Dans cet article M. Bellet (décédé il y a un an) insiste sur ce qu'il appelle "la naissance d'humanité", et propose une analyse critique sur le présent du "christianisme" tout en suggérant une façon autre de se rapporter au Christ (il s'agit de parler christiquement, et agir de même…).

Maurice BelletDans la présentation de son dernier livre qui vient de paraître, Le Messie crucifié. Scandale et folie (éd. Bayard, 2019), figure une de ses phrases : « L’espace christique est plus grand que l’espace chrétien » (Maurice Bellet)

Maurice Bellet nous a quittés le 5 avril 2018, il y a un an. Ce texte est mis sur ce blog qui est dédié à son ami Jean-Marie Martin avec qui il a co-animé de multiples fois des rencontres, en particulier à l'abbaye de Saint-Jacut et à Saint-Bernard-de-Montparnasse (Paris).

Messages déjà parus sur le présent blog :

 

 

Christ à venir

par Maurice Bellet

 

Tout se joue à l'entrée.

Quelle est la question ? Et qui la pose ? La question la plus forte est la plus simple. On peut la dire ainsi : comment les humains peuvent-ils se supporter d'exister? (Vous pouvez trouver une autre formule.) Qui pose la question? Les hommes, dites-vous, c'est évident. Mais il se peut que la question leur soit posée : ils ne vont pas la chercher, elle leur tombe dessus. Ils n'en sont pas maîtres.

Débats abstraits, dites-vous, songes creux d'une philosophie hors course ? À voir le nombre de déprimés, drogués, névrosés, fous de toute espèce, alcooliques, bouffeurs de médicaments, isolés à en mourir, découragés, délinquants, violents, hébétés, ahuris, assommés, qui ornent notre société, la question prend du concret. Et qu'est-ce qui, dans cette même société, s'offre comme le salut selon la sainte religion de l'économie? Toutes mes envies, je les satisfais, tous mes rivaux, je les écrase. C'est un peu court pour qui a l'ambition d'être homme; voici venir le temps de l'individu délié de tout, condamné à s'inventer tout seul, menacé de dérives incontrôlables.

Et pourtant, le progrès! Bien sûr, le progrès! Je n'ai rien contre. Mais il faut tout de même qu'il se fasse, parmi les humains, insurrection contre le délire où nous glissons. Ailleurs, ailleurs est la vie! Probablement dans quelque chose de dur, aux yeux de la banalité triomphante, quelque chose ayant même la couleur de l'abstinence. Le désir est comme le fléau de la balance : il peut pencher vers les envies, leur bêtise et leur fureur, ou vers ce grand Appétit qui ne se nourrit que d'amour et ne s'enivre que de la « sobre ivresse que connaissaient les sages et l'apôtre Paul.

Il se peut que l'âge des révolutions soit mort. Il a duré juste deux cents ans, entre deux murs celui de la Bastille, cassé en 89, celui de Berlin, rompu… en 89. Ce qui nous attend est sans doute d'un autre ordre. Car, comprenons-le bien, il ne s'agit pas, fermement plantés sur notre raison (ô socialisme scientifique du vieux Marx!), de réaliser le programme de la société heureuse. Il s'agit de bien plus grave. Notre raison a foutu le camp il n'en reste que les calculettes ; disons, plus généreux : les bonds prodigieux de notre techno-science, que nous contemplons, ravis et terrifiés devant ce torrent déferlant dont personne ne sait où il va.

Ce qui risque de manquer, c'est le sol sous nos pas. Ce qui risque de se défaire, c'est nous ! Décomposés par nos œuvres, déchiquetés par notre puissance, comme l'enfant qui joue avec une grenade oubliée au bord de la mer par une guerre dont il ne sait rien. Ce qui est en cause, c'est la naissance d'humanité : c'est-à-dire que l'humain de l'humain n'est pas évident, c'est une formidable et improbable émergence au sein de l'univers (pour certains, pétris de matérialisme, c'est même une sorte d'erreur, une moisissure qui ternit la belle clarté astrale). La naissance de l'humanité en l'homme, nous savons désormais qu'elle est comme la vie elle-même : d'une force à crever le ciment, fragile comme la brise légère devant laquelle Elie se voilait la face[1].

C'est cela qui maintenant vient au jour, comme l'urgence par-delà toutes les urgences, celle qu'on peut toujours remettre à demain, que les médias ou les pouvoirs oublient, méprisent, ne voient pas, mais que tous ceux qui s'occupent d'un peu près de ce que deviennent les humains, à commencer par les parents qui ne savent plus que transmettre à leurs enfants, que tous ceux-là connaissent jusqu'à l'angoisse.

Et chacun pour soi-même. Ma vie, ma vie! On peut boire au tonneau, comme disait Simone de Beauvoir, vin aigre ou fameux cru, jusqu'à la dernière gorgée et, fini. La vie a passé. Ou l'on peut vouloir… quoi ? Que la vie ait un sens ? Le « sens de la vie » ? Cela fait un peu luxe, affaire de gens qui ont de quoi vivre. Mais la question est plus aiguë, ce n'est même plus une question, c'est la faim. De quoi se nourrit l'homme? Pas seulement de pain, cela a été dit il y a longtemps. Il lui faut quelque chose en plus, que nous nous garderons bien de nommer précipitamment, quelque chose comme la lumière un matin d'été, le vent léger, un sourire sur un visage, une main offerte, la parole, la parole enfin qui délie l'homme de la ténèbre.

Car nous sommes aussi ténèbre. Il est encore tout près derrière nous, le temps de la nuit, quand des hommes, au demeurant bien élevés, cultivés, baptisés, ont construit l'édifice de la mort, transformé des humains, leurs frères, en machines de douleur dans l'avilissement, la destruction, l'innommable. Et sommes-nous sûrs qu'il soit vraiment fini, ce temps-là ? Qu'est-ce qui retient l'homme hors de la ténèbre ? Quelle parole de lumière peut s'élever au cœur de l'enfer, que l'enfer peut mettre à mort, sans que – pourtant mystère incompréhensible aux gens pressés – cette lumière soit détruite ?

*   *   *

Jacques SommetJ'ai relu récemment, dans Etudes (janvier 2000), le texte éblouissant (oui) que Jacques Sommet, revenant de Dachau, écrivait en 1945. Il y eut les bourreaux. Il y eut les victimes. Et il y eut ceux-là, parmi les écrasés, en qui l'horreur qu'ils vivaient ne put détruire ce sanctuaire au cœur du cœur de la vie : sans haine.

Cette puissance-là ! La parole circule entre les humains, dans les mots et au-delà des mots, tout le corps humain devenu verbe de la puissance, la mère et l'enfant, le père et l'enfant, l'homme et la femme, les frères et les sœurs, et tout l'immense jeu des relations entre les humains qui dépasse toute classification, fixation, règlement ou définition. À chaque fois, la première fois. L'amour. Tous les amours. Toutes les inventions de l'amour. Après tout, l'humanité est si jeune, nous ne sommes peut-être qu'au début de l'invention de l'amour.

Ce primitif amour, si pauvre, si simple, si nu : que tu sois, toi, qui tu es, voilà la première chose, sans laquelle tout le reste a goût de cendre. Ils le savent, tous les thérapeutes qui ont rapport à cette douleur d'exister, cette faute implacable d'être là, où sont enfermés ceux auxquels un tel amour a manqué aux premiers temps de leur venue parmi nous.

Que reste-t-il quand il ne reste rien ? Question que je posai naguère, et j'y répondais précisément : cet entre nous qui nous fait humains les uns aux autres. Mais ce n'est pas un reste ! C'est l'amour, la prodigieuse aurore d'humanité, la parole vive, qui est aussi bien chair, action, pensée, où chacun peut habiter, délié des horreurs infernales, dire « je » dans l'accueil du proche, l'accueil qu'il donne et qui lui est donné.

Car cela est l'espace du don, de la donation primordiale, avant la loi elle-même. Pas d'humanité sans l'ordre et pas d'ordre sans la loi, l'interdit du meurtre et de l'inceste. Sinon, chaos meurtrier – celui, soit dit en passant, où s'enfonce tout un imaginaire déferlant à la télévision et ailleurs. Mais il y a une loi de la loi elle-même qu'elle serve ce qu'elle n'engendre pas et ne rejoint jamais, le don, le don inaugural qui fait qu'à chacun la vie est donnée, qu'il est donné à lui-même, et que ce don coïncide avec la douce, l'heureuse, la bienheureuse proximité du visage et de la voix de mon proche et semblable.

Au cœur de cette circulation de la parole se tient, généralement mystérieuse et cachée, cette parole qui a su tenir forte, au cœur de l'abîme, la lumière inaugurale qui ne défaille pas. C'est elle qui est nécessaire aux heures de déréliction et d'hébétude; quand, menacé du pire, il faut que je prenne appui sur ce sans-appui, car je ne peux rien prendre, tenir, maîtriser ; c'est seulement l'ouverture du don qui m'assure que je peux être.

Ne vous méprenez pas sur l'humilité de cette chose-là. Il est vrai qu'elle est en amont de tout et de notre raison elle-même (la raison, coupée de cette source, peut devenir féroce et meurtrière). Il est vrai que, par rapport à toutes nos constructions matérielles et mentales, c'est un presque rien ou un moins que rien. Mais sa petitesse n'est pas celle du résidu ou du grain de poussière, c'est celle de la semence. C'est de notre naissance d'humanité, retrouvée et découverte, que peut croître le grand arbre, où notre raison elle-même aura sa joie. Nouvelle puissance! Qui répète à chaque branche, à chaque point, le mouvement premier donation, création, surgissement de cette vie à la fois ordonnée et foisonnante, la paisible et ardente gaieté de la vie fructifiante.

Il y a un autre pouvoir, qui veut maîtrise et soumission. Livré à lui-même, il tourne au cancer. Nous l'avons vu dans les systèmes fous du XXe siècle. Et nous y sommes. L'humanité, dans la prolifération folle de ses « cellules » pensantes-produisantes-communicantes, est en train de devenir un gigantesque cancer, livrée à des pouvoirs furieux dissimulés sous ce mensonge tout cela est pour votre bonheur, braves gens! Jouissez et consommez! J'exagère ? C'est vrai. Toutefois, rappelez-vous, quand Furtwüngler dirigeait la Neuvième de Beethoven devant un parterre de dirigeants nazis, c'était de la très bonne musique… Cela ne console pas du reste. Les très bons côtés du monde présent (j'en jouis moi-même, je suis dans les privilégiés de la planète) n'empêchent pas la maladie,

Ce monde prodigieux que nous avons fait et qui explose à chaque pas – plus loin, plus vite, plus fort – c'est aussi le délire où nous pourrions perdre tout, parce que s'y perdrait cette chose très humble, gratuite, invisible aux experts notre naissance d'humanité.

*   *   *

Nous attendons.

Car nous ne sommes pas pessimistes, pas du tout. Le pessimiste est celui qui pense qu'il n'y a rien à faire, que les choses sont comme elles sont et qu'on n'y peut rien changer. Reste, évidemment, à juger que tout va bien. C'est assez à la mode on sait, tout de même, à quel point « ça ne va pas », mais on gomme, on efface, on fait comme si de légères ombres au tableau ne gênaient guère le bonheur de vivre, enfin, dans « le meilleur des mondes possibles ».

En réalité, ces optimistes-là croient à la toute-puissance du pire. Mais ils ne veulent pas savoir qu'ils y croient.

Pessimistes, nous ? Pas du tout. Nous savons que nous vivons sur ce qui demeure en nous de ce que l'humanité a construit, millénaire après millénaire, pour surmonter le pouvoir de destruction qui est en elle. Nous sentons bien que nous sommes un peu comme ces gens qui vivent sur leur capital – ça durera ce que ça durera. Mais nous ne pouvons nous en satisfaire, ni pour nous, ni pour après nous. Au dur miroir de la mort prochaine (elle s'approche pour tous), ce que nous sommes ne garde vie que si nous avons le courage et l'honneur de porter cette tâche-là : la part que nous pouvons prendre à ce que l'humanité ne s'engloutisse pas dans sa folie, mais trace son chemin de vérité. Internet et tout ce qu'on voudra : en amont, se tient cette œuvre de méditation, rumination, mûrissement, échange lent et patient, genèse dans la douleur, réouverture de l'oublié, courage de l'inconnu, écoute vertigineuse de l'inouï (tous ceux qui ont tâté de la psychanalyse savent que le grand travail de vérité a ce ton-là; comment ce qui concerne en nous l'humanité pourrait-il en être dispensé ?).

Mais c'est dans le monde tel qu'il est, dans cette formidable profusion et confusion d'images, paroles, idées, informations, savoirs, techniques, productions, expériences, spectacles, jeux. Spectacles et jeux ! Au point qu'on a le sentiment que, en fin de compte, toute l'humanité glisse là, qu'entre le gamin qui tripote son jeu-vidéo et le très brillant et fort riche technicien qui lance son dernier produit sur le marché, il n'y a qu'une différence de date de naissance. Tous des gosses. Mais l'enfant dont le jeu devient réalité est un enfant dangereux.

Profusion. Tout à disposition. Internet. Quel bonheur ! Oui. Et en même temps, dans l'usure ou la débâcle de tant de discours, principes, institutions : l'attente. Il faudrait qu'à nouveau le vent se lève. Il faudrait qu'à nouveau se dessine, dans l'engorgement et l'encombrement grandissant, quelque chose comme une voie où tout humain pourrait trouver de quoi vivre, apaiser sa faim essentielle : une nourriture assez forte pour tenir debout dans l'ébranlement, stable dans l'instable, sujet de sa parole dans l'embrouillamini universel.

Que vienne la parole, qui ne dise enfin rien d'autre que l'avènement de la parole elle-même. Et nous découvrons ceci que cet avènement est toujours in-ouï, qu'il transcende ce que nous nommons histoire et toutes nos idées du temps. C'est ici et maintenant. C'est toujours la première fois. C'est pourquoi l'âpreté même de la tâche n'a rien de décourageant. Elle ne décourage que ceux qui veulent conserver le déjà bien connu ou, pire encore, ne veulent d'avenir que selon ce qu'ils savent déjà, eux aussi. L'inouï déconcerte les uns et les autres : nous n'avons pas maîtrise sur lui. Mais qu'est-il d'autre que ce que je disais plus haut? Cette naissance d'humanité.

C'est ici que vient l'articulation entre toutes difficile. Car qui suis-je pour oser en parler? En cette région extrême, je crois bien que le Cogito perd son pouvoir. Je ne puis qu'habiter la parole, c'est-à-dire me tenir dans l'écoute, reconnaître à quel point ce qui m'est le plus propre, le plus personnel, m'est donné en ce qu'il m'est donné d'entendre; et combien j'entends peu et combien la Parole où nous naissons descend plus profond que je ne puis et bâtit bien au-delà de mes rêves.

Nous voici, frères humains, délivrés de la pesanteur du Seul, de la tâche insensée de reprendre tout depuis l'origine. Entendre, laisser venir à notre oreille, dans tout notre corps, dans tout ce que nous sommes, ce qui se donne en cette nôtre humanité pour qu'elle vive. Et que cela vienne d'où cela vient! Mais nous ne reconnaîtrons pas d'autre Maître et Seigneur que ce qui a précisément la force et la saveur du don. Fin des pouvoirs! Fin des grands systèmes oppresseurs ! Fin du « Tout-est-dit » et du « Il-faut » primitif ! La juste puissance est en celui qui se fait source de l'œuvre première : délivrer l'homme de la nuit.

Dans l'immense marmite bouillonnante qu'est devenue l'humanité, tout est contemporain. Œdipe est parmi nous. L'histoire des historiens elle-même nous sert à tout conserver; l'histoire n'a plus de poubelles. Mais l'histoire, ce sont les histoires où l'humanité s'est contée elle-même pour survivre. Les histoires précèdent tout. Nous parlons de « mythes »; c'est une catégorie commode, et rassurante. Il s'agit, en vérité, de ce qui précède toutes nos conceptualisations et répartitions : la première chose, qui nous tire des fureurs et terreurs. Et ce n'est pas une chose, c'est l'homme même, quand se lit sur son visage qu'il nous est donné enfin d'habiter dans la lumière.

*   *   *

Parole pour tousQuel visage est tourné vers nous ?

Sans doute l'avez-vous reconnu puisqu'à me risquer à parler enfin moi-même, je n'ai pas parlé de mon propre fond en ce lieu-là, entendre et parler coïncident. L'image qui s'en est fixée est une image de sang et de douleur : elle s'est fixée, semble-t-il, au temps des pestes, quand voir en cet état d'horreur celui qu'ils vénéraient comme Dieu parmi nous était, pour les humains, moyen de supporter en eux le règne de la mort. Mais quand, aux environs de Rome, on descend dans les souterrains où les premières générations de disciples enfouissaient leurs morts, on ne voit que des visages de paix et de joie ainsi les sept autour de la table, pour le banquet où l'homme se nourrit d'éternité.

Car ce que nous dit l'homme devenu tout entier parole de vie, c'est que l'homme n'est pas né pour la mort, mais pour la vie. C'est nier « l'évidence » ; c'est nous mener, tremblants, au bord de l'impossible. Mais c'est donner à la vie humaine un autre goût, c'est inaugurer cette seconde naissance d'humanité qui transgresse la loi du monde : l'homme n'est plus centre de l'univers, il est beaucoup plus, il est l'Eveil lui-même; il ne le sait pas d'un savoir (comme s'il pouvait disserter sur un au-delà du monde), car le souffle qui l'habite, le vent qui le porte, il ne sait ni d'où il vient ni où il va.

Mais il goûte le vent.

Il est vrai c'est par le passage à travers l'en-bas que se relève l'homme, qu'il s'élève par-delà cette voûte du Ciel où les histoires antiques mettaient la limite infranchissable. Et croyons-nous l'avoir franchie ? Est-ce que notre univers en explosion, d'espace et de temps, n'est pas clos, lui aussi, en son principe ? C'est celui que nous construisons à partir de nos possibilités de calcul et d'expérimentation. L'extrême franchissement franchit au principe; scandale et folie pour les sagesses et les croyances établies; naissance du par-delà tout. Mais c'est encore d'en hériter (bien ou mal) qui nous donne nos plus grandes audaces.

Et l'admirable, c'est que cet extrême coïncide avec le tout proche car l'avènement de l'homme se fait dans le moindre geste, le simple mot quand ils viennent à éveiller l'éveil en l'homme, cette bienheureuse puissance qui lui donne jubilation d'exister, foi et espérance par-delà les montagnes de cendres, l'amour que ne ternit plus la tristesse.

*   *   *

Eh bien, nous l'avons tué.

Car le passage par l'en-bas, c'est un meurtre, un meurtre abyssal, puisque c'est avilir, éradiquer le Don premier lui-même, venu en Lui. Quelque chose d'irréparable, la limite de la destruction.

C'est bien autre chose qu'un événement historique, qui prendrait un an de plus tous les ans. Voici l'homme sur ce visage ensanglanté, dont les lèvres ne s'ouvrent plus pour dire « Lève-toi et marche » – il ne parle plus que par ce silence, où se dit qu'il demeure hors du jeu de sang – sur ce visage nous lisons ce qu'il en est de l'homme : l'ignominie de la destruction et la hauteur indestructible de celui qui donne sa vie (on ne peut donc la lui prendre).

Nous l'avons tué. Il fut beaucoup question, naguère, de la mort de Dieu : c'était là qu'aboutissait l'histoire d'Occident. Il paraît que Dieu revient. J'ai peur, qu'on me pardonne, qu'il ne revienne un peu diminué. Les hommes arrangent Dieu à la sauce de leur époque. Le Dieu selon « l'économie mondialisée » (n'y a-t-il pas un marché du spirituel ?) me paraît un peu pâle à côté du Dieu de Moïse ou de François d'Assise, voire du Dieu de Bossuet. Qu'on me pardonne si je suis injuste : j'avoue une crainte.

Mais je crois que le grand événement d'Occident n'est pas la mort de Dieu en général, c'est la mort de Celui-là, le Fils de l'homme. Ne s'efface-t-il pas de nos pensées? N'est-il pas absent de ce qui, paraît-il, compte pour le monde ? Ne sommes-nous pas de cet âge d'« après le christianisme » où il y a encore des chrétiens, bien sûr, mais où la foi chrétienne semble aussi avoir perdu la puissance d'initiative qu'elle eut autrefois ? Comme si l'Evangile se dissolvait dans la mixture molle où souvent barbote l'homme contemporain.

Nous l'avons tué. En vérité, les époques dites chrétiennes s'y sont mises aussi, et quelquefois avec une véhémence incroyable! O cruauté chrétienne! Manifeste et cachée : des tortures et massacres au long étouffement de vies entières, au nom de la loi de Dieu et du don total. O Donateur devenu persécuteur sans pitié! Où n'a-t-elle glissé, la divine tendresse, l'agapè dont Jean ose dire – formule usée à mort et encore inentendue : Ce Dieu est agapè ?

Le meurtre du Christ n'est pas un événement qui s'enfonce doucement dans la nuit des temps. C'est l'actualité de l'homme, c'est le versant le plus amer, le plus terrifiant de l'actualité humaine. Et ce n'est pas seulement l'oubli de ce Nom-là, c'est le meurtre de l'homme, c'est-à-dire le meurtre en l'homme du Don par où l'homme naît, le meurtre en l'homme de la lumière qui éclaire tout homme, la mise à mort (de tant de façons!) de ce par quoi les humains naissent à une vérité d'eux-mêmes que le monde ne connaît pas, qu'ils ne connaissent pas eux-mêmes, mais qui surgit des tombeaux de la tristesse et de la peur quand, pour la première fois (c'est toujours la première fois), un être humain transgresse la loi de mort et entre dans la joie de la donation.

Il ne s'agit pas seulement de l'effacement du Nom, mais d'un déchirement. Comme si ce qui s'unifiait en lui était à nouveau dispersé. Il est vrai que c'est une unité qui porte les tensions et les écarts les plus grands : le Ciel et la Terre, le corps et l'esprit, le salut pour tous et le choix à chaque fois unique; ou bien : la vie et la mort, la lumière et la nuit. Dieu et l'homme : de quoi changer totalement, radicalement, tout ce que nous pouvons penser et de Dieu et de l'homme. Au point qu'il serait d'assez bon goût de tenir là une parole où Dieu ne soit pas même nommé, tant ce nom-là entraîne de misérables contresens et des préalables infinis. Non pas du tout pour supprimer Dieu, mais… pour qu'il soit là, en effet, et non sa disgrâce.

*   *   *

Il paraît que Jésus, lui aussi, retrouve du public, ces temps-ci. Dieu me garde de mépriser qui que ce soit. Mais je crains un peu que l'intérêt pour le personnage historique ou les élans de la piété ne demeurent en retrait par rapport à ce que j'essaie – désespérément – d'évoquer.

La mort du Christ, ce n'est pas ce que vénère la dévotion des croyants au soir du Vendredi saint, si louable soit cette dévotion. La mort du Christ, c'est ce que vit la petite Thérèse de Lisieux ce matin de Pâques où, comme elle dit, elle perd la « jouissance de la foi ». Le Vendredi saint, le sang emplit sa bouche, elle va mourir, elle va rencontrer Jésus, elle est toute joie. Mais elle ne meurt pas; ce qui meurt, ce qu'elle ressent mourir, c'est Jésus, son Jésus. Prodigieux retournement : le Vendredi de lumière, le Jour pascal d'entrée dans la ténèbre. Elle serait morte le vendredi, c'était déjà une brave petite sainte, avec épreuves, vertu héroïque, etc. Mais il y a ce terrible supplément.

Car s'il est vrai que le meurtre du Christ est toujours à l'œuvre parmi les humains, il est sans doute réservé à l'âge de Thérèse et au nôtre que les croyants vivent cette mort en eux-mêmes. Il s'en va! La Passion, ce n'est plus l'image du supplice de Jésus – ou les thèses sur la Rédemption –, c'est ce que nous vivons : cette mort du Christ en nous.

Et ce qui s'en va avec lui, si du moins nous sommes attentifs, si du moins nous gardons l'oreille ouverte, c'est cette naissance d'humanité qu'il inaugure en ce monde.

On dit : gardons l'idée, lâchons le nom propre et tout ce qu'on a collé dessus. Gardons les droits de l'Homme, la fraternité, l'amour ; ou encore, pour ceux à qui cela convient, le spirituel et la transcendance ; mais quittons « le christianisme ».

Mais, si je me suis fait comprendre, il ne s'agit pas là simplement du « christianisme » (nous en dirons un mot). Il s'agit de ce ou celui par qui ou par quoi ce qui s'est nommé « christianisme » pouvait avoir sens. Et croire que nous allons trier là-dedans, pour garder ce qui paraît compatible avec la « mentalité contemporaine », me paraît d'une assez forte naïveté.

Entendre, entendre! Et ce que j'entends venant de là n'est pas ce qui s'ajuste assez plaisamment à l'esprit contemporain. C'est l'abrupt, l'impossible, l'inouï, la réouverture violente des chemins oubliés ou barrés, l'arrachement aux évidences, la découverte de l'abîme du meurtre où nous sommes, la vie par-delà la vie, le Ciel par-delà le Ciel, le don de feu qui devient en nous cet amour par-delà tout et par-delà nous-mêmes.

*   *   *

Il est dit qu'il a resurgi d'entre les morts.

Mais de même que sa Passion ne se réduit pas à la condamnation d'un rabbi juif par Ponce-Pilate, sa résurrection n'est pas réduite à un événement dont, fort malheureusement (disent certains), nous n'avons pas de photo.

Sa mort, c'est nous; sa résurrection, c'est nous. Il resurgit d'entre les morts chaque fois que, du lieu de ténèbre, s'éveille la douce, la miséricordieuse, la doucement violente tendresse, la divine douceur où se révèle que l'homme dépasse la loi de fer de la tristesse. O revenant de Dachau! En ce lieu de l'innommable, ce qui demeure de justice, justesse, fidélité, fraternité, pardon, c'est cela qui est le Dieu nouveau, éternellement nouveau, l'inimaginable toute-puissance où les pouvoirs installés ne voient que faiblesse.

Qui osera dire que ce n'est pas pour nous le plus urgent de l'urgent ? Il resurgit d'entre les morts chaque fois que la parole humaine est habitée de la Parole, cette parole inouïe qui précède le silence lui-même, et où s'entend, pour l'être humain, qu'il peut vivre, que d'être vie lui est un don, qu'à travers tout, tout, tout, le Dieu inaccessible – le par-delà toute déité – se révèle à lui en ceci : qu'il est justifié d'être né, qu'un amour lui est donné, qu'il ne peut ni saisir ni comprendre, mais qu'il goûte de venir enfin à lui-même, de devenir enfin pour tout humain qui vient à sa rencontre ce même don qu'il a lui-même reçu. Chaque fois que la parole humaine approche de ce lieu-là, il resurgit d'entre les morts.

Est-ce donc revendiquer pour le Christ, entendez pour les chrétiens, je ne sais quel droit de propriété sur cette chose-là ? Oh non. Car cela échappe, nul n'a la main dessus, cela est dans la liberté de l'Esprit. Il ne faut même pas se soucier de "baptiser" ce qui, tout en n'étant pas chrétien, devrait être chrétien tout de même. Piteuse prise de pouvoir. Le mouvement est inverse ce qui se découvre là, nous ne pouvons que le servir, sans rien prétendre. Mais, diront certains, le spécifique chrétien ? Tâchons de laisser resurgir en nous la vérité que nous entendons venir de là et de parler christiquement, et agir de même, plutôt que de vouloir à toute force parler du Christ.

Le spécifique nous sera donné par surcroît.

*   *   *

Et maintenant, le christianisme ? Qu'est-ce qu'il devient, dans le bouleversemen où nous sommes ?

Si (notez bien le si) nous identifions le christianisme avec tout un ensemble idéologique et disciplinaire qui s'est fixé dans l'âge de la « modernité » d'Occident, alors il est possible, et peut-être même souhaitable, que ce christianisme-là disparaisse. C'est toute une mise en place de la foi chrétienne, tout un ensemble culturel, qui eut son temps, pour le meilleur et pour le pire, mais dont (probablement) nous vivons la fin. Et toute tentative de reconstitution et ravaudage est alors du temps et de l'énergie perdus, alors qu'il faudrait inventer, inventer, inventer.

L'Eglise chrétienne n'a pas vécu à coups de règlements, mais à coups d'inventions : de Thomas d'Aquin à Thérèse de Lisieux, de François d'Assise à Ignace de Loyola. Et tant d'autres. Il est vrai que vivre en « l'espace d'invention » obéit à de tout autres exigences que vivre en « l'espace de règlement ». Il faudra l'apprendre. Et vite.

Il faut s'attendre, bien sûr, à ce que la foi chrétienne devienne une foi critique ; pas seulement envers « l'institution », mais, beaucoup plus radicalement, envers tout ce qui a constitué notre « christianisme ». Jusqu'à percevoir enfin que le grand Passage christique n'est pas un objet pour la croyance, mais l'épreuve critique la plus radicale, la plus absolue, le meurtre du Logos lui-même!

Toutefois, une telle critique de la foi par la foi éveille la raison la plus exigeante. Et elle retentit sur tout. Nous sortons – enfin ! – de la mortelle dualité croyance-critique, identifiée à foi/raison, qui a accablé le christianisme d'Occident et paralysé sa pensée. La foi agit en la raison-même comme exigence d'un travail de vérité qui ébranle, dans les souterrains de la raison, toute compromission avec la mort.

De quoi rêver que cette foi pourrait retrouver – oh! dans un style très différent – ce qu'elle a perdu depuis, en gros, le XVIe siècle : l'initiative, l'initiative de pensée.

Mais, dites-vous, une telle vue des choses nous met seulement au seuil de ce qui apparaît comme un chantier gigantesque. Ne nous faut-il pas, pour vivre, une demeure ?

C'est vrai. Mais il y a un moment du seuil, avec son risque, sa peine et son espoir. Les apôtres eux-mêmes l'ont connu. Et ce moment a sa grandeur : il ouvre.

Et le pire n'est pas de nous sentir petits et faibles devant la tâche immense, c'est de n'avoir devant nous qu'un mur ou un trou. Les choses se sont suffisamment aggravées pour que l'espoir soit permis.

Après quoi, tout ce que j'ai pu dire est ce que j'ai pu dire, le pauvre petit chemin que je trace à ma façon.

Trouvez le vôtre.



[1] Allusion à l'expérience d'Elie décrite en 1 Rois, 19:9-13 où Elie entend d'abord le vent, un tremblement de terre, le feu et enfin une brise légère (littéralement : une voix de fin silence)