la séparation de la chair et du sang.

Quand le sang n'est pas dans son bon lieu, dans son vase, lorsqu'il est répandu, il est néfaste. Je pense que ça va loin dans les cultures parce qu'il peut s'agir même du sang menstruel, ce qui n'a rien à voir avec des problèmes de sexualité comme on croit, mais le problème est que chaque chose soit à sa place. Ça, c'est dans le profond des symboliques antiques

 « La chair et le sang (l'homme natif) ne peut hériter le Royaume de Dieu » c'est-à-dire qu'il y a en nous semence du royaume de Dieu autre que la chair et le sang. “Ne peut” : on ne passe pas d'une espèce à une autre espèce, « ce qui est chair est chair et ce qui est pneuma est pneuma », ce ne sont pas des parties composantes comme le corps et l'âme dans notre langage, ce sont des principes (ou des princes) opposés : vivre selon la chair ou vivre selon le pneuma.

 

3) Ceux qui ne sont pas nés des sangs / Ceux qui sont nés de Dieu (Jn 1, 13)

« 12À tous ceux qui l'ont reçu, à ceux-là il a donné l'accomplissement de devenir enfants de Dieu, à ceux qui croient en son nom, 13ceux qui ne sont pas nés des sangs, ni du vouloir de la chair, ni du vouloir du mâle,  mais qui sont nés de Dieu. »

  • au verset 13 : « Ceux qui ne sont nés ni des sangs ni du vouloir (thélêma) de la chair (sarx) ni du vouloir du mâle, mais qui sont nés de Dieu. »
  • au verset 14 : « Et le Verbe s'est fait chair. »

Il s'agit ici de commémorer la différence entre la naissance première de nous tous qui sommes « nés des sangs, de la volonté de la chair et de la volonté du mâle », et de mettre cela en rapport avec le fait de « naître à partir du pneuma de résurrection » qui est « naître de Dieu ».

 

a) « Ceux qui… ceux qui…  »

Une première remarque très importante ici pour la lecture de Jean à propos de « ceux qui ». Quand nous lisons « ceux qui… ceux qui… » (ou « si quelqu'un… ne pas… ») comme ici « ceux qui sont nés de la chair et du sang » et « ceux qui sont nés de Dieu », il ne s'agit pas d'un partitif entre des individus qui, pour certains, seraient nés de la chair et du sang et, pour d'autres, seraient nés du pneuma. Chaque individu a l'aspect sous lequel il est né de la chair et du sang, et il a aussi l'aspect sous lequel il est né du pneuma. Ce n'est pas une opposition entre des individus mais une répartition entre des modes d'être homme.

Alors bien sûr, que ce soit inégalement réparti, ce n'est pas à nous de le mesurer ni d'en savoir les limites. Mais il est très important de bien lire le « ceux qui » de Jean qui est une expression très fréquente chez lui. Nous pourrions faire une réflexion de ce genre à propos de « si quelqu'un… ne pas… », expression que nous avons méditée dans une autre direction.

Donc je le précise, ceci est de toute première importance. Entendre cela nous est difficile à nous, parce que ce qui constitue la base, ce sur quoi s'appuie toute notre conscience et notre discours, c'est l'absoluité du je, du ego cogito, de celui-ci et de celui-là. Or le je de résurrection n'a pas ce mode d'absoluité, pas plus du reste que le je usuel qui est soumis, dans sa prétention à l'absoluité, à une illusion, peut-être la plus grande des illusions.

Ce que je viens de dire à propos de « ceux qui… ceux qui… », il faudrait y revenir pour l'attester avec plus de démonstration, mais je vous l'indique parce que vous pouvez être très facilement arrêtés par des expressions johanniques sous prétexte que ce serait des expressions hâtivement excluantes.

 

b) Les deux naissances.

  • « Ceux qui sont nés des sangs, de la volonté de la chair… » ;
  • « Ceux qui sont nés de Dieu. »

 « Ceux qui sont nés des sangs… » désigne la naissance qui est première dans l'apparition par rapport à nous, mais qui est en fait seconde par rapport à la semence initiale, la semence de résurrection. Nous sommes créés pas du tout d'avoir été fabriqués, nous sommes créés d'être de toute éternité "voulus", et ce vouloir de Dieu est notre première semence.

Évidemment ce qui est premier apparaît en dernier selon le principe de la compréhension du temps chez Jean. Ce principe nous allons le voir jouer à propos du Baptiste : « Celui qui vient derrière moi est devant moi car il fut avant moi. » (v. 15). Ce qui vient après manifeste qu'il était du plus originaire. Nous aurons à méditer sur la conception johannique du temps, en particulier à propos du mot arkhê  (qu'on traduit par commencement) qui n'est pas du tout ce que nous appelons le début des temps. C'est un thème important, le temps chez Jean, qui ferait l'objet de trois ou quatre sessions. On touche un peu à ces choses, c'est déjà beau de les apercevoir.

 

c) « Les sangs ».

Le pluriel ne signifie pas toujours qu'il y en a plusieurs, et singulièrement dans la Bible. Par exemple Elohim (Dieu) est un pluriel. Nous connaissons aussi le pluriel de distance par exemple quand je dis à quelqu'un « vous… ». Donc le pluriel n'a pas que des fonctions simplement quantitatives.

Marc Chagall, Caïn et Abel●  Le sang répandu.

Dans la symbolique ordinaire le sang dit déjà l'homme comme corruptible, surtout ici où nous avons un pluriel de diffusion et que la mort se désigne par ce pluriel de diffusion. Autrement dit nous sommes mortels et nous savons que nous sommes du même coup meurtriers d'après la figure de Caïn : nous sommes nés de sang répandu.

Le sang répandu est une chose capitale. Dans l'Ancien Testament boire le sang est interdit, et c'est la terre qui boit le sang, et même elle ouvre la bouche. C'est du reste un sang qui crie.

À l'origine il y a des prescriptions multiples sur le ruissellement du sang, soit du sang du meurtre, soit du sang menstruel. Il y a là quelque chose dans ces prescriptions législatives qui est à relire comme disant quelque chose sur la symbolique du sang.

 

●  Le sang en rapport à la semence.

Par ailleurs cela n'exclut pas que ce pluriel "les sangs" ait une autre signification, comme on dit « être né de sang mêlé », c'est-à-dire à la fois un héritage masculin et un héritage féminin. En effet il y a un rapport entre le sang et la semence, on le trouve attesté même chez les médecins du IIe siècle. Je ne connais rien à l'obstétrique d'aujourd'hui mais j'ai étudié attentivement l'obstétrique ancienne de Galien parce qu'il y a des non-dits de symboliques qui sont très liées à ces représentations. On trouve aussi cette symbolique chez les gnostiques.

 

II – Vin et sang

 

1) Vin et sang (Extrait de la session sur la Symbolique des éléments).

Y a-t-il des rapports entrele vin et le sang? Oui, et ces rapports, pour être pensables, sont d'abord verbaux avant d'être gestuels.

L'expression, dans la langue hébraïque, du sang de la grappe, contient en elle implicitement une symbolique du sang et du vin[2].

On la retrouve dans la thématique du pressoir[3] dont on en a tiré des représentations assez horribles – je pense à un vitrail de Saint-Étienne-du-Mont où le sang du Christ est recueilli dans un pressoir.

Il y a une symbolique du rapport du sang et du vin qui se retrouvera dans l'expression : "manger ma chair et boire mon sang" (Jn 6), toujours dans la région sacrificielle.

 

2) Vin et sang (Extrait de la session sur les Noces de Cana).

sang du Christ comme fruit de la vigneLe rapport vin et sang est quelque chose qui mérite d'être regardé attentivement. En effet beaucoup de métaphores bibliques (pour parler sommairement) rapprochent déjà les deux choses. Par exemple le vin est appelé « le sang de la grappe », mais ce n'est pas signifiant pour nous : qu'est-ce que le sang vient faire là ? Ça ouvre tout le chapitre de la symbolique du sang et donc du sacrifice, autant de choses qui nous sont étrangères. C'est là qu'il y aurait également lieu de méditer.

Il y a un vitrail du XVIe siècle à Saint-Etienne-du-Mont où le corps du Christ est dans le pressoir et le sang jaillit, et c'est de là que naissent les sacrements : « Le pressoir fait jaillir le sang de la grappe » dit la légende[4]. Il y a des choses très complexes là, parce qu'à la rigueur c'est quelque chose qui peut se dire verbalement, mais qui devient insoutenable visuellement. Il faut méditer avant de poser la question : quelle peut être la signification du fait de donner son sang pour quelqu'un ? C'est une chose qui n'est pas élucidée pour l'instant.

Seulement le sang est un thème profondément johannique, même dans la première lettre de Jean dont on pense en général qu'elle est écrite sur le thème de « aimez-vous les uns les autres » dans un langage légèrement moralisant. Le thème du sang y intervient à des moments stratégiques et décisifs, il est tout à fait inattendu pour notre lecture. Comment pourrait-on reprendre cette question : quelle est la signification du langage sacrificiel puisqu'il est indéracinable du Nouveau Testament. Il est là, comment l'entendre ?

 

III – Les deux types de sang

 

1) Sang donné : réflexion à partir de 1 Jn 1, 7.

Un des mots les plus fondamentaux chez saint Jean pour désigner la région de la mort, c'est le mot de ténèbre. La ténèbre chez lui c'est essentiellement la région du "non être-ensemble", du refus mutuel.

« Si nous marchons dans la lumière comme lui est dans la lumière, nous avons communion les uns avec les autres et le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché» (1 Jn 1, 7).

La mention du sang ici devient intelligible si l'on pense que le péché est essentiellement le meurtre. C'est le meurtre qui, conformément à une très vieille symbolique, me fait être dans la ténèbre qui est le lieu de la mort, et non pas dans l'existence lumineuse.

Néanmoins, le meurtre du Christ n'est pas ce qui dit le dernier mot du Christ. En effet le dernier mot c'est : résurrection. Mais la résurrection n'est pas le simple contraire du meurtre, nous verrons quel est le rapport qui existe entre les deux. Auparavant, regardons le rapport qui existe entre la résurrection et la mort de Jésus.

La mort de Jésus ne se réduit pas au meurtre, d'où la notion de sang donné. Évidemment le mot "donné" joue ici le rôle fondamental puisqu'on peut percevoir que la symbolique du sang changera de sens, suivant qu'il s'agit du sang ravi de force ou du sang donné.

Ce qui est désigné comme "sang donné" s'exprime également comme agapê. Et de même qu'il n'y avait pas de différence de structure de vocabulaire entre le sang ravi et la haine, de même il n'y a pas de différence radicale de vocabulaire entre le sang donné et l'agapê. Vous vous rappelez que le mot agapê était ce qui était mis en évidence dans le chapitre 3 de la première lettre : l'agapê ou la vie. « Nous avons été transférés de la mort à la vie ; celui qui n'aime pas demeure dans la mort » (1 Jn 3, 14).

 

2) Sang du meurtre d'Abel par Caïn et sang du Christ librement versé.

► La Résurrection dit le nouveau mode d'être à autrui. Cela veut-il dire que notre mode natif est caractérisé par la maîtrise d'autrui, l'exclusion, la violence ?

J-M M : Saint Jean ne craint pas de direle meurtre, la haine. Je signale qu'il faut prendre ces mots, "meurtre" et "haine", non pas comme disant un trait particulier de l'adversité, mais comme des termes génériques. La haine n'est pas seulement ce que nous appelons la haine. Ici la haine est le ressentiment, les multiples manières d'être mal à autrui. Et le mot de meurtre dit la même chose que haine, donc tout ce qui est exclusion et pas forcément sur mode sanguinolent. Quand je dis que nous sommes meurtriers nativement je ne dis pas que nous avons planté un couteau sur le voisin. Seulement le mot de meurtre reste important parce qu'il dit cela sur le mode de la gravité et il prépare la symbolique de l'inversion du meurtre dans la mort du Christ.

Une façon de dire le meurtre, c'est « les sangs », expression qui signifie le sang versé. On trouve cela au verset 13 du Prologue de Jean : « Ceux qui ne sont pas nés des sangs, ni de la volonté de la chair – c'est-à-dire de la semence de l'humanité faible – ni de la volonté du mâle, mais de Dieu ». Donc, « les sangs » signifient le sang qui n'est pas à sa place, qui n'estpas contenu dans son vase. C'est donc le sang versé au sens négatif, au sens de meurtre.

Le sang répandu se distingue du sang librement versé : « Ceci est mon sang versé pour la multitude en rémission des péchés ». Et ici le terme « rémission des péchés » ne dit pas ce que vous avez l'impression d'entendre à première écoute, il faudrait faire tout un travail là-dessus.

 ► Quelles sont alors les conséquences pour la Résurrection : c'est d'être frères ?

J-M M : Oui. Vous avez dit être frères et c'est intéressant parce qu'il y a une inversion complète de la signification de la fratrie dans l'Évangile. L'archétype de la fratrie c'est Abel et Caïn qui sont les deux premiers frères. Or le premier meurtre est un fratricide, et quand le mot de "frère" est prononcé dans l'Évangile, évidemment, c'est l'inversion de sens de cela.

J’en prends occasion pour répondre à une question posée autrefois parce que c'est le moment ou l'opportunité d'y toucher.

 

●  Penser par archétypes.

La pensée néo-testamentaire ne parle pas de l'homme comme nature. Le mot de nature en notre sens n'est pas prononcé une seule fois dans l'Évangile. C'est très important parce qu'il est structurant dans le discours de la pensée occidentale où la nature répond à la question  "Qu'est-ce que ?" par une définition qui dit ce que c'est. Ce mot est également décisif dans le discours conciliaire, dogmatique : deux natures, une seule personne, etc. C'est le Christ, considéré dans une réponse correcte quand la question est posée par l'Occident à partir de l'idée de nature. Or l'Évangile ne parle pas de l'homme en référence à l'idée de nature, mais en référence à l'archétype[5].

L'archétype dont nous venons de parler c'est le premier développement de Adam dans la fratrie Abel et Caïn.

Jean insiste sur cela qui occupe le chapitre 3 de sa première lettre. « 11C'est ceci l'annonce que vous avez entendue dès le principe, que nous ayons agapê mutuelle, 12non pas comme Caïn qui était du mauvais et qui égorgea son frère[6]» : "non pas" c'est-à-dire « ayez agapê mutuelle ». 

 

3) Sang du meurtre et sang du Christ ;  distinction des deux règnes.

Pourquoi est-ce qu'on parle tant de sang et de sacrifice ? Parce que l'Évangile a à voir avec le meurtre essentiel, avec le sang d'Abel.

Par sang et par meurtre, il faut entendre ici non pas le meurtre au sens judiciaire, au sens ponctuel, mais tout ce que saint Jean appelle également la haine, sauf que la haine chez lui ne désigne pas un sentiment déterminé parmi d'autres qui seraient le mépris, l'indifférence…  Meurtre et haine sont deux dénominations du principe même de tous ces termes. Ce n'est pas un terme spécifique ni un sentiment particulier, c'est la désignation générique de tous les sentiments négatifs, c'est-à-dire la capacité radicale d'exclure. L'un ou l'autre de ces mots dit le caractère excluant de cette région. Et quand je dis le caractère excluant, il peut s'agir  de l'indifférence, de la haine violente et intérieure, du meurtre sanguinolent, cela n'a pas d'importance. Je dis seulement le trait premier de la région dont nous parlons maintenant qui est d'être dehors et de mettre dehors. […]

Je dis souvent que nous sommes "mortels d'être meurtriers et meurtriers d'être mortels". C'était pour dire que l'annonce de la vie, c'est du même coup l'annonce de l'agapê. C'est pourquoi nous pouvons lire : « Car c'est ceci l'annonce que vous avez entendue dès le principe (arkhê) que nous ayons agapê les uns des autres » (1 Jn 3, 11). Que nous ayons agapê, et que Jésus soit ressuscité, c'est la même chose. C'est passer du caractère mortel, meurtrier, au caractère vivant et en paix, en agapê.

Nous ne sommes pas condamnés à être meurtriers. Et nous ne pourrions pas dire que nous sommes meurtriers si ce n'était dit dans la lumière de ce que la haine et la mort sont dépassées. Le dire autrement redoublerait le caractère mortel et meurtrier. Si ce n'est pas dit dans cette lumière-là – c'est-à-dire dans la lumière du pardon –, il vaut mieux ne pas parler de mort et de meurtre, sinon c'est plus nocif que libérant. Car la profondeur de la mort et  du meurtre ne peut être en nous décelée que par cette affirmation que mort et meurtre sont vaincus. On ne peut faire reconnaître à quelqu'un son caractère mortel et meurtrier que dans la parole qui lui permet de le porter.

 

IV – Le mot "sang" dans le ternaire "eau, sang et pneuma"

 

1) Lecture de 1Jn 5, 5-7 (Extrait de la session sur la Résurrection).

Dans la première lettre de saint Jean au chapitre 5 il y a un des textes fondamentaux pour la méditation de la symbolique des fluides, c'est-à-dire de ce qui se donne et se déverse, se diffuse à partir de la Résurrection.

« 5Qui est celui qui a vaincu le monde, sinon celui qui croit que Jésus est le Fils de Dieu ? 6Celui-ci est le venant –son nom est celui quivient – par eau et sangdu côté coulent eau et sang – Jésus Christ, non pas dans l'eau seulement, mais dans l'eau et dans le sang l'eau est dans la thématique du Baptême du Christ et le sang fait référence à la croix, ils sont ici rassemblés – et le pneuma est celui qui témoigne, puisque le pneuma est la vérité. – Qu'est-ce que la vérité chez saint Jean ? Le Pneuma ! Vous commencerez à entendre quelque chose chez saint Jean quand vous comprendrez que le mot royaume, le mot pneuma, le mot vérité, entre autres, sont des désignations de la même chose, la désignation de cet espace du royaume. – 7Car trois sont les témoignants : 8le pneuma et l'eau et le sang et les trois sont vers un seul. »

Vous avez référence à la scène de la Croix puisqu'il s'agit de trois désignations de la diffusion du pneuma qui a lieu à la Croix. C'est lumineux ! Ce n'est pas moi qui rapproche ces choses-là, c'est saint Jean lui-même. Le pneuma est la diffusion de la Résurrection. Cela se médite dans le mystère de la Croix et dans le mystère de la Résurrection ici et maintenant. Nous avons vu que Jean ne regarde pas pour eux-mêmes des épisodes séparés, mais médite l'unité qui est tout entière dans chaque moment de la vie christique.

 

2) Lecture de 1Jn 5, 5-7 (Extraits de la session sur la Symbolique).

a) Premières distinctions sur eau, sang et pneuma.

●   L'eau, le sang, le pneuma : une énumération homogène ?

Il y a autre chose. Dans une énumération on cherche une homogénéité, or, l'eau, le sang et l'esprit : cherchez l'intrus. Ce n'est pas une énumération homogène. L'eau et le sang sont des choses matérielles et l'esprit est spirituel. Ceci est vrai pour nous, mais pas pour Jean : tout est matériel pour Jean ou, plus exactement, la distinction entre le matériel et le spirituel n'est pas une distinction régnante, une distinction qui ait du sens. L'esprit se dit dans le mot pneuma qui désigne aussi le souffle, le vent.

Peut-être que, pour penser de façon homogène eau, sang et pneuma, il faut que nous n'entendions pas purement et simplement ce qu'ils disent dans notre discours.

 

●   Placer la distinction au bon endroit.

Notre discours est régi par la distinction entre matériel et spirituel, distinction qui n'existe pas dans l'Écriture. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de distinction, mais elle est placée ailleurs : c'est la distinction des deux règnes dont nous avons parlé abondamment tout à l'heure. C'est pourquoi eau, pneuma et sang, sont parfaitement homogènes dans un règne, et parfaitement homogènes dans un autre règne.

Je m'explique. L'Occident dit : il y a du matériel et du spirituel, et le ciel désigne le spirituel. Mais il peut y avoir inversion. Le ciel, chez Platon, c'est le solide et, pour lui, le matériel, c'est l'approximatif, le périssable, le corruptible. À l'inverse, quand nous disons avoir les pieds sur terre, le solide, c'est le matériel, et le ciel devient le lieu des idées, mais des idées fumeuses, des rêveries (pas les idées platoniciennes). Marx lui-même dit que la révolution de 89 fut une révolution céleste (celle de la lutte pour les droits) et qu'elle a besoin de devenir une révolution terrestre, où il s'agit de l'économie. C'est donc une distinction qui règne tout au long, inversée ou non.

Dans le monde biblique, il n'y a pas de différence entre spirituel et matériel. Tous les mots de Jean sont matériels : la foi, c'est entendre, entendre c'est manger, c'est marcher, c'est aller et venir etc. La distinction primordiale est celle du royaume de Dieu et du prince de ce monde : les deux régions, les deux régimes, les deux principautés, la ténèbre et la lumière, et les mots n'ont pas le même sens selon la région dans laquelle ils sont employés.

En effet dans la région de la ténèbre : l'eau peut être l'eau du déluge, l'eau mortelle, l'eau engloutissante. Rien n'est effrayant comme l'eau : ma grand-mère avait une grande frayeur de l'inondation. Elle n'était pas la première, elle participait à une longue symbolique. Le sang peut être le meurtre. Le pneuma c'est le souffle du mensonge, de la parole mauvaise. Même saint Paul emploie quelquefois pneuma dans un sens négatif : « les souffles (les esprits) de la méchanceté » (Ga 6, 12). Mais il n'emploie pas l'adjectif dans un sens négatif : pneumatikos est toujours du bon côté.

 Bien sûr il ne s'agit pas de cela dans notre texte. Il s'agit des mêmes mots, mais assumés dans le registre de la lumière : l'eau, le sang, le pneuma (le souffle)[7].

 

●   Bien entendre eau, sang et pneuma en 1 Jn 5.

Nous étions partis de cette idée qu'il y avait un intrus pour nous, c'est-à-dire que l'énumération ternaire n'était pas homogène. Distinguer n'est pas mauvais, c'est même urgent s'il s'agit de distinguer des champignons, savoir s'ils sont mortels ou s'ils sont comestibles. Le mot discernement est le même mot que jugement. Il y a quelque chose qui fait passer du premier au second et qui est de première importance, qui est vital. Seulement ce n'est pas partout la même chose. Dans notre Occident, c'est structuré d'une certaine manière, dans l'Écriture d'une autre manière, et d'une manière telle que la différence perçue n'est pas entre du spirituel et du matériel. Cela veut dire que l'eau et le sang ne sont pas à entendre seulement de façon matérielle, et que le pneuma n'est pas à entendre seulement de façon spirituelle, puisque tous ont une homogénéité, bien qu'ils puissent être employés dans une autre région, la région négative. […]

 

sang de l'agneaub) Le sang de l'agneau.

C'est parce qu'il y a rapport au meurtre qu'il y a rapport au sang, c'est-à-dire que le sang donné inverse la signification du meurtre, du sang répandu. De même que la mort du Christ est l'inversion du sens de la mort, le sang de l'agneau est l'inversion de la signification du meurtre.

En effet le mot de sang ne se trouve dans le Prologue qu'au verset 13 : « ceux qui ne sont pas nés des sangs ». Le mot sangs, ici, est pris dans un sens négatif. Nous avons vu que eau, sang, esprit pouvaient s'entendre dans la région négative ou dans la région positive. Les sangs est une expression qui signifie le sang répandu car le pluriel hébreu peut avoir la signification de dispersion, c'est une façon de dire le meurtre : « ceux qui ne sont pas nés du meurtre ». Bien que l'expression les sangs puisse aussi s'entendre des semences masculines et féminines, ce n'est pas impossible. Moi, je penche pour la première signification.

Pour étudier ce que signifie le sang, il faut lire les textes d'époque, même les textes de Galien, ou regarder l'utilisation que les gnostiques font de la symbolique des humeurs.

Est-il question du sang dans notre texte ? Pas là, mais dans l'expression : « Voici l'agneau de Dieu qui lève le meurtre » Dans le Baptême du Christ, il y a ce que nous appelons la Passion.

Dans le Baptême il y a donc le sang et il y a le pneuma (sous forme de colombe). Mais est-il question de l'eau ? Oui, mais comment ? Il nous faudra regarder comment sont écrits les premiers chapitres de Jean. […]

 

c) Éléments en référence à des événements[8].

Il faut bien voir que pneuma, eau et sang, nous pouvons les appeler des éléments, mais ces éléments ne sont pas considérés comme des choses de la nature, ils sont considérés en référence à des événements, ils sont pris dans des événements. Ceci correspond à l'usage des testimonia dont on a déjà parlé[9].

sang et eau, détail d'icôneCes éléments sont donc assumés à travers des épisodes qui sont censé leur donner leur sens (leur signification). Et dans l'évangile de Jean, il n'y a que deux endroits où on trouve l'eau, le sang et le pneuma réunis[10] :

    – au Baptême de Jésus. Le pneuma est présent sous forme de colombe, le sang est présent dans la mention de l'agneau de Dieu. Cependant l'eau est celle du Baptiste et n'est donc pas en hendiadys avec le sang et le pneuma tels qu'en 1 Jn 5 ; de plus, le Baptême de Jésus ne consiste pas essentiellement en ce qu'il soit baptisé dans l'eau par Jean, mais en ce que, remontant du baptême de Jean, il soit baptisé du pneuma.

   –  à la mort du Christ en croix au chapitre 19 où coulent sang et eau (ce qu'on appelle la Transfixion), et où Jésus remet le pneuma.

Cependant n'oublions pas que Jean ne considère jamais un épisode pour son caractère fragmentaire, mais célèbre toujours la totalité et l'unité secrète du mystère christique à propos des différents épisodes, et que tout est référé à la Résurrection.

 

d) Précisions (Extrait de la session sur la Passion).

Voici que nous sommes en mesure de préparer le concept de témoignage (v. 7), donc de marquer les deux événements par les traces attestées :

– l'événement du Baptême est quand même marqué premièrement par l'eau, et l'événement de la Croix est marqué premièrement par le sang.

– mais de même qu'il y a trace du sang au Baptême par « Voici l'agneau de Dieu » dans l'eau, de même il y a trace de l'eau à la Croix (il sortit sang et eau) là où on n'attendrait que l'écoulement du sang. L'identité d'eau et sang se marque par la nécessité de rappeler la trace de l'un dans l'autre. Ainsi :

  • dans le Baptême qui est dans la symbolique de l'eau, le sang a sa trace marquée par « Voici l'agneau de Dieu ».
  • dans la crucifixion où on n'attend que du sang, pourquoi la mention de l'eau ? Parce qu'il faut qu'il y ait trace de la symbolique de l'eau.

 

3) “Ceci est ma chair, ceci est mon sang” comme présentification de l'humanité au lieu originel (Réflexions à partir de 1 Jn 2, 2 et 1 Jn 3, 12)

 « 1Mes enfants, je vous écris cela pour que vous ne péchiez pas, et si quelqu'un pèche, nous avons un Paraclet (une personne assistante) auprès du Père, Jésus Christ le juste, 2et il est sacrifice de propitiation (hilasmos) pour nos péchés, non pas seulement pour les nôtres mais pour ceux de tout le monde. » (1 Jean 2)

 

●   D'où entendre le mot péché ?

Le mot grec employé ici pour dire le péché est hamartia, c'est un mot que nous avons déjà rencontré, mais peut-être que nous l'avons entendu en ré majeur c'est-à-dire que nous l'avions entendu dans le discours de l'éthique, et peut-être qu'il ne parle pas dans le discours de l'éthique. Je rappelle que nous avions été alertés par le fait que surgissait tout d'un coup dans le paragraphe précédent le mot de "sang" alors que nous ne l'attendions pas dans ce langage prétendument éthique : « Si nous marchons dans la lumière comme lui est dans la lumière, nous avons communion les uns avec les autres et le sang de Jésus, son Fils, nous purifie de tout péché. » (1 Jn 1, 7). Nous avions déjà essayé de penser le mot hamartia dans un champ autre que l'éthique – j'indique par là une posture à la chose qui ne se réduit pas à ce qui dérive de la gestion des vertus telle que issue de la répartition entre métaphysique et éthique dans notre culture –, hamartia nous avions essayé de le penser à partir du texte de Jean, c'est-à-dire comme ayant à voir premièrement avec le meurtre.

 

●   Rendre possible la première mort ?

Caïn et Abel, EthiopieVous vous rappelez que l'archétype de la relation humaine, c'est-à-dire de frère à frère, était le meurtre d'Abel par Caïn, et que pour Jean, très certainement, la mort du Christ par rapport à son double – c'est-à-dire par rapport à l'humanité – était une reprise inversée de ce qui était en question dans la figure archétypique d'Abel et de Caïn.

Nous avions entendu que le meurtre ne désignait pas seulement des choses sanguinolentes au sens habituel du terme, mais désignait la même chose que la haine ou même simplement l'indifférence parce que le mot "haine" était générique par rapport aux différentes dénominations spécifiques du refus. Nous avions noté que d'être meurtrier et d'être mortel, cela venait ensemble : nous sommes meurtriers d'être mortels et nous sommes mortels d'être meurtriers car « aucun meurtrier n'a la vie en lui » (1 Jn 3, 15) : il est mort.

Or tout se passe comme si l'inévitable meurtre demandait toujours d'avance d'être rendu possible et donc pardonné. Cela peut vous paraître étrange, mais je donne un exemple qui montre qu'il ne faudrait pas seulement s'en tenir à la gestion des rapports humains entre eux comme le font René Girard et d'autres, parce qu'il y a des choses beaucoup plus vastes, cela concerne tout ce qui est violence, tout ce qui est rapine, tout ce qui est vécu comme quelque chose qui, de quelque manière, ne se doit pas, et qui doit donc d'avance être absous.

J'ai bien dit que cela demandait d'avance d'être rendu possible. Bien sûr, cela ne vous dira rien que grappiller, cueillir, arracher les fruits, puisse être vécu comme quelque chose de non-dû, d'indu, que fouiller la terre pour la cultiver soit vécu comme quelque chose d'incestueux quasiment. Cela vous apparaît aberrant parce que, pour vous, la terre ce n'est pas la mère. C'est dommage. C'est dommage que la terre, par exemple, soit devenue une planète, qu'elle soit devenue une réserve de matériaux et d'énergie pour qu'on la manipule sans plus. Nous y sommes aidés parce que nous distinguons clairement "les êtres" comme nous disons c'est-à-dire les humains, et puis les choses qui ne sont que des choses. Mais ça, ce sont des distinctions de nous, c'est-à-dire des distinctions qui ont leur histoire : le mode d'être à la terre.

C'est pourquoi il y a beaucoup de sacrifices qui sont en lien avec le travail agricole, et il ne faudrait pas se hâter d'interpréter cela comme nous le faisons méchamment par la volonté d'attirer la bonne récolte. Ce n'est pas exclu, mais ce n'est pas dans le sens que nous pensons. Cela n'est pas la simple perversité ou le simple intérêt sordide. Ça, c'est la réduction que nous sommes conduits à faire, de notre point de vue.

Cette donation qui est toujours d'avance un pardon, nous la retrouvons également dans ces choses.

 

●   La lecture johannique de la mort-résurrection du Christ.

Je reviens maintenant à la fraternité, au rapport d'homme à homme. Ce qui est mis en regard de la fraternité archétypique, c'est une lecture johannique de l'événement du Christ. L'événement christique a l'air d'être un meurtre mais il n'est pas un meurtre, c'est un meurtre manqué. C'est ce que dit explicitement Jean au chapitre 10 : « Ma vie personne ne la prend, je la donne. » Je la donne, c'est-à-dire qu'elle est donnée d'avance, elle est même donnée pour la prise, mais pour la prise qui manque. Il est de la qualité de la mort du Christ d'avoir la résurrection inscrite en elle. La résurrection n'est pas quelque chose qui surgit après coup, de façon aléatoire et qui aurait pu ne pas… mais elle est inscrite dans le mode même que le Christ a de mourir.

 

●   "Chair et sang" selon le régime faible et "chair et sang" du Christ ressuscité.

Par la mort du Christ se trouvent dénoués la chair et le sang selon le régime faible de leur appartenance antérieure, pour qu'ils soient renoués solidement.

sang et chairIl y a la re-formation de l'homme qui passe par la dé-formation de la structure, la dé-formation de ce qu'il en est du rapport des choses constitutives de l'homme.

C'est très important pour la suite parce que chair et sang se défont, se dénouent dans le Christ, mais pour se renouer : le sang qui coule du Christ et qui est assimilé par saint Jean au pneuma[11], c'est-à-dire au principe de vie de la résurrection, c'est lui qui irrigue le nouveau corps du Christ qui est l'ensemble de l'humanité, c'est son corps de résurrection.

 

C'est de cette façon-là que Jean insiste dans son chapitre 19 sur le nouvel agneau pascal qui, comme il est dit explicitement, n'a pas les os brisés[12]. C'est une référence explicite à l'agneau pascal puisqu'on n'a pas le droit de lui briser les os, qui ici a une signification par rapport à la symbolique de l'os :

  • "la chair" est un mot pour dire l'homme en tant que dans sa faiblesse[13],
  • l'os est un autre mot pour dire l'homme mais dans sa force, c'est pourquoi ici l'os n'est pas brisé.
  • en revanche le sang est répandu. Et à la fin de sa première lettre, saint Jean insiste sur la signification de sang, eau et pneuma : « car il y a trois témoins : l'eau, le sang et le pneuma »[14].

Tout ceci a lieu sur la croix c'est-à-dire que la mort même du Christ est le lieu de la résurrection. Nous savons cela chez saint Jean : c'est le fait qu'il s'efface, qu'il efface et qu'il efface ce qu'il en est du lien de l'humanité, qui permet que puisse se reconstituer une identité neuve où le sang du Christ est désormais pneuma.

Nous avons donc ici toute une symbolique qui est loin de la réduction par des idées vagues généreuses de don, d'offrande etc. C'est bien le don, mais ce que veut dire don est pensé d'une façon plus radicale que la signification de don. Je cite souvent cette phrase : «Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix. Je ne donne pas comme le monde donne. » (Jn 14, 27) c'est-à-dire que, ce que veut dire "don" dans le Christ ne se pense pas à partir du sens mondain, du sens empirique pour nous, même du meilleur de ce que  veut dire don. Ce n'est pas quelque chose qui explique, c'est quelque chose qui, au contraire, reste le plus mystérieux dans cette affaire. Et il y va simultanément de la constitution du corps nouveau de l'humanité. Là nous avons un processus qui est totalement différent du sacrifice que quelqu'un fait, qui vaudrait pour un autre par une substitution de contrat... Ça, c'est le processus réductif que nous connaissons. Mais il est bien vrai que c'est pour nous qui sommes son corps que cela s'accomplit.

Pour saint Jean, faisant cela, le Christ manifeste ce qui, dès avant l'origine, rend le monde possible. Ce qui fait que le monde soit possible, c'est qu'il soit dans la patience de Dieu, dans le pâtir de Dieu. La véritable solidité du monde, c'est la miséricorde divine, c'est le pardon de Dieu. Le pardon rend le monde possible dans cette perspective. C'est ce que saint Jean dit dans son Apocalypse quand il parle de « l'agneau égorgé dès avant la constitution du monde »[15].

Autrement dit, ici, le sacrifice est le geste inaugural qui rend possible un monde. C'est pourquoi il se lit par exemple dans le début de la Genèse : les Pères de l'Église ont vu dans les répartitions crucifères des eaux d'en haut et des eaux d'en bas, de la lumière et de la ténèbre, du sec et de l'humide, cette séparation, cette coupure, ce couteau qui constitue et rend possible le monde[16]. C'est dans un langage implicitement sacrificiel, d'autant plus que l'on sait que ces textes ont des antécédents des cultures antérieures et que, dans ces cultures, le monstre qui correspond au Tehôm biblique, l'abîme aquatique, est dépecé pour qu'un monde nouveau survienne[17]. Ce sont des échos de ces choses qui ont été entendues et relues.

Et moi, je vais vous dire une chose : cela, c'est la constitution du monde, et moi je suis convoqué tous les jours en ce lieu et à ce moment. Autrement dit, le fait que « Ceci est ma chair, ceci est mon sang » est la présentification de l'humanité au lieu même originel. C'est la première chose du monde, le premier geste constitutif du monde qui le tient et le maintient dans son être.

 

4) Le pardon précède le meurtre.

Le meurtre est inévitable, le meurtre fait partie de la vie, nous vivons constamment de la mort d'autrui. Et la révélation du Christ nous montre dans le pardon l'ampleur même de ce meurtre qui nous constitue.

J'ai dit "inévitable", ce n'est peut-être pas un très bon mot. En réalité ce n'est ni inévitable, ni évitable, ce n'est probablement pas une bonne question. Et c'est là que nous touchons à la question dominante de notre théologie : « Est-ce que Dieu aurait pu… faire un monde dans lequel… ? » Cette question est à l'origine de bien des mégardes et des mésententes, et c'est pourtant à partir d'elle que le discours chrétien ordinaire est constitué puisque que « Dieu a créé le monde bon…. et Adam aurait pu ne pas pécher », ce n'est pas par rapport à cette structure de question que parle le Nouveau Testament.

Il faut dire les choses dans la perspective du Nouveau Testament, c'est-à-dire qu'il est totalement vain de parler de péché et de meurtre sinon dans la perspective que cela est toujours déjà surmonté. Autrement dit le Christ révèle que le meurtre est en fait "impossible", c'est-à-dire que Abel n'est pas mort puisque Jésus ressuscite, et c'est le cœur du christianisme, c'est-à-dire que la mort ou la haine (c'est le même) n'a en aucune façon le dernier mot.

Ces choses (meurtre, haine…) ne se constituent pas par des accrocs aléatoires dans un plan de Dieu, mais c'est parce que le pardon précède tout don que, de là, s'ouvrent et la transgression… et la loi. Ce qui ouvre mystérieusement le champ du mal, c'est le pardon : le pardon n'est pas un correctif. Le pardon ne signifie donc plus ce qu'il signifiait simplement. Et ce n'est pas hasardeux si le nom propre de Jésus Christ est "Jésus" qui signifie "sauveur", les autres dénominations étant des dénominations multiples : Fils de Dieu, Seigneur etc. Jésus est le nom propre, c'est-à-dire que tout se tient là. C'est pourquoi « mort pour nos péchés » n'est pas une petite chose secondaire, n'est pas autre chose que la résurrection.

 

V – Réflexion sur "boire le sang" en Jn 6, 52-56 et libres pensées

(Extraits de la session sur Jean 6 "PAIN ET PAROLE")

 

1)  Manger ma chair et boire mon sang.

 « 52Les Judéens débattaient entre eux ici ce n'est pas simplement le murmure, c'est le mot fort "débattre" et même "combattre" – en disant : "Comment peut-il nous donner sa chair à manger ?" 53Jésus leur dit donc : "Amen, amen, je vous dis, si vous ne mangez pas la chair du Fils de l'Homme et ne buvez pas son sang, vous n'avez pas la vie en vous. 54Celui qui dévore ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et moi je commence à le relever dans le dernier jour, 55car ma chair est véritablement nourriture et mon sang véritablement boisson. 56Celui qui dévore ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui." »

Ici "manger ma chair" est ce qui vient susciter la dispute. En effet nous sommes dans un contexte non pas de recherche (zêtêsis) ni de question, pas seulement de murmure, mais de combat, et de ce fait la réponse de Jésus n'est pas une réponse. Il ne fait que réitérer ce qu'il a dit, non seulement le réitérer mais en aggraver la formulation. Comme nous le disions l'autre jour, il n'y a de réponse que pour une question authentique. Nous n'avons pas ici une question authentique donc ce n'est pas le moment de donner une réponse.

Premièrement, qu'est-ce qui est entendu par eux ? Deuxièmement, comment la réponse de Jésus ne fait-elle qu'aggraver ce qu'il a dit ? Voilà les choses auxquelles il nous faut répondre maintenant.

[…]

La réponse de Jésus semble plutôt aggraver la question que la résoudre. En effet nous avons ici trois, peut-être même quatre formulations qui disent la même chose mais à chaque fois en aggravant un peu, en rendant plus difficile l'écoute.

Boire le sang : il est difficile d'entendre "manger la chair" mais il est dit ensuite « Si vous ne mangez ma chair et ne buvez mon sang » ce qui peut-être pour vous ne fait pas grande différence, mais pour une écoute juive est particulièrement inaudible car boire le sang, y compris le sang d'un animal, est une des prohibitions majeures.

Dévorer : La deuxième aggravation touche le verbe qui dit manger. Ce n'est plus simplement phageïn comme auparavant, mais c'est un mot que j'ai traduit par dévorer. Je ne suis pas sûr que la traduction soit parfaite, en tout cas c'est un mot qui est utilisé pour le mode animal de manger. Dans une autre traduction on a "mâcher" qui est bon.

Véritable (alêthês) :enfinil y a l'aggravation que constitue le mot "véritable" appliqué au pain (v. 55) à la mesure où nous l'entendons comme "n'étant pas pris au sens figuré".

Donc nous avons une série d'aggravations. Je vais vous dire fermement mais prudemment comment j'entends cela.

Comme Jésus ne répond pas, n'explique rien et ne fait que réitérer, il ne faut pas prendre ceci pour une explication mais pour le dévoilement progressivement endurci de ce que les interlocuteurs ont au cœur, la traduction de l'épaississement de leur écoute de la parole "manger ma chair".

 

●   La symbolique eucharistique:

À l'Eucharistie :

  • vous prenez un morceau de pain consacré, vous l'élevez et vous dites « Voici l'agneau de Dieu » ;
  • vous montrez ce qui a l'air d'être du pain, et vous dites « C'est le corps de Jésus »[18].

Tous les termes – "corps de Jésus, "pain vivant" ou "pain de la vie", "agneau de Dieu" – sont fondamentalement de même statut dans l'Écriture. Simplement il y a une chose importante, c'est que lors de l'Eucharistie, un certain nombre des dénominations – nous en avons trois ici, ça vaut pour beaucoup d'autres – font partie de la symbolique "dite", et d'autres vont jusqu'à la symbolique où le dit est gestué :

  • La symbolique eucharistique se gestue dans le pain et le vin [et il s'agit de manger la chair du Christ et de boire son sang].
  • En même temps elle a une référence verbale à la symbolique de l'agneau, où chair et sang prennent un sens, mais qui est une symbolique purement verbale, qui n'est pas gestuée comme telle puisque nous ne mangeons pas sacramentellement l'agneau pascal.

La symbolique de l'agneau est une symbolique gestuée dans le judaïsme mais pas chez nous. Comme elle est verbale, elle a la tâche de déployer les divers sens de ce qui est présenté ici. L'agneau de Dieu est une symbolique aussi sérieuse que les autres, mais c'est une part de la symbolique "dans la parole" qui n'est pas une symbolique gestuée. […]

« Voici l'agneau de Dieu » La liturgie a pris le mot magnifique de Jean le Baptiste qui est un indicateur, un index qui montre, et qui dit la toute première parole de toutes les paroles : "voici", la parole qui donne à voir, qui dit : voi-ci, vois ici l'agneau.  Elle invite à voir quelque chose qui à première vue ne se voit pas puisqu'on ne voit pas d'agneau. Que ce soit l'agneau, c'est ce qui rend plausible la manducation de la chair et le breuvage du sang, autrement dit ce n'est pas rien.

Simplement il faut faire des distinctions dans l'usage que l'Évangile fait des traces (ou des figures) de l'Ancien Testament : un certain nombre sont assumées verbalement et d'autres assumées gestuellement :

  • la référence à Melkisédeq (Gn 14, 18-20)[19] est quelque chose qui est gestué, c'est-à-dire que je prends du pain et du vin ;
  • en revanche il n'y a pas de sacrifice d'agneau dans le christianisme, cependant toute la signification de l'agneau pascal (Ex 12, 3-13) est transférée sur le Christ.

En effet, dans le discours eucharistique, tout est référé à la symbolique de l'agneau pascal : le Christ comme agneau, c'est-à-dire le Christ comme sacrifié, corps et sang disjoints. La référence est celle de l'Exode (Ex 12, 3-13) où, la veille de la Pâque (la veille du passage), les Hébreux immolent des agneaux, le corps étant mangé par la communauté, et le sang oignant les portes de la maison (c'est l'onction par le sang)[20]. Du reste il y a un rapport déjà étroit entre le pneuma et le sang par le thème même de l'onction.

 

2) Libres pensées : Le pardon précède tout.

À propos des sacrifices humains, sacrifices qui sont des meurtres, je fais une réflexion tout à fait générale. Vous en ferez ce que vous voudrez : parce qu'elle est générale elle est infiniment suspectable. Elle tend même à s'évader de la source purement biblique pour essayer de spéculer sur les comportements sacrés de l'humanité. Il faut toujours se méfier de ces choses-là. Mais je dis quand même.

Il me semble que l'interdit est une zone décisive et frontière au-delà de quoi les humains peuvent vivre, mais que le divin se dit avant l'interdit. Les Pères de l'Église s'offusquent de ce que les dieux païens (ils reprennent la tradition juive) sont dissolus. Or il y a là quelque chose qui peut-être a une signification par rapport à une certaine approche du divin : c'est la désignation de la région où l'interdit n'a pas encore lieu.

Les interdits majeurs sont l'inceste, le meurtre, etc. Prenons le cas de l'inceste : comment peut-on penser Dieu en deçà de l'inceste, en posant cette question de l'inceste ? L'inceste appartient à la région du divin, de même que probablement le retournement sacrificiel du meurtre. Il y a longtemps que je pense des choses de ce genre.

Il faudrait voir ce que signifie tout ce langage du sanguinaire qui nous apparaît comme un langage du sanguinolent – saint Jean emploie le terme hilasmos (sacrifice de propitiation) deux fois dans sa première lettre, et la mention du sang est une mention majeure chez lui. C'est comme si le divin ne pouvait se signifier dans la sphère quiète de l'humain mais précisément dans un certain rapport subtil et complexe avec ce qui est réputé être l'inhumain.

Ça vous paraît étrange ! Moi il y a longtemps que je le médite. Vous savez, nous pensons par propositions abstraites, et nous disons : il y a des contraires. Mais la pensée la plus génuine se dirige vers le divin et le divin ne peut pas tenir dans nos contradictions. Et alors justement, le divin est probablement le retournement du pire. En effet, le divin étant essentiellement la suressence du don – la suressence du don, la plus haute dimension du don, c'est le pardon – il ouvre la possibilité même du meurtre. Le mode sur lequel le péché, c'est-à-dire le meurtre, est en Dieu, c'est le pardon.

Le pardon est une chose assez étonnante, et d'une certaine façon le pardon précède le don, précède le péché, précède le meurtre. Et là nous aurions à voir des expressions comme: « l'agneau égorgé dès avant le lancement du monde (apo katabolês kosmou)» (Ap 13, 8).

J'ouvre une question qui peut heurter. Là je n'enseigne pas, je cause, ce n'est pas pareil. Nous découvrons des choses qui ne sont pas pour nous usuelles, flatteuses, plaisantes. Je suis persuadé que néanmoins elles ont un sens, mais nous n'en sommes pas véritablement là pour l'instant, c'était une parenthèse. Si ça fait penser c'est bien.

 

3) Réponses de J-M Martin à des questions sur le sang.

a) « Que peut signifier le sang dans notre texte et dans l'Eucharistie ? »

●   Logos et pneuma comme chair et sang (évangile de Philippe).

Le sang est par exemple un des noms du pneuma (du Souffle). Il y a un petit dialogue à ce sujet qui se trouve dans l'évangile de Philippe, un texte gnostique du IIe siècle.

Après avoir rappelé ce qu'a dit le Christ : « Celui qui ne mange pas ma chair et ne boit pas mon sang n'a pas la vie en lui », Philippe pose la question : « Qu'est-ce que sa chair ? » Il répond : « Sa chair est le Logos (la Parole) et son sang est le Pneuma Sacré. Celui qui a reçu ceux-là a une nourriture et une boisson et un vêtement. ». (Sentence 23, édition Ménard, p. 59)

Le Logos et le pneuma c'est la chair et le sang. Vous me direz : voilà une façon tout à fait métaphorique d'interpréter et d'abandonner le réalisme eucharistique. Pas du tout. Notre évangile de Jean va jusqu'à nous dire que le pain véritable, c'est la parole et que le pain corruptible n'est pas du pain véritable. Voilà un renversement qui ne fait pas que simplement inverser les choses.

Mais ici il faut méditer la signification du mot "véritable" (du mot vrai) qui, évidemment, est aux antipodes de l'usage du mot vérité dans notre histoire occidentale. En effet, chez nous la vérité détermine la nature d'une chose qui est conforme au concept que l'on a : on sait ce que c'est que du pain (peut-être), alors ce qui n'est pas cela n'est pas du vrai pain et on peut l'appeler pain de façon métaphorique. Chez saint Jean, nous avons exactement le regard inversé par rapport à cela. Vous le verrez encore davantage à propos de la résurrection elle-même.

 

●   Sang répandu et sacrifice.

Ce chapitre est à entendre de la dimension de vie éternelle, c'est-à-dire de la dimension de christité qui est en chacun et qui coexiste avec un autre aspect qui est celui du meurtre ou de l'exclusion. C'est du sens intime de ce qui s'appelle originellement le sacrifice. Le sacrifice réagit de façon "apotropaïque", comme disent les techniciens, on pourrait dire "homéopathique" au sens originel du terme. Un exemple majeur d'homéopathie, c'est l'élévation du serpent : les serpents mordent et les gens meurent ; on exalte le serpent d'airain qui, si on le regarde, fait guérir. C'est le même, mais dans une fonction de renversement.

Or ce qui est fondamental dans l'histoire des hommes, c'est le meurtre (le sang répandu) ou c'est l'exclusion, ce qui est la même chose. Et c'est parce qu'il est question du sang répandu qu'il y a du sang en question et dans l'œuvre christique et dans le sacrifice tel qu'entendu en sens chrétien. Il y a une inversion fondamentale. C'est pourquoi il faut revenir sur la signification du sang qui fait problème et difficulté dans nos confortables représentations du sacré. C'est cela qui est géré et qu'il faut examiner.

Le sang du Christ a à voir avec le meurtre : en quoi, et comment cela peut-il être compris ? Ce n'est pas dit.

Pour les Anciens la première caractéristique du sang c'est que ça crie : "le sang crie" (Gn 4, 10). Le sang de l'hôpital ne crie pas. Et qu'est-ce qui boit le sang dans l'Écriture ? La terre : la terre ouvre sa bouche et boit le sang (Gn 4, 11). Il n'y a rien d'autre qui boive le sang. Et boire ce sang-là, c'est peut-être ce qui empoisonne la terre.

Boire le sang des consacrés, c'est aussi ce que fait la grande prostituée (Ap 17, 6). Ce n'est pas plus doux que ce que nous imaginons dans notre post-théologie, ce sont des choses très graves, qui touchent profondément. On ne peut pas y entrer à l'aide des approximations ou des appréhensions que cela suggère spontanément dans notre imaginaire de modernes. Il faut essayer de fréquenter cette symbolique.

Et qu'est-ce qu'un sang qui crie et qui est finalement entendu par le plus silencieux des sangs versés ?

Comment est-il possible que cela prenne place dans une pensée un jour ? Ce n'est pas de le caractériser comme une chose étrange attestée dans l'histoire des religions ou autre. Dans quelle mesure cela peut-il avoir du sens ? Et avant de pouvoir répondre à cette question, je crois qu'il faut encore attendre longtemps.

 

b) « Pourquoi garder la mention "boire le sang" qui se réfère au meurtre, ce qui est très gênant pour nous ? »

La référence au meurtre, il faut la garder parce que c'est le sang saisi (ou pris) par le meurtre qui rend intelligible une symbolique du sang donné.

Constamment, quand on lit un beau passage de Paul sur le ciel, la terre, la réconciliation de toutes choses, on a cette précision : « par son sang » (Rm 3, 25 et 5,9 ; Ep 1, 7) ou « par le sang de sa croix » (Rm 5, 1 ; Col 1, 20). Qu'est-ce que ça veut dire ?

 

●   La répartition fondamentale.

Essayons de restituer cette circulation qui est elle-même fondée sur une dénomination de l'homme comme « chair et sang » et sur une pratique par rapport à l'animal telle que ce qui est premier dans le sacrifice, c'est d'être une répartition, la répartition fondamentale : la répartition du sang (qui ne revient pas à l'homme) et des chairs. Cette notion de répartition est tout à fait structurante de toute pensée. Donc ce qui joue ici est vraiment la structure première, et c'est en ce sens-là que ce sera fondateur. Il s'agit, comme il est dit dans l'Apocalypse, de « l'agneau égorgé dès avant la constitution du monde » (Ap 13, 8) et c'est ce par quoi le monde tient.

Ici nous entrons dans un discours, et il faut essayer de percevoir que, pour cette pensée, ce qui est en question est aussi décisif que peut l'être encore la notion de gravitation universelle chez nous pour dire la consistance des choses.

Cette répartition qui est première est la répartition du dur et du mou. Dans la Genèse, une des premières répartitions est la répartition de la terre aride et des eaux. C'est ici (avec chair et sang) une répartition de ce genre avec toute la symbolique de vie que comporte le sang ; mais c'est également le fluide et le solide. Or la répartition du fluide et du solide est tout à fait décisive tout au long de l'évangile de Jean, et c'est elle qui joue dans la répartition du pain et du vin. Cette répartition-là – manger et boire – est "maintenue". C'est une donnée anthropologique fondamentale.

 

●   L'eau et le sang à la Croix.

Ici il faudrait voir à nouveau Jn 7, 37-38 où Jésus est debout dans le Temple : « Dans le dernier jour qui est le grand jour de la fête, Jésus se tint debout et cria disant : "Si quelqu'un a soif, qu'il vienne près de moi, et boive, celui qui croit en moi, selon que le dit l'Écriture, des fleuves d'eau vivante couleront de son sein (de son ventre)". »

Le temple est à l'aplomb du sacrifice fondateur d'où coule l'eau : c'est à la croix de Jésus que l'eau sort de son côté, l'eau et aussi le sang.

Or à la croix de Jésus (chapitre 19) nous sommes bien dans un contexte d'agneau pascal puisque Jean insiste sur le fait que « ils ne lui brisèrent pas les jambes » comme ils le font aux deux autres condamnés, et ceci est référé à l'Écriture « on ne lui brisera pas d'os » qui est précisément une interdiction concernant la préparation de l'agneau pascal.

Donc il y a ici un ensemble de choses qu'il faut essayer de relier symboliquement.

Et tout se joue en ceci : « Ma psukhê (qui est ma vie ou mon sang) personne ne la prend, je la donne » ; c'est-à-dire que le don se trouve au lieu du meurtre (car le Christ est mis à mort) mais le meurtre se trouve retourné parce que le sang ainsi donné devient imprenable (puisque donné).

Voilàun mot tout à fait central qui se trouve dans le chapitre 10 de saint Jean, le chapitre du berger. Le berger donne sa vie pour ses brebis alors que normalement ce sont les brebis qui nourrissent le berger. C'est à ce moment-là qu'intervientla notion de retournement qui rend caduc le meurtre constitutif de notre natif, de l'ancien monde, car nous sommes nativement sous la figure du fratricide, sous la figure de Caïn et Abel. Ce qui est en question ici, c'est la mort du Christ dans sa qualité de résurrection ; or ce qui franchit la mort franchit aussi le meurtre puisque la première figure de la mort est un meurtre et même un fratricide.

Voilà un premier nœud qui peut donner lieu à beaucoup de relectures. Je n'ai pointé que quelques éléments dans l'ensemble de la littérature de Jean.

 

●   Boire le sang ?

Il faudrait voir d'ailleurs un certain nombre de détails comme, par exemple, le fait que, dans notre chapitre 6, le sang soit donné à boire alors que c'est un interdit majeur en Israël. De même ceux qu'on appelle les Capharnaïtes se scandalisent devant la parole du Christ : "manger sa chair et boire le sang". On pense que c'est la compréhension réaliste de ces choses qui les heurtent, mais c'est peut-être la mention même de "boire le sang" qui est, pour ces auditeurs, la chose décisive. En effet le sang est toujours la part des dieux dans la répartition constitutive et voici que le sang nous est donné. Il y a là quelque chose de très décisif, de capital.

 

c) « Tu as parlé de répartition à propos du sacrifice de l'agneau, n'est-ce pas aussi le fait de la parole ? »

J-M M : Il faut voir en effet que le mot du Baptiste « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » au début de l'évangile de Jean est précédé par un mot qui dit déjà cela ; c'est un des premiers mots, celui de Logos. Ce mot Logos est probablement le lieu sacrificiel et judiciaire constitutif originel puisque c'est la parole qui répartit la lumière et les ténèbres[21]. Et les Pères de l'Église ont lu la croix dans cette répartition.C'est cette parole, absolument tranchante, qui est experte en boucherie sacrée dans la cuisine du sacrifice. Fonder et répartir, c'est la même chose ; l'arkhê et la répartition, c'est la donnée fondamentale de la Genèse et c'est là qu'est l'agneau dès avant le lancement du monde, celui qui est dans les premières choses auprès de Dieu et sur quoi le monde tient.

J'ai osé ici un certain nombre de suggestions qui sont, à certains égards, tout à fait lointaines et étranges mais qui pointent le doigt vers le champ de possibilités de cohérence pour des choses qui, distribuées ou éparpillées dans notre propre champ de possibilités, deviennent tout à fait hasardeuses, insignifiantes ou opaques.

 


 

Table des matières avec les références d'où les textes sont extraits

 

I – Le "sang" cité en lien avec la "chair".

II – Vin et sang.

III – Les deux types de sang.

IV – Le mot "sang" dans le ternaire "eau, sang et Pneuma".

V – Réflexions sur boire le sang en Jn 6, 52-56 et libres pensées (Extraits de Jn 6, Pain et parole) 

  • 1)  Manger ma chair et boire mon sang (Extrait du III du ch 5. Début du discours sur le pain de vie).
  • 2) Libres pensées : Le pardon précède tout (Extrait du ch 7. Questions diverses).
  •     a) « Que peut signifier le sang dans notre texte et dans l'Eucharistie ? »
  •     b) « Pourquoi garder la mention "boire le sang" qui se réfère au meurtre, ce qui est très gênant pour nous ? »
  •     c) « Tu as parlé de répartition à propos du sacrifice de l'agneau, n'est-ce pas aussi le fait de la parole ? »


[1] Il est interdit de boire le sang d’un animal « C'est pour tous vos descendants une loi perpétuelle, en quelque lieu que vous demeuriez : vous ne mangerez ni graisse ni sang » (Lv 3,17), et on doit saigner un animal avant de le consommer «Vous ne mangerez pas le sang, mais tu le répandras à terre comme de l'eau » (Dt 12,16) « Garde-toi seulement de manger le sang, car le sang, c'est l'âme, et tu ne dois pas manger l'âme avec la chair.» (Dt 12, 23). Par ailleurs, d'après l'Ancien Testament, il y a des rites où le sang joue un rôle, par exemple « Ceci est le sang de l’alliance que le Seigneur a conclue avec vous. » (Ex 24,8)

[2] Frédéric Manns, dans L'évangile de Jean et la sagesse (Franciscan Printing Press 2003), p.53, dit : « Le symbole biblique du sang est riche de nombreuses valences. Cette boisson, appelée le sang de la grappe qui fermente, réjouit le cœur de l'homme. […] Les Targums Jerushalmi et Néofiti de Gn 49, 11-12, connus pour leur interprétation messianique, rapprochent ce texte d'Is 63,2 : “Ses vêtements sont baignés dans le sang, il ressemble à celui qui presse les raisins. Ils sont beaux les yeux du roi messie, comme le vin pur.” » 

[3] « Le Christ, comprimé sur la croix comme une grappe sous le pressoir, a exprimé une liqueur qui est un remède à toutes les maladies.» (Saint Bonaventure)

[4] « Au Moyen Âge et jusqu’au XVIe siècle, la fermentation du vin était considérée comme un processus de transformation au cours duquel le pur se séparait de l’impur et le subtil de l’épais. Cette conception était en relation avec la symbolique chrétienne de l’Eucharistie, sacrifice du corps et du sang du Christ représentés par le pain et le vin, qui deviennent source de vie éternelle et de rédemption pour le croyant qui reçoit la communion. Le thème du Pressoir mystique apparaît dans la peinture, la miniature ou le vitrail au XVe siècle, une époque où la notion de sacrifice prend une place majeure dans la dévotion chrétienne. Le corps du Christ est représenté tantôt allongé sous la roue d’un pressoir, tantôt debout foulant les raisins, son sang se mêlant au jus. Cette image s’est répandue surtout en France et dans les pays du nord de l’Europe jusqu’au XVIIe siècle.» (http://www.inrap.fr/Archeologie-du-vin/Histoire-du-vin/Moyen-Age/L-histoire/Mythes-et-religions/p-13196-L-allegorie-du-Pressoir-mystique-.htm)

[5] Le monde judaïque fait constamment référence aux patriarches, aux rois, non comme à des individus mais comme à des archétypes. C'est un trait constant chez Philon d'Alexandrie qui est aussi peu historien que possible. Chez lui toutes les figures patriarcales ou prophétiques sont des désignations de modes d'être, de vertus : Abraham est la foi ; Moïse est le roi, le chef d'état, le chef de peuple ; Adam est la façon commune d'être homme, mais Philon distingue l'état parfait (qui est l'homme à l'image) d'un autre état, celui de Gn 2 et 3. Quand il distingue Adam boueux et Adam céleste, il s'agit d'états spirituels de l'humanité. (D’après J-M Martin).

[6]  « Le meurtre qui correspond à la haine se pense à partir du premier meurtre qui est même un fratricide. Dans ce passage (1 Jn 3, 11-12) la posture de Caïn est opposée à l'agapê mutuelle. Mais d'où se pense agapê ? Il faut écouter la suite de ce que dit Jean. « 16En ceci nous avons connu l'agapê de ce que lui a déposé sa psukhê (psychê) pour nous, c'est-à-dire qu'il est mort pour nous ». Je ne pense l'agapê au sens évangélique du terme qu'à partir du moment où je pense l'agapê à partir de la donation christique, c'est-à-dire de la donation que le Christ fait de lui-même pour nous, même si je ne comprends pas ce que ça veut dire tout de suite. » (D'après J-M. Martin, session de Nevers mai 2012).

[7] En dehors du passage précédent où le mot pneuma a un sens négatif lorsqu'il est employé dans le règne du prince de ce monde, dans ce que dit J-M Martin, le mot pneuma a toujours le sens positif qui correspond à la résurrection.

[8] À propos de l'eau et du sang qui sortent du côté du Christ en croix, J-M Martin parlent d'événements et non de sacrements. Certains auteurs font allusion aux sacrements.  Ainsi Jean Zumstein dans L'évangile selon saint Jean (13-21), Volume 2, dit ceci  : «  Le lecteur de l'évangile sait que les termes sang et eau sont connotés. Le premier renvoie à l'eucharistie (6, 53-56) tandis que l'eau (3, 5) renvoie au baptême. À travers le sens premier s'annonce un sens second : la mort du Christ est le lieu où s'enracinent les deux sacrements en usage dans les communautés johanniques. En ce sens-là la mort de Jésus est une mort qui procure la vie en plénitude. Elle est le lieu où naît la communauté (baptême) et où elle trouve la nourriture qui lui est nécessaire (eucharistie). » Mais en note il met un bémol : « Une partie de la critique (Barett, Brown, O'Day, Thyen, Venetz) se refuse pourtant à lier les termes d'eau et de sang au baptême et à l'eucharistie. Elle établit un parallèle entre les fleuves d'eau de vie s'échappant du flanc de Jésus et connotant l'effusion de l'Esprit après sa glorification (7, 38-39) et notre scène. L'écoulement d'au renverrait alors au don de l'Esprit tandis que le sang lu sur le fond de 6, 53-55 symboliserait le don de la vie. Cette double métaphore aurait pour fonction de qualifier la mort de Jésus comme le lieu du don de la vie. La lecture sacramentelle,  – même si elle n'est pas totalement exclue – serait secondaire. » Par ailleurs J-M Martin lui-même demande de ne pas lire directement le baptême en Jn 3, 5 ni l'eucharistie en Jn 6, 53-56.

[9] « Les testimonia rassemblent les traces de l'intervention divine dans l'Ancien Testament. Il y a démarche ou manière de Dieu dans les symboliques de l'eau, celles du sang, celles du bois… Ce ne sont pas des preuves, ce sont des traces, et donc en ce sens-là des signes, et des signes perceptibles, des signes qui ne prouvent rien à partir d'eux-mêmes, mais qui ont la fonction de signes, la fonction de traces divines pour celui qui entend à partir du témoignage du pneuma, donc à partir de la résurrection… Bien sûr, à partir de là, une symbolique va se dire et même se gestuer, une symbolique des traces de Dieu. Elle va se gestuer dans l'eau baptismale, dans le sang de la Cène. Ce n'est pas que ce texte soit explicitement sacramentaire car il est bien plus que cela, il est la source de toute sacramentalité ecclésiale, il ouvre la sacramentalité fondamentale de l'eau, du sang et du pneuma (du souffle). Autrement dit il s'agit pour nous, dans des gestuations avec un événement d'eau, ou un événement de sang, de détecter éventuellement la trace, le passage, les vestiges, la marque du talon. » (Extrait de la session sur la Passion, Ch VI : Jean 19, 30-37 et 1 Jean 5, 3-9. La transfixion et le découlement des humeurs, au II, 2° fin du a)

[10] Tout ceci est longuement traité dans le cycle Énergie en saint Jean, au Ch IV : Eau, sang et pneuma : la récapitulation de 1Jn 5, 5-8.

[11] Voir IV 1° et 2° du présent dossier.

[12] «  31Les Judéens, puisque c'était la Préparation, pour que ne demeurent pas sur la croix les corps, pendant le shabbat – car c'était un grand jour que ce shabbat-là -, demandèrent à Pilate de leur briser les jambes et de les enlever (les corps). 32 Les soldats vinrent donc; ils brisèrent les jambes du premier, puis de l'autre qui avait été crucifié en même temps que lui (Jésus). 33Venant vers Jésus, comme ils virent qu'ilétait déjà mort, ils ne lui brisèrent pas les jambes. 34Mais un des soldats, de sa lance, lui ouvrit (perça, transfixa)  le côté. Et sortit aussitôt sang et eau. 35Celui qui a vu a témoigné, et vrai est son témoignage. Et celui-ci sait qu'il dit vrai afin que vous aussi vous croyiez. 36Ces choses arrivèrent, afin que soit remplie (accomplie) l'Écriture : "pas un os ne lui sera brisé".» (Jean 19). Citation de Ex 12, 46.

[16] J-M Martin en a parlé lors de la session sur "Jean 6, Le pain et la parole", à la fin du chapitre 6. « Il faut voir que le mot du Baptiste « Voici l'agneau de Dieu qui lève le péché du monde » au début de l'évangile de Jean est précédé par un mot qui dit déjà cela ; c'est un des premiers mots, celui de Logos. Ce mot Logos est probablement le lieu sacrificiel et judiciaire constitutif originel puisque c'est la parole qui répartit la lumière et les ténèbres. Et les Pères de l'Église ont lu la croix dans cette répartition.C'est cette parole, absolument tranchante, qui est experte en boucherie sacrée dans la cuisine du sacrifice. Fonder et répartir, c'est la même chose ; l'arkhê et la répartition, c'est la donnée fondamentale de la Genèse et c'est là qu'est l'agneau dès avant le lancement du monde, celui qui est dans les premières choses auprès de Dieu et sur quoi le monde tient. »

[17] « Un grand poème babylonien raconte comment le dieu-roi Marduk, entre autres prouesses, accomplit celle de découper le monstre Tiamat. Or ce nom correspond au mot Tehôm biblique qui est l'abîme aquatique partagé par Dieu en eaux d'en haut et eaux d'en bas, elles-mêmes séparées de la terre. Le schéma biblique, jusque dans le récit du début de la Genèse, n'est pas sans ressemblance avec le modèle mésopotamien selon lequel Marduk « partage la chair monstrueuse » de Tiamat pour confectionner avec des morceaux de son corps plusieurs des parties du monde. Le Dieu de la Bible veut maintenir les limites de la mer comme, dans le poème païen, Marduk impose sa loi : « Il tira le verrou, il posta un portier, il leur enjoignit de ne pas laisser sortir ses eaux » (dans le poème Énuma Elish ; Cf Ps 104, 9) » (Paul Beauchamp, Psaumes nuit et jour, Seuil 1980 p. 201)

[18] Il n'est pas dit « ce pain est mon corps », mais « ceci est mon corps ». Dire « ce pain est mon corps » serait une absurdité. Dire « ceci est mon corps » quand je montre du pain, c'est gênant pour le rapport de l'œil et de l'oreille mais ce n'est pas une absurdité. (St Bernard 21/01/98).

[19] « Melkisédeq, roi de Salem, apporta du pain et du vin ; il était prêtre du Très-Haut. Il prononça cette bénédiction : "Béni soit Abram par le Dieu Très-Haut qui créa le ciel et la terre, et béni soit le Dieu Très-Haut qui a livré tes ennemis entre tes mains". Et Abram lui donna la dîme de tout. » (Gn 14, 18-20).

[20] «... Et c'est une pâque en l'honneur de Yahvé. 12Cette nuit-là je parcourrai l'Égypte et je frapperai tous les premiers-nés dans le pays d'Égypte, tant hommes que bêtes, et de tous les dieux d'Égypte, je ferai justice, moi YHWH. 13Le sang vous servira à désigner les maisons où vous vous tenez. A la vue de ce sang, je passerai outre et vous échapperez au fléau destructeur lorsque je frapperai le pays d'Égypte. 14Ce jour-là vous en ferez mémoire et le solenniserez comme une fête en l'honneur de YHWH. Pour toutes vos générations, vous le décréterez jour de fête, à jamais.» (Exode 12)

[21] Le lieu de méditation des premières choses dans le judaïsme c'est, de façon préférentielle, la Genèse et éventuellement son interprétation sapientielle avec la figure de la Sagesse (la Sophia) dont il est question au livre des Proverbes : la Sagesse qui préexiste à la création du monde. Alors est instauré tout un processus de méditation sur la parole pré-existante de Dieu ; la parole en question est : « Que la lumière soit ». Au commencement était la parole, la parole constitutive, et c'est de là que vient le mot Parole, c'est-à-dire le mot Logos qui se trouve au début de l'évangile de Jean. La parole de Dieu appartient aux premières réalités. Ceci suppose tout un renversement pour nous parce que la parole n'est jamais constitutive : chez nous la parole disserte sur quelque chose de constitué, ou bien sort de quelqu'un qui est constitué. Et je ne peux dénommer la parole comme constitutive de toutes choses conformément à la Genèse que si j'entrevois une signification de la parole tout à fait différente de celle à laquelle nous sommes habitués. (J-M Martin).